Sous les pavés la musique (VI) : l’oreille sur le Gidon

On ne pourra pas accuser Deutsche Grammophon de ne pas avoir anticipé le 70ème anniversaire de Gidon Kremerle violoniste letton né le 27 février 1947 à Riga. Et ce pavé de 22 CD est tout simplement exceptionnel. Il ne s’agit pas, comme certains intitulés pourraient le faire croire, de l’intégrale des enregistrements du violoniste pour la marque jaune, mais de tous les concertos ou oeuvres concertantes qu’il a gravés pour Philips et DGG.

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Et sans vouloir être désagréable, ni établir d’inutiles comparaisons, ce coffret n’a pas grand chose à voir avec les pavés récents de DGG consacrés à Ithzak Perlman ou Pinchas Zukerman. Aucun des illustres confrères de Kremer n’a jamais eu cette inlassable curiosité pour les compositeurs de son temps, et cette passion pour le travail d’interprétation « historiquement informée » des grands classiques. Qui se souvient aujourd’hui du choc provoqué par l’intégrale des concertos pour violon de Mozart enregistrée avec Harnoncourt et des Wiener Philharmoniker sacrément bousculés ?

C’est grâce à Gidon Kremer que j’ai  découvert et aimé des oeuvres phares comme Offertorium de Sofia Goubaidoulinapuis les concertos de John Adams ou Philip Glass, plusieurs pièces de Schnittke et d’improbables compositeurs baltes, qu’il fut souvent le premier à « révéler » en Europe de l’Ouest.

J’ai un très beau souvenir personnel de Gidon Kremer, une tournée de l’Orchestre de la Suisse Romande à l’automne 1987 au Japon. Il partageait avec Martha Argerich le rôle de soliste invité d’Armin Jordan. Jamais plus entendu depuis interprétation plus habitée, incandescente, intense du concerto pour violon de Sibelius. Je me rappelle aussi un long entretien passionnant, enregistré dans un train, que j’avais fait pour la Radio suisse romande et qui a dû être effacé presque aussitôt (comme celui que j’avais réalisé – deux heures de bande magnétique – avec Martha Argerich !). Sibelius n’est pas dans ce coffret jaune, mais je conseille vivement ce formidable témoignage du tout jeune Kremer (23 ans) capté à Moscou avant son départ pour l’Occident.

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On l’a compris, pour moins de 60 €, ce coffret est un indispensable de toute discothèque, l’honneur d’un musicien qui a épousé son siècle et ne s’est jamais reposé sur des lauriers précoces.

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Alla turca

Certains artistes cherchent les ennuis. C’est évident dans le cas du pianiste turc Fazil SayIl sait jouer du piano, nul ne le conteste, mais les puristes se bouchent encore le nez (ou les oreilles) quand il prétend aborder les répertoires sérieux, comme Mozart.

A-t-on idée de promener de par le monde depuis des années un bis qu’on lui réclame à la fin de chaque récital, cette improvisation délirante et jouissive sur la célèbre Marche turque de la 11ème sonate de Mozart ?

Comme si Fazil Say n’était pas capable de jouer l’original avec le soin et l’attention requis ?

Il se trouve qu’une des sorties de l’automne est l’intégrale des sonates pour piano de Mozart que le pianiste turc (habitué du Festival de Radio France) a gravée pour Warner.

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Alain Lompech a fait une critique enthousiaste dans Diapason mais, à lire les nombreux commentaires sur les réseaux sociaux, la vision de Mozart de Fazil Say est loin de faire l’unanimité. Comme s’il y avait une norme, des règles, qui définissent ce que doit être l’interprétation de ce corpus pianistique. J’ai acheté ce coffret, intrigué par la polémique qu’il a suscitée. Ce n’est jamais un Mozart extravagant ou déjanté, encore moins vulgaire ou anachronique. Comme Lompech, j’entends une approche d’une fraîcheur bienfaisante, comme celle d’un explorateur qui s’émerveille devant ce qu’il découvre, même si le cadre formel des sonates de Mozart est nettement plus contraint, « classique » que celles de Haydn. De surcroît, Say rompt avec le classement chronologique, et s’appuie sur les proximités de tonalité.

