Archives (FO)

J’ai collaboré quelque temps au site Forumopera et j’en suis encore infiniment reconnaissant à l’équipe qui m’a accueilli (Sylvain, Camille, Christophe et d’autres qui se reconnaîtront).

Je souhaite archiver ici d’abord les articles que j’y ai écrits sur les concerts que j’ai couverts pour Forumopera. Un second volet comprendra les critiques de disques.

>>Plein la vue sur Broadway (11 décembre 2022)

L’histoire d’un succès

Pour ceux qui ne sont jamais allés à New York, une précision géographique : au centre de Manhattan, la 42ème rue croise Broadway sur Times Square. Quand on évoque les scènes de Broadway, on les trouve pour la plupart sur la 42nd Street !

42nd Street est d’abord un film musical de Lloyd Bacon, sorti en 1933, resté dans toutes les mémoires grâce aux chorégraphies éblouissantes de Busby Berkeley et à quelques chansons en particulier (compositeurs Leo Forbstein et Harry Warren) : 42nd Street, Lullaby on Broadway, We’re in the money, Shuffle off to Buffalo…

La comédie musicale éponyme présentée en 1980 au Foxwoods Theatre (actuel Lyric Theatre) reprend tous les ingrédients du film, obtient un Tony Award en 1981.

Le spectacle déjà présenté au Châtelet en 2016 est proposé jusqu’au 15 janvier 2023.


© Thomas Amouroux – Chatelet

L’argument

Acte I : En 1933 à Broadway les auditions sont presque terminées pour le nouveau spectacle Pretty Lady de Julian Marsch quand la chanteuse Peggy Sawyer arrive à New York, valise à la main, fraîchement débarquée du bus en provenance d’Allentown (Pennsylvanie). Malgré son retard elle est embauchée comme danseuse remplaçante. Peu après arrive Dorothy Brook, la vedette du spectacle, qui n’est plus montée sur scène depuis dix ans. Officiellement fiancée au producteur Abner Dillon, elle ne peut pas fréquenter son amant Pat Denning car Dillon pourrait rompre le contrat avec Julian Marsch. Pat doit donc quitter la troupe. Le soir du spectacle, Peggy heurte accidentellement la cheville de Dorothy et se fait renvoyer.

Acte II : Dorothy a la cheville cassée et ne peut plus remonter sur scène. Les danseurs de la troupe, pensant que Peggy est assez talentueuse pour la remplacer, convainquent Julian Marsch d’aller la chercher à la gare. D’abord fâchée contre le directeur, Peggy finit par accepter sa proposition. Elle travaille alors très dur pour assurer le premier rôle. Peu de temps avant le spectacle, Dorothy lui rend visite et reconnait son talent. La représentation est un triomphe pour la jeune danseuse, Julian Marsch savoure son succès en reprenant le thème final de Pretty Lady.


©​ Thomas Amouroux – Chatelet

Apothéose de la danse

On a compris à la lecture de l’argument que la trame du spectacle est bien mince et l’histoire bien convenue. On est même surpris qu’à part « l’accident » qui immobilise la star annoncée, Dorothy Brook, les librettistes n’aient creusé aucune situation, des histoires d’amour à peine effleurées, des personnages dessinés à grands traits, à la limite de la caricature – la star finissante, son « mécène » jaloux, un ténor ridicule et qui le sait, la débutante un peu godiche, et toute une troupe sympathique sans rivalités apparentes. 


©​ Thomas Amouroux – Chatelet

Mais à vrai dire on s’en fiche un peu, parce que ça fait longtemps qu’on n’a pas vu sur une scène parisienne, a fortiori depuis la longue parenthèse Covid, une telle débauche de moyens, un vrai grand spectacle de près de trois heures, dont on sort heureux, galvanisé, encore plein de rythmes et de mélodies qui réchauffent l’hiver qui commence.

C’est d’abord un fabuleux spectacle de danse. Depuis les mythiques Rockettes au Radio City Hall de New York, on ne se rappelle pas avoir vu pareils ensembles. C’est par les pieds qu’on découvre 42nd Street, d’abord par le battement des claquettes qu’on entend, puis par la vue d’une trentaine de paires de jambes à mesure que le rideau se lève. Cette scène inaugurale, devenue culte dès sa création en 1980, est reprise à l’identique par le metteur en scène et chorégraphe Stephen Mear, qui avait lui-même dansé ce spectacle à Londres dans ses jeunes années.

Près d’une cinquantaine d’artistes, des triple threats comme on appelle ces interprètes à la fois danseurs, chanteurs, comédiens, dont on nous précise qu’à chaque représentation ils utilisent pas moins de 200 paires de chaussures, surtout ces fameuses tap shoes, et 300 costumes. 


©​ Thomas Amouroux – Chatelet

Broadway enchanté

Les principaux rôles chantés sont tenus là aussi par des voix de caractère. Même si des Roberto Alagna ou Natalie Dessay se sont essayés, avec succès, au genre de la comédie musicale, on sait que les grands chanteurs d’opéra ne sont pas les mieux placés pour s’y adonner, depuis un célèbre enregistrement de West Side Story de et sous la direction de Bernstein et surtout le making of où l’on voit le chef/compositeur s’escrimer – en vain – à faire comprendre à José Carreras ou Kiri Te Kanawa comment on incarne vocalement Tony ou Maria ! 

Le caractère justement – c’est bien la seule réserve qu’on peut émettre sur le cast de cette 42ème rue – c’est ce qui manque un peu au personnage de Peggy Sawyer qu’incarne Emily Langham. Quelque chose, dans le physique, dans la voix, manquent à cette jeune Anglaise qui n’en est pas à son premier rôle sur les scènes du West End, une personnalité qui s’imprime dans le souvenir.


©​ Thomas Amouroux – Chatelet

Ses comparses sont mieux dessinés : Rachel Stanley assume les coquetteries et les excès de Dorothy Brook, la star déclinante à la cheville trop fragile. Le finalement petit rôle du ténor est ridicule à souhait sous les atours de Jack North, le directeur/producteur Julian Marsh tel que le joue Alex Hanson évite précisément la caricature qu’on réserve trop souvent à ce type de rôle, il en est même émouvant. Mention spéciale pour les trois bonnes copines de la petite Peggy, qui l’entourent et la rassurent dès son arrivée dans la troupe : Lauren HallCharlie Allen et Gabby Antrobus. Elles sont d’une inépuisable gaieté et d’un optimisme à toute épreuve.


©​ Thomas Amouroux – Chatelet

Quant à l’orchestre rassemblé dans la fosse du Châtelet – était-il d’ailleurs bien nécessaire de le sonoriser à l’excès ? – Gareth Valentine peut compter sur une vingtaine de musiciens français de tout premier plan, qui semblent être nés avec le swing dans la peau. 

LE spectacle à voir absolument pour ces fêtes de fin d’année !

(@Forumopera/JPR)

>>Pâle Shéhérazade (17 octobre 2022)

A vue d’œil, l’auditorium de la Maison de la Radio et de la Musique était à peine à la moitié de sa jauge côté public, ce jeudi 13 octobre. Cristian Măcelaru et l’Orchestre national de France avaient pourtant choisi un programme original, remarquablement équilibré, dans la ligne que Radio France s’est fixée pour ses formations musicales : primauté à la musique française. 

Psyché sans chœur

Le bicentenaire de la naissance de César Franck (1822-1890) était le prétexte à entendre l’un de ses ultimes chefs-d’œuvre, trop rares au concert, son poème symphonique Psyché. Mais, alors que la collaboration avec le Palazzetto Bru Zane était fièrement affichée, pourquoi n’avoir donné que les quatre extraits purement symphoniques, l’œuvre, en sept « épisodes », faisant appel pour trois d’entre eux à un chœur ? Alors que le Chœur de Radio France est allé donner et enregistrer à Liège la version intégrale de Psyché, sous une direction malheureusement bien prosaïque (un coffret Fuga Libera), pour quelle mystérieuse raison était-il absent d’une production dans ses murs ? Belle occasion manquée. 

À cette Psyché tronquée qui ouvrait le concert, succédait une autre figure de légende : Shéhérazade, le cycle de trois mélodies de Ravel (1903) sur des poèmes de Tristan Klingsor. Initialement annoncée, la jeune soprano égyptienne Fatma Saïd avait cédé la place à l’Australienne Siobhan Stagg, qui avait revêtu pour l’occasion une ample robe brodée de rouge et d’or.


Siobhan Stagg © Simon Pauly / Radio France

Pâle Shéhérazade

Mais l’habit ne fait pas l’interprète, et si la voix ne manque pas de ressources – on l’a déjà entendue sur les scènes françaises – on peine à distinguer ce soir l’affirmation d’une personnalité, malgré la beauté du timbre.

