J’ai grandi musicalement avec Jessye Norman, disparue hier à quelques jours de son 74ème anniversaire.
Mes souvenirs s’emmêlent mais c’est d’elle que j’ai appris d’abord par le disque et la télévision des pans entiers de répertoire, français notamment.
Premier disque de mélodies françaises avec ces « Chemins de l’amour » hyper sophistiqués entendus dans un Grand Échiquier, qui se sont à jamais gravés dans ma mémoire, malgré Yvonne Printemps, Felicity Lott et autres voix plus « légères »
Et à peu près en même temps – une Tribune de France Musique peut-être ? – quelques années avant que j’aie la chance de travailler avec lui, la première des trois versions du Poème de l’amour et de la mer de Chausson qu’a enregistrées Armin Jordan. À nouveau un choc puissant, que ne supplanteront pas Irma Kolassi ou Felicity Lott et Françoise Pollet (les deux autres solistes d’Armin Jordan dans ce Poème)
Et puis les incursions de la chanteuse originaire de Géorgie dans son répertoire natif de songs, dans la comédie musicale.
Le marketing déjà…mais à bon escient !
Ne viendront que plus tard ses incarnations lyriques, toujours au disque, jamais sur scène.
Des Mozart, Strauss, Wagner, Verdi, Offenbach même, mais toujours ce sentiment que la voix d’or en fusion, le timbre unique de Jessye Norman se fondaient difficilement dans des ensembles, ne s’entendaient, ne s’écoutaient qu’en seule majesté. Quelques ratages, mais si peu (impossible Carmen avec Seiji Ozawa).
Et un jour je crois bien que c’était au Théâtre des Champs-Elysées (?) un unique récital. La diva dans toute sa splendeur, tout ce qu’on a déjà dit d’elle, le port altier d’une souveraine de l’Antiquité, la voix longue et charnelle, l’attention presque maniaque au texte, à la diction au risque du maniérisme. Inatteignable diva !
Je suis sûr que si l’on avait interrogé les téléspectateurs qui ont appris la nouvelle de sa mort hier, la plupart auraient répondu que cette tête leur était familière… mais qu’ils avaient du mal à lui accoler un nom.
Pourtant Michel Aumont, c’était « un sourire et un regard bienveillants/…./Il avait 82 ans. Acteur populaire et élégant, grand comédien de théâtre, il fut aussi un second rôle prolifique du cinéma chez Chabrol, Tavernier, Lelouch, Zidi encore ou Veber. Les planches étaient toute sa vie, sa passion première -il reçut quatre Molière au cours d’une carrière de plus de soixante ans, dont près de quarante à la Comédie-Française dont il était sociétaire honoraire-, mais les écrans, petit et grand, surent utiliser son grand talent. Souvent commissaire, homme de loi ou politique, son visage était connu de tous. Il avait tant tourné aussi pour la télé, comme « les Dames de la côte », feuilleton culte de la fin des années 1970. » (Le Parisien, 30 août 2019).
L’un des personnages importants de la pièce… et de la vie du compositeur est sa femme Pauline, qui a en partie inspiré la Sinfonia Domestica
Mais la présence de Michel Aumont au théâtre, à la Comédie-Française en particulier, fut innombrable et magnifique. Il est pour l’éternité l’Harpagon de l’Avare
J’avais adoré le film de Valérie Lemercier, Palais Royal, à sa sortie en 2005. Michel Aumont y incarne le conseiller/amant cauteleux à souhait de la reine Catherine Deneuve.
Pas de méprise sur l’objet de ce billet : je me suis promis de ne jamais prononcer le nom de l’actuel locataire de la Maison Blanche, encore moins de commenter ses faits et gestes. L’humour de Plantu est assez éloquent pour que j’en reste à mes résolutions.
Lorsque je titre « Le chef du Nouveau monde » c’est évidemment en pensant à un tout autre personnage, éminemment respectable et respecté !
Comme chaque fois que je pars en vacances je télécharge sur mon IPhone des disques, voire des coffrets que je veux réécouter plus attentivement, sans craindre d’être interrompu. Cette fois ci, j’ai jeté mon dévolu sur Rudolf Kempe, l’un de ces chefs qui n’ont jamais eu le statut de stars de la baguette comme Furtwängler, Toscanini, Karajan et quelques rares autres. Mais plus j’écoute et réécoute ses enregistrements, croissant va mon admiration pour cet immense chef, né à Dresde en 1910, disparu à 65 ans seulement à Zurich en 1976.
On connaît ses miraculeux enregistrements de l’œuvre symphonique de Richard Strauss au début des années 70 avec l’orchestre de sa ville natale, magnifiquement « remasterisés ».
