On commémore les 50 ans de la mort du plus grand compositeur britannique du XXe siècle, Benjamin Britten (1913-1976). Suite du premier épisode Britten l’illumination quant à une discographie raisonnée du compositeur autant que de l’interprète.
Britten chef
Comme beaucoup de compositeurs, Benjamin Britten a souvent été le meilleur interprète de lui-même, mais comme chef il est loin de s’être limité à sa seule oeuvre. Il est souvent passionnant quand il dirige Bach, Mozart, voire des compositeurs plus tardifs.
Dans le répertoire baroque et classique, il est clairement du côté des « modernes » si le mot a un sens.
Benjamin Britten dirige la version de référence des rares Scènes de Faust de Schumann
Britten pianiste
Tout mélomane a depuis longtemps ces précieux documents captés à Aldeburgh. La musique à l’état pur entre Benjamin Britten et Sviatoslav Richter
On garde pour d’autres épisodes le Benjamin Britten accompagnateur de son chanteur de prédilection, son compagnon Peter Pears, et interprète de ses compatriotes (Elgar, Grainger, Holst…)
Mais pour terminer ce billet, ce bijou immortel : Kathleen Ferrier et Benjamin Britten en 1952
Kathleen Ferrier a fait ses débuts à la scène en créant le Viol de Lucrèce de Britten en 1946. On y reviendra bien sûr quand on abordera les grandes oeuvres lyriques du compositeur !
Et toujours bonheurs et humeurs du moment dans mes brèves de blog
A intervalles réguliers, j’évoque ici les bonnes affaires que je fais, soit dans l’unique magasin classique encore un peu garni à Paris, soit par correspondance. Cette période de l’année s’y prête particulièrement entre soldes et déstockage.
Habilement, et utilement, le rayon classique de Gibert – qui a repris ses quartiers d’antan au rez-de-chaussée du magasin du 34 bd. St Michel, mêle disques neufs et occasions.
Entre Gibert et le site allemand jpc.de,, avec des prix bradés, j’ai eu l’embarras du choix
Chopin / Amir Katz
Je ne sais quasiment rien de ce pianiste israélien, Amir Katz, dont j’ai déjà entendu le beau piano dans les cycles de Lieder de Schubert qu’a enregistrés Pavol Breslik, et comme j’ai une passion singulière pour les Etudes de Chopin, je n’ai pas résisté.
Chostakovitch rime avec Rostropovitch
Encore un de ces clichés qui veut que le génial violoncelliste ait été un piètre chef d’orchestre… sans doute Mstislav Rostropovitch (1927-2007) n’était-il pas le technicien le plus sûr de la baguette, mais diable est-ce ce qu’on attend d’un interprète? Je réécoutais récemment les symphonies de Tchaikovski enregistrées par Rostro, quel souffle ! quelle ardeur ! et puis il chante tout de même dans son arbre généalogique. Dans cette intégrale Chostakovitch que j’avais négligée, ignorée, même – elle est proposée à 35 € sur jpc.de) on a tout de même affaire à l’ami du compositeur, à celui qui, jusqu’à son exil, a vécu la Russie tragique du XXe siècle. Je découvre, à petites doses, cette intégrale, et je m’en veux d’avoir tant tardé à le faire
Les invitations de Mireille Delunsch
Comment ai-je pu ignorer ce disque majeur, moi qui aime tant Duparc et son sublime corpus de mélodies ?
Le Bach de Tharaud
Je n’ai pas toujours été tendre avec Alexandre Tharaud mais je peux comprendre qu’Alain Lompech le défendre contre des contempteurs qui ne prennent pas toujours la peine même de l’écouter.
