Archives (FO)

J’ai collaboré quelque temps au site Forumopera et j’en suis encore infiniment reconnaissant à l’équipe qui m’a accueilli (Sylvain, Camille, Christophe et d’autres qui se reconnaîtront).

Je souhaite archiver ici d’abord les articles que j’y ai écrits sur les concerts que j’ai couverts pour Forumopera. Un second volet comprendra les critiques de disques.

>>Plein la vue sur Broadway (11 décembre 2022)

L’histoire d’un succès

Pour ceux qui ne sont jamais allés à New York, une précision géographique : au centre de Manhattan, la 42ème rue croise Broadway sur Times Square. Quand on évoque les scènes de Broadway, on les trouve pour la plupart sur la 42nd Street !

42nd Street est d’abord un film musical de Lloyd Bacon, sorti en 1933, resté dans toutes les mémoires grâce aux chorégraphies éblouissantes de Busby Berkeley et à quelques chansons en particulier (compositeurs Leo Forbstein et Harry Warren) : 42nd Street, Lullaby on Broadway, We’re in the money, Shuffle off to Buffalo…

La comédie musicale éponyme présentée en 1980 au Foxwoods Theatre (actuel Lyric Theatre) reprend tous les ingrédients du film, obtient un Tony Award en 1981.

Le spectacle déjà présenté au Châtelet en 2016 est proposé jusqu’au 15 janvier 2023.


© Thomas Amouroux – Chatelet

L’argument

Acte I : En 1933 à Broadway les auditions sont presque terminées pour le nouveau spectacle Pretty Lady de Julian Marsch quand la chanteuse Peggy Sawyer arrive à New York, valise à la main, fraîchement débarquée du bus en provenance d’Allentown (Pennsylvanie). Malgré son retard elle est embauchée comme danseuse remplaçante. Peu après arrive Dorothy Brook, la vedette du spectacle, qui n’est plus montée sur scène depuis dix ans. Officiellement fiancée au producteur Abner Dillon, elle ne peut pas fréquenter son amant Pat Denning car Dillon pourrait rompre le contrat avec Julian Marsch. Pat doit donc quitter la troupe. Le soir du spectacle, Peggy heurte accidentellement la cheville de Dorothy et se fait renvoyer.

Acte II : Dorothy a la cheville cassée et ne peut plus remonter sur scène. Les danseurs de la troupe, pensant que Peggy est assez talentueuse pour la remplacer, convainquent Julian Marsch d’aller la chercher à la gare. D’abord fâchée contre le directeur, Peggy finit par accepter sa proposition. Elle travaille alors très dur pour assurer le premier rôle. Peu de temps avant le spectacle, Dorothy lui rend visite et reconnait son talent. La représentation est un triomphe pour la jeune danseuse, Julian Marsch savoure son succès en reprenant le thème final de Pretty Lady.


©​ Thomas Amouroux – Chatelet

Apothéose de la danse

On a compris à la lecture de l’argument que la trame du spectacle est bien mince et l’histoire bien convenue. On est même surpris qu’à part « l’accident » qui immobilise la star annoncée, Dorothy Brook, les librettistes n’aient creusé aucune situation, des histoires d’amour à peine effleurées, des personnages dessinés à grands traits, à la limite de la caricature – la star finissante, son « mécène » jaloux, un ténor ridicule et qui le sait, la débutante un peu godiche, et toute une troupe sympathique sans rivalités apparentes. 


©​ Thomas Amouroux – Chatelet

Mais à vrai dire on s’en fiche un peu, parce que ça fait longtemps qu’on n’a pas vu sur une scène parisienne, a fortiori depuis la longue parenthèse Covid, une telle débauche de moyens, un vrai grand spectacle de près de trois heures, dont on sort heureux, galvanisé, encore plein de rythmes et de mélodies qui réchauffent l’hiver qui commence.

C’est d’abord un fabuleux spectacle de danse. Depuis les mythiques Rockettes au Radio City Hall de New York, on ne se rappelle pas avoir vu pareils ensembles. C’est par les pieds qu’on découvre 42nd Street, d’abord par le battement des claquettes qu’on entend, puis par la vue d’une trentaine de paires de jambes à mesure que le rideau se lève. Cette scène inaugurale, devenue culte dès sa création en 1980, est reprise à l’identique par le metteur en scène et chorégraphe Stephen Mear, qui avait lui-même dansé ce spectacle à Londres dans ses jeunes années.

Près d’une cinquantaine d’artistes, des triple threats comme on appelle ces interprètes à la fois danseurs, chanteurs, comédiens, dont on nous précise qu’à chaque représentation ils utilisent pas moins de 200 paires de chaussures, surtout ces fameuses tap shoes, et 300 costumes. 


©​ Thomas Amouroux – Chatelet

Broadway enchanté

Les principaux rôles chantés sont tenus là aussi par des voix de caractère. Même si des Roberto Alagna ou Natalie Dessay se sont essayés, avec succès, au genre de la comédie musicale, on sait que les grands chanteurs d’opéra ne sont pas les mieux placés pour s’y adonner, depuis un célèbre enregistrement de West Side Story de et sous la direction de Bernstein et surtout le making of où l’on voit le chef/compositeur s’escrimer – en vain – à faire comprendre à José Carreras ou Kiri Te Kanawa comment on incarne vocalement Tony ou Maria ! 

Le caractère justement – c’est bien la seule réserve qu’on peut émettre sur le cast de cette 42ème rue – c’est ce qui manque un peu au personnage de Peggy Sawyer qu’incarne Emily Langham. Quelque chose, dans le physique, dans la voix, manquent à cette jeune Anglaise qui n’en est pas à son premier rôle sur les scènes du West End, une personnalité qui s’imprime dans le souvenir.


©​ Thomas Amouroux – Chatelet

Ses comparses sont mieux dessinés : Rachel Stanley assume les coquetteries et les excès de Dorothy Brook, la star déclinante à la cheville trop fragile. Le finalement petit rôle du ténor est ridicule à souhait sous les atours de Jack North, le directeur/producteur Julian Marsh tel que le joue Alex Hanson évite précisément la caricature qu’on réserve trop souvent à ce type de rôle, il en est même émouvant. Mention spéciale pour les trois bonnes copines de la petite Peggy, qui l’entourent et la rassurent dès son arrivée dans la troupe : Lauren HallCharlie Allen et Gabby Antrobus. Elles sont d’une inépuisable gaieté et d’un optimisme à toute épreuve.


©​ Thomas Amouroux – Chatelet

Quant à l’orchestre rassemblé dans la fosse du Châtelet – était-il d’ailleurs bien nécessaire de le sonoriser à l’excès ? – Gareth Valentine peut compter sur une vingtaine de musiciens français de tout premier plan, qui semblent être nés avec le swing dans la peau. 

LE spectacle à voir absolument pour ces fêtes de fin d’année !

(@Forumopera/JPR)

>>Pâle Shéhérazade (17 octobre 2022)

A vue d’œil, l’auditorium de la Maison de la Radio et de la Musique était à peine à la moitié de sa jauge côté public, ce jeudi 13 octobre. Cristian Măcelaru et l’Orchestre national de France avaient pourtant choisi un programme original, remarquablement équilibré, dans la ligne que Radio France s’est fixée pour ses formations musicales : primauté à la musique française. 

Psyché sans chœur

Le bicentenaire de la naissance de César Franck (1822-1890) était le prétexte à entendre l’un de ses ultimes chefs-d’œuvre, trop rares au concert, son poème symphonique Psyché. Mais, alors que la collaboration avec le Palazzetto Bru Zane était fièrement affichée, pourquoi n’avoir donné que les quatre extraits purement symphoniques, l’œuvre, en sept « épisodes », faisant appel pour trois d’entre eux à un chœur ? Alors que le Chœur de Radio France est allé donner et enregistrer à Liège la version intégrale de Psyché, sous une direction malheureusement bien prosaïque (un coffret Fuga Libera), pour quelle mystérieuse raison était-il absent d’une production dans ses murs ? Belle occasion manquée. 

À cette Psyché tronquée qui ouvrait le concert, succédait une autre figure de légende : Shéhérazade, le cycle de trois mélodies de Ravel (1903) sur des poèmes de Tristan Klingsor. Initialement annoncée, la jeune soprano égyptienne Fatma Saïd avait cédé la place à l’Australienne Siobhan Stagg, qui avait revêtu pour l’occasion une ample robe brodée de rouge et d’or.


Siobhan Stagg © Simon Pauly / Radio France

Pâle Shéhérazade

Mais l’habit ne fait pas l’interprète, et si la voix ne manque pas de ressources – on l’a déjà entendue sur les scènes françaises – on peine à distinguer ce soir l’affirmation d’une personnalité, malgré la beauté du timbre.