On sait combien le premier et le plus long poème du cycle – Asie – est délicat comme je l’ai souvent entendu dire de chanteuses anglo-saxonnes… autant que d’interprètes francophones. Ne serait-ce que le tout début – Asie répété trois fois, la troisième sonnant comme « Azu » –  Siobhan Stagg s’efforce, sans toujours y parvenir, de dire le texte chantourné de Klingsor aussi clairement que possible, et sans doute trop occupée à cet exercice de diction, elle en oublie de conter, de raconter les désirs d’évasion, les rêves de voyage « avec la goélette… qui déploie enfin ses voiles violettes comme un immense oiseau de nuit dans le ciel d’or ». Le chef reste étonnamment prudent, placide, alors que Ravel fait surgir la houle. Un même sentiment de neutralité, de timidité presque, recouvre les deux mélodies suivantes – La Flûte enchantée et L’indifférent. Des tempi trop alanguis ne rendent pas justice au travail du chef sur les timbres et les alliages sonores. En bis, Siobhan Stagg semble plus à son aise dans le délicat Morgen de Richard Strauss, dans son tendre dialogue avec le violon de Sarah Nemtanu.

On veut espérer que la jeune cantatrice australienne persévérera dans l’art de la mélodie française. Quand on a réécouté Marylin Horne (avec Bernstein et le National, un « live » fameux de 1975), Felicity Lott (avec Armin Jordan) ou Anne-Sofie von Otter (avec Pierre Boulez, simplement idéal) pour ne prendre que quelques exemples d’illustres aînées non francophones, on sait que l’objectif est à sa portée. 

Cendrillon rutilante

Cristian Măcelaru et l’Orchestre national de France livraient en seconde partie une suite – choisie par le chef  – d’extraits du ballet Cendrillon (1945) de Prokofiev. Bravo pour l’originalité ! SI les suites de Roméo et Juliette sont régulièrement programmées – on ne s’en plaindra pas –, l’absence de l’autre grand ballet de Prokofiev, composé précisément à la demande du Marinski de Leningrad après le succès de Roméo (1936) mais créé au Bolchoi à Moscou, est incompréhensible. En matière de profusion mélodique, de virtuosité orchestrale, le second ne le cède en rien au premier. Et ce soir chef et orchestre donnent véritablement le sentiment d’être dans leur élément, brillant de tous leurs feux.

Ce concert a été redonné le 14 octobre à la MC38 à Grenoble et est toujours disponible à la réécoute sur le site de francemusique.fr(

(@Forumopera/JPR)

>>Les bons sentiments (9 octobre 2022)

Charles Sigel avait ici même – Les bonnes intentions font-elles un bon disque ? – dit tout ce qu’on pouvait penser du dernier disque de la mezzo américaine, Joyce DiDonato, évoquant la grande tournée destinée à promouvoir le disque et le projet Eden qui le sous-tend.


© DR

Projet explicité par la chanteuse elle-même : 

« Je vous invite à me rejoindre pour une soirée célébrant la majesté, la puissance et le mystère de la Nature à travers le pouvoir transformateur de la musique. Avec ce vaste programme que j’ai élaboré, je vous invite à revenir à nos racines et à explorer si nous nous connectons aussi profondément que possible à l’essence pure de notre être, pour créer un nouvel EDEN de l’intérieur et planter des graines d’espoir pour le futur.

Je serai rejointe par mes célèbres partenaires musicaux de longue date, les musiciens de l’orchestre Il Pomo d’Oro.

Pour m’assurer que l’expérience EDEN continuera de grandir en dehors de la salle de concert, chaque membre du public recevra des graines à planter tandis que je vous demanderai : « En cette période de bouleversements, quelle graine allez-vous planter aujourd’hui ? » 

Les spectateurs nombreux – le théâtre semble presque plein – trouvent sur leur siège une petite pochette en carton à l’effigie de la chanteuse, qui contient deux graines, dont une de lavande (on n’a pas compris l’autre, le français de Mme DiDonato s’avérant plus qu’approximatif !). Nous serons donc invités à les planter pour « régénérer » le monde, rien de moins.

Après avoir assisté à l’une des étapes de cette tournée mercredi soir au Théâtre des Champs-Elysées à Paris, on pose à son tour la question : Les bons sentiments font-ils un bon récital ?

À l’américaine

Ce n’est donc pas à un récital classique qu’on assiste. Au centre de la scène un podium noir en forme de disque, des tubes métalliques circulaires dont il manque un élément, qu’un peu plus tard on verra la chanteuse brandir comme une épée, un drapeau sans fanion (?).  Les musiciens de Il Pomo d’Oro sont disposés de part et d’autre se faisant face.

Le concert commence – à l’heure ! – dans le noir. Un mince filet de lumière éclaire le premier violon. La première œuvre au programme (cf. le disque) est la Question sans réponse (The Unanswered Question) de Charles Ives. À la place de la trompette qui normalement scande et interrompt le tapis des cordes, on entend à quatre reprises – du second balcon au parterre, quelques notes d’une silhouette qu’on distingue à peine. Petits soucis de justesse.

Puis Joyce DiDonato gagne la scène et ce podium central où elle va successivement se dresser vers le ciel, s’asseoir, s’agenouiller, se coucher face contre terre, selon les pièces inscrites à son programme. La « mise en espace » de Marie Lambert-Le Bihan, les lumières de John Torres, donnent l’illusion d’un show comme sur Broadway, une sorte de « récital pour les nuls ». Les gestes, les postures de l’interprète, l’environnement lumineux, plutôt sommaire, appuient la démonstration : Eden ce sont les joies et les douleurs de la vie. 

La performance est du côté de la chanteuse. Présente quasiment sans interruption sur le plateau, passant sans effort apparent des douceurs suaves de Rachel Portland aux furies de Mysliveček ou de Gluck (Enzo), plus inégale dans Mahler. Si les moirures de la voix font merveille dans Ich atmet’ einen linden Duft, on s’attendrait dans le dernier des Rückert-Lieder, le bouleversant Ich bin der Welt abhanden gekommen à une retenue, à une voix moins somptueuse, comme émaciée. Broutilles que tout cela; Dans les Mahler, on a la surprise, finalement agréable, de voir le théorbe de l’ensemble Il pomo d’oro prendre la place de la harpe. 

La chanteuse revient plusieurs fois sur scène, longuement applaudie par un public conquis. Elle fait généreusement saluer ses compagnes et compagnons d’aventure, Zefira Valova et les musiciens d’Il Pomo d’Oro. Et prend la parole (cf.supra). Nous annonce une surprise : la présence du chœur d’enfants Sotto Voce dont on n’a pas bien compris où et quand Joyce DiDonato avait pris le temps de travailler avec eux. Mais, après la mort au monde (Mahler) qui concluait le récital, les deux chansons qui vont suivre redonnent de l’optimisme. La spontanéité de la surprise est parfaitement réglée et les bons sentiments affluent.


Joyce DiDonato et le choeur Sotto Voce (photo JPR)

En réponse à ces « cadeaux », ces messages d’espoir des enfants, Joyce DiDonato leur et nous offre un « Ombra mai fu » de toute beauté. 

(@Forumopera/JPR)

>>L’hommage à Lars Vogt (6 octobre 2022)

Un mois après sa mort, plusieurs de ses amis musiciens s’étaient réunis autour de l’Orchestre de chambre de Paris ce mardi 4 octobre à la Philharmonie de Paris pour rendre hommage à Lars Vogt, le pianiste et chef disparu le 5 septembre dernier des suites d’un cancer du foie.

Daniel Harding dirigeait l’Orchestre dont Lars Vogt avait pris la direction musicale en 2020, des complices de toujours comme le violoniste Christian Tetzlaff ou le violoncelliste Alban Gerhardt, le pianiste anglais Paul Lewis, et peut-être et surtout le ténor Ian Bostridge, avec qui Lars Vogt avait enregistré il y a quelques mois un Schwanengesang bouleversant.

Un programme sobre, ni funèbre, ni compassé, qui donnait à entendre les passions du musicien disparu. 

En ouverture la Musique funèbre maçonnique de Mozart, où rayonnent les vents de l’orchestre, l’illumination de l’accord final en majeur qui vient clore cet absolu chef-d’oeuvre.

Mahler et Bostridge

Puis la haute et mince silhouette juvénile de Ian Bostridge s’avance aux côtés du chef pour chanter les belles trompettes – « Wo die schönen Trompeten blasen » – du Des Knaben Wunderhorn de Mahler. Le temps de s’adapter au timbre et à la diction si particuliers de Bostridge (jamais la parenté vocale et stylistique avec Peter Pears ne nous a semblé si évidente !), on est saisi par la simplicité, l’absence d’effets de l’interprète dans l’une des mélodies les plus intensément nostalgiques du cycle mahlérien. Chacun pense à l’ami disparu et retient ses larmes.

Christian Tetzlaff succède au ténor anglais (il le retrouvera dans la seconde partie) pour la jolie Romance bohémienne de Dvorak. L’ami et partenaire de toujours de Lars Vogt nous la fait prendre pour un chef-d’oeuvre. 

L’Orchestre de chambre de Paris et Daniel Harding concluent cette première partie d’hommage – qui s’est ouverte par quelques mots émouvants, comme prémonitoires, prononcés par Lars Vogt au micro de Jean-Baptiste Urbain dans la Matinale de France Musique à l’automne 2021 – par le 3e mouvement – Adagio espressivo – de la deuxième symphonie de Schumann.


