Des morts vivants

La chronique mortuaire est l’une de celles qui ne risque pas de tarir. J’évite pourtant de faire de ce journal un obituaire.

Deux disparitions cette semaine qui marquent plus que d’autres. Mais l’art d’une interprète comme Jeanne Lamon, l’artisanat d’un éditeur comme René Gambini demeurent bien vivants.

Jeanne Lamon (1949-2021)

C’est un nom que les discophiles comme moi connaissaient depuis longtemps, mais on doute que sa disparition ait ému le monde musical européen : Jeanne Lamon, violoniste, cheffe d’orchestre canadienne, associée à l’ensemble Tafelmusik de Toronto, est morte à 71 ans le 20 juin dernier. C’est grâce à elle – même si elle partagea la direction de l’ensemble avec Bruno Weil – que s’est constituée une formidable discographie.

René Gambini

(Le couple Gambini, René et Suzanne, créateurs du label Lyrinx)

La disparition, mardi dernier, à 86 ans de René Gambini signe la fin d’une histoire, aussi féconde que romanesque, celle de ces couples d’artisans du disque – une spécificité française ? – qui ont forgé les catalogues les plus originaux de ces soixante-dix dernières années : Michel et Françoise Garcin pour Erato,

Eva et Bernard Coutaz pour Harmonia Mundi, et les Marseillais Suzanne et René Gambini pour Lyrinx

Le label est fondé en 1976 par René Gambini2 par un premier disque, La Nuit transfigurée de Schönberg, interprété par les Solistes de Marseille.

Le label s’est fait rapidement connaître au Japon et aux États-Unis par des prises de son naturelles, sans artifice, utilisant deux microphones et une électronique à tubes spécifiquement construite pour les besoins du label, dans des conditions de concert public.

Dans les années 1980 Lyrinx a attendu autant que possible avant d’abandonner le vinyle et de passer au format CD, la technologie de ce dernier n’étant selon nombre de spécialistes pas aboutie.

En 1998, à la suite de la présentation par Sony, dans les studios d’Abbey Road, du nouveau support numérique Super Audio CD (SACD) basé sur la technologie de numérisation Direct Stream Digital (DSD), Lyrinx s’est vu mettre à sa disposition du matériel expérimental, afin de le tester… le label réalise alors tous ses enregistrements en DSD stéréo depuis 1998, et en DSD « multichannel » (surround) depuis janvier 2001, devenant ainsi le premier éditeur français à utiliser cette technologie, et l’un des tout premiers dans le monde.

Lyrinx, c’est surtout pour les mélomanes, amateurs de beau piano, que nous sommes, une famille d’artistes, surtout des pianistes, réunie par Suzanne et René Gambini. La fidélité à des personnalités originales, singulières.

Parmi tous ces artistes, une tendresse particulière pour la si regrettée Catherine Collard (1947-1993) et ses Schumann d’anthologie, plusieurs ont fait les beaux soirs ou vont faire ceux l’été prochain du Festival Radio France, Muza Rubackyte, Vittorio Forte, Ingmar Lazar..

La quarantaine rugissante

Riccardo Muti fête ses 80 ans le 28 juillet prochain.

Pour l’occasion, Warner réédite la totalité de ses enregistrements symphoniques parus sous l’étiquette EMI, 91 CD avec les pochettes d’origine, alors que le chef italien était directeur musical successivement du Philharmonia Orchestra de Londres (1973-1982) et de l’orchestre de Philadelphie (1980-1992)

Voir tous les détails du coffret ici : Muti l’intégrale symphonique

Je pensais avoir acquis, au fil des ans, la quasi-totalité de ces enregistrements, sans y prêter toujours une grande attention. J’ai redécouvert, voire découvert des disques dont je ne me souvenais pas. Et surtout réévalué des versions que j’avais négligées.

Ce qui ressort, de manière presque caricaturale, de ces vingt et quelques années d’enregistrements, c’est l’évolution d’un jeune chef fougueux, cinglant (il n’a pas gagné pour rien le concours Guido Cantelli !), brillant, qui redonne une pleine jeunesse à une formation qui s’était assoupie sous le règne du vieil Otto Klemperer – le Philharmonia de Londres -, qui, la décennie suivante, tout juste quadragénaire, fait briller de tous ses feux Philadelphie, une phalange héritée en ligne directe de son légendaire bâtisseur Eugene Ormandy.

Chez Riccardo Muti, au fil des ans, la silhouette s’est empâtée comme sa direction. Le lendemain du concert de Nouvel an 2021, je le constatais dans ces lignes : Ces vieux qui rajeunissent…et inversement

La baguette affûtée, l’allure élégante ont laissé peu à peu la place à une sorte d’embourgeoisement confortable*, de perfection formelle un peu vaine. Témoin cette Neuvième de Beethoven, captée à Chicago, sans nerf, sans énergie, sans feu intérieur…

J’ai quelques souvenirs parisiens de concerts dirigés par Muti dans les années 80 et 90, c’était alors la sveltesse, l’allant, parfois l’audace. On retrouve tout cela dans une bonne moitié de ce coffret, quelques symphonies de Mozart, sa première intégrale des symphonies de Schumann, de superbes Mendelssohn 3, 4, 5…

Une intégrale des symphonies de Tchaikovski avec le Philharmonia (Muti reprendra les trois dernières symphonies avec Philadelphie quelques années plus tard) que j’ai redécouverte avec ce coffret : on y retrouve le chef napolitain con fuoco !

Faut-il penser que Muti a toujours été et reste d’abord un chef de théâtre, comme en témoigne d’abondance un legs discographique exceptionnel où dominent Mozart (la trilogie Da Ponte captée à Salzbourg), et bien sûr Verdi (à la Scala notamment) ? Dans ce coffret « symphonique » l’éditeur a glissé la quasi-intégrale des messes et requiems de Cherubini dont Muti s’est fait le héraut, ainsi que deux Requiem de Verdi (avec le Philharmonia et avec la Scala)

Mais s’il y a bien un répertoire où Muti, jeune ou moins jeune, semble ignorer le mouvement de « l’interprétation historiquement informée », c’est bien Vivaldi ou Haendel! Quelle étrange idée d’enregistrer à Berlin cette Water Music engluée dans un legato hors de propos (Kubelik avait fait de même avec les mêmes Berlinois pour DG) !