Ces concertos de Bach gravés il y a une quinzaine d’années ne manquent pas de séductions…
Gerstein transcendant
Toujours du piano – on en profite ! – avec Kirill Gerstein qu’on applaudissait la semaine dernière à la Philharmonie de Paris (lire sur Bachtrack : Les ascensions de Gerstein et Bychkov), et ce disque – encore un que je n’avais pas repéré ! – des Etudes d’exécution transcendante de Liszt
On a appris le décès d’un pilier de la vie musicale allemande, qui a été, bien malgré lui, victime de cette loi invisible des frontières, que je dénonçais ici il y a plus de dix ans. Qui, en France, connaît et/ou a entendu en concert le chef Helmuth Rilling qui vient de disparaître ?
Les discophiles ne peuvent l’ignorer, tant il a donné de son art et de son talent à servir Bach en tout premier lieu, avec cette monumentale édition
Tout cela est disponible en disques et/ou coffrets séparés à petits prix.
Je conseile à ceux qui connaîtraient mal ce chef, un coffret très intéressant qui est une sorte d’auto-portrait et qui en surprendra plus d’un par son contenu :
Ils ne sont pas si nombreux les grands chefs qui ont enregistré les Béatitudes de César Franck !
Puisqu’il a été décidé que Serge Prokofiev, mort il y a 70 ans, méritait la une des deux magazines français de musique classique (lire Les deux Serge et Prokofiev etc.), réjouissons-nous de voir paraître un copieux coffret de 36 CD chez Warner.
Simple recyclage d’enregistrements déjà bien connus ? Pour partie oui, mais avec pas mal de redécouvertes. Et surtout un choix éditorial qui, dans un catalogue aussi vaste que celui des labels désormais regroupés sous la houlette de Warner (EMI, Erato, Teldec, etc.), prend des partis, retient telle version plutôt que telle autre.
Le piano
Ainsi, pour reprendre dans l’ordre de présentation des CD, dans les sonates pour piano, on retrouve partiellement la formidable intégrale de Vladimir Ovchinnikov, mais aussi l’énorme surprise qu’est la réédition de la 2ème sonate par le tout jeune Rafael Orozco.
Nikolai Luganski joue la 6ème sonate, et c’est, comme une forme d’hommage au pianiste franco-américain trop tôt disparu, à Nicholas Angelich que revient la 8ème sonate (comme son formidable cycle des Visions fugitives)
Les cinq concertos pour piano se partagent entre Andrei Gavrilov / Simon Rattle (1), le récent Beatrice Rana / Antonio Pappano (2), trois versions et non des moindres pour le 3ème, l’historique version du compositeur lui-même secondé par Piero Coppola et le LSO en 1932, Martha Argerich/Charles Dutoit et Alexis Weissenberg/Seiji Ozawa, Michel Béroff/Kurt Masur (4) et Richter/Maazel (5).
Le violon
C’est sans doute dans le chapitre « violon » et musique de chambre qu’il y a le moins de surprises : pour les deux sonates les inusables Repin et Berezovsky, pour les deux concertos les Oistrakh multi-réédités (j’aurais préféré les versions, pour moi insurpassées, de Nathan Milstein avec Giulini (1) et Frühbeck de Burgos (2)), mais aussi les moins connus Perlman avec l’apport de Rojdestvenski au podium.
Pierre et le Loup
Pour ce coffret, Warner avait l’embarras du choix dans les versions du conte musical Pierre et le Loup. Il y a pas moins de 6 versions, en français ,anglais, allemand, japonais, espagnol et néerlandais ! Avec d’illustres narrateurs : une version longtemps introuvable en allemand de Romy Schneider, à l’époque des Sissi, en espagnol avec Miguel Bosé, et en français c’est Claude Piéplu qui est annoncé sur la pochette… et c’est Peter Ustinov qu’on entend aux côtés d’Igor Markevitch et de l’Orchestre de Paris (1969). Le même Peter Ustinov, enregistré plusieurs années auparavant, est également présent dans la version anglaise avec Karajan et le Philharmonia (chef et orchestre qui manquent singulièrement de poésie !)
