Notre Dame : orgues et organistes

Je l’ai promis hier : puisque France Télévisions a soigneusement évité de citer les oeuvres jouées durant les cérémonies et messes de réouverture de Notre Dame, et surtout d’ignorer les organistes qui ont « réveillé » le grand orgue, je vais tenter de combler ces lacunes (lire Demandez le programme !)

Pour ce faire, je vais emprunter sans vergogne à Renaud Machart la suite de « twitts » qu’il a publiés sur le réseau X.com, non sans avoir rappelé l’ouvrage de base qu’il a signé il y a quelques années avec l’organiste Vincent Warnier

« J’ai lu des propos assez peu informés sur les interventions des quatre organistes de #NotreDameDeParis, regrettant et moquant le style de leurs improvisations.

1. L’improvisation est la partie la plus essentielle de la liturgie. Ce n’est pas pour rien que nous sont parvenues des messes d’orgue et des hymnes qui alternaient avec le chant. Si Rameau n’avait pas tant improvisé à l’église, on aurait un livre d’orgue de lui probablement… Fantasme suprême.

2. Le style harmonique « moderne » pratiqué samedi soir, qu’on peut ne pas aimer, est absolument le même que celui de Pierre Cochereau (1924-1984) dans les mêmes lieux voici plus d’un demi-siècle.

3. De toute évidence le langage dissonant/consonant utilisé reflète la situation de la cathédrale #NotreDameDeParis, passée du chaos à la lumière. On fait cela depuis la nuit des temps

Les organistes n’ont bien sûr pas été nommés. On a de la chance : les commentateurs de France TV n’ont pas osé parler pendant la musique, d’ordinaire leur grande spécialité. Par ordre d’apparition :

1. Olivier Latry, nommé en 1985 au poste d’organiste titulaire du grand-orgue : Réveil sur accord final solaire de Sol M.

2. Vincent Dubois, nommé organiste titulaire du grand-orgue en 2016, a improvisé une Tierce en taille (qui rappelle la partie ancienne de l’orgue) à la manière de Grigny ou de Marchand.

3. Thierry Escaich, ancien organiste. titulaire de Saint-Étienne-du-Mont à Paris de 1996 à 2024 au côté de Vincent Warnier. Nommé le 24 avril Organiste titulaire du grand-orgue de #NotreDameDeParis. Reconnu comme un des plus grands improvisateurs du temps.

4. Thibault Fajoles, Organiste titulaire adjoint du grand-orgue et de l’orgue de chœur, nommé le 24 avril. Il n’a que 21 ans, est encore étudiant (élève de Latry et Eschaich). Mais très pro: il a improvisé un fond d’orgue dans le style ancien Grigny/Marchand des XVIIe et XVIIIe. siècles et il a eu le privilège d’improviser la sortie dans un style de Toccata festive très traditionnel, lui aussi. Yves Castagnet, en poste depuis 1988, demeure titulaire de l’orgue de chœur de la Cathédrale. » (Renaud Machart sur X.com)

Ceci étant dit et clairement dit, on peut comprendre la frustration, l’incompréhension de nombreux téléspectateurs qui ont été privés de pièces connues, comme celles que grava l’illustre Pierre Cochereau – ce fut mon tout premier disque d’orgue.

Pour ce qui est de mes amis Thierry Escaich et Olivier Latry, compagnons d’aventures musicales depuis de longues années, je renvoie aux articles que je leur ai déjà consacrés.

Je suis très attaché à ce disque, le premier consacré à des oeuvres symphoniques de Thierry Escaich (Diapason d’Or 2003) : l’orgue de la Salle Philharmonique de Liège n’était pas encore restauré, et la partie d’orgue du concerto a été ensuite enregistrée… à Notre Dame de Paris.

En 2005, nous avions consacré toute une semaine de fête au « réveil » de l’orgue Schyven de Liège et c’était bien entendu avec Thierry Escaich, qui quelques années plus tard tiendrait la partie d’orgue de la 3e symphonie de Saint-Saëns magnifiquement captée sous la direction de Jean-Jacques Kantorow

Quant à Olivier Latry, c’était l’un des invités de choix de « mon » dernier festival Radio France en juillet 2022. Personne ne se rappelait avoir vu une telle foule pour un récital d’orgue à Montpellier…

Pour en revenir à Notre Dame, il faut réécouter cette formidable improvisation d’Olivier Latry qui se mêle aux cloches de la cathédrale à l’issue de la première messe célébrée dimanche.