Et si c’était dans le post-romantisme d’un Scriabine, qu’on retrouvait le grand, l’admirable Riccardo Muti ?

* Riccardo Muti détient – selon Diapason – le record des chefs les mieux payés au monde pour son poste de directeur musical du Chicago Symphony !

Laredo vous allez l’adorer

Prononcés à la française, c’est un prénom et un nom qui signent un destin : Jaime Laredo !

Avec un tel patronyme, il était inimaginable que celui qui a fêté son 80ème anniversaire le 7 juin dernier n’embrassât pas une carrière musicale ! Sony le célèbre en publiant un coffret de 22 CD (pochettes originales)

Ce nom ne m’est pas inconnu, loin s’en faut, mais sans doute n’aurais-je pas regardé de plus près sa biographie sans ce coffret. J’ai souvent vu son nom sur des disques de musique de chambre, mais toujours en retrait de stars comme Isaac Stern, Rudolf Serkin ou Yo Yo Ma.

Le pedigree de Jaime Laredo ne laisse pourtant pas d’impressionner: né le 7 juin 1941 à Cochabamba en Bolivie, le jeune violoniste s’installe aux Etats-Unis dès 1948, pour se former auprès de prestigieux aînés, Joseph Gingold puis Ivan Galamian au Curtis Institute de Philadelphie.

À 17 ans, il remporte le premier prix du Concours Reine Elisabeth (photo ci-dessous)

Distinction qui lance sa carrière internationale, une carrière qui restera tout de même largement circonscrite au continent américain. Pédagogue recherché, chef d’orchestre, Jaime Laredo restera comme un admirable chambriste, pilier du festival de Marlboro, comme en témoigne abondamment sa discographie et ce coffret en particulier.

Portrait d’un musicien bien vivant et qu’on redécouvre avec beaucoup de bonheur :

Détails du coffret :

CD 1 Un disque « carte de visite » enregistré dans la foulée de son succès au concours Reine Elisabeth (Vivaldi, Wieniawski, Paganini, Debussy…)

CD 2 Brahms : Sonate pour violon et piano n°3 / Bach Partita n°3

CD 3 Bruch : Concerto pour violon n°1 / Mozart conc vl 3 (National Symphony, Howard Mitchell)

CD 4 Mendelssohn : conc vl / Bach conc vl 1041 (Boston Symphony, Charles Munch)

CD 5 Beethoven : Triple concerto (Rudolf Serkin, Leslie Parnas, Marlboro Festival, Alexander Schneider)

CD 6 Mendelssohn : Octuor (Marlboro ensemble) / Mozart Concertone 2 vl (Michael Tree, Marlboro Festival, Alexander Schneider)

CD 7 Schubert : Quintette La truite (Serkin, Laredo, Naegele, Parnas, Levine) / Mozart : Trio K 502 (Serkin, Laredo, Foley)

CD 8 Ravel : Trio (Ruth Laredo* piano, Solow), Sonate vl vlc (Parnas)

CD 9-10 : Bach sonates vl clav (Glenn Gould)

CD 11 Mendelssohn : Quintettes (Laredo, Kavafian, Ohyama, Kashkashian, Robinson)

CD 12-13 Brahms : Quatuors avec piano (Ax, Stern, Laredo, Ma)

CD 14 Schoenberg : Sérénade (Marlboro ensemble)

CD 15 Mozart : Symph conc / Concertone (Lin, Laredo, Leppard, English chamber orchestra) / Saint-George Symph conc (Laredo, Fried, Freeman, London symphony)

CD 16 Fauré : Quatuors piano (Ax, Stern, Laredo, Ma)

CD 17-18 Brahms : Sextuors (Stern, Lin, Laredo, Tree, Ma, Robinson)

CD 19 Beethoven : Quatuor p op 16 / Schumann : Quatuor p (Ax, Stern, Laredo, Ma)

CD 20 Schubert : Quintette / Boccherini : Quintette op 11/5 (Stern, Lin, Laredo, Ma, Robinson)

CD 21 Mozart ; Quatuors p (Ax, Stern, Laredo, Ma)

CD 22 Dvorak : Quatuor p op 87 (Ax, Stern, Laredo, Ma) / Korngold : Suite 2 vl vlc piano main gauche (Fleisher, Silverstein, Laredo, Ma)

*Ruth Meckler (1937-2005) avait épousé Jaime Laredo en 1960 (le violoniste avait tout juste 19 ans!) et en avait divorcé en 1974. En 1977 Jaime Laredo épousait la violoncelliste Sharon Robinson.

Le jardinier de la Musique

Le chef britannique, natif du Dorset, John Eliot Gardiner n’aura 80 ans que dans deux ans, mais l’un de ses éditeurs historiques, Deutsche Grammophon, lui consacre, dès ce printemps, un coffret de 104 CD, censé comprendre l’intégrale de ses enregistrements pour le label jaune et sa sous-marque baroque Archiv Produktion.

Si on veut pinailler – et on le peut avec une somme d’une telle importance, et pour ce prix – on relèvera une documentation plutôt fruste (il manque par exemple un index des oeuvres ! l’iconographie est chiche), et surtout la présence de quelques enregistrements Philips/Decca – qui font partie du même groupe Universal – et l’absence de beaucoup d’autres. Un coffret Philips/Decca viendra-t-il compléter ce pavé ? Rien n’est moins sûr.

En réalité, ce pavé compile d’autres coffrets parus précédemment : un cinquième du coffret est consacré à Bach, les grands oratorios, une petite quarantaine de cantates. On sait les affinités… familiales de Gardiner avec le cantor de Leipzig (lire : Le mystère Jean-Sébastien Bach ). j’ai encore en mémoire ce concert du festival Berlioz fin août 2018 (lire Les Nuits de La Côte)

Il y a, bien sûr, un grand corpus beethovénien, qui se bonifie avec les années à mes oreilles.

Monteverdi, les grands opéras de Mozart, les oratorios de Haydn (mais pourquoi pas les quatre messes naguère captées pour Philips ?) et puis tout ce qui fait le charme de ce chef, un électisme, un goût pour des chemins de traverse (Chabrier, Dvorak, Weill) jusqu’à une Veuve joyeuse de très belle venue et cette compilation de viennoiseries.