LesBallets
C’est sans doute le point faible de ce coffret. En dehors des versions archi classiques d’André Previn de Roméo et Juliette et Cendrillon et du bien médiocre Fils prodigue de Lawrence Foster, rien dans les autres ballets et musiques de scène de Prokofiev à se mettre dans l’oreille ! En revanche une belle surprise avec les trois suites de Roméo et Juliette, dues à Armin Jordan et l’orchestre de la Suisse romande, passées sous les radars à leur sortie.
Rien de neuf non plus côté musiques de films ou assimilées : l’Alexandre Nevski d’André Previn manquant vraiment de « russité », l’impressionnant Ivan le Terrible de Riccardo Muti.
Les opéras
A l’instigation de Claude Samuel, les forces musicales de Radio France – Choeur et Orchestre National – avaient prêté leur concours à un très coûteux pour les finances d’Erato : le monumental Guerre et Paix sous la conduite passionnée de Mstislav Rostropovitch. L’Amour des trois oranges réunit la fine fleur du chant français sous la houlette nettement moins fervente de Kent Nagano.
Les symphonies
C’est toujours Rostropovitch et le National qu’on retrouve pour la plupart des symphonies (notamment pour les deux versions de 4ème), Previn conduisant les 1 et 7. On aurait pu imaginer un choix un peu plus vaste, notamment pour la 5ème symphonie…
Le livret du coffret est réduit au minimum, pas de détails sur les CD, les dates d’enregistrement etc… (tout cela c’est sur chaque pochette, écrit en minuscules minuscules !). Un bon texte de Loic Chahine en trois langues.
Précision : j’achète tous les disques et coffrets que je commente et présente dans mon blog. Je n’ai jamais demandé ni reçu ce qu’on appelle dans le jargon professionnel des « services de presse » (gratuits).
Il n’y a pas de hasard, juste les coïncidences du cœur.
Je reçois ce matin ce beau coffret, commandé il y a plusieurs semaines :
Et c’est ce mercredi que Frédéric Lodéon fête ses 70 ans, que France Musique lui a consacré une journée spéciale.
À mon tour de souhaiter un joyeux anniversaire à l’ami Frédéric !
Et de nous réjouir de retrouver enfin rassemblés ces formidables enregistrements du jeune Lodéon. Je pensais les avoir tous, j’en découvre que j’ignorais.
Le moment n’est plus à regretter que Frédéric ait lâché trop tôt son violoncelle, il est resté le musicien enthousiaste, le passeur de musique qui a donné envie à des millions d’auditeurs de France Inter puis de France Musique et de téléspectateurs sur France 3 et lors des Victoires de la musique classique. Tous ceux-là vont pouvoir maintenant découvrir ou redécouvrir l’archet vibrant, la chaleur du violoncelle de Frédéric Lodéon, le plus souvent entouré de ses amis ! Quelle bande magnifique, la si regrettée Daria Hovora, Pierre Amoyal, Augustin Dumay, Jean-Philippe Collard…
Et cerise sur le gâteau : c’est Frédéric Lodéon lui-même qui signe le texte du livret à la première personne. C’est évidemment passionnant d’abord parce qu’il décrit les coulisses de cette série d’enregistrements, le choix des répertoires et des partenaires, il présente ainsi chaque disque – on l’imagine le faisant à la radio ! –
Détails du coffret :
Strauss, R: Cello Sonata in F major, Op. 6
Frédéric Lodéon (cello), Daria Hovora (piano)
Prokofiev: Cello Sonata in C major, Op. 119
Frédéric Lodéon (cello), Daria Hovora (piano)
Haydn: Cello Concerto No. 2 in D major, Hob. VIIb:2 (Op. 101)