© Orchestre de chambre de Paris

La seconde partie commence dans Le silence de la forêt, brève et magnifique élégie concertante de Dvorak, murmurée, chantée par le violoncelle de l’ami Alban Gerhardt.

Mon coeur chargé de tristesse

Reviennent alors ensemble et en duo Christian Tetzlaff et Ian Bostridge pour quelques savoureuses mélodies de Ralph Vaughan Williams, dont presque tout le monde en France ignore le 150e anniversaire de la naissance (le compositeur britannique est né le 12 octobre 1872 à Down Ampney et mort le 26 août 1958 à Londres). Quatre mélodies extraites d’un cycle Along the Field  (1927) sur des textes d’Alfred Edward Housman (1859-1936) d’inspiration populaire, qu’amplifie le dialogue inhabituel entre le violon et la voix. Regrets, tristesse, mais aussi joie de vivre, fantaisie, liberté : les quatre mélodies choisies par Ian Bostridge et Christian Tetzlaff expriment à leur manière l’image que nous voulons garder ce soir du pianiste et chef disparu. 

Le huitième poème du cycle, le dernier des quatre chantés ce soir par le duo – With rue my heart is laden – dit notre tristesse : 

Mon coeur est chargé de tristesse
Pour les bons amis que j’avais
Jeunes filles aux lèvres roses
Et garçons aux pieds légers
Près de ruisseaux que l’on ne peut franchir
Les garçons aux pieds légers reposent
Les filles aux lèvres roses dorment
Dans les champs où les roses se fanent.

On installe le piano pour que Paul Lewis puisse jouer le mouvement lent du 1er concerto de Brahms. Puis – sans doute le sommet émotionnel de la soirée – Ian Bostridge, avec Daniel Harding et les musiciens de l’orchestre de chambre de Paris, va tirer des larmes du public nombreux de la Philharmonie, avec cette si simple mélodie de Schubert, parée d’un tissu orchestral d’une infinie douceur par Max Reger : Nacht und Träume. 

Le concert s’achève par l’espérance que Schumann fait lever dans le finale solaire de sa 2e symphonie. 

(@Forumopera/JPR)

>>La relève à Royaumont : quatre duos, deux révélations (28 septembre 2022)

La pluie s’est annoncée plus vite que prévu. On presse le pas dans la majestueuse allée encadrant le bassin qui mène à l’imposant corps de bâtiment de l’abbaye de Royaumont (Val d’Oise). On profitera mieux de la somptuosité des lieux le lendemain après-midi sous le soleil.

On nous présente une Nuit de la mélodie et du Lied, titre trompeur (une nuit vraiment ?) pour un concert classique de deux heures en deux parties, qui va permettre au public rassemblé nombreux dans le réfectoire des Convers, d’entendre quatre duos chant/piano (les mêmes qui avaient enregistré un disque Ombres chimériques avec un programme différent au printemps dernier). L’idée est excellente qui permet à ces jeunes artistes qui ont « résidé » à Royaumont ainsi qu’au musée d’Orsay, de se montrer à leur meilleur dans l’épreuve du concert.

L’épreuve est aussi pour le critique qui se demande s’il doit y aller mollo ou franco, ne considérant que ce qu’il écoute et voit ou tenir compte du jeune âge et de l’inexpérience – relative – des interprètes. Finalement on a choisi de dire les choses franchement.

Anne-Lise et Nicolas

Premier duo à entrer en scène, la Française Anne-Lise Polchlopek et son pianiste Nicolas Royez. Elle est violoniste de formation et a étudié auprès de Mireille Delunsch, José van Dam et Sophie Koch. Lui a un parcours marqué par les rencontres d’Alain Planès, Roger Muraro ou Christian Ivaldi. 

La chanson perpétuelle  de Chausson et le premier cahier des Canciones clásicas españolas du Catalan Fernando Obradors (1897-1945) au programme. Belle originalité ! La voix est large, puissante, homogène, le port est altier, les traits sont d’une déesse antique, l’interprète pourra sans doute affronter la scène sans problème. C’est d’ailleurs le problème ce soir : la chanteuse semble comme encombrée par le volume de son organe, rien jamais en dessous du mezzo forte. Son partenaire au piano idem. On est pourtant dans le réfectoire des convers, sous des voûtes gothiques, pourquoi forcer le son comme s’ils étaient au pied du mur antique d’Orange ?

Plus embêtant pour cette ancienne étudiante en langues étrangères, une diction aussi improbable. Dans le Chausson, des « é » prononcés « ê » et des consonnes mangées, comme diluées. Dans les chansons espagnoles – bien qu’on ne soit pas hispanophone on a quand même dans l’oreille Berganza, Los Angeles ou Lorengar dans ce répertoire – on n’entend aucune des raucités, aucune des couleurs si caractéristiques du castillan. Il faut suivre sur le programme les textes des poèmes (pourtant traduits par la chanteuse elle-même !) pour en comprendre les variations sentimentales  (« ma seule et unique Lorela » « donne-moi d’innombrables baisers » « ma belle amie, je me meurs », etc.). L’interprète n’en laisse rien paraître. 


Nicolas Royez et Anne-Lise Polchlopek © Royaumont

Gregory et Nathaniel

L’arrivée du second duo amuse et surprend : deux grands garçons dont l’un arbore fièrement un look capillaire à la Jakub Józef Orliński, choucroute sur le sommet du crâne. Mais dès que Nathaniel LaNasa pose les mains sur son clavier, dès que Gregory Feldmann ouvre la bouche, ils tiennent l’auditoire en haleine et ne vont plus le lâcher. Et quel programme, a priori périlleux : les deux Epigrammes de Clément Marot de Ravel, en vieux français, un extrait des Five mystical songs (Love bade me welcome) de Vaughan Williams (bravo de ne pas avoir oublié le sesquicentenaire du compositeur anglais !), trois Lieder de Brahms, les numéros 7 à 9 de son opus 32. 

Le baryton clair de l’Américain, formé à la Juilliard School de New York, est d’une souveraine homogénéité, manquant peut-être de profondeur dans le grave, mais quelle simple beauté sans artifice d’une voix qui ne force jamais ! Et – on est bien obligé de faire la comparaison avec celle qui l’a précédé – quelle diction, quel sens de la narration, tout dans les mots, les nuances, le regard, le langage corporel. Nul besoin de comprendre ou connaître l’anglais ou l’allemand pour entendre la douleur, l’exaltation, le transport amoureux, l’espérance de l’après qui se manifestent chez Vaughan Williams et Brahms.

Le piano se fait poète, parfaitement accordé au chanteur. 

Ces deux-là ont déjà chanté au Carnegie Hall de New York et y ont eu, nous dit-on, un grand succès. On veut bien le croire. Les Suisses ont bien de la chance, qui pourront entendre Gregory Feldmann à l’opéra de Zurich, dont il vient d’intégrer l’International Opera Studio en cette rentrée. 


Gregory Feldmann et Nathaniel LaNasa © Royaumont

Florence et Elenora

Après l’entracte, un duo de femmes. La mezzo-soprano franco-allemande Florence Losseau s’est formée au Conservatoire de Munich et à l’opéra studio de Linz. Sa partenaire ce soir est d’origine américaine, mais Elenora Pertz travaille beaucoup à Berlin.

De nouveau le duo n’a pas choisi la facilité : Alban Berg, deux des Sieben frühe Lieder(Nacht et Traumgekrönt), Debussy, deux des Cinq poèmes de Baudelaire (Harmonie du soir et La mort des amants) et pour finir de Poulenc les sept brefs poèmes de La fraîcheur et le feu.

La fraîcheur et le feu, c’est ce qui résume le mieux cette demi-heure de récital. La voix est d’un cristal pur – sublimes aigus chantés sur le souffle –, épouse les harmonies vénéneuses de ces mélodies de jeunesse, déjà si parfaites, du plus sensuel des trois cmpositeurs de la nouvelle école de Vienne (Berg, Webern, Schoenberg). Debussy bénéficie du même traitement : le texte est dit avec une justesse, une précision, une délicatesse hallucinantes – on en comprend chaque mot, chaque intention.  

Florence Losseau et Elenora Pertz administrent ensuite la preuve que les harmonies baudelairiennes n’ont aucun secret pour elles, puis se meuvent en toute complicité dans le cycle poétique d’Eluard magnifié par la musique de Poulenc, dont les titres sont autant d’énigmes que de promesses d’infini : « Rayons des yeux et des soleils » « Tout disparut même les toits du ciel » « Dans les ténèbres du jardin » « Homme au sourire tendre » « La grande rivière qui va ». On ne résiste pas au plaisir de citer le cinquième poème qui donne son nom au cycle :

« Unis la fraîcheur et le feu

Unis tes lèvres et tes yeux

De ta folie attends sagesse

Fais image de femme et d’homme »


Elenora Pertz et Florence Losseau © Royaumont

Liviu et Juliette

Pour conclure cette « nuit », de nouveau un baryton. L’Autrichien Liviu Holender est en troupe à l’opéra de Francfort depuis la saison 2019/2020 et compte déjà quelques beaux rôles à son actif. Sa partenaire Juliette Journaux est diplômée du Conservatoire de Paris. Le baryton, nous dit-on, a suivi la masterclass Mahler avec Thomas Hampson et déjà participé au concert Mahler en héritage de la fondation Royaumont. C’est pour cela qu’il a choisi deux extraits du Des Knaben Wunderhorn de Mahler (Rheinlegendchen et Revelge) après deux Schubert –Der zürnenden Diana et Nachtstück – dans lesquels on l’imagine comme un poisson dans l’eau puisque chantant dans sa langue maternelle.