Un coffret peu orthodoxe certes, mais tellement revigorant dans un paysage musical où l’uniformité tend trop souvent à gommer les vraies personnalités.

Dans un tout autre style, je garde une affection extrême pour l’art de Lili Kraus dans ces mêmes sonates de Mozart, et les quelques concertos qu’elle a enregistrés à Vienne au tout début des années 60 (Sony Japon).

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Sous les pavés la musique (II) : un Prêtre peu orthodoxe

Son physique de mauvais garçon devait séduire Poulenc – dont il fut un interprète d’élection – et, de fait, il n’y a rien d’ecclésiastique dans le personnage du chef d’orchestre nonagénaire Georges Prêtre.

Ce nouveau coffret Erato a le mérite de nous restituer quantité d’enregistrements qui avaient depuis belle lurette déserté les bacs des disquaires, quand ils n’avaient tout simplement pas été publiés en CD. On connaissait les Saint-Saëns et Poulenc, mais pour le reste c’est la redécouverte. Et on n’a rien entendu de très convaincant. Ou plus exactement on y entend, exacerbés au fil des ans, des « défauts » qui étaient apparemment la marque de Prêtre dès sa jeunesse, si l’on en croit ces souvenirs livrés à L’Express

J’ai le souvenir d’un concert au Théâtre des Champs-Elysées pour les 80 ans du chef, où Ravel, Gershwin et quelques autres pièces avaient dû subir rubatos, ralentis, cabotinages qui en avaient mis plus d’un – dont moi – de fort méchante humeur.

Inutile de dire que les deux concerts de Nouvel An que Georges Prêtre a dirigés à Vienne sont un festival de préciosités, de phrasés plus hasardeux que jamais, mal de mer garanti !

Je préfère garder le souvenir d’un bon chef d’opéra (sa Carmen avec Callas, sa Traviata avec  Caballé) et, de ce nouveau coffret, retenir les belles lectures des symphonies de Saint-Saëns, le précieux couplage Gershwin avec le beaucoup trop rare Daniel Wayenberg et bien évidemment ses Poulenc, canailles à souhait et les magnifiques poèmes symphoniques de Vincent d’Indy.

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Osmose

L’admiration n’interdit pas la critique.

Je n’ai toujours pas compris pourquoi Daniel Barenboim avait autorisé la parution de deux disques récents – des captations de concert – qui le montrent en fâcheuse posture et qui n’ajoutent rien à sa gloire (Le difficile art de la critique)…

Mais on peut tout pardonner à un artiste de son envergure, un musicien qui n’a jamais cessé, depuis ses années d’enfant prodige, de remettre son ouvrage sur le métier, de  chercher, explorer, reprendre, approfondir. On en a encore eu un exceptionnel exemple ce jeudi soir à la Philharmonie de Paris.

La grande salle parisienne a programmé un début de saison en beauté : un cycle Mozart/Bruckner réparti en deux périodes, Daniel Barenboim à la manoeuvre comme pianiste et chef avec « sa » Staatskapelle de Berlin.

14199164_10153928009182602_4553748156952071169_n,Au programme de ce jeudi : le 26ème concerto pour piano de Mozart, et la 6ème symphonie de Bruckner (l’une de mes préférées).

Comment dire avec des mots, sans user d’hyperboles, l’intensité de ce qu’on a ressenti tout au long du concert ? Peut-être le mot osmose.

Dans Mozart, et cet avant-dernier concerto en particulier, Barenboim est la simplicité, la poésie incarnées. L’entente avec ses musiciens berlinois est fusionnelle, d’une évidence qui éclaire les mille aspects d’une partition qu’on croyait connaître par coeur. Exactement, plus fortement encore, ce que j’avais ressenti en 2005 à Vienne, lorsque, de son clavier Barenboim avait joué et dirigé les Wiener Philharmoniker dans le 22ème concerto. La musique comme on la rêve…

Warner vient de ressortir la première intégrale des concertos de Mozart gravée par le tout jeune Barenboim à Londres – cadeau d’anniversaire de ma mère pour mes 18 ans ! -. La seconde, réalisée avec les Berliner Philharmoniker, n’est pas moins passionnante. On veut imaginer que la série en cours avec la Staatskapelle Berlin sera elle aussi éditée. On l’attend !