Frédéric Lodéon (cello)
Bournemouth Sinfonietta Orchestra
Theodor Guschlbauer
Haydn: Cello Concerto No. 1 in C major, Hob. VIIb:1
Frédéric Lodéon (cello)
Bournemouth Sinfonietta Orchestra
Theodor Guschlbauer
Mendelssohn: Cello Sonata No. 1 in B flat major, Op. 45
Frédéric Lodéon (cello), Daria Hovora (piano)
Mendelssohn: Cello Sonata No. 2 in D major, Op. 58
Frédéric Lodéon (cello), Daria Hovora (piano)
Boccherini: Cello Concerto No. 9 in B flat major, G482
Frédéric Lodéon (cello)
Bournemouth Sinfonietta Orchestra
Theodor Guschlbauer
Boccherini: Cello Concerto No. 10 in D major, G483
Frédéric Lodéon (cello)
Bournemouth Sinfonietta Orchestra
Theodor Guschlbauer
Mendelssohn: Piano Trio No. 1 in D minor, Op. 49
Frédéric Lodéon (cello), Pierre Amoyal (violin), Anne Queffélec (piano)
Mendelssohn: Piano Trio No. 2 in C minor, Op. 66
Frédéric Lodéon (cello), Pierre Amoyal (violin), Anne Queffélec (piano)
Schumann: Fantasiestücke, Op. 73
Frédéric Lodéon (cello), Daria Hovora (piano)
Schumann: Adagio and Allegro in A flat major, Op. 70
Frédéric Lodéon (cello), Daria Hovora (piano)
Schumann: Stücke im Volkston (5), Op. 102
Frédéric Lodéon (cello), Daria Hovora (piano)
Schumann: Träumerei (from Kinderszenen, Op. 15)
Frédéric Lodéon (cello), Daria Hovora (piano)
Brahms: Clarinet Trio in A minor, Op. 114
Frédéric Lodéon (cello), Michel Portal (clarinet), Michel Dalberto (piano)
Kirill Kondrachine, à mes yeux le plus grand chef russe du XXème siècle avec Mravinski et Svetlanov, né en 1914, mort il y a quarante ans à Amsterdam (le 7 mars 1981) est évidemment très justement reconnu pour ses interprétations admirables des Russes, Tchaikovski, Chostakovitch – magistrale intégrale de ses symphonies -.
On l’associe moins fréquemment à Beethoven dont il a pourtant laissé de splendides enregistrements, le plus souvent « live ».
Seul enregistrement symphonique de studio, une Quatrième symphonie captée en 1967 avec l’orchestre philharmonique de Moscou, dont Kondrachine fut le directeur musical de 1960 jusqu’à son émigration à l’Ouest en 1978.
A Cologne en 1972, il enregistre pour la WDR la Deuxième symphonie :
Une immense Héroïque captée dans le son glorieux du Concertgebouw d’Amsterdam
Dommage que personne n’ait songé à faire enregistrer d’autres symphonies à Kondrachine, à moins que les archives des radios n’aient pas encore livré tous leurs secrets
En tant qu’accompagnateur, Kirill Kondrachine a été souvent requis auprès des plus grands : David Oistrakh plusieurs fois pour le concerto pour violon, mais aussi Leonid Kogan.
mais aussi pour Decca à Vienne avec Kyung-Wha Chung
Pour ce qui est des concertos pour piano, hasard ou nécessités de l’enregistrement, Kondrachine a souvent dirigé le 3ème concerto – mon préféré ! – avec à peu près tous les grands pianistes russes de son temps, Richter, Guilels, Grinberg…
Avec Sviatoslav RIchter à Moscou en 1962 :
Avec Emil Guilels en 1947
Et un deuxième concerto avec la grande Maria Grinberg
Triple concerto
Pour le bicentenaire de la naissance de Beethoven, en 1970, Kondrachine réunit à Moscou les trois solistes stars – Sviatoslav Richter, David Oistrakh, Mstislav Rostropovitch – qui ont enregistré le Triple concerto avec Karajan à Berlin quelques semaines auparavant. L’écoute attentive des deux versions donne l’avantage à l’équipe russe, le trio et le chef évitent la grandiloquence compassée de la version berlinoise.