On sait combien le premier et le plus long poème du cycle – Asie – est délicat comme je l’ai souvent entendu dire de chanteuses anglo-saxonnes… autant que d’interprètes francophones. Ne serait-ce que le tout début – Asie répété trois fois, la troisième sonnant comme « Azu » –  Siobhan Stagg s’efforce, sans toujours y parvenir, de dire le texte chantourné de Klingsor aussi clairement que possible, et sans doute trop occupée à cet exercice de diction, elle en oublie de conter, de raconter les désirs d’évasion, les rêves de voyage « avec la goélette… qui déploie enfin ses voiles violettes comme un immense oiseau de nuit dans le ciel d’or ». Le chef reste étonnamment prudent, placide, alors que Ravel fait surgir la houle. Un même sentiment de neutralité, de timidité presque, recouvre les deux mélodies suivantes – La Flûte enchantée et L’indifférent. Des tempi trop alanguis ne rendent pas justice au travail du chef sur les timbres et les alliages sonores. En bis, Siobhan Stagg semble plus à son aise dans le délicat Morgen de Richard Strauss, dans son tendre dialogue avec le violon de Sarah Nemtanu.

On veut espérer que la jeune cantatrice australienne persévérera dans l’art de la mélodie française. Quand on a réécouté Marylin Horne (avec Bernstein et le National, un « live » fameux de 1975), Felicity Lott (avec Armin Jordan) ou Anne-Sofie von Otter (avec Pierre Boulez, simplement idéal) pour ne prendre que quelques exemples d’illustres aînées non francophones, on sait que l’objectif est à sa portée. 

Cendrillon rutilante

Cristian Măcelaru et l’Orchestre national de France livraient en seconde partie une suite – choisie par le chef  – d’extraits du ballet Cendrillon (1945) de Prokofiev. Bravo pour l’originalité ! SI les suites de Roméo et Juliette sont régulièrement programmées – on ne s’en plaindra pas –, l’absence de l’autre grand ballet de Prokofiev, composé précisément à la demande du Marinski de Leningrad après le succès de Roméo (1936) mais créé au Bolchoi à Moscou, est incompréhensible. En matière de profusion mélodique, de virtuosité orchestrale, le second ne le cède en rien au premier. Et ce soir chef et orchestre donnent véritablement le sentiment d’être dans leur élément, brillant de tous leurs feux.

Ce concert a été redonné le 14 octobre à la MC38 à Grenoble et est toujours disponible à la réécoute sur le site de francemusique.fr(

(@Forumopera/JPR)

>>Les bons sentiments (9 octobre 2022)

Charles Sigel avait ici même – Les bonnes intentions font-elles un bon disque ? – dit tout ce qu’on pouvait penser du dernier disque de la mezzo américaine, Joyce DiDonato, évoquant la grande tournée destinée à promouvoir le disque et le projet Eden qui le sous-tend.


© DR

Projet explicité par la chanteuse elle-même : 

« Je vous invite à me rejoindre pour une soirée célébrant la majesté, la puissance et le mystère de la Nature à travers le pouvoir transformateur de la musique. Avec ce vaste programme que j’ai élaboré, je vous invite à revenir à nos racines et à explorer si nous nous connectons aussi profondément que possible à l’essence pure de notre être, pour créer un nouvel EDEN de l’intérieur et planter des graines d’espoir pour le futur.

Je serai rejointe par mes célèbres partenaires musicaux de longue date, les musiciens de l’orchestre Il Pomo d’Oro.

Pour m’assurer que l’expérience EDEN continuera de grandir en dehors de la salle de concert, chaque membre du public recevra des graines à planter tandis que je vous demanderai : « En cette période de bouleversements, quelle graine allez-vous planter aujourd’hui ? » 

Les spectateurs nombreux – le théâtre semble presque plein – trouvent sur leur siège une petite pochette en carton à l’effigie de la chanteuse, qui contient deux graines, dont une de lavande (on n’a pas compris l’autre, le français de Mme DiDonato s’avérant plus qu’approximatif !). Nous serons donc invités à les planter pour « régénérer » le monde, rien de moins.

Après avoir assisté à l’une des étapes de cette tournée mercredi soir au Théâtre des Champs-Elysées à Paris, on pose à son tour la question : Les bons sentiments font-ils un bon récital ?

À l’américaine

Ce n’est donc pas à un récital classique qu’on assiste. Au centre de la scène un podium noir en forme de disque, des tubes métalliques circulaires dont il manque un élément, qu’un peu plus tard on verra la chanteuse brandir comme une épée, un drapeau sans fanion (?).  Les musiciens de Il Pomo d’Oro sont disposés de part et d’autre se faisant face.

Le concert commence – à l’heure ! – dans le noir. Un mince filet de lumière éclaire le premier violon. La première œuvre au programme (cf. le disque) est la Question sans réponse (The Unanswered Question) de Charles Ives. À la place de la trompette qui normalement scande et interrompt le tapis des cordes, on entend à quatre reprises – du second balcon au parterre, quelques notes d’une silhouette qu’on distingue à peine. Petits soucis de justesse.

Puis Joyce DiDonato gagne la scène et ce podium central où elle va successivement se dresser vers le ciel, s’asseoir, s’agenouiller, se coucher face contre terre, selon les pièces inscrites à son programme. La « mise en espace » de Marie Lambert-Le Bihan, les lumières de John Torres, donnent l’illusion d’un show comme sur Broadway, une sorte de « récital pour les nuls ». Les gestes, les postures de l’interprète, l’environnement lumineux, plutôt sommaire, appuient la démonstration : Eden ce sont les joies et les douleurs de la vie. 

La performance est du côté de la chanteuse. Présente quasiment sans interruption sur le plateau, passant sans effort apparent des douceurs suaves de Rachel Portland aux furies de Mysliveček ou de Gluck (Enzo), plus inégale dans Mahler. Si les moirures de la voix font merveille dans Ich atmet’ einen linden Duft, on s’attendrait dans le dernier des Rückert-Lieder, le bouleversant Ich bin der Welt abhanden gekommen à une retenue, à une voix moins somptueuse, comme émaciée. Broutilles que tout cela; Dans les Mahler, on a la surprise, finalement agréable, de voir le théorbe de l’ensemble Il pomo d’oro prendre la place de la harpe. 

La chanteuse revient plusieurs fois sur scène, longuement applaudie par un public conquis. Elle fait généreusement saluer ses compagnes et compagnons d’aventure, Zefira Valova et les musiciens d’Il Pomo d’Oro. Et prend la parole (cf.supra). Nous annonce une surprise : la présence du chœur d’enfants Sotto Voce dont on n’a pas bien compris où et quand Joyce DiDonato avait pris le temps de travailler avec eux. Mais, après la mort au monde (Mahler) qui concluait le récital, les deux chansons qui vont suivre redonnent de l’optimisme. La spontanéité de la surprise est parfaitement réglée et les bons sentiments affluent.


Joyce DiDonato et le choeur Sotto Voce (photo JPR)

En réponse à ces « cadeaux », ces messages d’espoir des enfants, Joyce DiDonato leur et nous offre un « Ombra mai fu » de toute beauté. 

(@Forumopera/JPR)

>>L’hommage à Lars Vogt (6 octobre 2022)

Un mois après sa mort, plusieurs de ses amis musiciens s’étaient réunis autour de l’Orchestre de chambre de Paris ce mardi 4 octobre à la Philharmonie de Paris pour rendre hommage à Lars Vogt, le pianiste et chef disparu le 5 septembre dernier des suites d’un cancer du foie.

Daniel Harding dirigeait l’Orchestre dont Lars Vogt avait pris la direction musicale en 2020, des complices de toujours comme le violoniste Christian Tetzlaff ou le violoncelliste Alban Gerhardt, le pianiste anglais Paul Lewis, et peut-être et surtout le ténor Ian Bostridge, avec qui Lars Vogt avait enregistré il y a quelques mois un Schwanengesang bouleversant.

Un programme sobre, ni funèbre, ni compassé, qui donnait à entendre les passions du musicien disparu. 

En ouverture la Musique funèbre maçonnique de Mozart, où rayonnent les vents de l’orchestre, l’illumination de l’accord final en majeur qui vient clore cet absolu chef-d’oeuvre.