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Mais si je m’attendais évidemment au meilleur dans Mozart, j’espérais un choc, de l’inouï, dans cette 6ème symphonie de Bruckner, que j’aime tant (peut-être à cause des « faiblesses » que certains critiques y voient ?), surtout que je n’avais jamais entendu Barenboim diriger Bruckner en concert. Je connaissais depuis longtemps sa passion pour Bruckner et ses deux intégrales symphoniques réalisées à Chicago puis à Berlin.

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Son nouveau cycle avec la Staatskapelle de Berlin est disponible en téléchargement

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Alors jeudi soir ? J’ai été comblé bien au-delà de mes attentes. Là encore, l’entente entre le chef et ses musiciens est d’une telle qualité qu’à aucun moment l’attention de l’auditeur ne se relâche, qu’on est captivé de bout en bout par un discours qui réussit le tour de force de ne jamais perdre la trajectoire de l’oeuvre et d’éclairer mille détails, alliages, modulations, par un savant étagement des plans et des masses instrumentales. Fascinant !

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Etat de grâce

Il aura fallu attendre le dixième anniversaire de sa mort, le 20 septembre 2006, pour qu’enfin un hommage discographique digne de ce nom, et surtout digne de sa personnalité, soit rendu à Armin Jordan

C’est dans la prestigieuse collection Icon de Warner que l’ami Jean-Charles Hoffelé a regroupé tout le legs symphonique français du grand chef suisse, publié jadis par Erato, 13 galettes généreusement remplies, avec plusieurs inédits en CD – notamment les références des deux chefs-d’oeuvre symphoniques de Guillaume Lekeu, cet  extraordinaire compositeur belge, prématurément disparu à 24 ans, son Adagio pour orchestre à cordes (qui préfigure la Nuit transfigurée de Schoenberg) et sa Fantaisie sur deux airs populaires angevins.

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J’ai souvent évoqué ici , et dans de précédentes éditions de ce blog, l’attachement presque filial qui me liait au chef suisse. Il était le patron de l’Orchestre de la Suisse Romande, lorsque, il y a exactement trente ans aujourd’hui, j’ai intégré la Radio suisse romande comme « producteur responsable de la musique symphonique » (ça ne s’invente pas un titre pareil), empruntant un nouveau  chemin professionnel – la radio, la musique – que je n’ai jamais regretté d’avoir choisi ! J’ai coutume de dire qu’Armin m’a tout appris d’un métier où l’expérience, la sensibilité, le sens des rapports humains, la perception des forces et des fragilités des artistes ne sont inscrits dans aucune règle. Puisque le 13ème CD de ce coffret nous restitue un enregistrement resté confidentiel de mélodies françaises avec Felicity Lott, ce souvenir de la première rencontre entre la cantatrice britannique et le chef suisse : Voisine.

Un autre souvenir lié à Disques en lice, l’émission de critique de disques créée fin 1987 par la chaîne culturelle (Espace 2) de la radio suisse, sous la houlette de François Hudry (Pierre Gorjat et moi formions avec lui le trio infernal de l’émission !). Lorsque, au printemps 1988, paraît l’enregistrement de la Symphonie de Franck réalisé par Armin Jordan à la tête de « son » OSR, François Hudry invite le chef à participer à l’émission. Pari risqué, même si l’écoute se fait à l’aveugle. Mais Armin est un bon client et joue le jeu (dommage que l’émission n’ait pas été filmée : ce qui s’est dit et montré hors micro valait le détour, comme toujours avec lui !). Six versions en lice, dont un « live » mythique de Furtwängler avec le Philharmonique de Vienne qui commence en catastrophe (Jordan est scandalisé « mais c’est pas possible » !), et parmi elles, les deux versions de l’Orchestre de la Suisse romande, celle d’Ansermet en 1961 et la sienne. Sans nous forcer (ni nous influencer) les uns les autres, nous reconnaissons immédiatement le son de l’OSR, même à 25 ans d’écart.