CD 1,2: Bach: Oratorio de Noël (1987) Anthony Rolfe-Johnson, Anne-Sofie von Otter, Olaf Bär, Hans-Peter Blochwitz, Lisa Beznosiuk, Nancy Argenta, English Baroque Soloists, Monteverdi Choir

CD 3,4: Bach: Passion selon St Matthieu (1988) Anthony Rolfe-Johnson, Andreas Schmidt, Anne-Sofie von Otter, Barbara Bonney, Howard Crook, Olaf Bär, English Baroque Soloists, Monteverdi Choir

CD 5,6: Bach: Passion selon St Jean (1986) Anthony Rolfe-Johnson, Michael Chance, Ruth Holton English Baroque Soloists, Monteverdi Choir

CD 7,8: Bach: Messe en si (1985) Lynne Dawson, Carol Hall, Nancy Argenta, English Baroque Soloists, Monteverdi Choir

CD 9: Bach: Magnificat BWV 243 (1985) Patrizia Kwella, David Thomas, Anthony Rolfe-Johnson, Cantate 51 „Jauchzet Gott in allen Landen“ Emma Kirkby, English Baroque Soloists, Monteverdi Choir

CD 10-21 Bach: Cantates 6, 11, 16, 34, 36, 37, 43, 59, 61-64, 66, 72-74, 82, 83, 94, 98, 105, 106, 111, 113, 121, 125, 128, 133, 139, 140, 147, 156, 168, 172, 179, 198, 199

CD 22-26 Beethoven: Symphonies Orchestre Révolutionaire et Romantique, Luba Orgonasova, Anne-Sofie von Otter, Anthony Rolfe-Johnson, Gilles Cachemaille, Monteverdi Choir

CD 27-29 Beethoven Concertos clavier, Robert Levin, Orchestre Révolutionaire et Romantique

CD 30 Beethoven Concerto 4 et Symphonie 2 versions chambre Robert Levin, Peter Hanson, David Watkin , Lucy Howard & Annette Isserlis

CD 32: Beethoven: Missa Solemnis (1989) Charlotte Margiono, Catherine Robbin, William Kendall, Alastair Miles, Elizabeth Wilcock, Alastair Ross, Monteverdi Choir Orchestre Revolutionaire et Romantique

CD 33: Beethoven: Ah! Perfido! Charlotte Margiono, Meeresstille und glückliche Fahrt Op. 112 Messe Op. 86 Monteverdi Choir Orchestre Revolutionaire et Romantique

CD 34, 35: Beethoven: Leonore / Christiane Oelze, Christoph Bantzer, Michael Schade, Franz Hawlata, Matthew Best, Hillevi Martinpelto, Monteverdi Choir Orchestre Revolutionaire et Romantique

CD 36: Gardiner évoque Beethoven

CD 37: Benjamin Britten: War Requiem / Anthony Rolfe-Johnson, Boje Skovhus, Luba Orgonosova NDR Sinfonieorchester Chor des Norddeutschen Rundfunks Tölzer Knabenchor

CD 38: Benjamin Britten: Spring Symphony, Hymn to St. Cecilia, Five Flower Songs / John Mark Ainsley, Alison Hagley, Catherine Robbins, Philharmonia Orchestra Monteverdi Choir

CD 39: Bruckner: Messe 1 + motets / Luba Orgonosova, Bernarda Fink, Christoph Pregardien, Eike Wim Schulte, Monterverdi Choir Wiener Philharmoniker

CD 40: Schütz: „O bone Jesu, fili Mariae / Ruth Holton, Ashley Stafford, Nicolas Robertson, English Baroque Soloists; Buxtehude: Membra Jesu Nostri Monteverdi Choir English Baroque Soloists

CD 41: Chabrier: Suite Pastorale; Habanera, Espana, Larghetto für Horn und Orchester, Gwendoline Ouverture, -Prelude Pastoral, Joyeuse Marche, Fête Polonaise extra. de Le Roi Malgré lui / Wiener Philharmoniker

CD 42: Dvorak: Variations symph.Op. 78 Suite tchèque Op. 39 / Brahms Danses hongroises 1, 3, 5, 10, 16, 18, 19-21 NDR Sinfonieorchester

CD 43: Elgar: In the South (Alassio), Introduction and Allegro for Strings, Sospiri, Enigma-Variations / Wiener Philharmoniker

CD 44, 45: Haendel: Acis und Galatea / Norma Burrowes, Paul Elliott, Willard White, Anthony Rolfe-Johnson, Martin Hill, Monteverdi Choir English Baroque Soloists

CD 46, 47: Haendel: Hercules / Catherine Denley, Sarah Walker, Anthony Rolfe-Johnson, Monteverdi Choir English Baroque Soloists

CD 48, 49: Haydn: Die Schöpfung / Sylvia McNair, Gerald Finley, Michael Schade, Monteverdi Choir English Baroque Soloists

CDs 50, 51: Haydn: Die Jahreszeiten / Andreas Schmidt, Anthony Rolfe-Johnson, Barbara Bonney, Monteverdi Choir English Baroque Soloists

CD 52: Percy Grainger: The Warriors; Gustav Holst: The Planets / Philharmonia Orchestra

CD 53: Léhar: Die lustige Witwe / Bryn Terfel, Barbara Bonney, Karl Magnus Frederikson, Uwe Peper, Constanze Backes, Heinz Zednik, Monteverdi Choir Wiener Philharmoniker

CD 54: Mahler: Lieder eines fahrenden Gesellen, Rückert-Lieder; Zemlinsky: 6 Lieder Op. 13 / Anne Sofie von Otter NDR Sinfonieorchester

CD 55: Mendelssohn: Symphonie 4 „Italienische“ (2 versions), 5 „Reformation“ / Wiener Philharmoniker

CD 56, 57: Monteverdi: Vêpres de la Vierge 1610 Magnificat (1989 San Marco, Venise) Ann Monoyios, Mark Tucker, Marinella Pennicchi, Nigel Robson, Alastair Miles, Bryn Terfel, His Majesties Sagbutts, Monteverdi Choir English Baroque Soloists

CD 58, 59: Monteverdi: L’Orfeo / Mark Tucker, Nancy Argenta, Michael Chance, Anthony Rolfe-Johnson, Anne Sofie von Otter, Monteverdi Choir English Baroque Soloists