Inutile de comparer les talents d’improvisateur des titulaires de Notre Dame : mais Thierry Escaich est toujours surprenant quand il s’empare d’un thème connu et qu’il nous emmène en terre inconnue.

Saint-Saëns #100 : avec orgue

Le 18 décembre on commémorera le centenaire de la disparition de Camille Saint-Saëns (1835-1921) : avec le Carnaval des animaux, l’oeuvre la plus célèbre du compositeur français est sans aucun doute sa Troisième symphonie « avec orgue ».

Cette symphonie est une commande de la Royal Philharmonic Society de Londres, elle fait appel à un orchestre « classique » auquel s’ajoutent un orgue et un piano (joué à quatre mains) qui n’ont jamais un rôle soliste. La symphonie est créée à Londres sous la direction du compositeur le 18 mai 1886, elle est dédiée à Franz Liszt (qui meurt le 31 juillet 1886). La création française a lieu en janvier 1887.

Ces années 1886-1887 sont fastes pour la symphonie française : créations de la 3ème symphonie de Saint-Saëns, de l’unique symphonie en sol mineur de Lalo et de la symphonie sur un chant montagnard de Vincent d’Indy. La symphonie de Franck suivra de peu (en 1889).

J’ai consacré le premier billet de cette petite série dédiée à Saint-Saëns au corpus des cinq symphonies : Saint-Saëns #100 les symphonies.

Une discographie sélective

Il y a pléthore de versions de la symphonie « avec orgue » de Saint-Saëns.

Ce qui suit est une sélection personnelle, qui ne suit pas nécessairement les habituelles recommandations, les fameuses « références » établies une fois pour toutes sans qu’on prenne la peine de les réécouter, et donc de les réévaluer. Détail technique important : la plupart des disques du commerce font appel à des organistes connus… et à des instruments qui ne sont pas situés dans la salle ou le studio d’enregistrement. D’où montage et parfois petits problèmes de justesse !

Barenboim à Chicago

Les réussites de Daniel Barenboim comme chef symphonique, surtout dans la musique française, sont très inégales. Mais son enregistrement de la 3ème symphonie réalisé à Chicago en 1975 (avec Gaston Litaize enregistré à Paris !) avait été loué par la critique à sa sortie, et reste une grande version.

Saint-Saëns à Berlin

Il n’y a pas pléthore de disques berlinois d’une symphonie qui ne ressortit pourtant pas à une esthétique vraiment française.

James Levine a gravé, en 1986, l’une des plus belles versions de la 3ème symphonie, avec un finale en Technicolor où il parvient à éviter les lourdeurs auxquelles succombent nombre de ses confrères.

L’horrible couverture du disque (quel génie du marketing a bien pu avoir une aussi piètre idée chez Deutsche Grammophon ? ), ce vieillard qui ressemble à un spectre caché dans les tuyaux d’un orgue infernal, ne doit pas nous dissuader d’écouter une version surprenante : Karajan y fait entendre toutes les subtilités de l’orchestre de Saint-Saëns, avec une précision rythmique hallucinante. C’est lui qui avait expressément demandé à ce que la partie d’orgue soit enregistrée par Pierre Cochereau à Notre-Dame de Paris.

Les grandes orgues de Liège

J’avais eu le bonheur d’inaugurer, en septembre 2000, après complète rénovation, ce que les Liégeois appelaient la salle du Conservatoire, ou tout simplement le Conservatoire, et que nous rebaptiserions Salle Philharmonique de Liège. Cinq ans plus tard, c’était au tour des grandes orgues Schyven de la Salle philharmonique d’être inaugurées lors d’un festival qui avait mobilisé nombre d’organistes belges et français, l’Orchestre philharmonique royal de Liège bien sûr et Louis Langrée (lui-même fils de l’organiste Alain Langrée). Bien évidemment, la troisième symphonie de Saint-Saëns était au programme, et c’était Thierry Escaich qui était à la console.

C’est évidemment l’orgue de la Salle philharmonique qui a servi dans les deux enregistrements récents de la symphonie. Dans le dernier en date, Jean-Jacques Kantorow dirige l’OPRL, et Thierry Escaich fait sonner les tuyaux liégeois.

En 2006, c’était une autre star de l’orgue qui faisait entendre pour la première fois au disque l’instrument restauré de Liège, Olivier Latry, cette fois avec Pascal Rophé à la tête de l’orchestre philharmonique de Liège.