Ce coffret, à petit prix, est évidemment un indispensable de toute discothèque. Pour retrouver l’état de grâce dans lequel public et musiciens étaient placés chaque fois qu’Armin Jordan dirigeait cette musique française qu’il aimait tant. On espère maintenant la réédition de tout le reste, notamment le répertoire germanique, et les opéras !

Détail des 13 CD du coffret Icon : Armin Jordan, l’hommage

 

La découverte de la musique (X): Georges et Christian

Jusqu’au début des années 70, ma bonne ville de Poitiers était un désert musical. Jusqu’à l’arrivée à la direction du Conservatoire d’un fringant jeune premier, Lucien Jean-Baptiste (rien à voir avec l’acteur homonyme). Le détail amusera, mais le premier et durable souvenir qui m’est resté de lui est l’odeur caractéristique qui régnait dans son bureau, mélange de Chanel pour homme et de cigarettes blondes. Comme par hasard, ma première eau de toilette fut Chanel pour homme et je ne fumai pendant vingt ans que des blondes. C’est grave docteur Freud ?

Ce nouveau directeur entreprit d’abord de créer l’Orchestre de chambre de Poitiers, composé de professeurs du Conservatoire bien sûr mais aussi – et surtout – de musiciens de l’opéra de Tours, puis avec l’aide du responsable local de l’agence de communication Bernard Krief (qui n’était pas Jean-Pierre Raffarin, tout poitevin qu’il fût), organisa une véritable saison de concerts, les Rencontres Musicales de PoitiersLes concerts avaient lieu soit dans le modeste Théâtre Municipal, soit dans la salle des Pas Perdus du Palais de justice, soit, lorsqu’il y avait un orchestre symphonique, dans le hall du Parc des Expositions (comme je l’ai raconté ici).

Ancien-théâtre-municipal-de-Poitiers-décembre-2013(L’ancien théâtre municipal fermé en 2013)

800px-Poitiers_Palais_Justice_Salle_pas_perdus(4)(La monumentale salle des Pas Perdus du Palais de justice de Poitiers).

J’ai beaucoup de souvenirs encore très vifs de ces « Rencontres » poitevines, je les raconterai si j’en trouve le temps. Mais au-dessus du lot, deux artistes qui m’ont marqué pour toujours, parce que – je ne le savais pas à l’époque, ce n’était qu’une intuition – ils étaient hors norme, hors catégorie : György devenu Georges Cziffra et Christian Ferras.

J’ai découvert le piano de Liszt par et grâce à Cziffra. Placé au premier rang du balcon, j’avais une vue plongeante sur ce démiurge, capable de faire oublier toutes les difficultés de partitions redoutables par une virtuosité foudroyante et complètement inexplicable pour l’apprenti pianiste que j’étais alors.

Sa prodigieuse intégrale des Rhapsodies hongroises sera le premier jalon de ma discothèque lisztienne.

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Je ne saurais trop conseiller à ceux qui ont parfois dédaigné un immense musicien, qui n’était pas qu’un batteur d’estrade, de se plonger dans le beau coffret qu’EMI lui a consacré.

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Christian Ferras m’accompagne depuis ce soir de 1972 où il joua les concertos pour violon de Bach (sous la direction de L. Jean-Baptiste).  Cette sonorité unique, ce violon frémissant, immédiatement reconnaissable, cette sensibilité à fleur d’archet qui n’était jamais sensiblerie, cette lumière dans le jeu, je les aimés d’emblée, et toujours maintenant, quand je veux entendre un violon qui résonne avec ma propre sensibilité, j’écoute Christian Ferras (en faisant abstraction de certains accompagnements lourdingues de Karajan dans Brahms ou Tchaikovski…)