CD 60-62: Monteverdi: L’incoronazione di Popea / Anne Sofie von Otter, Catherine Bott, Marinella Pennicchi, Mark Tucker, Michael Chance, Nigel Robson, Sylvia McNair, Bernarda Fink English Baroque Soloists

CD 63-71: Mozart Klavierkonzerte 5-27 / Malcolm Bilson English Baroque Soloists

CD 72-74: Mozart: Idomeneo, re di Creta / Sylvia McNair, Anne Sofie von Otter, Anthony Rolfe-Johnson, Nigel Robson, Hillevi Martinpelto, Monteverdi Choir English Baroque Soloists

CD 75, 76: Mozart: Die Entführung aus dem Serail / Stanford Olsen, Cornelius Hauptmann, Uwe Peper, Hans-Peter Mineti, Luba Orgonosova, Monteverdi Choir English Baroque Soloists

CD 77-79: Mozart: Le Nozze di Figaro Bryn Terfel, Alison Hagley, Carlos Feller, Susan McCulloch, Pamela Helen Stephen, Rod Gilfry, Monteverdi Choir English Baroque Soloists

CD 80-82: Mozart: Don Giovanni / Luba Orgonosova, Ildebrando d’Arcangelo, Rod Gilfry, Christoph Prégardien, Charlotte Margiono, Monteverdi Choir English Baroque Soloists

CD 83-85: Mozart: Cosi fan tutte / Rainer Trost, Rod Gilfry, Carlos Feller, Amanda Roocroft, Rosa Mannion, Monteverdi Choir English Baroque Soloists

CD 86, 87: Mozart: La Clemenza di Tito Anne Sofie von Otter, Julia Varady, Catherine Robbin, Cornelius Hauptmann, Sylvia McNair, Monteverdi Choir English Baroque Soloists

CD 88,89: Mozart: Die Zauberflöte / Gerald Finley, Susan Roberts, Michael Schade, Christiane Oelze English Baroque Soloists Monteverdi Choir

CD 90, 91: Purcell: The Fairy Queen / Judith Nelson, Eiddwen Harrhy, Stephen Varcoe, Elisabeth Priday, David Thomas, Wynford Evans, Martyn Hill, Monteverdi Choir English Baroque Soloists

CD 92: Rachmaninov: Danses symphoniques Op. 45; Janacek: Taras Bulba NDR Sinfonieorchester

CD 93: Schubert: Gesang der Geister über den Wassern, Symphonie 9 „Die Große“ Wiener Philharmoniker

CD 94: Schütz: „Freue dich des Weibes deiner Jugend“, „Ist nicht Ephraim mein teurer Sohn“, „Saul, Saul, was verfolgst du mich?“, „Auf dem Gebirg hat man Geschrei gehört“, Musikalische Exequien SWV 279/281

CD 95-97: Symphonies Robert Schumann (Zwickauer Fragment, 2 versions Quatrième, Ouverture, Scherzo et Finale, Konzertstück pour 4 cors / Orchestre Revolutionaire et Romantique

CD 98, 99: Robert Schumann: Requiem für Mignon; Nachtlied Op. 108; Le Paradis et la Peri / William Dazeley,, Bernarda Fink, Barbara Bonney, Christoph Prégardien, Alexandra Coku, Monteverdi Choir Orchestre Revolutionaire et Romantique

CD 100: Lilli Boulanger Psaumes; Stravinsky Symphonie de psaumes / Monteverdi Choir London Symphony Orchestra

CD 101, 102: Stravinsky: The Rake’s Progress / Anne Sofie von Otter, Ian Bostridge, Bryn Terfel, Deborah York, Peter Bronder, Monterverdi Choir London Symphony Orchestra

CD 103: Kurt Weill / Anne-Sofie von Otter

CD 104: Ouvertures et valses de Suppé, Ziehrer, Lehar, Lanner, Heuberger / Wiener Philharmoniker

Bouquet de roses

Chacun a ses souvenirs de ce que les moins de quarante ans ne peuvent pas connaître, l’élection de François Mitterrand à la présidence de la République, le 10 mai 1981. Les miens n’ont pas grand intérêt.

Mais il y a une fleur symbole de cette période – la cérémonie au Panthéon, les roses déposées par le nouveau président sur les tombeaux de Jean Moulin, Jean Jaurès et Victor Schoelcher.

On sait le peu d’appétence de François Mitterrand pour la musique – il avait bien d’autres qualités, littéraires notamment !

Alors, pour illustrer cet anniversaire, je préfère un bouquet de roses…musicales !

Richard Strauss

Le sublime finale à trois, puis à deux voix, du Chevalier à la rose (Der Rosenkavalier), l’ouvrage lyrique le plus célèbre de Richard Strauss, sur un livret de Hugo von Hofmannsthal (1911) : les voix mêlées d’Elisabeth Schwarzopf (la Maréchale), Christa Ludwig (le Chevalier) et Teresa Stich Randall (Sophie), dans l’enregistrement légendaire de 1956, Herbert von Karajan dirigeant le Philharmonia.

Mais aussi ce bouquet de roses (Das Rosenband) :

Schumann : Rose, mer et soleil

Pour mes amis de Montpellier en particulier, cette mélodie au titre si évocateur de Robert Schumann :

Du même Schumann, un ouvrage aujourd’hui un peu oublié, qui faisait partie du répertoire de toute bonne chorale allemande : Der Rose Pilgerfahrt / Le pélerinage de la rose (1851) sur un livret bien sentimental du poète lui aussi oublié Moritz Horn.

La rose selon Schubert

Il eût été surprenant que la rose n’inspire pas le prolifique Schubert. Ce Heidenröslein (La petite rose des champs) est un incontournable de nombreux récitals.

Mignonne la rose

Quel écolier ne se rappellera pas le plus célèbre poème de Ronsard (1524-1585) « Mignonne allons voir si la rose« , ici mis en musique par Guillaume Costeley (1531-1606) ?