La référence Paray

Je pourrais citer plusieurs autres disques, dont certains plutôt « à éviter » – il y a quand même quelques ratages de cette symphonie, et des parfois célèbres -. Je préfère mettre en avant un disque qui n’a jamais perdu de son éternelle jeunesse, et qui reste un modèle de prise de son (ah les fameux Mercury Living presence !)

Les auditeurs de France Musique, et les Parisiens qui seront à l’Auditorium de Radio France mercredi ou jeudi prochain, pourront entendre en concert la Troisième symphonie : l’Orchestre national de France et Cristian Macelaru seront à l’oeuvre, au moment où sort leur intégrale des symphonies de Saint-Saëns

Saint-Saëns #100 : les symphonies

Le centenaire de la mort de Camille Saint-Saëns (1835-1921) va-t-il enfin donner lieu sinon à une édition discographique complète du moins à un élargissement substantiel du répertoire enregistré du compositeur français ? On attend de voir, mais on en doute un peu !

Ce week-end débat passionné, et passionnant, sur Facebook, à propos de la sortie prochaine d’une nouvelle intégrale des symphonies de Saint-Saëns par l’Orchestre national de France et son nouveau directeur musical Cristian Măcelaru.

Cinquante ans après la première intégrale réalisée par Jean Martinon à la tête de ce qui était alors l’Orchestre national de l’ORTF !

Certains estiment inutile cette nouvelle intégrale et souhaiteraient que les formations de Radio France explorent un répertoire moins couru…

Sans préjuger de ce que sera cette nouvelle publication, on ne peut pas non plus dire que les intégrales des symphonies de Saint-Saëns encombrent les rayons. Et pour avoir entendu Cristian Măcelaru et l’Orchestre national de France en concert dans trois des symphonies – pour le concert inaugural du chef roumain (Inauguration) il y a un an, en mai dernier toujours à Radio France (Le retour au concert), et en juillet dernier au Festival Radio France (La fête continue), je me réjouis de ce nouvel enregistrement !

Quels sont les autres choix ?

Marc Soustrot et l’orchestre de Malmö (Naxos)

Thierry Fischer et l’orchestre de l’Utah (Hyperion)

Le chef suisse Thierry Fischer a enregistré ces symphonies avec l’orchestre de l’Utah.

Jean-Jacques Kantorow Liège (BIS)

En février 2019, j’écrivais ceci (K. père et fils) :

Mais le bonheur de revoir Jean-Jacques Kantorow mercredi soir a été ravivé, s’il en était besoin, par l’annonce qu’il m’a faite de la réalisation prochaine chez BIS d’un projet que j’avais nourri depuis plus de dix ans, dans la ligne éditoriale qui est la marque de la phalange liégeoise : l’intégrale des symphonies de Saint-Saëns, avec Thierry Escaich sur les grandes orgues Schyven de la Salle philharmonique pour la 3ème symphonie. Dejà impatient !

Je n’ai pas attendu la perspective du centenaire de sa mort pour m’intéresser à Saint-Saëns. Pendant mes années de direction de l’Orchestre philharmonique royal de Liège, j’avais imaginé trois projets : l’intégrale des poèmes symphoniques, l’intégrale des cinq symphonies, et l’oeuvre concertante hors piano. Deux des trois sont aujourd’hui réalité.

Le premier CD a été récompensé d’un Diapason d’or (sept.2021)

Hallucinant Prestissimo « pris sur les chapeaux de roue » comme l’écrit François Laurent dans Diapason. Des Liégeois plus valeureux que jamais !

On consacrera un prochain billet à la discographie de la seule 3ème symphonie « avec orgue » dont il doit exister plusieurs dizaines de versions !

K. père et fils

Ce qu’il y a de sympathique dans des soirées comme Les Victoires de la Musique classique, c’est qu’on peut y croiser évidemment beaucoup de professionnels… et de musiciens qui se trouvent être parfois aussi des amis !

Ainsi les hasards du placement dans la grande salle de La Seine Musicale m’ont amené tout près d’un musicien que j’admire depuis longtemps, avec qui j’ai eu le bonheur de lancer plusieurs projets discographiques, et qui, mercredi soir, était présent comme supporter d’un  autre magnifique musicien, son fils. Je veux parler de Jean-Jacques Kantorow, grand violoniste et chef d’orchestre, et d’Alexandre Kantorow, magnifique pianiste que le public du Festival Radio France avait pu applaudir en 2016 (à 19 ans!).