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On ne comprend pas pourquoi le coffret Warner (le fonds EMI) édité au Japon n’est toujours pas disponible en Europe…

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La découverte de la musique (III) : l’été 73

Six mois après la mort brutale de mon père (dernière demeure), que faire de mon été 1973 ? J’avais fait le projet d’aller visiter la Hongrie puis la Roumanie où j’avais des « correspondants » qui, après de longs mois d’échanges de lettres, étaient impatients de voir en vrai ce jeune Français venu de l’autre côté du rideau de fer. Je m’étais renseigné sur le parcours en train, ce n’était pas vraiment l’Orient-Express, mais on n’en était pas loin. Des cousins de la famille de mon père, installés à Brie-Comte-Robert en région parisienne, habitués aux longs voyages en voiture (ils avaient fait d’incroyables trajets, jusqu’en Afghanistan !), me déconseillèrent de partir seul en train (je n’avais pas 18 ans), et me proposèrent de faire le voyage prévu en voiture. Avec un cousin de quelques années plus âgé que moi, et mélomane de surcroît.

Nous voici donc partis de Brie-Comte-Robert, le coffre de la Peugeot 204 chargé de boites de conserve et de matériel de camping, les bagages sur la banquette arrière, un lecteur de cassettes audio dernier cri.

11822239_620x465Première halte à Munich un samedi, mon cousin Pierre étant catholique pratiquant, nous repérons une église où suivre la messe le lendemain. Il est indiqué sur la porte que l’orchestre et le choeur de l’église en question joueront pendant l’office la messe dite « des moineaux » de Mozart. 

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Je trouverai vite un disque, qui ne m’a jamais quitté, de cette messe vraiment brève et de la plus imposante messe dite « du couronnement », magnifiquement dirigées par l’abbé Karl Forster chef du choeur de la cathédrale Sainte-Edwige de Berlin.

Etape suivante : Salzbourg. Une visite de la ville natale de Mozart qui ne me laissera pas un grand souvenir, sauf celui de n’être pas à ma place un soir aux abords du palais des festivals où se pressent messieurs en smoking et dames en robe longue, sortant de luxueuses limousines. C’est donc cela le festival de Salzbourg ?

Sur la route, mon cousin conduit, je me charge de l’accompagnement musical. Il est plutôt musique ancienne, cantates de Bach (j’en reparlerai dans un prochain épisode), moi plutôt musique romantique ou « légère ». J’ai enregistré sur une cassette deux disques sortis au printemps 1973 et je ne me lasse pas de les réécouter.

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Je suis complètement fasciné par le traitement que Karajan réserve à la musique de ballet de Manuel Rosenthal sur des thèmes d’Offenbach Gaîté parisienne, élégance, sophistication, pure beauté de l’orchestre, sans une once de vulgarité. Je découvrirai quelques années plus tard une version encore supérieure, celle que Karajan grava avec le Philharmonia à la fin des années 50.

Quant aux Vier letzte Lieder de Richard Strauss, dans l’ultime version Schwarzkopf, que mon cousin appréciait peu, je pouvais difficilement m’en détacher. Encore aujourd’hui, c’est resté, avec Gundula Janowitz/Karajan, ma version de chevet.

Après une étape rapide à Vienne, sans concert ni musique, l’expédition continue cette fois au-delà du rideau de fer. Le passage de la frontière hongroise se fait étonnamment vite, nous avons juste un visa de transit de 48 h, nous passerons une seule nuit dans un camping de Budapest. Nous avons rendez-vous avec mon correspondant hongrois, dans la banlieue de la capitale magyare. Pas de GPS, très peu de panneaux indicateurs, peu de routes et de rues goudronnées. Je ne sais par quel miracle nous parvenons à trouver la modeste maison familiale. Le grand-père parle un peu allemand, la mère juste le hongrois, mon correspondant mal le français. Il est pressé de profiter de notre présence pour sortir dans un parc de loisirs avec bars et discothèques « à l’occidentale » sur l’île Elizabeth. Nous n’y passons qu’une petite heure, la nuit est avancée, il faut le ramener chez lui et retrouver notre camping, nous y mettrons deux heures à tourner en rond, à nous égarer. Nous promettons à S. de repasser le voir à notre retour deux semaines plus tard. Le lendemain matin, avant de mettre le cap sur la Roumanie, nous visitons le centre de Budapest, je trouve un magasin de disques, je voudrais trouver du piano, des concertos. J’ai beau dire piano, Klavier, pianoforte avec tous les accents possibles, le vendeur ne comprend pas ma demande. Au rayon Brahms, je finis par trouver quelque chose qui ressemble à ce que je cherche, mais tout le disque est écrit en hongrois (pas comme sur la pochette « internationale » ci-dessous) . Et concerto pour piano se dit zongoraverseny !