Berlioz/Gautier : Le spectre de la rose

Berlioz bien sûr, et ces poèmes de Théophile Gautier rassemblés dans le plus beau cycle de mélodies françaises, les Nuits d’été (1841)

Mais les esprits mal tournés ne manqueront pas d’y voir une allégorie de la situation actuelle du parti de la rose au poing…

Soulève ta paupière close
Qu’effleure un songe virginal;
Je suis le spectre d’une rose
Que tu portais hier au bal
Tu me pris, encore emperlée
Des pleurs d’argent, de l’arrosoir
Et parmi la fête étoilée
Tu me promenas tout le soir

O toi qui de ma mort fus cause
Sans que tu puisses le chasser
Toutes les nuits mon spectre rose
A ton chevet viendra danser
Mais ne crains rien, je ne réclame
Ni messe ni De profundis:
Ce léger parfum est mon âme
Et j’arrive du paradis

Mon destin fut digne d’envie:
Et pour avoir un sort si beau
Plus d’un aurait donné sa vie
Car sur ton sein j’ai mon tombeau
Et sur l’albâtre où je repose
Un poëte avec un baiser
Écrivit: Ci-git une rose
Que tous les rois vont jalouser

Sur le même ton mélancolique, cette magnifique chanson de Françoise Hardy :

Mauvais traitements (IV) : une affaire de tempo

J’ai commencé cette série de chroniques par Schubert (Quand ça se termine mal pour Schubert) et j’y reviens aujourd’hui… pour les mêmes raisons.

Schubert est le compositeur de l’intime, de la tendresse, de la douleur retenue, des bonheurs simples et bucoliques.

Dans ses symphonies, les indications de tempo sont tout sauf précises, elles donnent une idée, une allure, de ce que le compositeur avait en tête. D’où des différences, parfois abyssales.

Allegro moderato (6ème symphonie)

Le meilleur exemple en est donné par le finale de la 6ème symphonie marqué « allegro moderato » (bel oxymore !)

Karl Böhm penche nettement du côté moderato :

Mais il est largement battu par un Harnoncourt soporifique !

Le jeune Lorin Maazel, en 1961, oublie complètement le « moderato »

Quarante ans plus tard, il récidive en public avec l’orchestre symphonique de la radio bavaroise – dont il fut le directeur musical de 1993 à 2002.

Ecouter à partir de 17’12

Si le chef américain voulait démontrer la virtuosité collective de son orchestre, c’est réussi. En revanche, on est à des lustres de l’humeur joyeuse de Schubert, plutôt dans une bande-son d’un Tom and Jerry ! À côté de la plaque.

Dans la jeune génération, Andres Orozco Estrada fait la preuve qu’on peut adopter un tempo rapide et varier les atmosphères : la reprise du thème comme un écho alenti de l’allégresse initiale, une trouvaille ! Et quel magnifique orchestre ! à partir de 22’02

A l’inverse, on ne pourra pas accuser René Jacobs d’irrégularité métronomique. Ce dernier mouvement avance désespérément tout droit, comme si le chef s’y ennuyait, avant de décider de bousculer la coda pour en finir !

Et si les clés de cet « allegro moderato » se trouvaient dans la version du Viennois Josef Krips ? Tout y est, un tempo alerte, l’humeur joyeuse qui musarde, s’attarde, la respiration collective d’un orchestre dont ce n’était pas le répertoire d’élection.

Andante (9ème symphonie)

Je ne devrais pas l’écrire, mais, s’agissant de la « Grande » 9ème symphonie de Schubert, je ne trouve pas ses longueurs toujours « divines« , pour reprendre un mot prêté à Schumann qui se démena pour faire créer l’oeuvre, le 21 mars 1839, neuf ans après la mort du compositeur (c’est Mendelssohn qui dirigeait l’orchestre du Gewandhaus de Leipzig !).

De nouveau, la question du tempo se pose dans l’andante initial, confié au cor solo. Le tempo mais surtout l’esprit, le phrasé. C’est peu dire qu’indépendamment des générations, les chefs abordent l’oeuvre très différemment.

Il y a d’abord un problème de matériel : sur les partitions les plus anciennes, cet andante est indiqué à 4/4, sur les plus récentes (et donc les plus conformes au manuscrit de Schubert), il est à C barré autrement dit 2/2, et donc deux fois plus rapide..

Et ce n’est pas qu’affaire de tempo, mais d’articulation, de phrasé, d’imagination aussi.

Si l’on prend la version de Georg Solti qu’on présente souvent comme une référence, on a un bel exemple de lenteur scolaire, peu inspirée…

Charles Munch paraît presque précipité en comparaison, en tout cas il est « allant », vraiment andante !

Wolfgang Sawallisch qui a laissé l’une des plus belles (et l’une des premières) intégrales des symphonies de Schubert dans les années 60 avec la Staatskapelle de Dresde, nous donne ici au soir de sa carrière, avec les glorieux Wiener Philharmoniker, une version magnifiquement équilibrée

Une autre proposition « viennoise » qui retient l’attention est celle de John Eliot Gardiner

C’est d’un natif de Vienne que vient cette toute récente version – que j’avais chroniquée pour DiapasonChristoph von Dohnanyi dirigeait le Philharmonia de Londres le 1er octobre 2015. Et comme je l’écrivais : les choses commencent bien : le vieux chef entame la symphonie d’un pas alerte, un authentique andante, là où tant d’autres posent des pieds de plomb, mais dans l’allegro ma non troppo qui suit (avec toutes les reprises !) l’ennui va progressivement s’installer, qui ne se dissipera pas avec un 2 ème mouvement (andante con moto) rythmiquement instable. Le scherzo manque de rebond et de tendresse – on devrait y entendre l’écho des Ländler et autres
danses populaires viennoises chères à Schubert – et le finale tourne en rond comme épuisé, malgré quelques sursauts inopinés des timbales !

Je me demande si, à tout prendre, ce n’est pas Carlo Maria Giulini qui a réussi la version la plus aboutie de toute la discographie, en 1976 avec l’orchestre symphonique de Chicago. Un début qui donne envie de parcourir jusqu’au bout cette bien longue symphonie, avec un finale fulgurant, qui nous rappelle que Schubert n’avait pas 30 ans lorsqu’il composa son ultime chef-d’oeuvre symphonique !

Printemps qui commence

#Confinement3 COVID-XIX

J’ai décidé de m’abstenir de commentaires – ici et sur les réseaux sociaux – sur les épisodes successifs de la crise sanitaire. D’abord parce que ça ne sert à rien, le virus et ses mutations se déjouant de nos analyses et pronostics.