Mahler et Bostridge

Puis la haute et mince silhouette juvénile de Ian Bostridge s’avance aux côtés du chef pour chanter les belles trompettes – « Wo die schönen Trompeten blasen » – du Des Knaben Wunderhorn de Mahler. Le temps de s’adapter au timbre et à la diction si particuliers de Bostridge (jamais la parenté vocale et stylistique avec Peter Pears ne nous a semblé si évidente !), on est saisi par la simplicité, l’absence d’effets de l’interprète dans l’une des mélodies les plus intensément nostalgiques du cycle mahlérien. Chacun pense à l’ami disparu et retient ses larmes.

Christian Tetzlaff succède au ténor anglais (il le retrouvera dans la seconde partie) pour la jolie Romance bohémienne de Dvorak. L’ami et partenaire de toujours de Lars Vogt nous la fait prendre pour un chef-d’oeuvre. 

L’Orchestre de chambre de Paris et Daniel Harding concluent cette première partie d’hommage – qui s’est ouverte par quelques mots émouvants, comme prémonitoires, prononcés par Lars Vogt au micro de Jean-Baptiste Urbain dans la Matinale de France Musique à l’automne 2021 – par le 3e mouvement – Adagio espressivo – de la deuxième symphonie de Schumann.


© Orchestre de chambre de Paris

La seconde partie commence dans Le silence de la forêt, brève et magnifique élégie concertante de Dvorak, murmurée, chantée par le violoncelle de l’ami Alban Gerhardt.

Mon coeur chargé de tristesse

Reviennent alors ensemble et en duo Christian Tetzlaff et Ian Bostridge pour quelques savoureuses mélodies de Ralph Vaughan Williams, dont presque tout le monde en France ignore le 150e anniversaire de la naissance (le compositeur britannique est né le 12 octobre 1872 à Down Ampney et mort le 26 août 1958 à Londres). Quatre mélodies extraites d’un cycle Along the Field  (1927) sur des textes d’Alfred Edward Housman (1859-1936) d’inspiration populaire, qu’amplifie le dialogue inhabituel entre le violon et la voix. Regrets, tristesse, mais aussi joie de vivre, fantaisie, liberté : les quatre mélodies choisies par Ian Bostridge et Christian Tetzlaff expriment à leur manière l’image que nous voulons garder ce soir du pianiste et chef disparu. 

Le huitième poème du cycle, le dernier des quatre chantés ce soir par le duo – With rue my heart is laden – dit notre tristesse : 

Mon coeur est chargé de tristesse
Pour les bons amis que j’avais
Jeunes filles aux lèvres roses
Et garçons aux pieds légers
Près de ruisseaux que l’on ne peut franchir
Les garçons aux pieds légers reposent
Les filles aux lèvres roses dorment
Dans les champs où les roses se fanent.

On installe le piano pour que Paul Lewis puisse jouer le mouvement lent du 1er concerto de Brahms. Puis – sans doute le sommet émotionnel de la soirée – Ian Bostridge, avec Daniel Harding et les musiciens de l’orchestre de chambre de Paris, va tirer des larmes du public nombreux de la Philharmonie, avec cette si simple mélodie de Schubert, parée d’un tissu orchestral d’une infinie douceur par Max Reger : Nacht und Träume. 

Le concert s’achève par l’espérance que Schumann fait lever dans le finale solaire de sa 2e symphonie. 

(@Forumopera/JPR)

>>La relève à Royaumont : quatre duos, deux révélations (28 septembre 2022)

La pluie s’est annoncée plus vite que prévu. On presse le pas dans la majestueuse allée encadrant le bassin qui mène à l’imposant corps de bâtiment de l’abbaye de Royaumont (Val d’Oise). On profitera mieux de la somptuosité des lieux le lendemain après-midi sous le soleil.

On nous présente une Nuit de la mélodie et du Lied, titre trompeur (une nuit vraiment ?) pour un concert classique de deux heures en deux parties, qui va permettre au public rassemblé nombreux dans le réfectoire des Convers, d’entendre quatre duos chant/piano (les mêmes qui avaient enregistré un disque Ombres chimériques avec un programme différent au printemps dernier). L’idée est excellente qui permet à ces jeunes artistes qui ont « résidé » à Royaumont ainsi qu’au musée d’Orsay, de se montrer à leur meilleur dans l’épreuve du concert.

L’épreuve est aussi pour le critique qui se demande s’il doit y aller mollo ou franco, ne considérant que ce qu’il écoute et voit ou tenir compte du jeune âge et de l’inexpérience – relative – des interprètes. Finalement on a choisi de dire les choses franchement.

Anne-Lise et Nicolas

Premier duo à entrer en scène, la Française Anne-Lise Polchlopek et son pianiste Nicolas Royez. Elle est violoniste de formation et a étudié auprès de Mireille Delunsch, José van Dam et Sophie Koch. Lui a un parcours marqué par les rencontres d’Alain Planès, Roger Muraro ou Christian Ivaldi. 

La chanson perpétuelle  de Chausson et le premier cahier des Canciones clásicas españolas du Catalan Fernando Obradors (1897-1945) au programme. Belle originalité ! La voix est large, puissante, homogène, le port est altier, les traits sont d’une déesse antique, l’interprète pourra sans doute affronter la scène sans problème. C’est d’ailleurs le problème ce soir : la chanteuse semble comme encombrée par le volume de son organe, rien jamais en dessous du mezzo forte. Son partenaire au piano idem. On est pourtant dans le réfectoire des convers, sous des voûtes gothiques, pourquoi forcer le son comme s’ils étaient au pied du mur antique d’Orange ?

Plus embêtant pour cette ancienne étudiante en langues étrangères, une diction aussi improbable. Dans le Chausson, des « é » prononcés « ê » et des consonnes mangées, comme diluées. Dans les chansons espagnoles – bien qu’on ne soit pas hispanophone on a quand même dans l’oreille Berganza, Los Angeles ou Lorengar dans ce répertoire – on n’entend aucune des raucités, aucune des couleurs si caractéristiques du castillan. Il faut suivre sur le programme les textes des poèmes (pourtant traduits par la chanteuse elle-même !) pour en comprendre les variations sentimentales  (« ma seule et unique Lorela » « donne-moi d’innombrables baisers » « ma belle amie, je me meurs », etc.). L’interprète n’en laisse rien paraître. 


Nicolas Royez et Anne-Lise Polchlopek © Royaumont

Gregory et Nathaniel

L’arrivée du second duo amuse et surprend : deux grands garçons dont l’un arbore fièrement un look capillaire à la Jakub Józef Orliński, choucroute sur le sommet du crâne. Mais dès que Nathaniel LaNasa pose les mains sur son clavier, dès que Gregory Feldmann ouvre la bouche, ils tiennent l’auditoire en haleine et ne vont plus le lâcher. Et quel programme, a priori périlleux : les deux Epigrammes de Clément Marot de Ravel, en vieux français, un extrait des Five mystical songs (Love bade me welcome) de Vaughan Williams (bravo de ne pas avoir oublié le sesquicentenaire du compositeur anglais !), trois Lieder de Brahms, les numéros 7 à 9 de son opus 32. 

Le baryton clair de l’Américain, formé à la Juilliard School de New York, est d’une souveraine homogénéité, manquant peut-être de profondeur dans le grave, mais quelle simple beauté sans artifice d’une voix qui ne force jamais ! Et – on est bien obligé de faire la comparaison avec celle qui l’a précédé – quelle diction, quel sens de la narration, tout dans les mots, les nuances, le regard, le langage corporel. Nul besoin de comprendre ou connaître l’anglais ou l’allemand pour entendre la douleur, l’exaltation, le transport amoureux, l’espérance de l’après qui se manifestent chez Vaughan Williams et Brahms.

Le piano se fait poète, parfaitement accordé au chanteur. 

Ces deux-là ont déjà chanté au Carnegie Hall de New York et y ont eu, nous dit-on, un grand succès. On veut bien le croire. Les Suisses ont bien de la chance, qui pourront entendre Gregory Feldmann à l’opéra de Zurich, dont il vient d’intégrer l’International Opera Studio en cette rentrée. 


Gregory Feldmann et Nathaniel LaNasa © Royaumont

Florence et Elenora

Après l’entracte, un duo de femmes. La mezzo-soprano franco-allemande Florence Losseau s’est formée au Conservatoire de Munich et à l’opéra studio de Linz. Sa partenaire ce soir est d’origine américaine, mais Elenora Pertz travaille beaucoup à Berlin.

De nouveau le duo n’a pas choisi la facilité : Alban Berg, deux des Sieben frühe Lieder(Nacht et Traumgekrönt), Debussy, deux des Cinq poèmes de Baudelaire (Harmonie du soir et La mort des amants) et pour finir de Poulenc les sept brefs poèmes de La fraîcheur et le feu.