Si au disque on peut sans doute apprécier « l’attrait immédiat du timbre de Liviu Holender, mâle, dense, riche comme la terre fertile sur laquelle poussent les épicéas en Forêt noire », sous les voûtes de Royaumont la voix sature l’espace, trop de son, trop d’intentions histrioniques dans les Mahler et un déficit de poésie, de douceur simplement dans le Nocturne schubertien. Encore une grande voix qui doit certainement briller à l’opéra, mais qui peine à nous convaincre dans l’intimité du récital. Sans doute un programme plus varié, comme ceux qu’avaient choisis ses collègues d’un soir, eût-il mieux mis en valeur les atouts de l’interprète !


Juliette Journaux et Liviu Holender © Royaumont

En fin de compte, si on était tenté de faire un classement – ce qui n’a pas de sens puisqu’il ne s’agissait ni d’un concours ni d’une émission de télévision ! – on retiendrait l’excellente qualité de ces quatre duos et on exprimerait une préférence pour les voix de Gregory Feldmann et Florence Losseau. 

(@Forumopera/JPR)

>>Douceur de la douleur (27 septembre 2022)

Retour à Laon ce vendredi 23 septembre. Le curé de la Cathédrale Notre-Dame est toujours aussi heureux de manifester son bonheur d’accueillir le public surtout qu’à la différence du concert d’ouverture, le programme de la soirée est d’inspiration religieuse et l’hommage à Notre-Dame explicite avec le Stabat Mater de Poulenc !

François-Xavier Roth a prêté son orchestre Les Siècles au chef de l’ensemble vocal AEDESMathieu Romano. Ce dernier a composé un programme qui, sur le papier, paraît fait de bric et de broc (Janequin y côtoie Charles Ives, Gesualdo Rodion Chtchédrine*) et qui se révèle être, au contraire, un magnifique parcours, un chemin de foi : l’espoir (Janequin), la désolation (Gesualdo) la confirmation (Pärt), la question sans réponse (Ives), la ferveur (Messiaen) pour culminer dans l’éploration du Stabat Mater

Un chemin de foi

Toutes les pièces sont enchaînées, quasiment sans interruption. Sans ruptures harmoniques d’un morceau à l’autre, comme s’il était naturel de passer de Janequin à Chtchédrine et du Russe à Gesualdo… Au risque d’une certaine uniformité. Les nuances, les accents, pourraient être plus prononcés, les contrastes entre les époques et les styles plus accusés. On peine à distinguer le vieux français de Janequin du russe de L’ange scellé puis de l’italien de Gesualdo. 

Et pourtant, une fois de plus, on tire son chapeau aux chanteurs de l’ensemble AEDES – ils sont 32 ce soir – et à leur chef  et fondateur Mathieu Romano. Voici une formation fondée en 2005 capable de s’adapter à toutes les situations, tous les contextes, tous les répertoires, avec un égal bonheur. Voici des artistes qui ont depuis longtemps compris qu’on peut attirer, intéresser de larges publics par des propositions qui sortent des sentiers battus.

Le programme de ce vendredi à Laon en était la parfaite illustration : rien vraiment de « grand public » (concept ridicule qui n’est avancé que par ceux qui ne vont jamais au concert et ignorent ce qu’attend précisément le public !), quelques noms plus connus ou familiers que d’autres (Messiaen, Poulenc), des enchaînements, audacieux à priori et finalement totalement convaincants à l’écoute. Moments magiques que la flûte qui se déploie du fond de l’église à la fin du Chtchédrine, ou angoissants comme la trompette qui introduit la « Question sans réponse» de Charles Ives. La présence du soprano fruité de Marianne Croux dans le premier des Poèmes de Mi de Messiaen nous fait regretter la brièveté de l’extrait de ce cycle où s’illustrèrent naguère Françoise Pollet et Pierre Boulez.

Mater dolorosa

Mais on attend évidemment ce qui va constituer la conclusion et l’acmé de ce programme : le Stabat Mater de Poulenc. Lorsque son ami, le peintre et décorateur Christian Bérard (1902-1949), meurt brutalement en 1949, Poulenc songe d’abord à un requiem, mais devant la Vierge noire de Rocamadour, celui qui se définissait lui-même comme « moine ou voyou », choisit le texte médiéval du Stabat Mater et compose, en 1950, une œuvre d’envergure – la seule de ce type avec le Gloria créé dix ans plus tard – pour soprano solo, chœur et orchestre, en douze parties. 

  1. Stabat mater dolorosa (Très calme) – Chœur
  2. Cujus animam gementem (Allegro molto – Très violent) – Chœur
  3. O quam tristis (Très lent) – Chœur a cappella
  4. Quæ mœrebat (Andantino) – Chœur
  5. Quis est homo (Allegro molto – Prestissimo) – Chœur
  6. Vidit suum (Andante) Soprano (ou mezzo-soprano) – Chœur
  7. Eja mater (Allegro) – Chœur
  8. Fac ut ardeat (Maestoso) – Chœur a cappella
  9. Sancta mater (Moderato – Allegretto) – Chœur
  10. Fac ut portem (Tempo de Sarabande) Soprano – Chœur
  11. Inflammatus et accensus (Animé et très rythmé) – Chœur
  12. Quando corpus (Très calme) Soprano – Chœur

Douze parties qui sont du pur Poulenc, alternance de gravité et de légèreté – la douleur de la mère du Christ n’est pas toujours tragique, plutôt révoltée ou contemplative. Marianne Croux fait d’autant moins un numéro que le soprano solo n’intervient jamais seul. Elle en laisse plus d’un au bord de l’émotion lorsque s’achève ce Stabat mater, sa voix si douce au milieu de celles d’un chœur qui se fond dans le silence.

On a pu regretter, dans les épisodes les plus puissants, que le chœur ne soit pas plus nombreux quand l’orchestre se déploie, regret vite effacé eu égard à l’engagement collectif des interprètes, chanteurs et musiciens, et à la performance du maître d’œuvre d’un programme exemplaire. 


La soprano Marianne Croux, Les Siècles et l’ensemble AEDES dirigés par Mathieu Romano © Robert Lefèvre/Festival de Laon

Mathieu Romano, pour remercier un public remarquablement attentif et silencieux, offre en bis une chanson de Clément Janequin, les musiciens des Siècles debout se joignant aux chanteurs d’Aedes :

* précision de linguiste : l’alphabet russe comporte une lettre – Щ – qui phonétiquement se transcrit en français par 5 lettres chtch !

(@Forumopera/JPR)

>>Ainsi chantait Caligula (18 septembre 2022)

La haute ville est quasiment déserte à moins d’une heure du concert d’ouverture du 34e Festival de Laon. La vaste nef de la cathédrale Notre-Dame sera pourtant bien remplie à 19 heures. Oui, 19 heures pour un concert sans entracte qui s’achèvera avant 20h30 ! Une idée pour les concerts à Paris et dans les grandes métropoles ?

Pour une fois, les inévitables discours d’entrée – le Maire, le président du festival – sonnent juste : il fallait une dose certaine d’audace et d’inconscience aux fondateurs de la manifestation, à commencer par son infatigable directeur artistique Jean-Michel Verneiges, pour lancer d’abord, et surtout maintenir au fil des décennies et des changements électoraux, un festival à l’ambition artistique avérée qui rassemble pour des programmes originaux la crème des ensembles vocaux et orchestraux français et prend appui, quasiment dès l’origine, sur un partenariat avec Radio France. Cette nouvelle édition ne déroge pas à la règle (voir le programme ci-dessous).

Ce sont justement deux des formations de Radio France, la Maîtrise dirigée par Sofi Jeannin, et l’Orchestre Philharmonique sous la houlette de son directeur musical Mikko Franck que l’on retrouvait ce 15 septembre (la veille de leur rentrée parisienne) dans un programme intrigant : deux raretés, un « tube ». 