Juste deux choses qui relèvent de la politique gouvernementale :

  1. Si l’on nous dit – une évidence – que seule la vaccination massive et rapide nous sortira d’affaire, il faut cesser de promettre, et suivre, en France, l’exemple de la Grande-Bretagne et des Etats-Unis qui ont été et sont encore capables de performances record en matière de vaccination. Aujourd’hui encore, il est impossible de prendre rendez-vous dans un centre de vaccination ou chez un médecin ou pharmacien !
  2. La bureaucratie/technocratie a encore donné un bel exemple de ce qu’elle est capable d’engendrer avec les autorisations administratives (jusqu’à 15 « motifs » !) qu’elle avait pondues pour les régions reconfinées, jusqu’à ce que Matignon rétro-pédale dans la journée d’hier. Sans d’ailleurs que les choses soient beaucoup plus claires pour les pauvres citoyens que nous sommes !

Et comme il faut toujours sourire, j’ai décidé de nommer désormais le virus COVID-XIX, après que des musées parisiens se sont signalés – avant de se déjuger eux aussi – pour avoir voulu bannir les chiffres romains (Louis 14 a ainsi régné au 17ème siècle !) : Les chiffres romains ne sont pas bannis au Musée Carnavalet.

Le marronnier du printemps

Un peu facile de faire un billet sur le printemps – c’est ce qu’on appelle un marronnier chez les journalistes – même si je ne me lasse pas – reconfinement oblige ! – de revisiter ma discothèque.

Comme cet air de Samson et DalilaPrintemps qui commence – par celle dont le nom et la voix restent à jamais attachés à ce personnage de Saint-Saëns, Rita Gorr

J’ai profité hier d’une très belle journée, un peu fraîche, pour parcourir la si joliment nommée Promenade de la Ramponne qui relie deux beaux villages du Vexin français, Labbeville et Vallangoujard.

Quel bonheur simple et toujours aussi bienfaisant que d’entendre ce concert d’oiseaux :

J’ai entendu très brièvement un coucou – que je n’ai pas capté sur cette courte vidéo – et pensé évidemment à cette pièce pastorale de Frederic Delius : On hearing the first cuckoo in Spring

Puisqu’on a rendu hommage à James Levine (lire Une vie pour la musique) disparu le 17 mars, signalons les deux versions que le chef américain a gravées de la première symphonie de Schumann « le printemps », d’abord à Philadelphie, puis à Berlin.

L’une des oeuvres les moins connues de Rachmaninov est sa cantate pour baryton, choeur et orchestre, Printemps, qui date de 1902 sur un poème de Nekrassov

Je n’ai jamais pu m’empêcher, écoutant le premier mouvement de la Première symphonie de Mahler, d’y entendre l’éveil de la nature… au printemps ! Surtout dans une version que je place au tout premier rang de mes (p)références, Paul Kletzki dirigeant l’orchestre philharmonique de Vienne en 1961

Incontournables de ma discothèque, les Voix du printemps évoquées par Johann Strauss, dans deux indépassables versions viennoises, la chantée par Hilde Gueden (et Josef Krips) et l’orchestrale dirigée par Carlos Kleiber lors du concert de Nouvel an 1989

Comment ne pas évoquer les Quatre saisons de Buenos Aires / Las Cuatro Estaciones Porteñas d’Astor Piazzolla – dont on a célébré le centenaire de la naissance le 11 mars dernier – :

ou encore Le chant de l’alouette, la troisième (Mars) des douze pièces pour piano de Tchaikovski intitulées Les Saisons, ici sous les doigts du pianiste américain Van Cliburn (1934-2013), qui avait fait sensation en remportant, en pleine guerre froide, le concours Tchaikovski de Moscou en 1958

Dans la suite des rééditions du legs discographique de Claudio Abbado chez Deutsche Grammophon, on signale ce coffret tout récent (sur lequel on reviendra)

Et dans ce coffret une version, à laquelle je n’avais jamais prêté attention, et qui vaut pourtant plus qu’une écoute distraite, d’abord en raison de son soliste, Gidon Kremer, des Quatre saisons de Vivaldi

Un lecteur attentif me rappelle que le grand violoniste belge Arthur Grumiaux est né il y a très exactement cent ans, le 21 mars 1921. Une imposante réédition de ses enregistrements pour Philips est prévue pour bientôt. On reparlera de Grumiaux à cette occasion. Promis !

James Levine, une vie pour la musique

On a connu France Musique mieux inspirée dans le choix de ses titres d’actualité : Figure déchue du Met, James Levine est mort. Depuis ce titre mal venu, la chaîne s’est largement rattrapée et ses producteurs ont rendu et continuent de rendre hommage à l’une des personnalités majeures de la vie musicale du XXème siècle. Décrit unanimement comme un « génie », un surdoué, James Levine appartient à cette espèce, en voie de disparition, des monstres sacrés de la direction d’orchestre.

Pour je ne sais quelles raisons, Levine a longtemps été considéré par une partie de la critique européenne comme un second couteau, Quand il enregistrait à Berlin ou à Vienne, excusez du peu, c’est tout juste si on jetait un coup d’oreille à des disques qui ne semblaient pas nécessaires, quand l’écurie Deutsche Grammophon avait déjà Karajan et Bernstein en premier choix ! Quand il dirigeait à Bayreuth ou Salzbourg, même traitement, jamais il n’était digne de comparaison avec ses illustres aînés. J’exagère ? il serait amusant de relire les « reviews » de l’époque.

Je n’ai pas grand chose à rajouter à ce que j’ai déjà écrit sur James Levine :

Le roi est mort (9 décembre 2017) :

« Autre secousse dans le monde musical cette fois: la chute du roi du Metle chef d’orchestre américain James Levine, qui a été pendant 40 ans, de 1976 à 2016, le très respecté et admiré directeur musical de l’opéra de New York, est accusé, plusieurs décennies après les faits, d’abus sexuels sur de jeunes musiciens (lire James Levine suspendu du Met

Je ne connais pas les faits dont on accuse le chef d’orchestre (qui les nie : James Levine nie les allégations d’abus sexuels), je ne peux m’empêcher d’être frappé par la vague de puritanisme qui semble saisir l’Amérique de Trump.