Alexandre concourait dans la catégorie « Révélation Soliste instrumental » aux côtés d’un autre pianiste très talentueux, Théo Fouchenneret (qui lui inaugurera la série Découvertes du Festival Radio France 2019 le 11 juillet !) et du guitariste Thibaut Garcia (lui aussi invité des dernières éditions du festival occitan). Le pronostic du père – soutien d’un grand label, campagne médiatique bien organisée – penchait en faveur du guitariste. Pronostic confirmé, sans surprise.

Je ne vois, quant à moi, pas l’intérêt de voter pour départager de jeunes talents en devenir : les téléspectateurs ont pu entendre les trois « nommés », ils étaient tous les trois exceptionnels. Alexandre Kantorow n’avait pas choisi la facilité avec l’ébouriffant finale du 2ème concerto de Tchaikovski, à écouter ici à 1h3 !

L’un des premiers disques du pianiste  est un duo avec son père, dans des répertoires peu courus :

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On n’a pas de peine à imaginer que le jeune homme poursuivra une trajectoire victorieuse… avec ou sans trophée ! Il n’a rien d’un météore..

Le père, Jean-Jacques, je l’ai découvert comme violoniste. D’une virtuosité flamboyante.

 

C’est avec lui que j’ai découvert le Chevalier de Saint-Georges

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Mais c’est comme chef d’orchestre que je vais mieux connaître Jean-Jacques Kantorow, lorsque l’Orchestre philharmonique royal de Liège est sollicité à l’été 2010 par Naïve pour un disque de concertos avec Laurent Korcia. Le violoniste français a demandé à être « en confiance » avec un chef de son choix : son aîné se révélera précieux au fil de sessions parfois compliquées par les humeurs changeantes du soliste. Résultat : un disque magnifique, multi-récompensé !

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Pour les musiciens de l’OPRL, Jean-Jacques Kantorow est une révélation : déployant des trésors de patience il est d’une exigence constante et souriante qui en impose à tous. Forts de cette première expérience réussie, nous allons programmer plusieurs autres projets, comme cette intégrale concertante d’un compositeur Lalo mal-aimé du disque

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Juste avant que je ne quitte la direction de l’OPRL, nous lancerons une nouvelle aventure chez  Musique en Wallonie, la musique concertante et symphonique d’Ysaye.

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Il y a quelques mois sortait ce couplage inédit de deux concertos finnois :

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Mais le bonheur de revoir Jean-Jacques Kantorow mercredi soir a été ravivé, s’il en était besoin, par l’annonce qu’il m’a faite de la réalisation prochaine chez BIS d’un projet que j’avais nourri depuis plus de dix ans, dans la ligne éditoriale qui est la marque de la phalange liégeoise : l’intégrale des symphonies de Saint-Saëns, avec Thierry Escaich sur les grandes orgues Schyven de la Salle philharmonique pour la 3ème symphonie. Dejà impatient !

L’orgue spectacle

Comme par une loi des séries morbide, les disparitions se sont enchaînées ce week-end : après Michel Legrand (Tristesse), l’écrivain Eric Holder (Mademoiselle Chambon), le journaliste et animateur Henry Chapieret l’organiste, compositeur, improvisateur Jean Guillou.

J’évoquais il y a peu l’excellent « guide » des organistes co-écrit par Vincent Warnier et Renaud Machart (Les bons tuyaux)

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C’est Renaud Machart qui avait « traité » le musicien, titulaire de l’orgue de Saint-Eustache à Paris de 1963 à 2015 (!).

img_1125(Saint-Eustache à Paris, le 22 janvier 2019)

C’est encore Renaud Machart qui signe, ce soir, dans Le Monde,, le portrait contrasté d’un organiste atypique, d’un musicien qui ne laissait personne indifférent. Extraits :

« Après Marie-Claire Alain (1926-2013), André Isoir (1935-2016) et Michel Chapuis (1930-2017), c’est le dernier grand organiste français de renommée internationale issu de cette formidable génération qui disparaît. Jean Guillou, titulaire de la tribune de l’église Saint-Eustache, à Paris, de 1963 à 2015, est mort à Paris samedi 26 janvier, le même jour que Michel Legrand. Il avait 88 ans…

Comme Legrand, qui travailla avec des artistes aux pedigrees divers, Guillou aura sans cesse voulu faire sortir l’orgue de l’église, travaillant avec le mime Marceau, s’intéressant aux chants des baleines, au théâtre nô, à la musique d’Extrême-Orient, à l’orgue de Barbarie, pour lequel il avait une tendre affection. La télévision devait lui consacrer de nombreux reportages et portraits où il témoignait de ces dilections…

...Guillou fut un improvisateur de génie, constituant des mondes sonores aux couleurs et miroitements qui pouvaient donner souvent l’impression d’une fresque sonore dépeignant l’Apocalypse, des abîmes de lave, des mondes surnaturels….