13 avril 1958, la date ne dit plus rien à personne. On est pourtant en pleine guerre froide, l’affrontement entre l’Union Soviétique et les Etats-Unis qui culminera en 1961 avec l’érection du Mur de Berlinet en 1962 avec la crise des missiles de Cuba.
13 avril 1958 : un jeune Texan de 21 ans remporte le premier Concours Tchaikovskide Moscou. Harvey Lavan Cliburn plus connu par le diminutif de son prénom Van Cliburn.
Je viens de revoir le film-portrait que Peter Rosen a consacré en 2001 au pianiste aussitôt entré dans la légende.
On a peine à imaginer aujourd’hui ce que ce prix a représenté, pas seulement dans le monde de la musique, mais dans l’histoire politique de l’après-Seconde guerre mondiale. Van Cliburn devient un héros, la parfaite image de l’Amérique – ce grand jeune homme ressemble furieusement à celui qui s’apprête à conquérir la Maison Blanche, un certain JKF – mais il est, à son corps défendant, le symbole de l’ouverture pratiquée par le successeur de Staline à la tête de l’URSS, Nikita Khrouchtchov*, puisque les jurés du Concours Tchaikovski n’auraient jamais osé décerner la plus haute récompense, surtout de cette première édition, à un Américain sans l’autorisation, la décision même, du premier secrétaire du Parti communiste lui-même !
Lorsque Van Cliburn revient en 1972 faire une tournée triomphale en Union soviétique, la télévision russe tourne ce documentaire. Passionnant, malgré un son précaire.
Pour les 70 ans de Mstislav Rostropovitch, ce fut une fête comme Paris en a peu connues à la fin du siècle dernier, un concert hors norme au Théâtre des Champs-Elysées le jeudi 27 mars 1997. Le compte-rendu du New York Timesest éloquent. France Musique diffusant la soirée en direct (non sans d’âpres négociations préalables !), j’avais obtenu une petite place au parterre du théâtre (je me rappelle avoir été assis à côté du chroniqueur des têtes couronnées qui n’était pas encore la star des médias qu’il est devenu Stéphane Bern ! il avait fort à faire ce soir-là avec le prince de Galles, la reine Sophie d’Espagne et quelques autres célébrités du Gotha). Tout était too much, à la mesure et à la démesure du héros de la soirée. On n’avait pas encore de smartphone/appareil photo… sinon j’aurais sûrement conservé des instantanés magiques comme cette conversation surprise dans un recoin du théâtre entre MaiaPlissetskaia et Van Cliburn Le pianiste américain nous gratifia d’un Widmung à pleurer…
C’est la seule et unique occasion qui m’a été donnée d’entendre Van Cliburn, qui, comme plusieurs de ses confrères, trop tôt chargés du poids d’une célébrité soudaine et littéralement insupportable (comme Byron Janis), avait interrompu sa carrière.
Heureusement RCA a bien réédité l’héritage d’un pianiste singulier, disponible en plusieurs coffrets. Quand on voit la liste de ses « accompagnateurs » – Leinsdorf, Reiner, Ormandy, et surtout Kondrachine – un immense chef russe qui mériterait une édition à lui seul – on ne peut qu’écouter avec infiniment d’attention et d’intérêt des oeuvres où Van Cliburn préfère toujours la musique à l’épate.
A l’occasion des 75 ans du pianiste américain (disparu en 2013) Melodia avait publié une belle série de captations des concerts donnés par Van Cliburn pendant le concours Tchaikovski et lors de ses tournées ultérieures.
*Il n’y a pas d’erreur dans l’orthographe de ce nom, juste la transcription phonétique de Хрущёв !
Certains artistes deviennent des emblèmes de leur vivant, des icônes après leur mort. Callas c’est LA cantatrice, Menuhin c’est LE violoniste, et Mstislav Rostropovitch c’est LE violoncelliste ! Tout est prétexte à les célébrer et les recélébrer, multiples rééditions en prime.
