Le chef du Nouveau monde

Pas de méprise sur l’objet de ce billet : je me suis promis de ne jamais prononcer le nom de l’actuel locataire de la Maison Blanche, encore moins de commenter ses faits et gestes. L’humour de Plantu est assez éloquent pour que j’en reste à mes résolutions.

Lorsque je titre « Le chef du Nouveau monde » c’est évidemment en pensant à un tout autre personnage, éminemment respectable et respecté !

Comme chaque fois que je pars en vacances je télécharge sur mon IPhone des disques, voire des coffrets que je veux réécouter plus attentivement, sans craindre d’être interrompu. Cette fois ci, j’ai jeté mon dévolu sur Rudolf Kempe, l’un de ces chefs qui n’ont jamais eu le statut de stars de la baguette comme Furtwängler, Toscanini, Karajan et quelques rares autres. Mais plus j’écoute et réécoute ses enregistrements, croissant va mon admiration pour cet immense chef, né à Dresde en 1910, disparu à 65 ans seulement à Zurich en 1976.

On connaît ses miraculeux enregistrements de l’œuvre symphonique de Richard Strauss au début des années 70 avec l’orchestre de sa ville natale, magnifiquement « remasterisés ».

61ZEQjucJ2L._SL1207_

Mais il y a dans ces deux coffrets

des trésors qui valent d’être redécouverts absolument.

Dernièrement sur Facebook un fil de discussion avait été lancé sur la 3ème symphonie de Brahms, qui a échappé à plus d’une glorieuse baguette, qui est le point faible de l’intégrale gravée par Kertesz. Plusieurs participants à cette discussion avaient donné leurs (p)références, aucun – moi non plus – n’avait cité Kempe et son enregistrement exceptionnel avec les Berliner Philharmoniker. Tout y est, la grandeur mais pas marmoréenne, un parfait usage du rubato, une animation du discours qui ne laisse jamais l’attention de l’auditeur en berne. Exaltant !

En fait, j’avais et j’ai toujours une réticence par rapport aux Beethoven de Kempe. Très étrangement, ses symphonies sont trop sages, placides même, à mes oreilles. Le contraire de ce qu’il fait dans Brahms.

Autre exemple, cette phénoménale Première symphonie de Brahms, captée avec les Münchner Philharmoniker dont Rudolf Kempe fut le chef de 1967 à sa mort.

Mais il y a une oeuvre en particulier qu’il a trois fois parfaitement réussie au disque, la 9ème symphonie de Dvořák, plus connue sous son titre de « Nouveau monde« .  En 1958 avec l’orchestre philharmonique de Berlin, en 1972 avec le Royal Philharmonic, puis en 1975 avec la Tonhalle de Zurich, la première étant dans le coffret Icon, les deux autres dans le coffret Scribendum. Je ne sais plus dans quelle tribune de critiques (Disque en Lice ?), lors d’une écoute à l’aveugle, la version Kempe/RPO était arrivée en tête.

Cette vidéo d’un concert avec le BBC Symphony paraît presque en retrait des performances du chef à Berlin et avec le Royal Philharmonic, où il ose tous les contrastes, la grandeur et la tendresse, l’épopée et l’élégie, comme il le fait si bien dans Brahms.

Dans ce court poème symphonique, le Scherzo capricciosoaux humeurs et aux rythmes si changeants, Kempe donne la pleine mesure de ses qualités narratives, de la souplesse de sa baguette.

Il faudrait tout citer dans ces deux coffrets qui sont loin de refléter la carrière et l’art de ce grand chef, notamment dans le domaine lyrique. Mais j’ai, pour ma part, redécouvert cet été deux extraordinaires versions des Quatrième et Cinquième symphonies de Bruckner

J’avoue avoir toujours un peu de mal avec cette monumentale Cinquième. Rien de tel ici, Kempe nous tient en haleine du début à la prodigieuse coda du dernier mouvement.

Dans le coffret Scribendum d’autres pépites moins attendues et d’autant plus remarquables : Des Pins de Rome de pleine lumière, avec le Royal Philharmonic somptueusement capté, contrastant avec les alanguissements hédonistes d’un autre K. et surtout une 2ème suite de Daphnis et Chloé bavaroise, sommet de poésie des timbres et de sensualité orchestrale.

Et puis l’amateur de viennoiseries que je suis (Wiener Blut) ne peut que conseiller l’écoute de l’un des plus parfaits disques de valses et ouvertures viennoises, chic, tenue, élégance, capté en 1958/9 dans une superbe stéréo à Vienne. Témoin cette valse L’Or et l’Argent de Franz Lehar dont la veuve du chef dira qu’il la considérait comme son plus bel enregistrement ! Il gravera dix ans plus tard une autre superbe version avec la Staatskapelle de Dresde !

Bernard et Roméo

Je l’avais annoncé hier (Un orchestre royal), l’un de mes premiers disques fut, un peu par hasard, un disque Philips de Bernard Haitink dirigeant l’orchestre du Concergebouw d’Amsterdam.

51UUCMD4XOL

Dans ces années d’adolescence, l’argument décisif du choix de tel ou tel disque était.. son prix. Je ne pouvais pas me permettre d’acheter au prix fort, je profitais des souscriptions par correspondance, des collections économiques (Fontana, Musidisc) et des soldes. Ce qui me vaut quelques savoureux souvenirs.

Une fois que je furetais dans le rayon disques de la.. Librairie des Etudiants (aujourd’hui disparue) rue Gambetta à Poitiers, que tenait un homme charmant, toujours en blouse blanche, affligé d’un chuitement systématique (il prononçait Giulini : Gü-i-li-ni !), je vois un double album de L’estro armonico de Vivaldi par Paul Kuentz – qui faisait alors les beaux jours du catalogue Deutsche Grammophon français. Je m’apprête à l’acheter – petit prix – un jeune homme à côté de moi m’interpelle : « Non franchement il y a bien mieux que cela pour Vivaldi ! Si vous voulez, j’habite tout près, je vais vous montrer ma collection ». Surpris par cette intervention et cette proposition inattendue, je bredouillai une excuse et sortis prestement les mains vides de tout achat. Quelques mois plus tard, je découvris l’identité de mon conseiller ès-Vivaldi, c’est lui qui signe la plupart des chroniques consacrées au Prêtre roux dans Diapason, Roger-Claude Travers !

img_8658

Pour en revenir à mon disque Haitink/Concertgebouw, ce fut l’occasion d’une quintuple découverte. Cet orchestre magnifique, que je n’avais – et pour cause – jamais entendu en vrai, un chef que je ne connaissais pas, deux oeuvres de Tchaikovskison Capriccio italien et le poème symphonique Roméo et Juliette et le Scherzo capriccioso de DvořákJ’aimai immédiatement ces pages romantiques et colorées. Je découvrirai bien des années après que le grand Bernard Haitink n’est pas le chef le plus doué de fantaisie ni le plus expansif dans ce répertoire. Mais l’absence d’effets a aussi ses vertus.

C’est finalement Karajan qui me semblera plus proche de l’idée que je me faisais de Tchaikovski

Et pour Dvořákles gravures d’Istvan Kertesz ont toujours ma préférence

81MU4+qUtKL._SL1200_