Ainsi parlait Mikko Franck

Commençons par la fin, le tube : une semaine tout juste après avoir entendu le très jeune compatriote de Mikko Franck (43 ans), Klaus Mäkelä (26 ans) empoigner le poème symphonique de Richard Strauss Also sprach Zarathustra à la tête de l’Orchestre de Paris et en déployer les épisodes parfois bruyants dans la grande salle Pierre Boulez de la Philharmonie, on pouvait se demander ce qu’allait donner la même oeuvre (bravo la coordination entre les orchestres parisiens !) dans une acoustique de cathédrale. Et quelle vision en livrerait Mikko Franck qui illustrera sa dilection pour le compositeur bavarois à plusieurs reprises au cours de la saison. On avait gardé un souvenir ébloui des débuts de Mikko Franck à la tête de l’orchestre philharmonique de Vienne, en juin 2014, où il dirigeait Till Eulenspiegel et une danse des sept voiles de Salome, vénéneuse à souhait. Mikko Franck tient la bride courte à un orchestre philharmonique de Radio France en grande forme : une fois passé le portique d’entrée (on perçoit la rumeur du public qui reconnaît la musique de 2001 Odyssée de l’espace) d’une majesté un rien démonstrative, le chef finnois va privilégier les épisodes chambristes, une narration qui évite les boursouflures d’une partition qui n’en est pas avare, au risque parfois d’en atténuer les contrastes. Là où on est placé, dans les premiers rangs, on est agréablement surpris par le rendu acoustique de ce grand orchestre (dont on a quand même rogné les effectifs de cordes) : la précision, la définition sont au rendez-vous. Les solistes, très sollicités, brillent de tous leurs feux : mention spéciale pour le violoncelle d’Eric Levionnois et surtout le violon solo du jeune Nathan Mierdl (24 ans), qu’on avait repéré dans les rangs de l’Orchestre national, et qui étrenne ce jeudi sa nouvelle position de premier violon super-soliste de l’Orchestre philharmonique de Radio France.

Soulage sans s et avec trio

Avant Richard Strauss, le programme proposait une rareté, dont on n’a pas bien perçu le sens, sauf à comprendre que Radio France se doit de faire une plus large place aux compositrices ? Personne autour de moi, ni moi non plus, ne connaissait  le nom de Marcelle Soulage (1894-1970), professeur de solfège au conservatoire de Paris durant une vingtaine d’années après la Seconde Guerre mondiale. Mais c’était une très bonne idée de faire jouer sa Légende op.13, une brève pièce écrite en 1919, et d’y faire briller trois magnifiques solistes de l’Orchestre philharmonique de Radio France : Magali Mosnier à la flûte, Olivier Doise au hautbois et Nicolas Tulliez à la harpe.

Un duo pour Caligula

Mais ce qui motivait notre présence à ce concert, c’était une autre vraie rareté, la suite tirée de la musique de scène écrite par Gabriel Fauré pour la pièce Caligula d’un enfant du pays, Alexandre Dumas. Alexandre Dumas est né à Villers-Cotterêts, à une soixantaine de kilomètres du chef-lieu de l’Aisne. Le Festival 2022 est placé sous les auspices de la future Cité internationale de la langue française, en cours d’installation dans le château où François 1er édicta en 1539 sa fameuse Ordonnance sur le fait de la justice qui stipule en ses articles 110 et 111 que le français devient la langue officielle du droit et de l’administration en lieu et place du latin.

A défaut de notices sur les oeuvres dans le programme remis au public, on emprunte au Palazzetto Bru Zane – Centre de musique romantique française ce qu’on doit savoir de l’oeuvre donnée en ouverture qui rassemblait ce jeudi le grand effectif de la Maîtrise de Radio France préparé par sa cheffe Sofi Jeannin et l’orchestre philharmonique de Radio France dirigé par Mikko Franck.

Le directeur du théâtre de l’Odéon, Paul Porel, reprend en 1888 la tragédie Caligulad’Alexandre Dumas, créée en 1837. Il sollicite Gabriel Fauré pour une musique de scène qui n’interviendra que dans le prologue et le 5e acte. La nouvelle production, créée le 8 novembre, connaîtra 34 représentations. Fauré arrange sa partition pour le concert, il remplace le petit ensemble instrumental par l’orchestre, mais ne change rien à la structure de sa musique de scène. La première de cette suite est donnée le 6 avril 1889 à la Société nationale de musique. 

Dans la pièce, la musique apparaît à la fin du prologue, les Fanfares annoncent l’arrivée de César, la Marche accompagne le cortège en l’honneur de Caligula, avant le Choeur des Heures, martial pour les « heures guerrières » et lyrique pour les « heures heureuses ». Le Quasi adagio est une marche qui annonce la mort de Lepidus. Mais ce sont surtout les morceaux du 5e acte qui, du vivant de Fauré, sont déjà des succès. L’Hiver s’enfuit est un choeur charmant tandis que l’Air de danse (orchestré avec Vincent d’Indy), cherche à « donner l’impression d’une danse de caractère antique » (une lettre de Fauré à son fils Philippe mentionne l’usage par le compositeur du mode lydien). Après le mélodrame avec violon et violoncelle solos, introduisant le choeur De roses vermeilles un mélodrame mystérieux annonce le choeur César a fermé la paupière (Source : Palazzetto Bru Zane).

On reconnaît immédiatement la patte de Fauré, dans des pages joliment descriptives, où n’affleure qu’allusivement le drame qui se joue sur scène. D’autant que la suite de concert ne fait que juxtaposer des éléments composites. La direction trop placide du chef, malgré le bel engagement de la Maitrise de Radio France, renforce ce sentiment d’une musique décorative sans grand relief. On réécoutera au retour le seul disque que nous connaissons de cette musique de scène – Michel Plasson et le Capitole de Toulouse – qui, par contraste, frôle presque l’agitation ! Mais c’était l’occasion ou jamais de ressusciter cette part méconnue de Fauré, à l’orée d’une édition 2022 d’un Festival qui promet encore bien des découvertes sous le signe des « Mots à la clef  ! »

(@Forumopera/JPR)

Cadeau

Ce « duetto » d’une imperturbable joie fait mon bonheur quand je sors de ma discothèque l’antique mais si vivante version de Felix Prohaska enregistrée à Vienne avec Teresa Stich Randall et Dagmar Hermann en 1954 puis « stéréophonique ». Une pure merveille !

Et toujours humeurs et rumeurs du moment dans mes brèves de blog (Céline et la Callas)

Chef émérite

C’est une distinction plutôt rare en France, assez fréquente dans les pays anglo-saxons pour dire la reconnaissance qu’on éprouve à l’égard d’un chef d’orchestre qui a une longue histoire avec un orchestre.
Riccardo Muti a été nommé chef émérite de l’Orchestre national de France le 18 juin dernier, à l’occasion de ses retrouvailles avec l’orchestre lors d’un concert dont on lira la chronique sur Bachtrack : Le bel aujourd’hui de Riccardo Muti avec l’Orchestre national

La notice qui accompagne cette nomination rappelle le premier concert que le chef napolitain a dirigé à la tête du National. C’était le 13 mars 1980 au théâtre des Champs-Elysées, et il se trouve que j’y assistais – alors que je n’étais alors pas du tout investi ni dans la radio ni dans la musique – Et je me rappelle ce concert comme si c’était hier : la 34e symphonie de Mozart, la suite du Tricorne de Falla, et la 4e symphonie de Schumann. Un programme « signature » en quelque sorte, Muti n’ayant jamais par la suite proposé du tout venant.

Il y a malheureusement très peu de documents vidéo qui documentent ce concert et les suivants, en dehors évidemment des enregistrements audio de Radio France. Mais on sait que Riccardo Muti est très attentif à ce qui est diffusé, à ce qu’il laisse diffuser.

Il y a surtout, en dehors du disque, peu de témoignages filmés du jeune Muti, qui à 39 ans faisait ses débuts avec le National

Dans le cadre des 80 ans de l’Orchestre national en 2014, j’ai pu participer à l’édition d’un coffret anniversaire dans lequel on avait choisi d’illustrer l’apport du chef par la 39e symphonie en sol mineur de Haydn.

Pour le reste, et notamment la discographie recommandée (et recommandable) de Riccardo Muti, je renvoie à l’article que j’ai publié il y a cinq ans lorsque le chef a fêté ses 80 ans : La quarantaine rugissante

A quoi il faut rajouter si on le trouve encore un coffret « italien » plein de raretés

On y trouve, entre autres, la pièce de Catalani que dirigeait Riccardo Muti jeudi soir.

Et toujours humeurs et rumeurs du moment dans mes brèves de blog !

Des nouvelles du monde (Alloncle, Radio France, Taylor Swift)

L’actualité n’est pas avare de menaces sur la musique et les musiciens, menaces qu’on peut essayer de parer par les bonnes réponses.

Un orchestre en moins ?

Il semble que le rapporteur de la commission d’enquête sur l’audiovisuel public, le député ciottiste de l’Hérault, Charles Alloncle, préconise dans son rapport – qui devrait être rendu public le 4 mai – la suppression d’un orchestre de Radio France. Il ne fait que ressortir une vieille lune, j’ai l’impression de me retrouver douze ans en arrière, lorsque Mathieu Gallet, tout nouvellement désigné PDG de Radio France, me proposait la direction de la Musique de Radio France (lire Ma part de vérité).