Hier France Musiqueconsacrait toute sa journée au « violoncelliste du siècle », né le 27 mars 1927 et disparu le 27 avril 2007. Deutsche Grammophon et Warner proposent deux imposants coffrets (rien d’inédit) : cf. L’aristocrate et le moujik
Deux souvenirs personnels de Rostro.
Evian d’abord où le grand patron d’industrie Antoine Ribouds’était entiché de Slava, dont il avait fait, en 1987, le président et l’âme des Rencontres Musicales d’Evian (fondées en 1976 par Serge Zehnacker) et à qui il avait offert une salle de concert hors norme dans le parc de l’hôtel Royal, la Grange aux Lacs.
Beaucoup de souvenirs pas seulement musicaux de ces retrouvailles annuelles, auxquelles j’assistais en voisin. J’y reviendrai, tant il y en eut d’émouvants, d’agaçants ou de cocasses. L’un me revient à propos de Pierre Bouteiller : celui-ci n’était jamais le dernier à courir les cocktails d’après-concert, surtout lorsqu’ils avaient lieu au Royal. A l’heure où la plupart des convives rassasiés partaient se coucher, Pierre se mettait au piano près du bar et jouait des standards de jazz…
Autre souvenir lié à l’inauguration devant un parterre très people de la Grange aux Lacs. La soirée avait été particulièrement pluvieuse, les abords immédiats de la salle n’étaient pas achevés, et c’est sur des chemins de terre détrempés que les invités devaient rejoindre le dîner au Royal en contrebas. Sortant par hasard de la salle à côté de Raymond Barre, j’entendis l’ancien Premier ministre s’exclamer : « Ce n’est pas la Grange aux lacs ce soir, c’est la grange aux flaques » !
Pour les 70 ans de Mstislav Rostropovitch, ce fut une fête comme Paris en a peu connues à la fin du siècle dernier, un concert hors norme au Théâtre des Champs-Elysées le jeudi 27 mars 1997. Le compte-rendu du New York Timesest éloquent. France Musique diffusant la soirée en direct (non sans d’âpres négociations préalables !), j’avais obtenu une petite place au parterre du théâtre (je me rappelle avoir été assis à côté du chroniqueur des têtes couronnées qui n’était pas encore la star des médias qu’il est devenu Stéphane Bern ! il avait fort à faire ce soir-là avec le prince de Galles, la reine Sophie d’Espagne et quelques autres célébrités du Gotha). Tout était too much, à la mesure et à la démesure du héros de la soirée. On n’avait pas encore de smartphone/appareil photo… sinon j’aurais sûrement conservé des instantanés magiques comme cette conversation surprise dans un recoin du théâtre entre MaiaPlissetskaia et Van Cliburn Le pianiste américain nous gratifia d’un Widmung à pleurer…
Ce 28 mars est un autre anniversaire : le premier concert de l’Orchestre philharmonique de Vienne, il y a 175 ans, en 1842, sous la direction du compositeur Otto Nicolai. Faut-il en rajouter sur l’admiration qu’on porte depuis toujours à une phalange qui a jalousement préservé son identité sonore ? Lire L’orchestre en gloire.
Deutsche Grammophon annonce un coffret anniversaire, qui risque de décevoir l’amateur de raretés mais qui comblera ceux qui veulent un aperçu fidèle d’une histoire prestigieuse.
Presque simultanément Deutsche Grammophon nous livre deux beaux coffrets sur l’art de deux des plus grands violoncellistes du XXème siècle, qui ont fait les riches heures de la marque jaune (et accessoirement de Philips et Decca) : Mstislav Rostropovitch* et Pierre Fournier.
Deux immenses personnalités, deux styles pour le moins opposés (pour user de clichés un peu faciles, l’élégance aristocratique du Français, l’intensité contagieuse du Russe). On peut aimer l’un et l’autre, et s’amuser au jeu des comparaisons lorsque le même chef (Karajan) les accompagne dans la même oeuvre (Don Quichottede Richard Strauss).