Peu sensible au jeu « historiquement informé « qui intéressa vite ses contemporains…, Jean Guillou n’était pas non plus affidé aux traditions de l’école d’orgue symphonique ou néo-classique. Il développera un style personnel, clair, incisif, détaillé, parfois surprenant dans ses choix de registration, mais d’une personnalité et d’une intelligibilité telles qu’il finissait par convaincre par sa logique propre, y compris dans d’étonnantes transcriptions dont il était l’auteur. »

Jean Guillou avait beaucoup enregistré pour Philips (un coffret avait été réédité il y a quelques années) puis pour d’autres labels.

Brilliant Classics avait édité un triple album, à très petit prix, toujours disponible, qui propose un panorama plutôt réussi de l’art du musicien disparu :

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Un premier CD enregistré sur les orgues de Saint-Eustache : Bach, Mozart, Widor, Liszt et Guillou lui-même, un deuxième capté sur l’orgue de Notre-Dame des Neiges de l’Alpe d’Huez à la conception duquel il avait directement participé, toute une série de transcriptions plus spectaculaires les unes que les autres, un troisième enfin avec des versions tout aussi enthousiasmantes des tubes de l’orgue avec orchestre, la 3ème symphonie de Saint-Saëns et la symphonie concertante de Jongen.

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Les bons tuyaux

J’ai raconté une vocation ratée (La découverte de la musique : l’orgue)l’inauguration de deux instruments géants (Radio FrancePhilharmonie de Paris). Oui, l’orgue me fascine. Mais souvent plus que les organistes eux-mêmes. Je vais y revenir.

Saluons d’abord la parution, il y a quelques semaines, d’un précieux ouvrage dans une collection chez Buchet-Chastel qui a déjà abordé les grands interprètes du piano, du violon, du chant, de la direction d’orchestre : Les grands organistes du XXème siècle

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Deux auteurs que je connais bien, Renaud Machartjournaliste, critique musical, musicographe, longtemps producteur à France Musique, et Vincent Warnierle brillant co-titulaire des orgues de Saint-Etienne du Mont à Paris, improvisateur hors pair.

Si l’on s’attend à une sorte de dictionnaire objectif, de catalogue raisonné des organistes qui ont laissé un nom, on risque d’être déçu ou irrité par les partis-pris des auteurs. Leur sélection est elle-même sujette à discussion. On aura beau jeu de repérer ceux qui manquent, ou au contraire ceux qui bénéficient d’un « traitement de faveur ». Et puis le style de Machart et Warnier peut ne pas plaire aux tenants d’une musicographie corsetée, bien pensante. Leur galerie de portraits est vivante, savoureuse, elle fourmille d’anecdotes sur ces personnages de l’ombre, les seuls instrumentistes à ne jamais être en contact avec leur public, juchés qu’ils sont à la tribune de leur orgue (exception faite de ceux qui jouent d’un orgue de salle de concert). On l’a compris, j’aime ce bouquin, et ce qu’il raconte d’un métier, parfois d’une passion, finalement très méconnu du grand public. Il donnerait envie aux plus rétifs d’aimer l’orgue !

Je veux signaler aussi la très heureuse et bienvenue réédition de l’une des intégrales les plus vivantes, imaginatives, de l’oeuvre d’orgue de Bach, celle d’André Isoir (1935-2016).

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Je me rappelle une lointaine émission de « Disques en lice » consacrée à plusieurs oeuvres connues de Bach, dont la célèbre Toccata et fugue en ré mineur BWV 565. Au milieu de plusieurs versions d’un ennui profond, dont une de Marie-Claire Alain (!)  – je rappelle que le principe de cette émission est l’écoute anonyme – avaient émergé deux visions de lumière, celle d’André Isoir, et celle de Ton Koopman.