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Je découvrirai donc le 1er concerto de Brahms dans cette version hongroise pur jus.

Cela ne vaut sans doute pas les références Curzon/Szell, Anda/Fricsay ou Arrau/Giulini, mais pour moi c’est l’indissoluble souvenir d’un premier été à Budapest…

Demain suite du voyage : la Roumanie, Bucarest, la Bucovine, Enesco.

 

La découverte de la musique (I): carnet tchèque

Ce blog va prendre un rythme estival, ce mois de juillet risquant d’être très chargé pour le directeur de festival que je suis – et comme je m’interdis d’être juge et partie, ce n’est pas ici qu’on trouvera la moindre critique des concerts à l’organisation desquels j’aurai participé. Je ne m’interdirai certes pas d’exprimer émotions et enthousiasmes, mais on s’arrêtera là.

Au fil de mes connexions, et comme le sujet revient souvent chez ceux, proches ou professionnels, qui m’interrogent, je reviendrai sur les grands moments de découverte de répertoires, de musiciens, d’oeuvres, d’interprètes, qui ont jalonné mon adolescence et… le reste de ma vie. Mon approche de la musique a toujours été d’abord sensible, avant d’être intellectuelle, littéraire ou musicologique. C’est ce que, faute de mieux, j’appelle « l’émotion première ».

J’ai passé les vingt premières années de ma vie à Poitiers. Un bon conservatoire, une excellente organisation des JMF (Jeunesses Musicales de France) qui m’a permis tant de découvertes – j’y reviendrai ici -, mais jusqu’à la création des Rencontres Musicales de Poitiers au début des années 70, très peu de concerts classiques. Souvenirs d’autant plus vifs de ceux auxquels j’ai pu assister.

Ainsi la découverte de la 8ème symphonie de Dvořák, avec un orchestre de Berlin-Est je crois, dirigé par Rolf Reuter, dans l’acoustique improbable du Parc des Expositions de la Couronnerie (il n’y avait aucun autre lieu apte à accueillir un orchestre symphonique !).

Quel choc ! La toute première fois que j’entendais en vrai un grand orchestre qui sonnait large et puissant. Je n’étais pas en mesure de porter un jugement critique sur ce que j’entendais, mais j’ai été suffisamment bouleversé par cette symphonie de Dvořák, pour aussitôt la commander à un club de disques suisse (Ex Libris), qui proposait en « nouveauté » la version de Rafael Kubelik et de l’Orchestre philharmonique de Berlin.

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J’ai depuis lors découvert bien d’autres versions, mais j’ai toujours gardé un attachement particulier à celle-ci, et à l’intégrale des symphonies que le chef tchèque a gravée à Berlin.

Mon trio de tête :

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Dear Jimmy

La nouvelle est presque passée inaperçue, en dehors de la presse musicale. Le chef américain James Levine, qui fêtera son 73ème anniversaire dans quelques jours, a finalement quitté le poste de directeur musical du Metropolitan Opera de New York, le Met comme disent les initiés, qu’il occupait depuis 40 ans ! C’est un autre jeune chef, le Canadien Yannick Nézet-Séguin qui lui succède.