La fraîcheur et le feu, c’est ce qui résume le mieux cette demi-heure de récital. La voix est d’un cristal pur – sublimes aigus chantés sur le souffle –, épouse les harmonies vénéneuses de ces mélodies de jeunesse, déjà si parfaites, du plus sensuel des trois cmpositeurs de la nouvelle école de Vienne (Berg, Webern, Schoenberg). Debussy bénéficie du même traitement : le texte est dit avec une justesse, une précision, une délicatesse hallucinantes – on en comprend chaque mot, chaque intention.  

Florence Losseau et Elenora Pertz administrent ensuite la preuve que les harmonies baudelairiennes n’ont aucun secret pour elles, puis se meuvent en toute complicité dans le cycle poétique d’Eluard magnifié par la musique de Poulenc, dont les titres sont autant d’énigmes que de promesses d’infini : « Rayons des yeux et des soleils » « Tout disparut même les toits du ciel » « Dans les ténèbres du jardin » « Homme au sourire tendre » « La grande rivière qui va ». On ne résiste pas au plaisir de citer le cinquième poème qui donne son nom au cycle :

« Unis la fraîcheur et le feu

Unis tes lèvres et tes yeux

De ta folie attends sagesse

Fais image de femme et d’homme »


Elenora Pertz et Florence Losseau © Royaumont

Liviu et Juliette

Pour conclure cette « nuit », de nouveau un baryton. L’Autrichien Liviu Holender est en troupe à l’opéra de Francfort depuis la saison 2019/2020 et compte déjà quelques beaux rôles à son actif. Sa partenaire Juliette Journaux est diplômée du Conservatoire de Paris. Le baryton, nous dit-on, a suivi la masterclass Mahler avec Thomas Hampson et déjà participé au concert Mahler en héritage de la fondation Royaumont. C’est pour cela qu’il a choisi deux extraits du Des Knaben Wunderhorn de Mahler (Rheinlegendchen et Revelge) après deux Schubert –Der zürnenden Diana et Nachtstück – dans lesquels on l’imagine comme un poisson dans l’eau puisque chantant dans sa langue maternelle.

Si au disque on peut sans doute apprécier « l’attrait immédiat du timbre de Liviu Holender, mâle, dense, riche comme la terre fertile sur laquelle poussent les épicéas en Forêt noire », sous les voûtes de Royaumont la voix sature l’espace, trop de son, trop d’intentions histrioniques dans les Mahler et un déficit de poésie, de douceur simplement dans le Nocturne schubertien. Encore une grande voix qui doit certainement briller à l’opéra, mais qui peine à nous convaincre dans l’intimité du récital. Sans doute un programme plus varié, comme ceux qu’avaient choisis ses collègues d’un soir, eût-il mieux mis en valeur les atouts de l’interprète !


Juliette Journaux et Liviu Holender © Royaumont

En fin de compte, si on était tenté de faire un classement – ce qui n’a pas de sens puisqu’il ne s’agissait ni d’un concours ni d’une émission de télévision ! – on retiendrait l’excellente qualité de ces quatre duos et on exprimerait une préférence pour les voix de Gregory Feldmann et Florence Losseau. 

(@Forumopera/JPR)

>>Douceur de la douleur (27 septembre 2022)

Retour à Laon ce vendredi 23 septembre. Le curé de la Cathédrale Notre-Dame est toujours aussi heureux de manifester son bonheur d’accueillir le public surtout qu’à la différence du concert d’ouverture, le programme de la soirée est d’inspiration religieuse et l’hommage à Notre-Dame explicite avec le Stabat Mater de Poulenc !

François-Xavier Roth a prêté son orchestre Les Siècles au chef de l’ensemble vocal AEDESMathieu Romano. Ce dernier a composé un programme qui, sur le papier, paraît fait de bric et de broc (Janequin y côtoie Charles Ives, Gesualdo Rodion Chtchédrine*) et qui se révèle être, au contraire, un magnifique parcours, un chemin de foi : l’espoir (Janequin), la désolation (Gesualdo) la confirmation (Pärt), la question sans réponse (Ives), la ferveur (Messiaen) pour culminer dans l’éploration du Stabat Mater

Un chemin de foi

Toutes les pièces sont enchaînées, quasiment sans interruption. Sans ruptures harmoniques d’un morceau à l’autre, comme s’il était naturel de passer de Janequin à Chtchédrine et du Russe à Gesualdo… Au risque d’une certaine uniformité. Les nuances, les accents, pourraient être plus prononcés, les contrastes entre les époques et les styles plus accusés. On peine à distinguer le vieux français de Janequin du russe de L’ange scellé puis de l’italien de Gesualdo. 

Et pourtant, une fois de plus, on tire son chapeau aux chanteurs de l’ensemble AEDES – ils sont 32 ce soir – et à leur chef  et fondateur Mathieu Romano. Voici une formation fondée en 2005 capable de s’adapter à toutes les situations, tous les contextes, tous les répertoires, avec un égal bonheur. Voici des artistes qui ont depuis longtemps compris qu’on peut attirer, intéresser de larges publics par des propositions qui sortent des sentiers battus.

Le programme de ce vendredi à Laon en était la parfaite illustration : rien vraiment de « grand public » (concept ridicule qui n’est avancé que par ceux qui ne vont jamais au concert et ignorent ce qu’attend précisément le public !), quelques noms plus connus ou familiers que d’autres (Messiaen, Poulenc), des enchaînements, audacieux à priori et finalement totalement convaincants à l’écoute. Moments magiques que la flûte qui se déploie du fond de l’église à la fin du Chtchédrine, ou angoissants comme la trompette qui introduit la « Question sans réponse» de Charles Ives. La présence du soprano fruité de Marianne Croux dans le premier des Poèmes de Mi de Messiaen nous fait regretter la brièveté de l’extrait de ce cycle où s’illustrèrent naguère Françoise Pollet et Pierre Boulez.

Mater dolorosa

Mais on attend évidemment ce qui va constituer la conclusion et l’acmé de ce programme : le Stabat Mater de Poulenc. Lorsque son ami, le peintre et décorateur Christian Bérard (1902-1949), meurt brutalement en 1949, Poulenc songe d’abord à un requiem, mais devant la Vierge noire de Rocamadour, celui qui se définissait lui-même comme « moine ou voyou », choisit le texte médiéval du Stabat Mater et compose, en 1950, une œuvre d’envergure – la seule de ce type avec le Gloria créé dix ans plus tard – pour soprano solo, chœur et orchestre, en douze parties. 

  1. Stabat mater dolorosa (Très calme) – Chœur
  2. Cujus animam gementem (Allegro molto – Très violent) – Chœur
  3. O quam tristis (Très lent) – Chœur a cappella
  4. Quæ mœrebat (Andantino) – Chœur
  5. Quis est homo (Allegro molto – Prestissimo) – Chœur
  6. Vidit suum (Andante) Soprano (ou mezzo-soprano) – Chœur
  7. Eja mater (Allegro) – Chœur
  8. Fac ut ardeat (Maestoso) – Chœur a cappella
  9. Sancta mater (Moderato – Allegretto) – Chœur
  10. Fac ut portem (Tempo de Sarabande) Soprano – Chœur
  11. Inflammatus et accensus (Animé et très rythmé) – Chœur
  12. Quando corpus (Très calme) Soprano – Chœur

Douze parties qui sont du pur Poulenc, alternance de gravité et de légèreté – la douleur de la mère du Christ n’est pas toujours tragique, plutôt révoltée ou contemplative. Marianne Croux fait d’autant moins un numéro que le soprano solo n’intervient jamais seul. Elle en laisse plus d’un au bord de l’émotion lorsque s’achève ce Stabat mater, sa voix si douce au milieu de celles d’un chœur qui se fond dans le silence.

On a pu regretter, dans les épisodes les plus puissants, que le chœur ne soit pas plus nombreux quand l’orchestre se déploie, regret vite effacé eu égard à l’engagement collectif des interprètes, chanteurs et musiciens, et à la performance du maître d’œuvre d’un programme exemplaire. 


La soprano Marianne Croux, Les Siècles et l’ensemble AEDES dirigés par Mathieu Romano © Robert Lefèvre/Festival de Laon

Mathieu Romano, pour remercier un public remarquablement attentif et silencieux, offre en bis une chanson de Clément Janequin, les musiciens des Siècles debout se joignant aux chanteurs d’Aedes :

* précision de linguiste : l’alphabet russe comporte une lettre – Щ – qui phonétiquement se transcrit en français par 5 lettres chtch !