Le coffret Rostropovitch ne contient rien qui n’ait été déjà réédité, mais regroupe tout ce qui est paru sous les labels DGG, Decca et Philips (et par Melodiapour ce qui est des séances de trios avec Kogan et Gilels), et inclut – à la différence du coffret EMI/Warner – les prestations du violoncelliste comme chef d’orchestre (et d’opéra) et pianiste accompagnateur de son épouse Galina Vichnievskaia. Plusieurs doublons, voire triplons (le Quintette à deux violoncelles de Schubert avec les Taneiev, les Melos et les Emerson) Détails ici : Rostropovitch l’intégrale Deutsche Grammophon.
Dans le cas de Pierre Fournier, on attendait depuis longtemps pareil hommage (après le coffret Warner). La longue carrière du violoncelliste français y est richement documentée, depuis les premières gravures avec Clemens Krauss et Karl Münchinger en 1953, jusqu’à une ultime séance en 1984 deux ans avant sa mort avec son fils Jean Fonda. Deux versions du Don Quichotte de Richard Strauss. Deux intégrales magnifiques des sonates piano-violoncelle de Beethoven avec Friedrich Guldaet Wilhelm Kempff, et de celles de Brahms avec Rudolf Firkusnyet Wilhelm Backhaus. Et ce qui reste pour moi une référence des Suites pour violoncelle de Bach. Détails à lire ici : Pierre Fournier, l’aristocrate du violoncelle
De Pierre Fournier, Rostropovitch*, jamais avare d’un superlatif, avait dit qu’il était son « dieu », son « maître ».
Un sans-faute, très exactement ce qu’on attendait, ce qu’on espérait. Dignité, sobriété, simplicité. Toute la cérémonie d’hommage national aux victimes des attentats du 13 Novembre a été juste.
Je ne sais pas qui a organisé les aspects musicaux de la cérémonie, mais il/elle doit être félicité(e). On n’avait aucun doute sur la qualité des formations de la Garde républicaine – orchestre et choeurs – (admiration cependant pour des artistes confrontés à des températures problématiques pour leurs doigts et leurs instruments). Emotion particulière quand retentirent ces dernières strophes de La Marseillaise : « Amour sacré de la Patrie…. Liberté, liberté chérie »
Le Président de la République a dit ce qu’il fallait, un discours serré, essentiel, pour la Nation, pour l’Histoire. Pour la génération de mes fils.
Qu’elles étaient belles, qu’elles étaient fortes les voix mêlées de Camélia Jordana, Yaël Naïm et Nolwenn Leroy !
Quand on n’a que l’amour… pour unique raison, pour unique secours… (Jacques Brel)
Quant à Natalie Dessay, elle n’avait pas choisi par hasard Perlimpinpin. Après Brel, Barbara. Et Alexandre Tharaud au piano.
C’est à Vézelay que Rostropovitch, le dissident, le survivant de la dictature stalinienne, avait choisi à la fin de son parcours, d’enregistrer les Suites de Bach.