Cela me rappelle un autre souvenir, plus ancien, qui remonte à la décennie 90, lorsque j’étais directeur délégué de France Musique. J’avais reçu un jeune inspecteur de la Cour des Comptes qui essayait de comprendre le fonctionnement de la musique à Radio France, souci louable ô combien. Mais l’une de ses questions m’avait sidéré : il avait comparé le coût d’achat d’une captation et de diffusion d’un concert d’un orchestre extérieur et le coût d’un concert produit par l’une des formations de Radio France et demandé pourquoi France Musique ne se contentait pas d’acheter des concerts (à 10000 €) au lieu de « supporter » dans tous les sens du terme les quatre formations musicales de RF au coût de revient cent fois plus élevé ?

Mais la « menace » proférée par le rapporteur Alloncle trouve et trouvera un écho de plus en plus large dans la population et même – et c’est plus grave – chez les décideurs politiques ou institutionnels. Il faut dire que, quand les médias, privés comme publics, dressent un piédestal à la « star » du Sofiane Pamart, et négligent les vraies stars du piano. Quand Télérama fait la promotion du dernier film de Philippe Béziat « Nous l »orchestre » et parle de « l’orchestre national de Paris » (sans que personne ne corrige), on peut s’inquiéter…

Je ne suis pas encore allé voir ce film, l’aimerai-je autant que Tár ce film dont Cate Blanchett est l’extraordinaire interprète ?

Je lis des critiques plutôt bonnes sur le film Vivaldi et moi de Damiano Michieletto, dont j’avais vu la mise en scène de Rigoletto, précisément à la Fenice de Venise (lire Rigoletto vénitien)

L’IA chance ou menace

On n’a pas fini de mesurer les conséquences de l’essor de l’Intelligence Artificielle dans tous les domaines de notre vie. Et particulièrement dans le domaine artistique.

J’ai découvert ce matin l’intervention sur France Info d’un avocat spécialisé dans le droit de la propriété interllectuelle à propos de l’intention de Taylor Swift de « protéger » sa voix à l’égard de l’IA. Explications convaincantes non ?

Une stratégie des artistes américains

J »ajoute que la fille de cet avocat, ma petite-fille, est une grande fan de Taylor Swift ! Elle n’a pas vraiment réussi à me convaincre…

Et toujours humeurs et réactions du moment dans mes brèves de blog !

Zubin #90

En dehors de dix années supplémentaires, je n’ai pas grand chose à ajouter à l’article – Zubin 80 – que j’avais consacré au chef d’orchestre d’origine indienne Zubin Mehta.

Je ne suis pas sûr que l’obstination qui est la sienne à continuer à diriger coûte que coûte serve sa cause pour la postérité, mais j’ai moi-même cédé à la nostalgie en le voyant diriger les Wiener Philharmoniker il y a un an au théâtre des Champs-Elysées (lire mon article sur Bachtrack : Zubin Mehta au rendez-vous de la nostalgie

Sur le pont

Pour Alma

Vendredi dernier, j’étais au Théâtre des Champs-Elysées pour applaudir surtout Joyce DiDonato, comme je l’ai écrit pour Bachtrack (Joyce DiDonato rehausse le concert du National). J’avais tenté le titre : Joyce DiDonato sur le pont pour Alma Mahler, pour souligner le fait que la vraie réussite de ce concert était l’interprétation par la chanteuse américaine d’un bouquet de mélodies d’Alma Mahler, et accessoirement que le pont… de l’Alma est voisin de la salle de l’avenue Montaigne.

Dans mon article, je n’ai pas pu reproduire tous les extraits d’une lettre que cite Hélène Cao dans son texte de présentation. C’est le 19 décembre 1901, deux mois avant leur mariage, que Gustav Mahler envoie ceci à Alma : « Tu n’as désormais qu’une seule profession – me rendre heureux ! Je sais bien que tu dois être heureuse (grâce à moi !) pour me rendre heureux. Mais les rôles dans ce spectacle qui pourrait devenir une comédie aussi bien qu’une tragédie (ni l’un ni l’autre ne serait juste) doivent être bien distribués. Et celui du « compositeur », de celui qui « travaille », m’incombe. Le tien est celui du compagnon aimant, du camarade compréhensif » . Sacré macho le père Gustav ! On comprend mieux pourquoi le compositeur n’a pas fait grand chose pour soutenir et diffuser les oeuvres de sa jeune épouse. C’est en 2003 seulement que Jorma Panula orchestre les Lieder qu’on a entendus vendredi soir… et c’est du pur Mahler !

J’avais depuis longtemps un autre disque, que je n’avais écouté que distraitement… à tort !

Une musique à écouter assurément !

Hommage

Je viens d’apprendre le décès à 80 ans d’un personnage – André Piguet – que j’ai connu il y a une trentaine d’années comme un membre très actif des Amis de l’Orchestre de la Suisse romande, et retrouvé, toujours aussi pointu et amical, lorsque j’ai fait une brève mission auprès de l’OSR il y a neuf ans (lire Nouveaux publics).

Il était rugueux, détonnant dans le milieu genevois si policé, et passionné. Je découvre, à l’occasion de son décès, qu’il est l’auteur d’un ouvrage que je vais m’empresser d’acheter. La présentation qu’il en fait lui-même dit assez la force de son caractère. Hommage !

« Des milliers de concerts à son actif, un public fervent, une riche discographie, une large reconnaissance internationale, un partenariat organique avec le Grand Théâtre, des appuis convergents confirmés dans le temps : l’OSR peut paraître inébranlable. Pour beaucoup, il fait partie du paysage culturel, tout comme le Cervin est inscrit dans le ciel de Zermatt.Le mélomane ne saurait céder à l’endormissement, dans la confortable certitude de sa pérennité. La lucidité commande de le considérer comme un miracle permanent…« 

André Piguet et moi – et nous n’étions pas les seuls dans ce cas ! – partagions une passion jamais émoussée pour notre cher Armin Jordan

Dans mes prochaines brèves de blog humeurs et impressions après les récentes séquences politiques.

Humeurs d’automne

Cet octobre commence dans des couleurs plutôt sombres. Le dernier week-end avait plutôt bien commencé sous le frais soleil de Paris.

J’avais pratiquement toujours connu la Fontaine des Innocents en travaux ou à l’arrêt. Enfin la voici restaurée et remise en eau. Quel contraste avec la si laide canopée des Halles toute proche !

Autre fontaine qui a fait l’objet de deux ans de travaux de rénovation et que je n’avais pas revue depuis son inauguration il y a quelques mois, celle qui est installée sur la place Stravinsky, devant l’IRCAM et à côté du Centre Pompidou, dont les sculptures sont dues à Niki de Saint-Phalle et Jean Tinguely :

Je n’avais pas non plus aperçu jusque là ce « mural » sur un immeuble tout proche.

C’est l’oeuvre d’un jeune artiste ukrainien, Nikita Kravtsov, qui rappelle éloquemment une guerre qui s’éternise à nos portes (lire La Grande porte de Kiev).

Déception

Au terme de ce samedi ensoleillé, j’avais rendez-vous dans une salle que j’affectionne particulièrement – le Théâtre des Champs-Élysées – pour un concert que j’attendais avec impatience : l’Orchestre philharmonique de Vienne c’est toujours une promesse.

D’autant plus que je découvrais la nouvelle conque acoustique.

Je ne vais pas épiloguer sur la déception (le mot est faible) éprouvée. Lire mon compte-rendu sur Bachtrack : Daniele Gatti et les Wiener Philharmoniker au Théâtre des Champs-Élysées.

Le programme était pourtant très alléchant : Apollon musagète de Stravinsky et la 10e symphonie de Chostakovitch.

Pour me remettre de ma déception, j’ai réécouté les versions de mon coeur des deux oeuvres :

Pour la 10e de Chostakovitch, on a l’embarras du choix, mais on revient toujours à la source, au créateur de l’oeuvre, l’immense Evgueni Mravinski

Peut-on écouter « allegro » plus terrifiant que celui-ci ?

Le dernier mouvement dirigé par Kondrachine me met toujours au bord des larmes.

Deux Ozon pour un dimanche

Le soleil ayant déclaré forfait au-dessus de Paris ce dimanche, on s’est engouffré dans l’un des rares cinémas indépendants de la capitale pour voir le dernier Ozon… d’actualité : Quand vient l’automne

Ce n’est pas un grand cru, mais c’est un film bien ficelé qui se laisse regarder, surtout pour l’extraordinaire Hélène Vincent, qui en a le rôle principal. Josiane Balasko est remarquable, mais son personnage est secondaire par rapport à l’intrigue. Mention spéciale pour Pierre Lottin qui fait totalement oublier son rôle dans Les Tuche et l’inspectrice de police jouée par Sophie Guillemin. Pas indispensable, mais à voir un jour de pluie !

Ce même dimanche soir, France 2 programmait un autre film de François Ozon, sorti en 2021 : Tout s’est bien passé. André Dussollier y est magistral dans sa composition d’un vieux capitaine d’industrie après un AVC qui demande à mourir. Sophie Marceau endosse difficilement les aspects dramatiques de son rôle, mais elle y est crédible. L’apparition la plus surprenante et lumineuse est celle d’Hannah Schygulla, qui porte si bien son âge.