(@Forumopera/JPR)

>>Ainsi chantait Caligula (18 septembre 2022)

La haute ville est quasiment déserte à moins d’une heure du concert d’ouverture du 34e Festival de Laon. La vaste nef de la cathédrale Notre-Dame sera pourtant bien remplie à 19 heures. Oui, 19 heures pour un concert sans entracte qui s’achèvera avant 20h30 ! Une idée pour les concerts à Paris et dans les grandes métropoles ?

Pour une fois, les inévitables discours d’entrée – le Maire, le président du festival – sonnent juste : il fallait une dose certaine d’audace et d’inconscience aux fondateurs de la manifestation, à commencer par son infatigable directeur artistique Jean-Michel Verneiges, pour lancer d’abord, et surtout maintenir au fil des décennies et des changements électoraux, un festival à l’ambition artistique avérée qui rassemble pour des programmes originaux la crème des ensembles vocaux et orchestraux français et prend appui, quasiment dès l’origine, sur un partenariat avec Radio France. Cette nouvelle édition ne déroge pas à la règle (voir le programme ci-dessous).

Ce sont justement deux des formations de Radio France, la Maîtrise dirigée par Sofi Jeannin, et l’Orchestre Philharmonique sous la houlette de son directeur musical Mikko Franck que l’on retrouvait ce 15 septembre (la veille de leur rentrée parisienne) dans un programme intrigant : deux raretés, un « tube ». 

Ainsi parlait Mikko Franck

Commençons par la fin, le tube : une semaine tout juste après avoir entendu le très jeune compatriote de Mikko Franck (43 ans), Klaus Mäkelä (26 ans) empoigner le poème symphonique de Richard Strauss Also sprach Zarathustra à la tête de l’Orchestre de Paris et en déployer les épisodes parfois bruyants dans la grande salle Pierre Boulez de la Philharmonie, on pouvait se demander ce qu’allait donner la même oeuvre (bravo la coordination entre les orchestres parisiens !) dans une acoustique de cathédrale. Et quelle vision en livrerait Mikko Franck qui illustrera sa dilection pour le compositeur bavarois à plusieurs reprises au cours de la saison. On avait gardé un souvenir ébloui des débuts de Mikko Franck à la tête de l’orchestre philharmonique de Vienne, en juin 2014, où il dirigeait Till Eulenspiegel et une danse des sept voiles de Salome, vénéneuse à souhait. Mikko Franck tient la bride courte à un orchestre philharmonique de Radio France en grande forme : une fois passé le portique d’entrée (on perçoit la rumeur du public qui reconnaît la musique de 2001 Odyssée de l’espace) d’une majesté un rien démonstrative, le chef finnois va privilégier les épisodes chambristes, une narration qui évite les boursouflures d’une partition qui n’en est pas avare, au risque parfois d’en atténuer les contrastes. Là où on est placé, dans les premiers rangs, on est agréablement surpris par le rendu acoustique de ce grand orchestre (dont on a quand même rogné les effectifs de cordes) : la précision, la définition sont au rendez-vous. Les solistes, très sollicités, brillent de tous leurs feux : mention spéciale pour le violoncelle d’Eric Levionnois et surtout le violon solo du jeune Nathan Mierdl (24 ans), qu’on avait repéré dans les rangs de l’Orchestre national, et qui étrenne ce jeudi sa nouvelle position de premier violon super-soliste de l’Orchestre philharmonique de Radio France.

Soulage sans s et avec trio

Avant Richard Strauss, le programme proposait une rareté, dont on n’a pas bien perçu le sens, sauf à comprendre que Radio France se doit de faire une plus large place aux compositrices ? Personne autour de moi, ni moi non plus, ne connaissait  le nom de Marcelle Soulage (1894-1970), professeur de solfège au conservatoire de Paris durant une vingtaine d’années après la Seconde Guerre mondiale. Mais c’était une très bonne idée de faire jouer sa Légende op.13, une brève pièce écrite en 1919, et d’y faire briller trois magnifiques solistes de l’Orchestre philharmonique de Radio France : Magali Mosnier à la flûte, Olivier Doise au hautbois et Nicolas Tulliez à la harpe.

Un duo pour Caligula

Mais ce qui motivait notre présence à ce concert, c’était une autre vraie rareté, la suite tirée de la musique de scène écrite par Gabriel Fauré pour la pièce Caligula d’un enfant du pays, Alexandre Dumas. Alexandre Dumas est né à Villers-Cotterêts, à une soixantaine de kilomètres du chef-lieu de l’Aisne. Le Festival 2022 est placé sous les auspices de la future Cité internationale de la langue française, en cours d’installation dans le château où François 1er édicta en 1539 sa fameuse Ordonnance sur le fait de la justice qui stipule en ses articles 110 et 111 que le français devient la langue officielle du droit et de l’administration en lieu et place du latin.

A défaut de notices sur les oeuvres dans le programme remis au public, on emprunte au Palazzetto Bru Zane – Centre de musique romantique française ce qu’on doit savoir de l’oeuvre donnée en ouverture qui rassemblait ce jeudi le grand effectif de la Maîtrise de Radio France préparé par sa cheffe Sofi Jeannin et l’orchestre philharmonique de Radio France dirigé par Mikko Franck.

Le directeur du théâtre de l’Odéon, Paul Porel, reprend en 1888 la tragédie Caligulad’Alexandre Dumas, créée en 1837. Il sollicite Gabriel Fauré pour une musique de scène qui n’interviendra que dans le prologue et le 5e acte. La nouvelle production, créée le 8 novembre, connaîtra 34 représentations. Fauré arrange sa partition pour le concert, il remplace le petit ensemble instrumental par l’orchestre, mais ne change rien à la structure de sa musique de scène. La première de cette suite est donnée le 6 avril 1889 à la Société nationale de musique. 

Dans la pièce, la musique apparaît à la fin du prologue, les Fanfares annoncent l’arrivée de César, la Marche accompagne le cortège en l’honneur de Caligula, avant le Choeur des Heures, martial pour les « heures guerrières » et lyrique pour les « heures heureuses ». Le Quasi adagio est une marche qui annonce la mort de Lepidus. Mais ce sont surtout les morceaux du 5e acte qui, du vivant de Fauré, sont déjà des succès. L’Hiver s’enfuit est un choeur charmant tandis que l’Air de danse (orchestré avec Vincent d’Indy), cherche à « donner l’impression d’une danse de caractère antique » (une lettre de Fauré à son fils Philippe mentionne l’usage par le compositeur du mode lydien). Après le mélodrame avec violon et violoncelle solos, introduisant le choeur De roses vermeilles un mélodrame mystérieux annonce le choeur César a fermé la paupière (Source : Palazzetto Bru Zane).

On reconnaît immédiatement la patte de Fauré, dans des pages joliment descriptives, où n’affleure qu’allusivement le drame qui se joue sur scène. D’autant que la suite de concert ne fait que juxtaposer des éléments composites. La direction trop placide du chef, malgré le bel engagement de la Maitrise de Radio France, renforce ce sentiment d’une musique décorative sans grand relief. On réécoutera au retour le seul disque que nous connaissons de cette musique de scène – Michel Plasson et le Capitole de Toulouse – qui, par contraste, frôle presque l’agitation ! Mais c’était l’occasion ou jamais de ressusciter cette part méconnue de Fauré, à l’orée d’une édition 2022 d’un Festival qui promet encore bien des découvertes sous le signe des « Mots à la clef  ! »

(@Forumopera/JPR)

Cadeau

Ce « duetto » d’une imperturbable joie fait mon bonheur quand je sors de ma discothèque l’antique mais si vivante version de Felix Prohaska enregistrée à Vienne avec Teresa Stich Randall et Dagmar Hermann en 1954 puis « stéréophonique ». Une pure merveille !

Et toujours humeurs et rumeurs du moment dans mes brèves de blog (Céline et la Callas)

Dispensables

« Sans la liberté de blâmer, il n’est point d’éloge flatteur » ! Tout le monde connaît la célèbre citation extraite du Mariage de Figaro de Beaumarchais.

Sur ce blog, l’éloge flatteur a très nettement l’avantage sur le blâme, je fais la part belle à l’indispensable. Alors pour une fois faisons exception avec quelques déceptions, des parutions ou des manifestations qui ne me paraissent pas pertinentes, donc tout à fait dispensables !

On sait l’admiration que j’ai pour Cyrus Meher-Homji, l’infatigable animateur de la branche australienne d’Universal et surtout redécouvreur des trésors des labels Philips, Decca, Deutsche Grammophon et associés.

Je regrette toujours le prix payé en France pour ces rééditions de grande qualité, mais dont les coûts sont amortis depuis longtemps.

C’est dire si j’étais impatient de découvrir ce dernier coffret du jeune Lorin Maazel – le chef américain disparu le 13 juillet 2014 ayant été l’objet de multiples articles sur ce blog, au fur et à mesure des rééditions d’une discographie abondante.