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La discographie de James Levine est impressionnante. Aussi bien dans le lyrique que dans le symphonique. Mais, étrangement, je n’ai pas l’impression que, comme chef symphonique, il ait toujours été pris au sérieux par la critique européenne notamment. Trop doué, trop « américain » ? Or, la plupart des enregistrements qu’il a réalisés notamment avec les orchestres philharmoniques de Berlin ou de Vienne et qui sont plutôt difficiles à trouver, témoignent d’une forte personnalité. Et beaucoup de ses disques méritent d’être réécoutés, voire réévalués.

Travaillant pour un article sur la 2ème symphonie de Sibelius, j’ai ressorti une gravure époustouflante faite à Berlin, d’une poésie et d’une violence, d’une puissance et d’un souffle  uniques. Un disque jamais cité parmi les références de cette oeuvre, à tort !

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Jimmy Levine a gravé deux intégrales des symphonies de Brahms, l’une pas déterminante à Chicago (RCA), l’autre beaucoup plus inspirée à Vienne dans les années 80, quasi introuvable.

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Dans Berlioz Levine se fait conteur et romanesque.

À Dresde, il signe deux références, méconnues, des 8ème et 9ème symphonies de Dvorak.

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Quant à l’intégrale des symphonies de Mozart, la première réalisée par et avec l’orchestre philharmonique de Vienne, elle a toujours été traitée avec un certain dédain par une critique européenne qui devait préférer les raideurs berlinoises de Karl Böhm, à l’époque la seule intégrale concurrente Depuis Levine-Vienne, il est vrai que d’autres intégrales plus « philologiques » ont vu le jour comme celle, admirable, d’Adam Fischer avec les Danois (Da Capo), mais quelle énergie, quelle fougue de la part de James Levine !

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On retrouve la plupart des enregistrements remarquables de James Levine dans ce coffret édité par la branche italienne d’Universal :

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Zubin 80

Quelques jours avant l’arrivée de l’OSR à Bombay – une première pour l’orchestre – l’occasion est idéale d’envoyer un sonore Happy Birthday à l’un des plus illustres enfants de la mégalopole indienne : Zubin Mehta.

Né le 29 avril 1936, Zubin est le fils de Mehli Mehta, violoniste et fondateur de l’orchestre symphonique de Bombay. 

Bon sang ne sachant mentir, c’est tout logiquement que le jeune adolescent s’oriente vers la direction d’orchestre et fait ses classes à Vienne auprès du célèbre chef et pédagogue Hans Swarowsky.(https://fr.wikipedia.org/wiki/Zubin_Mehta)

C’est à Vienne qu’il réalise pour Decca, à tout juste 30 ans, son premier enregistrement symphonique, et pas n’importe quoi : la 9ème symphonie de Bruckner. Coup d’essai, coup de maître qui installe durablement Zubin Mehta comme un interprète de prédilection du répertoire viennois, et comme un hôte privilégié des Wiener Philharmoniker.

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Impossible de dérouler ici la carrière, la discographie du chef octogénaire. Disons qu’à titre personnel j’aime beaucoup les premières années d’un musicien incroyablement doué, qui s’est ensuite parfois abandonné à la facilité, à une certaine routine. On écoutera donc avec bonheur ce que Decca a regroupé dans un beau coffret hommage, les années Los Angeles, les premières avec l’orchestre philharmonique d’Israel, dont Mehta est le chef à vie depuis plus de 40 ans !

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J’ai beaucoup aimé ses premiers concerts de Nouvel an à partir de 1990, mais nettement moins la version assoupie de 2015…

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Un souvenir personnel pour finir : l’été 1974 je suis ouvreur au Festival de Lucerne, fonction bénévole mais qui me permet d’assister à tous les concerts, à plusieurs répétitions, et exceptionnellement à une mini-croisière sur le lac des Quatre-Cantons, en compagnie de Zubin Mehta et de sa flamboyante épouse. Trop timide pour l’approcher, mais impressionné par sa belle allure. Impression confirmée le soir par le concert du Los Angeles Philharmonic qu’il dirige et un souvenir exceptionnel du 3e concerto pour piano de Beethoven que joue son ami de toujours Daniel Barenboim.