Clin d’oeil aux amis de l’Orchestre philharmonique royal de Liège, à Pascal Rophé et à Olivier Latry – l’un des « grands organistes » du XXème… et du XXIème siècle ! pour les deux disques qu’ils ont enregistrés ensemble, le premier, en 2001, d’oeuvres de Thierry Escaich – la partie d’orgue avait été captée à Notre-Dame de Paris – le second, en 2006, Jongen et Saint-Saëns, cette fois enregistré sur les orgues Schyven rénovées de la Salle philharmonique de Liège

Orgues et délices

Encore une bizarrerie du français : les mots qui changent de sexe en se multipliant. Ainsi amour, délice et orgue deviennent-ils de belles amours, de merveilleuses délices et de grandes orgues !

« Amours, délices et orgues » c’est le titre que nous avions donné à la saison 2005/2006 de l’orchestre philharmonique de Liège, puisqu’il y a tout juste dix ans on inaugurait les grandes orgues Schyven restaurées de la Salle Philharmonique (http://www.oprl.be/bottom-menu/salle-philharmonique/lorgue-schyven-1888.html) , cinq ans après la réouverture après complète rénovation de ladite salle. Pourquoi évoquer ce souvenir ? Parce que j’ai eu l’impression que l’histoire se répétait hier soir à la Philharmonie de Paris.

Le même organiste/compositeur/improvisateur Thierry Escaich, la même incontournable 3e symphonie « avec orgue » de Saint-Saëns. Mais, sans vouloir offenser les amis parisiens, l’inauguration liégeoise avait duré toute une semaine (chaque jour un récital) et le week-end deux concerts symphoniques dirigés comme il se devait par un fils d’organiste, Louis Langrée (avec des oeuvres rares de Fétis, Jongen, Escaich et bien sûr Saint-Saëns !) La Philharmonie de Paris prévoit de compléter son inauguration en février prochain.

La console au centre de la scène, comme la cabine de pilotage d’un A 380, quatre claviers, mais dommage, pas un mot d’explication de qui que ce soit…

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J’entends autour de moi les remarques des auditeurs présents : comment cet orgue peut-il sonner avec les vingt malheureux tuyaux qu’on aperçoit au-dessus de la scène ? Classique…La surprise viendra dès les premières notes, le mur s’ouvre en de multiples panneaux, laissant apparaître, doucement éclairés, les 7000 tuyaux installés – c’est là une spécificité de la Philharmonie – plus en largeur qu’en profondeur.

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Thierry Escaich se lance dans une vingtaine de minutes de fabuleuse improvisation, sur des thèmes de… la 3e symphonie de Saint-Saëns, qui elle-même cite le thème du Dies irae médiéval, rappelle l’Aquarium du Carnaval des animaux contemporain. Les Liégeois se rappellent la virtuosité sans limites, l’imagination fertile et contagieuse de l’organiste parisien, lorsqu’il improvisait sur L’Aurore de Murnau. 

Cette première écoute révèle une belle ampleur, une palette éblouissante de sonorités, du gigantesque instrument conçu par et sorti des ateliers Rieger (https://fr.wikipedia.org/wiki/Rieger_Orgelbau).

La suite de la soirée sera plus conventionnelle, toute focalisée sur Saint-Saëns (on a manqué – mais ce n’est que partie remise – mercredi soir le concerto pour alto de Jörg Widmann sous l’archet transcendant d’Antoine Tamestit) : le premier concerto pour violoncelle (1872) sonne étriqué, routinier – il eût été avantageusement remplacé par celui de Lalo (1875) plus ample de son et de proportions. L’Elégie de Fauré donnée en bis donne un meilleur aperçu de la sonorité fruitée du violoncelle de Sol Gabetta et des vents de l’Orchestre de Paris. La Troisième symphonie remplit son office et ravit la salle. Toujours impressionnant d’entendre le grand orgue incorporé au grand orchestre.

Le disquaire présent dans le hall d’entrée de la Philharmonie a un beau choix de disques. Pas peu fier de voir en belle place celui qui avait valu en 2003 un DIAPASON d’OR de l’année à Thierry Escaich et à ses interprètes…41WFW9NJ2NL

Mais pour tout avouer les véritables délices on les a trouvées dans un magnifique coffret d’hommage à l’un des plus grands organistes français du siècle dernier, Marcel Dupré. Le label porte bien son nom Mercury Living Présence.

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Et dans cette somme qui embrasse large (de Bach à Messiaen et Dupré !), on retrouve la très inspirée version de Paul Paray de la 3e symphonie de Saint-Saëns. Et quelle prise de son !

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