C’est dire aussi la déception à l’écoute notamment de ce qui forme l’essentiel de ce coffret : de Bach les concertos brandebourgeois, les quatre « suites » pour orchestre, l’Oratorio de Pâques et la Messe en si.

Sans tomber dans la caricature, en dehors de l’alternance vif-lent parfois exacerbée, ces Bach sont d’une raideur obsolète malgré une distribution séduisante (Teresa Stich-Randall, Anna Reynolds, Ernst Haefliger, John Shirley-Quirk).

Les quatre symphonies – 38 à 41 – de Mozart sont tout aussi dispensables.

Seul le duo inattendu Evelyn Lear / Christa Ludwig sauve un Stabat mater de Pergolese hors sujet.

Le reste du coffret est déjà bien connu, parce que déjà publié dans le coffret DG, et lui fait partie des indispensables avec la Symphonie de Franck, la suite de L’Oiseau de feu et le Chant du rossignol de Stravinsky, et surtout d’admirables Falla (L’amour sorcier, Le Tricorne)

Quand je feuillette le dernier numéro de Diapason (mais les précédents n’étaient guère mieux fournis) et que je vois la part des critiques consacrées aux nouvelles parutions discographiques, je ne peux que constater une sorte d’inéluctable raréfaction dans ce qu’il est convenu d’appeler le grand répertoire, au profit de quelques découvertes dans des répertoires dits « de niche ».

Il y a des engouements que je ne partage pas, des disques dont je me demande quelle est la valeur ajoutée à une discographie pléthorique – comme la floraison de Variations Goldberg, le dernier tube à la mode ? –

Mais pour ne pas terminer sur une note pessimiste, quelques-unes de mes récentes « bonnes affaires » et des réussites à saluer :

Justement pour les Variations Goldberg, quelle extraordinaire idée que celle qu’ont eue Thibaut Garcia et Antoine Morinière de cette véritable recréation pour deux guitares !

Cette critique dans le BBC Music Magazine : « Angioloni delivers a compelling, energetic account of a score that should be better known »

D’un pianiste qui se fait trop discret, ce disque de sonates de Beethoven (2, 9, 14 et 31) que je n’avais pas repéré à sa sortie

Et cela juste une petite réparation, des disques perdus au cours d’un déménagement et que j’avais le plus grand mal à retrouver même d’occasion à des prix raisonnables. Hier au cours d’une visite chez Gibert, je tombe directement sur ce coffret si précieux des symphonies de Brahms enregistrées par le grand Kurt Sanderling à Dresde !

Et toujours humeurs et bonheurs sur mes brèves de blog

Les mots et les notes

Du pipeau et du sérieux

C’est en furetant chez Gibert que j’ai découvert – et acheté – une somme dont le titre accrocheur ne traduit qu’imparfaitement le contenu.

300 pages que je vais déguster comme il se doit, et qui sont, à ma connaissance, une première en ce qu’elles peuvent intéresser aussi bien les mélomanes – et les musiciens – que les amateurs de langue française. Où l’on prend conscience de l’influence de la musique dans notre langue de tous les jours…

Trop de Chosta ?

On a frisé l’indigestion mardi soir à la Philharmonie lors du concert de l’orchestre philharmonique d’Oslo dirigé par son chef, Klaus Mäkelä : deux symphonies de Chostakovitch dans la même soirée, c’était une performance autant pour les musiciens que pour l’auditeur. Ma critique à lire sur Bachtrack !

Le jeune Maazel : cherchez l’erreur ?

Finalement j’ai commandé ce coffret – même si je continue de trouver prohibitifs les prix de cette collection, dont le travail éditorial est admirable et souvent loué ici –

On connaissait déjà une grande partie des enregistrements du tout jeune Lorin Maazel – 27 ans – (lire L’Américain de Paris), mais il manquait ceux qui avaient été publiés par Philips au début des années 60, dans des répertoires où l’on n’attend vraiment pas le chef, et qu’il n’a plus jamais touchés dans la suite de sa longue carrière

CD 1
J.S. BACH Orchestral Suites Nos. 1–3

CD 2
J.S. BACH Orchestral Suite No. 4
Brandenburg Concertos Nos. 1–3

CD 3
J.S. BACH Brandenburg Concertos Nos. 4–6

CD 4
J.S. BACH Oster-Oratorium
Helen Donath ∙ Anna Reynolds
Ernst Haefliger ∙ Martti Talvela
RIAS-Kammerchor 

CDs 5-6
J.S. BACH Mass in B minor
Teresa Stich-Randall ∙ Anna Reynolds
Ernst Haefliger ∙ John Shirley-Quirk
RIAS-Kammerchor

CD 7
HANDEL Music for the Royal Fireworks
Water Music

CD 8
PERGOLESI Stabat Mater
Evelyn Lear ∙ Christa Ludwig
RIAS-Kammerchor

CD 9
MOZART Symphonies Nos. 38 & 39

CD 10
MOZART Symphonies Nos. 40 & 41

 CD 11
DVOŘÁK Symphony No. 9 ‘From the New World’

 CD 12
FRANCK Symphony in D minor

 CD 13
STRAVINSKY The Firebird: Suite
Le Chant du rossignol

 CD 14
FALLA El amor brujo
El sombrero de tres picos
Grace Bumbry

Amateurs de baroque « historiquement informé » passez votre chemin ! Mais il y a déjà ici un péché mignon de l’Américain : l’étirement des tempos lents et la vitesse parfois mécanique pour les rapides, comme cette Water Music

On ne va se priver du bonheur d’entendre Teresa Stich-Randall dans une Messe en si qui, pour n’être pas philologique, se laisse écouter.

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Opulence

Le concert de l’Orchestre national de France, jeudi dernier, avait une caractéristique : l’opulence orchestrale. Comme je l’ai écrit pour Bachtrack, le menu était sans doute trop copieux, pour qu’en quelques répétitions, des musiciens, même aussi aguerris que ceux du National, et leur chef, puissent en révéler toutes les subtilités.

L’orchestre de Pierné

Quelle belle idée de programmer Gabriel Pierné, né en 1863 à Metz et mort la même année que Ravel et Roussel en 1937 ! Un personnage capital de la vie musicale parisienne, un compositeur passionnant, auquel je n’ai encore jamais consacré une ligne sur ce blog, même lorsque Warner a publié un coffret tout à fait intéressant.

En revanche, j’avais repéré de longue date le superbe enregistrement réalisé par Jean Martinon à la tête du National du ballet Cydalise et le chèvre-pied

Je suis toujours surpris que nos formations nationales n’explorent pas plus ardemment un patrimoine orchestral qui, à voir les affiches de la très grande majorité des concerts, se résumerait à Berlioz, Debussy et Ravel. Le seul XXe siècle est d’une richesse impressionnante, et Pierné fait partie de ces injustement oubliés. Or pour les amateurs d’opulence orchestrale, avec lui on est servi. Il suffit d’écouter – elles ne sont pas légion – ses quelques pièces d’orchestre.

Fantaisies symphoniques

Sauf erreur de ma part, de tous les arrangements, fantaisies et autres suites symphoniques qui ont été tirés de ses opéras, Richard Strauss n’est l’auteur que de la seule « fantaisie symphonique » sur La femme sans ombre (Die Frau ohne Schatten). C’est étonnant comme, à la fin de sa vie, le vieux compositeur s’offre une dernière luxuriance orchestrale, comme une récapitulation d’une science inouïe de l’orchestre, toujours dominé par le cor glorieux du paternel Franz Strauss.

Les autres arrangements d’opéras de Richard Strauss sont le lot de chefs d’orchestre qui ont tous connu le compositeur. Ainsi cette suite de Die Liebe der Danae, l’avant-dernier ouvrage lyrique de Strauss, créé par Clemens Krauss en 1952 à Salzbourg. C’est le même Clemens Krauss qui en tire cette suite orchestrale.

Intéressant aussi ce « pot pourri » qui tient lieu d’ouverture à un opéra bien oublié de 1935, Die schweigsame Frau (La femme silencieuse)

Un peu comme les suites tirées de Carmen, les quatre interludes symphoniques de l’opéra Intermezzo forment un beau tableau d’orchestre si typiquement straussien.