L’effet de printemps : Ravel, Fauré, Marriner, Haydn etc.

Quand le blogueur ne se sent pas de traiter un sujet en particulier, il fait un panier fourre-tout de ce qui l’a touché, de ce qu’il va lire, écouter, de préférence sous un titre en forme de mauvais jeu de mots (cf. Faits d’hiver).

Eliminons d’emblée une actualité qui produit toujours les mêmes effets de meute (lire La dictature de l’émotion) : j’ai rencontré quelques fois dans ma vie professionnelle Frédéric Mitterrand, il m’est arrivé de le lire, de le regarder à la télévision, j’ai aimé son film sur Madame Butterfly, mais comme tout été dit, et maintenant le contraire de tout, à son sujet, je ne me suis pas cru obligé de proclamer mon hommage sur les réseaux sociaux, où l’odieux le dispute à l’excès dans l’admiration comme dans la détestation.

Encore un effort pour M. Haydn

Mercredi soir, j’assistais à un concert de l’Orchestre de chambre de Paris, dont j’ai rendu compte sur Bachtrack (voir Le génie de Haydn).

J’y ai entendu une 80e symphonie de Haydn de toute beauté, un orchestre dans une forme olympique et me suis une fois de plus interrogé sur les raisons de l’absence du plus grand symphoniste de l’histoire des programmes de concert. La dernière fois que j’avais entendu du Haydn en concert, c’était au Louvre, avec et grâce à Julien Chauvin et son Concert de la Loge, lui aussi en forme olympique !

Comme si Haydn était trop difficile, trop exigeant, pour les orchestres comme pour les chefs…

Après avoir donné les Variations Rococo de Tchaikovski, Nicolas Altstaedt a eu l’excellente idée de donner en bis – il aurait dû l’annoncer au public ! – ce faux concerto pour violoncelle qu’est l’adagio cantabile de la 13e symphonie de Haydn.

Vivement que le nouveau chef de l’Orchestre de chambre de Paris nous donne, à tout le moins, les Symphonies parisiennes : il a l’orchestre idéal pour cela !

Le Boléro d’Anne Fontaine

J’ai profité de la relative grisaille de dimanche dernier pour aller enfin voir « le » film du moment, le Boléro d’Anne Fontaine.

En dehors du papier ‘d’Ivan Alexandre dans le dernier Diapason, je n’avais lu aucune critique du film. J’en suis ressorti ni emballé ni déçu (et pourtant je ne suis pas normand !). Dans ce genre de film sur, autour de la musique, il y a presque systématiquement des erreurs que le musicien ou le mélomane averti repère immédiatement. Rien de tel ici, et c’est un point très positif : quand Ravel/Raphaël Personnaz pose ses mains sur un clavier, même si on sait qu’il est doublé, il fait illusion. Quand le même dirige un orchestre, il ne paraît pas emprunté dans sa gestique. Quant à l’incarnation des différents rôles, Raphaël Personnaz est presque à contre-emploi, dans la froideur, la timidité figées que la réalisatrice lui a demandé de composer, Dora Tillier fait une Misia Sert plutôt conforme à l’image qu’on a d’elle, Jeanne Balibar n’a aucun mal à caricaturer une Ida Rubinstein sur le retour – exigeante commanditaire d’un Boléro que Ravel a bien du mal à accoucher. Quant à Emmanuelle Devos, elle fait oublier l’ingratitude des traits de Marguerite Long !

Le film d’Anne Fontaine vaut aussi beaucoup par le fait qu’il a été en grande partie tourné dans la maison de Ravel à Montfort-l’Amaury, maison toujours difficile d’accès, puisque son exiguïté ne permet pas de l’ouvrir à la visite, sauf sur réservation à l’avance, et par tout petits groupes !

Centenaires

En dressant la liste, en début d’année, des anniversaires que 2024 allait permettre de célébrer, j’avais évoqué Gabriel Fauré, mort le 4 novembre 1924, mais oublié le chef anglais Neville Marriner, né lui il y a cent ans, le 15 avril 1924.

Je viens de recevoir deux coffrets, commandés il y a plusieurs semaines. Je vais mettre à profit quelques jours de vacances pour les découvrir (Fauré) ou les redécouvrir (Marriner).

C’est Lucas Debargue qui a voulu, conçu cette intégrale du piano de Fauré, et qui a lui-même rédigé le texte de présentation. Le peu que j’ai entendu me rend impatient d’écouter la suite.

Même en anglais, Lucas Debargue est tout à fait convaincant !

Dans le cas de Neville Marriner, on a affaire à un recordman du disque pour plusieurs grands labels (Philips, Argo/Decca, EMI). Ce coffret rassemble 80 CD (!) réalisés pour la plupart à partir des années 80 pour EMI. On y reviendra bien sûr pour détailler toutes les pépites de ce coffret, et du même coup restituer au chef anglais sa vraie place dans l’histoire de l’interprétation au XXe siècle.

Parmi les surprises de ce coffret, un disque dédié à Manuel de FallaLe Tricorne et les Nuits dans les jardins d’Espagne avec Tzimon Barto au piano !), qu’on trouvera peut-être trop élégant, pas assez rugueux !

La victoire de la musique

Je me suis souvent exprimé ici sur les Victoires de la musique classique, avec d’autant plus de liberté que c’est moi qui avais jadis décidé d’associer France Musique à cette manifestation. Je note d’ailleurs qu’aujourd’hui le président de ces Victoires n’est autre que le directeur de France Musique, Marc Voinchet . CQFD !

Victoires 2024

Je n’ai pu suivre que la fin de la cérémonie d’hier – j’avais une bonne excuse, un concert à la Maison de la radio (critique à suivre sur Bachtrack) – mais ce que j’en ai vu et les récompenses attribuées m’ont fait bonne impression. Juste une remarque quant à la présentation : quand Frédéric Lodéon tenait la barre de ces soirées (il l’a fait jusqu’en 2018), peu importait le ou la comparse qu’on lui adjoignait, il dominait le sujet sans conteste possible. Depuis lors, comme pour toutes les manifestations musicales, on nous impose un Stéphane Bern plus guindé que jamais dans un style qui n’est plus supportable pour parler de musique et de musiciens classiques. Quel contraste hier soir avec Clément Rochefort, l’un des meilleurs producteurs que France Musique ait recrutés et formés depuis longtemps ! Que n’a-t-on laissé ce dernier piloter seul la soirée !

(Avec Clément Rochefort dans les studios de France Bleu Hérault à Montpellier en 2019)

Joie de revoir ma chère Karine Deshayes, plus éblouissante que jamais en ce 29 février – jour anniversaire de Rossini ! – avec son complice Florian Sempey. Dommage qu’il y ait eu quelques soucis de micro dans cet extrait, mais cela ne gâche pas notre plaisir… et notre admiration pour ces chanteurs.

Pas beaucoup de surprise à l’annonce des lauréats comme soliste instrumental – Alexandre Kantorow ne quitte guère les sommets qu’il a atteints depuis sa m&daille d’or au Concours Tchaikovski 2019 – ou soliste vocal – le ténor Benjamin Bernheim qui doit chanter Roméo et Juliette au Metropolitan Opera de New York dans quelques jours. Heureux que Marie Jacquot soit distinguée comme « révélation chef d’orchestre », quoique cet intitulé me paraisse à la limite du ridicule s’agissant d’une musicienne à qui sont déjà confiées d’importantes responsabilités.

Comme le public, je découvre les talents de la compositrice Florentine Mulsant, de la gambiste Salomé Gasselin ou encore de la jeune mezzo-soprano Juliette Mey.

Plus étrange est la nomination dans la catégorie « Enregistrement » du coffret d’hommage à Nicholas Angelich. On se demande d’ailleurs si cette récompense attribuée à un seul disque classique est pertinente : il y a une telle production qui n’est plus et de loin l’apanage du seul CD qu’il est illusoire de prétendre distinguer « le meilleur enregistrement . Ici, il eût été ô combien plus pertinent que ce coffret soit placé hors catégorie.

Le génie de Moussorgski

Mercredi soir, j’assistais à la première de la série de représentations de Boris Godounov proposées jusqu’au 7 mars par le théâtre des Champs-Elysées. J’ai rendu compte pour Bachtrack de cette production créée à Toulouse en décembre dernier : Les grosses ficelles d’Olivier Py dans Boris Godounov au théâtre des Champs-Elysées.

Mais si l’on fait abstraction de ces trucs de mise en scène, et de la relative déception d’une direction assez banale, il faut louer sans réserve tous les chanteurs de cette production (ce sont les mêmes à Toulouse et à Paris), dont la star aurait dû être Mathias Goerne dans une prise de rôle pour lui. Le baryton allemand ayant déclaré forfait, il a été, très avantageusement, remplacé par Alexander Roslavets dans le rôle-titre

Au cas où on n’aurait pas compris la fine allusion au tsar Boris (Poutine) recevant au Kremlin le prince Chouiski (Macron)

Comme je l’écris dans Bachtrack, je songeais en écoutant Roslavets à ce qui s’était passé, il y a 111 ans, sur cette même scène : pour la saison inaugurale du théâtre construit par Auguste Perret, c’est le grand Fiodor Chaliapine qui reprenait le rôle-titre du chef-d’oeuvre de Moussorgski, qu’il avait chanté cinq ans plus tôt au Châtelet.