Au plus noir de l’horreur, il s’est toujours trouvé des artistes, des musiciens, des poètes, des hommes debout pour clamer comme Eluard :
Sur mes cahiers d’écolier
Sur mon pupitre et les arbres Sur le sable sur la neige J’écris ton nom
Sur toutes les pages lues Sur toutes les pages blanches Pierre sang papier ou cendre J’écris ton nom
Sur les images dorées Sur les armes des guerriers Sur la couronne des rois J’écris ton nom
Sur la jungle et le désert Sur les nids sur les genêts Sur l’écho de mon enfance J’écris ton nom
Sur les merveilles des nuits Sur le pain blanc des journées Sur les saisons fiancées J’écris ton nom
Sur tous mes chiffons d’azur Sur l’étang soleil moisi Sur le lac lune vivante J’écris ton nom
Sur les champs sur l’horizon Sur les ailes des oiseaux Et sur le moulin des ombres J’écris ton nom
Sur chaque bouffée d’aurore Sur la mer sur les bateaux Sur la montagne démente J’écris ton nom
Sur la mousse des nuages Sur les sueurs de l’orage Sur la pluie épaisse et fade J’écris ton nom
Sur les formes scintillantes Sur les cloches des couleurs Sur la vérité physique J’écris ton nom
Sur les sentiers éveillés Sur les routes déployées Sur les places qui débordent J’écris ton nom
Sur la lampe qui s’allume Sur la lampe qui s’éteint Sur mes maisons réunies J’écris ton nom
Sur le fruit coupé en deux Du miroir et de ma chambre Sur mon lit coquille vide J’écris ton nom
Sur mon chien gourmand et tendre Sur ses oreilles dressées Sur sa patte maladroite J’écris ton nom
Sur le tremplin de ma porte Sur les objets familiers Sur le flot du feu béni J’écris ton nom
Sur toute chair accordée Sur le front de mes amis Sur chaque main qui se tend J’écris ton nom
Sur la vitre des surprises Sur les lèvres attentives Bien au-dessus du silence J’écris ton nom
Sur mes refuges détruits Sur mes phares écroulés Sur les murs de mon ennui J’écris ton nom
Sur l’absence sans désir Sur la solitude nue Sur les marches de la mort J’écris ton nom
Sur la santé revenue Sur le risque disparu Sur l’espoir sans souvenir J’écris ton nom
Et par le pouvoir d’un mot Je recommence ma vie Je suis né pour te connaître Pour te nommer
Ce n’est pas toujours par ses plus grandes oeuvres qu’on découvre un créateur. Pour moi c’est un souvenir très précis, un ami chanteur qui avait placé ces « Trois chansons de négresse » dans son premier récital :
La vérité est que je connaissais déjà Le boeuf sur le toitet Scaramouche. Des rythmes et des couleurs latino-américains si éloignés de l’image – un peu austère – que dégageaient les photos du compositeur, au prénom d’empereur persan : Darius Mlhaud.
Regardez ces deux-là comme ils s’amusent dans le 3e mouvement de Scaramouche :
Chemin faisant dans ma découverte du répertoire, j’ai beaucoup lu que le compositeur français, né à Marseille en 1892 d’une famille juive installée depuis longtemps dans la région, mort à Genève en 1974 – il y a donc 40 ans -, avait été beaucoup trop prolifique pour retenir vraiment l’attention. Pas assez révolutionnaire pour les uns, trop profus pour les autres. Bref, pas là où il faut !
On n’en est que plus heureux de saluer la parution d’un coffret de 10 CD, à petit prix, qui porte le titre que Darius Milhaud avait donné lui-même à son autobiographie : Une Vie heureuse.On doit reconnaître, puisqu’on l’avait déploré en son temps, que la fusion Warner/Erato/EMI a, en l’espèce, produit une des meilleures compilations qui se puisse imaginer, piochant avec beaucoup de pertinence dans les catalogues EMI et Erato, et permettant à l’amateur de vraiment rencontrer l’homme à facettes multiples qu’était ce cher Darius. Je ne sais qui est à l’initiative et à la réalisation de ce coffret, mais je le félicite chaleureusement.
On retrouve certes du bien connu comme cet inimitable et inimité Boeuf sur le Toit dirigé par Bernstein avec un Orchestre Nationalen transe
mais surtout un panorama passionnant de la musique d’orchestre (les 4e et 8e symphonies dirigées par Milhaud lui-même), des quatuors, de la musique pour piano, des mélodies, de la musique de chambre (notamment pour les vents, une extraordinaire sonate pour flûte, clarinette, hautbois et piano réunissant Emmanuel Pahud, Paul et François Meyer et Eric Le Sage), plusieurs enregistrements « historiques » avec Milhaud lui-même aux côtés de Jane Bathori, Janine Micheau ou Marcelle Meyer….
Assurément le coffret le plus intelligent et le plus utile de ce printemps !