Comprenons-nous bien, si les faits sont avérés, ils ne sont en rien excusables, mais pourquoi les victimes ont-elles attendu si longtemps, le retrait de Levine de la direction du Met et sa santé chancelante, pour se manifester ? Je n’aime pas ceux qui tirent sur une ambulance. Je n’aime pas cette Amérique oublieuse du talent des siens.« 

Dear Jimmy (16 juin 2016)

« La nouvelle est presque passée inaperçue, en dehors de la presse musicale. Le chef américain James Levine, qui fêtera son 73ème anniversaire dans quelques jours, a finalement quitté le poste de directeur musical du Metropolitan Opera de New York, le Met comme disent les initiés, qu’il occupait depuis 40 ans » 

Un essai de discographie

On veut espérer que l’opprobre qui s’était abattu sur le chef américain ne dissuadera pas ses éditeurs (principalement RCA/Sony et Deutsche Grammophon) de nous restituer une discographie assez considérable, tant sur le plan symphonique que dans le domaine lyrique.

Pour qui veut des documents qui attestent du rôle considérable (non, décidément, ce ne fut pas simplement une « figure ») que James Levine a joué au et pour le Met, deux coffrets, que j’avais achetés à la boutique du Metropolitan Opera, la dernière fois que j’ai eu la chance de me rendre à New York :

Je ne me lasse pas de revoir et réentendre ces documents, l’incroyable qualité d’ensemble d’un orchestre, celui du Met – aujourd’hui si martyrisé par la crise sanitaire – que Levine avait hissé à un niveau dont peu d’orchestres lyriques peuvent s’enorgueillir. Et l’aisance stylistique avec laquelle le chef se meut dans des ouvrages, des répertoires aussi divers que Mozart, Tchaikovski, Schoenberg, Berlioz ou Ravel…

En matière d’opéra, je me sens incapable de dresser une discographie sélective. Peut-être sortant d’un lot qui tutoie les sommets, un Eugène Onéguine de Tchaikovski, qui bénéficie d’une somptueuse Staatskapelle de Dresde et d’une fameuse équipe !

En matière symphonique, la branche italienne d’Universal avait publié il y a quelques années un généreux coffret qui donne une vue assez juste du talent de Levine, avec d’immenses réussites

Non Jimmy Levine n’était pas cette caricature d’Américain clinquant, brillant, extérieur. Le souffle qui parcourt ses Brahms, Schumann, Schubert ou Dvorak est irrésistible.

Ce coffret DGG est loin de regrouper tout ce que James Levine a gravé pour le label jaune, qui serait bien inspiré de lui rendre l’hommage qu’il mérite, par exemple en rééditant les 4ème et 5ème symphonies de Sibelius avec Berlin !

Je connais peu de 4ème de Sibelius aussi saisissantes, à part peut-être celle de Karajan en 1964.

La critique qui avait soit négligé soit regardé avec condescendance la seule intégrale des symphonies de Mozart jamais gravée par l’orchestre philharmonique de Vienne s’est heureusement ravisée à l’occasion des reparutions de ce corpus sous la baguette juvénile, ardente, parfois univoque, de James Levine !

Le jeune Levine est plutôt à trouver chez Sony/RCA, notamment pour Brahms ou Mahler, qui sont sans doute moins déterminants.

Passionnante et importante cette somme publiée par Oehms de « live » datant des années bavaroises de James Levine, lorsqu’il dirigea de 1999 à 2004 l’orchestre philharmonique de Munich

Ne pas oublier que James Levine avait été un pianiste prodige, et qu’il n’a jamais longtemps quitté le clavier.

Au festival de Verbier, il adorait animer l’orchestre des jeunes, et retrouver quelques amis (Pletnev, Kissin, Argerich, Angelich, Andsnes, Lang Lang…) pour de délicieuses extravagances pianistiques.

L’autre Richter du piano

Cela fait longtemps que j’aurais dû évoquer cet illustre pianiste, par exemple l’année dernière dans la série Beethoven 250.

Hans Richter-Haaser est l’archétype du pianiste allemand, abreuvé aux sources les plus classiques, Beethoven, Brahms, Schumann. Il naît en 1912 à Dresde et meurt en 1980 à Brunswick. Sa carrière est relativement brève et tardive – la Seconde guerre mondiale l’interrompt de longues années. Il ne fait ses débuts à New York qu’en 1959 – il a 47 ans ! – et à Salzbourg en 1963.

Sur les traces de Brahms

En 1947 Hans Richter-Haaser s’installe à Detmold, une ravissante cité de l’actuel Land de Rhénanie du Nord-Westphalie, jadis chef-lieu du comté de Lippe. Où 90 ans plus tôt, Brahms a occupé, de 1857 à 1859, le poste de professeur de musique et de directeur de la société de chant de la Cour du prince Leopold III de Lippe. Une ville visitée lors de mon premier séjour en Allemagne (lire La découverte de la musique : France-Allemagne).

Dans le château de Detmold est conservé cet étrange piano ovale qui fut celui de Brahms.

Brahms qui, pendant son séjour à Detmold, entreprend son 1er concerto pour piano, compose ses deux sérénades pour orchestre, des Lieder, dont Unter Blüten des Mai’s spielt’ich mit ihrer Hand. Ce lied évoque une rencontre, celle d’Agathe von Siebold. Un été, il s’adonnera à sa nouvelle passion avec tant de fougue que Clara Schumann sera vexée qu’il ait rencontré une autre femme aussi vite. Son deuxième sextuor à cordes opus 36 fait, dans la première phrase, allusion à Agathe von Siebold : il contient en effet la suite de notes : la-sol-la-si-mi (en allemand : A-G-A-H-E). Peu après leurs fiançailles, Brahms change d’avis : il se sent incapable d’avoir une liaison. Il restera célibataire le restant de ses jours…

Beethoven d’abord

Richter-Haaser se fait repérer, heureusement, par quelques grands chefs et directeurs artistiques. Ce qui nous vaut une discographie certes restreinte mais d’une exceptionnelle qualité, pour la majeure partie consacrée à Beethoven.