D’une Adrienne l’autre

C’est une situation étrange et rare dans une vie de mélomane, a fortiori de critique, que de pouvoir assister à un mois d’intervalle à deux représentations du même opéra, qui n’est pas le plus couru du répertoire lyrique, Adriana Lecouvreur de Cilea.

Tamara Wilson

Le 5 décembre 2023, c’était au Théâtre des Champs-Élysées, en version de concert, un cast idéal comme je l’ai écrit dans Bachtrack : L’idéale Adriana Lecouvreur de l’Opéra de Lyon au TCE. Je n’ai rien à rajouter, ni a fortiori à retrancher à mon enthousiasme du moment.

Je n’ai malheureusement pas trouvé d’extrait vidéo de ce concert, ni de Tamara Wilson dans cet ouvrage.

La soprano américaine impressionne, non seulement par sa stature, mais surtout par l’ampleur, l’homogénéité d’une voix qui garde son velours sur toute sa tessiture. Elle était Turandot dans la récente reprise de Bastille.

Anna Netrebko

J’écrivais à la fin de mon billet du 8 décembre dernier : « J’irai voir et entendre ce qu’Anna Netrebko en fera en janvier prochain« . Promesse tenue, j’assistais mardi dernier à l’Opéra Bastille pour le compte de Bachtrack, à la première de la reprise de l’Adriana Lecouvreur mise en scène par David McVicar en 2015.

Compte-rendu à lire sur Bachtrack : Le triomphe d’Anna Netrebko dans Adriana Lecouvreur à l’Opéra Bastille

La star de la soirée c’est elle, et c’est pour elle que la foule se pressait jusqu’au dernier strapontin de Bastille. Comme on le lira sur Bachtrack, j’ai été plus réservé sur son partenaire à la scène comme à la ville.

Au disque, je n’ai jamais été pleinement satisfait par les propositions qui nous sont faites, souvent parce que le ténor en fait trop (Mario del Monaco avec Renata Tebaldi) ou que la mezzo sonne bien peu italien (Elena Obraztsova dans la seule version qui figure dans ma discothèque, mais Renata Scotto, disparue l’été dernier est une belle Adriana !)

On trouvera plus de bonheur dans ces deux DVD, le premier parce qu’il reprend le formidable casting du spectacle qu’on avait vu à Bastille en 1993 avec Mirella Freni dans le rôle titre, le second parce que c’est l’écho de la production de David McVicar, reprise actuellement à Paris, inaugurée en 2010 à Covent Garden avec un couple brûlant d’intensité !

Musiques d’époque

De la même manière qu’il y a des marronniers dans les médias, il y a des marronniers dans le spectacle.

Casse Noisette

Ainsi l’ultime ballet de Tchaikovski – Casse-Noisette -créé à Saint-Pétersbourg quelques mois avant la mort du compositeur est-il programmé partout en cette période de Noël (la liste publiée par Bachtrack est éloquente !). En France et à Paris, on n’y échappe pas.

Je me réjouissais d’assister jeudi au concert de l’Orchestre national de France, qui annonçait l’intégrale de la musique du ballet (alors que l’Orchestre de Paris et son chef Klaus Mäkelä n’avaient programmé que le 1er acte, à la grande satisfaction certes d’Alain Lompech sur Bachtrack). J’attendais aussi le jeune chef tchèque Petr Popelka, pour des raisons qu’on n’a pas pris la peine de nous expliquer il a été remplacé par Fabien Gabel (une ressemblance capillaire ?)

Mais je m’attendais surtout – puisqu’on était à la Maison de la radio et de la musique – à la présence des voix de la Maîtrise de Radio France dans la merveilleuse valse des flocons de neige qui clôt le deuxième tableau du 1er acte. C’était l’occasion ou jamais de présenter une intégrale… vraiment intégrale. La présence au premier rang de la présidente de Radio France et de sa famille n’aura pas suffi. Dommage !

Sachant la redoutable difficulté d’une partition qu’on connaît par coeur, je veux rester indulgent à l’égard d’un chef et d’un orchestre qui d’évidence auraient eu besoin de plus de répétitions ne serait-ce que pour mieux caractériser chaque scène, chaque épisode, où Tchaikovski fait preuve d’une invention mélodique, d’un traitement de la matière orchestrale, absolument extraordinaires (c’est dans Casse Noisette qu’on entend pour la première fois le célesta comme instrument soliste dans la fameuse Danse de la fée Dragée). Jeudi j’avais encore le souvenir très vif d’une soirée inoubliable du festival d’Aix-en-Provence 2009, où Simon Rattle et l’orchestre philharmonique de Berlin avaient donné (comme Mäkelä et l’Orchestre de Paris !), l’ouverture et le 1er acte de Casse-Noisette avant Le Sacre du printemps de Stravinsky. C’est avec émotion que je retrouve la critique qu’en avait faite dans Télérama le regretté Gilles Macassar, disparu en 2015 (lire son beau portrait de Fabienne Pascaud).

La Valse des flocons de neige… avec les voix d’enfants !

La Chauve-Souris

Autre « marronnier » des fins d’année, Die Fledermaus / La Chauve-Souris, l’opérette la plus populaire de Johann Strauss, qu’on programme à cette époque parce qu’elle s’inspire d’une pièce française de Meilhac et Halévy… le Réveillon ! (lire Revue de Chauves-Souris)

Mercredi soir, et malheureusement pour une seule soirée, le Théâtre des Champs-Elysées recevait la meilleure équipe qui se puisse rêver pour ce chef-d’oeuvre. Comme on l’a écrit pour Bachtrack : Une Chauve-Souris authentiquement viennoise au théâtre des Champs-Elysées.

Je n’avais pas vu la vidéo de présentation de ce concert, je partage non seulement tout ce que Marc Minkowski dit de l’oeuvre et de cette musique, mais je constate avec plaisir que le chef français a très exactement fait ce qu’il a dit. J’espère que cette production est ou sera enregistrée dans le cadre de sa tournée européenne.

Quant à mes versions favorites au disque ou en DVD, j’invite à relire Revue de Chauves-Souris.

Les galettes du bonheur

J’avais commencé un billet d’agaceries, pour ne pas dire du bien de ce que les quelques FNAC disposant encore de rayons classiques sont obligées de mettre en avant. Comme en témoigne une visite hier rue de Rennes.

Non, on ne rêve pas Bruno Mantovani est au même rayon que Riopy, ou inversement !

Mais aucun des deux n’a sorti le sixième ou septième volume de la série Emotions/Inspirations…d’un violoncelliste qui ne rate jamais une occasion de faire son auto-promotion, et qu’on a connu jadis bon musicien, devenu aujourd’hui tête de gondole.

L’agacement pourrait venir aussi de ce pianiste venu du froid, qui, parce qu’il est sous étiquette jaune, et qu’il enregistre les variations Goldberg, fait se pâmer les mânes de Glenn Gould devenus durs d’oreille.

La jeunesse de Cleveland

C’est du passé que vient le bonheur, dans cette réédition – cette fois à tout petit prix ! – par Sony, des gravures du Cleveland Quartet (1969-1995) qui n’a pas eu la longévité de ses compatriotes comme Juilliard ou Emerson, mais qui a laissé de jolies perles discographiques, dont une intégrale des quatuors de Beethoven;

Je ne m’essaierai pas au jeu de la critique comparée, jeu au demeurant bien vain, s’agissant de formations comme un quatuor, qui, par essence même, n’est comparable à aucun autre.

J’ai toujours eu une tendresse pour cette version du sublime Quintette à deux violoncelles de Schubert.

Les grandeurs de Janet

On connaissait bien sûr les incontournables et éternels enregistrements de Dame Janet Baker pour EMI avec John Barbirolli notamment (Sir John ou la musique en fête).

Ceux de la grande mezzo-soprano anglaise, qui a fêté ses 90 ans le 21 août dernier, pour d’autres labels, avec d’autres partenaires et chefs, ont été rassemblés dans ce coffret qui annonce bien la couleur : A Celebration. Qu’on trouve à prix réduit sur jpc.de

Bien sûr les deux versions admirables de Didon de Purcell, des Haendel, des Glück, Berlioz, Britten idiomatiques et des raretés :

Adrienne Lecouvreur idéale

Comme je l’ai écrit pour Bachtrack, j’ai entendu mardi soir au théâtre des Champs-Elysées une Adrienne Lecouvreur – l’opéra de Cilea – absolument idéale en version de concert. Il faut absolument l’écouter ou la réécouter sur France Musique le 10 janvier 2024.

La dernière fois que j’avais vu cet opéra en scène, c’était il y a trente ans, Mirella Freni à l’Opéra Bastille !

J’irai voir et entendre ce qu’Anna Netrebko en fera en janvier prochain…