Ce panorama serait évidemment incomplet sans les multiples suites tirées du plus célèbre des opéras de Richard Strauss, Der Rosenkavalier (Le Chevalier à la rose). mais avant de les évoquer, je veux saluer un enregistrement exceptionnel, et jusqu’à preuve du contraire resté unique, celui de la musique du film Der Rosenkavalier (1925) pour lequel Strauss et son librettiste Hofmannsthal avaient été sollicités – ce serait pour eux des revenus supplémentaires et bienvenus ! – Marek Janowski en a réalisé un disque admirable

Il y a d’abord de vraies suites de concert, comme celle qu’a établie et enregistrée Antal Dorati

ou celle qu’en a tirée un autre grand chef d’orchestre Lorin Maazel

Et puis il y a les suites de valses, assez logiques, puisque la valse irrigue tout l’ouvrage. Beaucoup de chefs aiment les diriger, mais il en est peu d’aussi exemplaires que Karl Böhm, grand serviteur de Richard Strauss.

Tout Strauss

On ne se lasse jamais de l’orchestre straussien. On recommande le coffret le plus complet et le mieux doté.

Une édition vraiment complète qui aligne un grand nombre de références, pour l’orchestre l’intégrale insurpassée de Rudolf Kempe et de la Staatskapelle de Dresde avec de nombreuses pépites comme cette Burlesque idéale sous les doigts du formidable virtuose américain Malcolm Frager.

Et que dire des opéras et de versions signées Karajan, Böhm, Sinopoli, Keilberth !

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Sainte Cécile

Le 22 novembre, on célèbre (faut-il parler au passé ?) Sainte-Cécile, la patronne des musiciens. Explications à lire ici : La patronne vierge.

Je ne mesure plus bien si et à quel degré c’est encore une fête populaire, comme je me rappelle l’avoir connue à Thonon il y a une quarantaine d’années avec deux harmonies concurrentes (la Chablaisienne et la municipale !)

Au cinéma

Le succès récent du film En fanfare (lire Tout un cinéma) comme il y a une vingtaine d’années du film du Britannique Marc Herman Les Virtuoses atteste pour le moins d’une nostalgie sinon d’un attachement à cette tradition populaire de la Sainte-Cécile

Dans la musique classique, les hommages à Sainte-Cécile sont nombreux, comme je le rappelais dans mon article d’il y a dix ans.

Né un 22 novembre (1913), Benjamin Britten pouvait difficilement échapper à sa contribution à cette célébration :

Haendel a écrit une Ode for St.Cecilia’s Day – créée le 22 novembre 1739 – que j’ai découverte par cet enregistrement qui n’est sans doute pas « historiquement informé », mais que la voix de Teresa Stich-Randall rend irrésistible

Quant à la Messe solennelle en l’honneur de Sainte-Cécile de Gounod, je la croyais définitivement classée au rang des vieilleries – je ne l’ai jamais entendue en concert – jusqu’à ce que je découvre cette captation récente et très réussie de l’ami Altinoglu à Francfort.

Enfin rappelons que c’est sous l’égide de la sainte patronne des musiciens que fut créée l’une des plus anciennes institutions musicales d’Europe, l’Accademia Nazionale di Santa Cecilia de Rome, dont est issu, en 1908, l’orchestre que l’on connaît et admire aujourd’hui.

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Les raretés de l’été (VIII) : les dernières mélodies

En redécouvrant le coffret Zinman (voir Zinman chez les Suisses), j’ai aussi redécouvert l’une des… 33 versions que je compte dans ma discothèque de l’ultime chef-d’oeuvre de Richard Strauss (1864-1949), ses Vier letzte Lieder.

J’aime beaucoup Melanie Diener, une belle artiste que j’ai eu le bonheur d’accueillir à Liège.

Une fois de plus, le dernier article du blog de Joseph Zemp est une mine d’informations : Richard Strauss en Suisse, notamment sur les circonstances, les lieux et les dates de composition de ces quatre dernières mélodies, écrites en 1948 entre Montreux et l’Engadine. Avec bien entendu partition et poèmes de Hermann Hesse (1877-1962) et Josef von Eichendorff (1788-1857). Je ne peux jamais écouter ces quatre Lieder, surtout le dernier (Im Abendrot) sans être saisi d’un bouleversement intérieur, qui fait sans doute écho à des souvenirs, à ce que seul le mot allemand Erlebnis – qu’on traduit imparfaitement par « expérience personnelle » – exprime.

Une fois que j’ai redit ma faveur de toujours pour deux versions immortelles,

je propose quelques raretés de ma discothèque, sans aucun ordre de préférence(*)

Evelyn Lear (1926-2012)/ Karl Böhm

Tout ou presque sur ce disque et cette chanteuse ici : La reine Lear

Charlotte Margiono / Edo de Waart

Souvenir très particulier de l’une des chanteuses préférées de Nikolaus Harnoncourt, Charlotte Margiono, que j’avais invitée pour la Neuvième symphonie de Beethoven qui marquait la fin du mandat de Louis Langrée à Liège en juin 2006.

Nina Stemme / Antonio Pappano (2007)

Lisa della Casa / Karl Böhm (1953)

Teresa Stich-Randall / Laszlo Somogyi (1964)

L’inoubliable Sophie du légendaire Rosenkavalier de Karajan (1956) avec Schwarzkopf, Ludwig et Edelmann, Teresa Stich-Randall (1927-2007) a gravé ces Vier letzte Lieder en 1964.

Felicity Lott/Neeme Järvi (1987)

Ai-je besoin de rappeler l’admiration que j’ai pour elle, l’amitié qui nous lie depuis 1988. On cite rarement Felicity Lott comme interprète de ce cycle, alors qu’elle est chez elle dans Richard Strauss (une Maréchale d’anthologie !). Et j’aime la manière fluide, presque allégée, de Neeme Järvi qui ne surcharge pas le sublime écrin orchestral de ces Lieder.

Kanawa/Solti (1991)

C’était de notoriété publique la chanteuse préférée de Georg Solti. La voix de miel de Kiri Te Kanawa séduit toujours, même si on peut préférer des interprètes plus engagées.

Trois ans après ses débuts au Carnegie Hall de New York (lire Varady 80 ) Julia Varady donnait ces Vier letzte Lieder en 1992 à Leipzig. Incroyable que personne n’ait jamais songé à les lui faire enregistrer…

(*) Voici la liste des 33 versions que j’ai dans ma discothèque :

Arroyo/Wand, DellaCasa/Böhm, Diener/Zinman, Flagstad/Furtwängler, Fleming/Eschenbach, Harteros/Jansons, Isokoski/Janowski, Janowitz/Haitink, Janowitz/Karajan, Janowitz/Stamp, Jurinac/Sargent, Kanawa/A.Davis, Kanawa/Solti, Kaune/Oue, Kühmeier/Nott, Lear/Böhm, Lott/Järvi, Margiono/de Waart, Mattila/Abbado, Müller/Eschenbach, Norman/Masur, Pieczonka/Haider, Popp/Tilson-Thomas, Popp/Tennstedt, Rothenberger/Previn, Schwarzkopf/Ackermann, Schwarzkopf/Karajan, Schwarzkopf/Szell, Söderström/Haitink, Stemme/Pappano, Studer/Sinopoli, Tomowa-Sintow/Karajan, Voigt/Masur.

Et toujours les humeurs du jour dans mes brèves de blog

Soirées 5 étoiles

Il est rare d’enchaîner deux soirées qu’on avait quelques craintes d’aborder – pour des raisons très différentes – et qui finalement vous comblent.

La Maréchale de Véronique Gens

Celle qui a si souvent chanté les tragédiennes baroques, des rôles rares dans des ouvrages méconnus – Véronique Gens était une invitée régulière du Festival Radio France à Montpellier – rêvait d’incarner la Maréchale du Chevalier à la rose de Richard Strauss. Michel Franck, pour sa dernière production comme directeur du théâtre des Champs-Elysées, lui a offert ce rôle, où elle nous a émus et éblouis tout à la fois.

Oui, j’étais un peu inquiet à l’idée de découvrir la mise en scène confiée au metteur en scène incontournable de la scène lyrique européenne, Krzysztof Warlikowski. et j’ai finalement adoré comme je l’ai écrit pour Bachtrack : La noblesse du Rosenkavalier de Warlikowski au théâtre des Champs-Elysées.

Le Chevalier à la rose n’est pas l’opéra que je regarde ou écoute le plus souvent, sauf par extraits. Je n’ai pas beaucoup changé de références au fil des ans.

Les deux DVD dirigés par Carlos Kleiber, dans la mise en scène archi-traditionnelle d’Otto Schenk, avec deux distributions d’exception et surtout, évidemment, la plus belle direction d’orchestre qui soit

Souvenir inoubliable des représentations données au Châtelet avec l’impériale maréchale de Felicity Lott dirigée par Armin Jordan en septembre 1993 (je venais d’arriver à la direction de France Musique.