Première salve Beethoven chez Philips : en novembre 1955 il enregistre aux Pays-Bas les sonates 8, 14 et 23, en mars 1956 les 21 et 28, en mai 1958 la 24, et en juin 1957 à Vienne il se joint à un prestigieux plateau – Teresa Stich-Randall, Hilde Rössl-Majdan, Anton Dermota, Paul Schöffler – pour la seule version enregistrée par Karl Böhm de la Fantaisie chorale de Beethoven

Walter Legge, le célèbre producteur d’EMI, l’attire dans son écurie et, de 1959 à 1964, va lui faire enregistrer, dans les mythiques studios d’Abbey Road, les concertos 3, 4, 5 de Beethoven (avec le Philharmonia dirigé par Giulini et Kertesz), treize sonates et les variations Diabelli.

Un coffret très précieux, un indispensable de toute discothèque.

Karajan, Sanderling, Moralt

Hans Richter-Haaser laisse au disque deux magnifiques concertos de Brahms : le second avec Karajan, magnifiquement capté en stéréo à Berlin, en 1957.

Le premier concerto (celui que Brahms entama à Detmold !) est capté « live » à Copenhague avec Kurt Sanderling :

Les collectionneurs connaissent quelques rares autres disques du pianiste allemand :

Les concertos de Grieg et de Schumann, gravés pour Philips, en 1958 à Vienne : ce n’est pas faire injure à Richter-Haaser que de noter que son Grieg est bien sérieux, et que l’accompagnement de Rudolf Moralt – dont c’était le dernier enregistrement ! – est bien plan plan !

Des sonates de Schubert

Deux concertos de Mozart avec Istvan Kertesz, reparus en CD en 1991 (pour le bicentenaire de la mort du compositeur) mais devenus introuvables

Et puis à nouveau Beethoven captés en concert en 1971 et 1978 à Leipzig avec le grand chef est-allemand Herbert Kegel.

Ces vieux qui rajeunissent… et inversement

En regardant le concert de Nouvel an hier, en direct de la salle dorée du Musikverein de Vienne, vide de tout public, j’avais la confirmation d’un phénomène si souvent observé : le fringant Riccardo Muti qui dirigeait son premier concert de l’An en 1993 a laissé la place à un bientôt octogénaire (le 28 juillet prochain) qui empèse, alentit, la moindre polka, wagnérise les ouvertures de Suppé, et surcharge d’intentions, de rubato, les grandes valses de Johann Strauss.

Près de 2 minutes de plus que le vieux Karajan, perclus de douleurs, mais comme régénéré ce 1er janvier 1987 au contact de ses chers Wiener Philharmoniker.

Le cas de Muti n’est pas isolé : on avait pu relever pareil phénomène avec le regretté Mariss Jansons (L’héritage d’un chef) – 1943-2019 -. Nous avons la chance, pour plusieurs oeuvres symphoniques importantes, de disposer de plusieurs versions enregistrées par le chef letton, dans ses postes successifs, à Oslo, Amsterdam et Munich.

Dans le cas de la Deuxième symphonie de Sibelius, la comparaison entre Oslo et la radio bavaroise est éloquente, ce n’est pas seulement affaire de tempo, mais d’énergie, d’élan. Ce qui n’amoindrit pas notre admiration pour un chef qu’on a découvert et aimé dès le mitan des années 80.

J’ai eu la chance d’assister à quelques concerts du grand Carlo Maria Giulini dans les années 90.

Je me rappelle, en particulier, un concert de l‘Orchestre de Paris, à la salle Pleyel. Au programme, la 40ème symphonie de Mozart et la Septième de Bruckner. Terrible souvenir : Mozart soporifique, Bruckner interminable. Et quelques mois plus tard un Requiem de Verdi sublime, ardent, bouleversant.

Comparaison là encore éloquente entre le Giulini des années 60 et celui de la fin des années 80 (Vieux sages)

Des symphonies de Brahms, Giulini a laissé trois enregistrements, le premier avec le Philharmonia (et Chicago pour la 4ème) dans les années 60, le second à Los Angeles fin 70 début 80, le troisième à Vienne dans les années 90. De la jeunesse à la maturité, le parcours est fascinant, même si on peut se lasser de tempi si lents à la fin.

Le cas d’Otto Klemperer (1885-1973) est plus complexe. À peine quinze ans séparent ces deux enregistrements : la 25ème symphonie de Mozart avec le Philharmonia en 1956 – l’une des plus vives, à fond Sturm und Drang de toute la discographie de l’oeuvre – et une Septième de Beethoven en public en 1970, lentissime.

Et puis il y a les exemples inverses, des chefs qui semblent non seulement n’être pas atteints par les offenses de l’âge, voire du grand âge, mais qui semblent rajeunir, se ressourcer à un élan vital inépuisable.

Le cas le plus impressionnant est certainement Herbert Blomstedt, né en 1927, que j’ai eu la chance d’applaudir à la Philharmonie de Paris il y a presque trois ans : L‘autre Herbert/

Quand un nonagénaire rencontre une pianiste dont on a peine à croire qu’elle fêtera ses 80 ans en juin, cela donne ce Beethoven si juvénile, vital, essentiel, enregistré en juin dernier à Lucerne !

J’ai écrit récemment sur les deux intégrales des symphonies de Beethoven qu’Herbert Blomstedt a gravées : Beethoven 250, Blomstedt, Dresde et Leipzig. Edifiant !

Quand on pense aux grands chefs du passé, sur qui l’âge n’avait pas prise, viennent immédiatement les noms de Charles Munch, emporté en pleine activité à 77 ans, Pierre Monteux, mort à 89 ans en 1964 après avoir signé avec le London Symphony, en 1961, un contrat de 25 ans (!), ou Paul Paray. mort à 93 ans sans jamais avoir ralenti son activité.

Il n’est que d’écouter leurs enregistrements des dernières années ! A-t-on déjà entendu plus furieuse Surprise de Haydn ?

Un jeune homme on vous dit ! Vrai dans ce coffret Decca

plus encore dans ce fabuleux coffret de prises de concert en excellente stéréo : les Bostoniens ont parfois du mal à suivre, mais quelle jubilation !

Quant à Paul Paray, on a l’embarras du choix entre les ultimes enregistrements réalisés avec un orchestre monégasque assez médiocre – mais quelle vitalité ! – et les splendides captations en « Living présence » à Detroit. Bien sûr toute la musique française, mais aussi – et ô combien ! – les romantiques allemands. Des Schumann prodigieux par exemple :