Au disque, tout aussi impérissable, le miracle Karajan-Schwarzkopf-Ludwig-Stich Randall

Blomstedt pour l’éternité

Jeudi soir je redoutais un peu d’être le spectateur d’un vieillard jadis admiré, mais qu’on vient observer comme une curiosité, Herbert Blomstedt, 98 ans dans quelques jours ! Certes l’entrée et la sortie de scène deviennent très difficiles, mais une fois installé sur son banc de pianiste, le vieux chef suédois fait des miracles avec un Orchestre de Paris en état de grâce (voir Bachtrack: Herbert Blomstedt et l’Orchestre de Paris pour l’éternité).

Deux symphonies au programme : la Première de Brahms et en première partie la 2e symphonie de Berwald (1842). A ma connaissance, Blomstedt n’a gravé que les 1ere et 4eme symphonies à San Francisco. Les intégrales symphoniques de Berwald se limitent à quelques versions, avec une préférence pour Ulf Björlin et le Royal Philharmonic

C’est de la musique joliment troussée, qui se laisse écouter.

La Première de Brahms c’est évidemment autre chose, et les grandes versions au disque sont légion. Relire ce que j’écrivais ici à propos de l’un des plus beaux thèmes de toute la symphonie, chanté au cor dans le dernier mouvement : Le son du cor au fond de Brahms.

Il faut évidemment écouter Blomstedt dans une oeuvre dont il connaît tous les secrets

Une expo à voir et entendre

Passant par hasard devant l’hôtel de Soubise, dans le Marais à Paris – c’est le siège et le musée des Archives nationales – j’y ai découvert une belle exposition sur le thème Musique et République (voir mes brèves de blog).

Beaucoup de documents qu’on a rarement l’occasion de voir et de lire. Iconographie et muséographie de premier plan. C’est gratuit et on se précipite

Mon actualité sur brèves de blog.

L’autre Richter du piano

Cela fait longtemps que j’aurais dû évoquer cet illustre pianiste, par exemple l’année dernière dans la série Beethoven 250.

Hans Richter-Haaser est l’archétype du pianiste allemand, abreuvé aux sources les plus classiques, Beethoven, Brahms, Schumann. Il naît en 1912 à Dresde et meurt en 1980 à Brunswick. Sa carrière est relativement brève et tardive – la Seconde guerre mondiale l’interrompt de longues années. Il ne fait ses débuts à New York qu’en 1959 – il a 47 ans ! – et à Salzbourg en 1963.

Sur les traces de Brahms

En 1947 Hans Richter-Haaser s’installe à Detmold, une ravissante cité de l’actuel Land de Rhénanie du Nord-Westphalie, jadis chef-lieu du comté de Lippe. Où 90 ans plus tôt, Brahms a occupé, de 1857 à 1859, le poste de professeur de musique et de directeur de la société de chant de la Cour du prince Leopold III de Lippe. Une ville visitée lors de mon premier séjour en Allemagne (lire La découverte de la musique : France-Allemagne).

Dans le château de Detmold est conservé cet étrange piano ovale qui fut celui de Brahms.

Brahms qui, pendant son séjour à Detmold, entreprend son 1er concerto pour piano, compose ses deux sérénades pour orchestre, des Lieder, dont Unter Blüten des Mai’s spielt’ich mit ihrer Hand. Ce lied évoque une rencontre, celle d’Agathe von Siebold. Un été, il s’adonnera à sa nouvelle passion avec tant de fougue que Clara Schumann sera vexée qu’il ait rencontré une autre femme aussi vite. Son deuxième sextuor à cordes opus 36 fait, dans la première phrase, allusion à Agathe von Siebold : il contient en effet la suite de notes : la-sol-la-si-mi (en allemand : A-G-A-H-E). Peu après leurs fiançailles, Brahms change d’avis : il se sent incapable d’avoir une liaison. Il restera célibataire le restant de ses jours…

Beethoven d’abord

Richter-Haaser se fait repérer, heureusement, par quelques grands chefs et directeurs artistiques. Ce qui nous vaut une discographie certes restreinte mais d’une exceptionnelle qualité, pour la majeure partie consacrée à Beethoven.

Première salve Beethoven chez Philips : en novembre 1955 il enregistre aux Pays-Bas les sonates 8, 14 et 23, en mars 1956 les 21 et 28, en mai 1958 la 24, et en juin 1957 à Vienne il se joint à un prestigieux plateau – Teresa Stich-Randall, Hilde Rössl-Majdan, Anton Dermota, Paul Schöffler – pour la seule version enregistrée par Karl Böhm de la Fantaisie chorale de Beethoven

Walter Legge, le célèbre producteur d’EMI, l’attire dans son écurie et, de 1959 à 1964, va lui faire enregistrer, dans les mythiques studios d’Abbey Road, les concertos 3, 4, 5 de Beethoven (avec le Philharmonia dirigé par Giulini et Kertesz), treize sonates et les variations Diabelli.

Un coffret très précieux, un indispensable de toute discothèque.

Karajan, Sanderling, Moralt

Hans Richter-Haaser laisse au disque deux magnifiques concertos de Brahms : le second avec Karajan, magnifiquement capté en stéréo à Berlin, en 1957.

Le premier concerto (celui que Brahms entama à Detmold !) est capté « live » à Copenhague avec Kurt Sanderling :

Les collectionneurs connaissent quelques rares autres disques du pianiste allemand :

Les concertos de Grieg et de Schumann, gravés pour Philips, en 1958 à Vienne : ce n’est pas faire injure à Richter-Haaser que de noter que son Grieg est bien sérieux, et que l’accompagnement de Rudolf Moralt – dont c’était le dernier enregistrement ! – est bien plan plan !

Des sonates de Schubert

Deux concertos de Mozart avec Istvan Kertesz, reparus en CD en 1991 (pour le bicentenaire de la mort du compositeur) mais devenus introuvables

Et puis à nouveau Beethoven captés en concert en 1971 et 1978 à Leipzig avec le grand chef est-allemand Herbert Kegel.

La découverte de la musique (XIII) : sacrés Mozart et Verdi

Je n’avais jamais fait attention jusqu’à hier (!) à ce que la date de naissance de Mozart coïncide avec celle de la mort de Verdi : Wolfgang est bien né un 27 janvier… 1756 à Salzbourg, et Giuseppe est bien mort un 27 janvier… 1901 à Milan

Une date propice au génie ? Sans aucun doute pour ce qui les concerne !

L’occasion, pour moi, de poursuivre le voyage dans mes souvenirs ou comment j’ai découvert Mozart et Verdi ! Et, à rebours sans doute du plus grand nombre, ce n’est pas d’abord par l’opéra que j’ai commencé, mais par la musique sacrée.

Mozart à la messe

Pour Mozart, je me rappelle un cadeau de Noël fait à quelqu’un de ma famille : le Requiem dirigé par Karl Böhm, un disque Philips/Fontana, enregistré en novembre 1956, avec un joli quatuor de solistes. Une version qui ne m’a jamais passionnée, que j’ai peu écoutée. Sauf pour la voix de Teresa Stich Randall… que j’ai découverte grâce à ce disque.

Je ne sais plus pourquoi, adolescent, je me suis intéressé à deux messes de Mozart en particulier, dont la messe dite « des moineaux« , l’oeuvre d’un Mozart de 19 ans, une messe brève (vingt minutes) qui porte ce surnom parce qu’un passage du Sanctus aux violons peut faire penser à un pépiement d’oiseaux. J’ai déjà raconté ici (L’été 73) la surprise qui avait été la mienne d’entendre cette messe dans le cadre d’un office du dimanche dans une église de Munich, et la qualité de l’orchestre et du choeur de l’église !

Verdi sacré

Mes souvenirs s’emmêlent à propos de Verdi (chez qui je suis – trop brièvement – passé l’été dernier : Parme, Toscanini, Verdi). Je pense avoir découvert ses quatre Pezzi sacri… avant son Requiem. Et dans la version de Zubin Mehta enregistrée à Los Angeles, un disque (peut-être acquis en solde ?) paru dans une collection de Decca France à couverture rose fuchsia très seventies

Et seulement après (une offre de mon club du disque suisse !) la version terrifiante du Requiem signée Solti (ma première chaîne stéréo Dual s’en est longtemps souvenue)

Cette version du Requiem a longtemps été la seule pour moi, celle qui m’a fait aimer Marilyn Horne (qui supporte l’adjectif anglais terrific), Pavarotti bien sûr, et l’immense Martti Talvela, mais m’a durablement éloigné de Joan Sutherland, très grande artiste que je respecte, mais dont je ne suis jamais parvenu à aimer ni la voix, ni le timbre, ni la diction.