Mais il y a dans ces deux coffrets
des trésors qui valent d’être redécouverts absolument.
Dernièrement sur Facebook un fil de discussion avait été lancé sur la 3ème symphonie de Brahms, qui a échappé à plus d’une glorieuse baguette, qui est le point faible de l’intégrale gravée par Kertesz. Plusieurs participants à cette discussion avaient donné leurs (p)références, aucun – moi non plus – n’avait cité Kempe et son enregistrement exceptionnel avec les Berliner Philharmoniker. Tout y est, la grandeur mais pas marmoréenne, un parfait usage du rubato, une animation du discours qui ne laisse jamais l’attention de l’auditeur en berne. Exaltant !
En fait, j’avais et j’ai toujours une réticence par rapport aux Beethoven de Kempe. Très étrangement, ses symphonies sont trop sages, placides même, à mes oreilles. Le contraire de ce qu’il fait dans Brahms.
Autre exemple, cette phénoménale Première symphonie de Brahms, captée avec les Münchner Philharmoniker dont Rudolf Kempe fut le chef de 1967 à sa mort.
Mais il y a une oeuvre en particulier qu’il a trois fois parfaitement réussie au disque, la 9ème symphonie de Dvořák, plus connue sous son titre de « Nouveau monde« . En 1958 avec l’orchestre philharmonique de Berlin, en 1972 avec le Royal Philharmonic, puis en 1975 avec la Tonhalle de Zurich, la première étant dans le coffret Icon, les deux autres dans le coffret Scribendum. Je ne sais plus dans quelle tribune de critiques (Disque en Lice ?), lors d’une écoute à l’aveugle, la version Kempe/RPO était arrivée en tête.
Cette vidéo d’un concert avec le BBC Symphony paraît presque en retrait des performances du chef à Berlin et avec le Royal Philharmonic, où il ose tous les contrastes, la grandeur et la tendresse, l’épopée et l’élégie, comme il le fait si bien dans Brahms.
Dans ce court poème symphonique, le Scherzo capriccioso, aux humeurs et aux rythmes si changeants, Kempe donne la pleine mesure de ses qualités narratives, de la souplesse de sa baguette.
Il faudrait tout citer dans ces deux coffrets qui sont loin de refléter la carrière et l’art de ce grand chef, notamment dans le domaine lyrique. Mais j’ai, pour ma part, redécouvert cet été deux extraordinaires versions des Quatrième et Cinquième symphonies de Bruckner
J’avoue avoir toujours un peu de mal avec cette monumentale Cinquième. Rien de tel ici, Kempe nous tient en haleine du début à la prodigieuse coda du dernier mouvement.
Dans le coffret Scribendum d’autres pépites moins attendues et d’autant plus remarquables : Des Pins de Romede pleine lumière, avec le Royal Philharmonic somptueusement capté, contrastant avec les alanguissements hédonistes d’un autre K. et surtout une 2ème suite deDaphnis et Chloébavaroise, sommet de poésie des timbres et de sensualité orchestrale.
Et puis l’amateur de viennoiseries que je suis (Wiener Blut)ne peut que conseiller l’écoute de l’un des plus parfaits disques de valses et ouvertures viennoises, chic, tenue, élégance, capté en 1958/9 dans une superbe stéréo à Vienne. Témoin cette valse L’Or et l’Argentde Franz Lehar dont la veuve du chef dira qu’il la considérait comme son plus bel enregistrement ! Il gravera dix ans plus tard une autre superbe version avec la Staatskapelle de Dresde !
Le 10 octobre 2017, j’intitulais mon billet La mort d’un gentilhomme : On aimerait tellement croire immortels ceux que nous aimons. Jean Rochefort on l’aimait – les médias, pour une fois, sont unanimes – parce qu’il était en somme tout ce qu’on aimerait être soi-même…
L’avant-dernier de cette prodigieuse équipe (il reste Belmondo), l’inimitable – et pourtant si souvent imité – Jean-Pierre Marielleest parti les rejoindre. Les hommages affluent, à la mesure de ce que le comédien laisse comme beaux souvenirs à chacun de nous. Très beau portrait dans Le Mondesigné Véronique Cauhapé : Jean-Pierre Marielle est mort à 87 ans
Comme pour Jean Rochefort, je n’ai rien vu, ni retenu de Marielle qui soit banal, médiocre.
Mais, comme tant de mélomanes ou de ceux qui le sont devenus grâce à ce film, c’est son incarnation de Monsieur de Sainte-Colombe dans Tous les matins du monde, le chef-d’oeuvre d’Alain Corneau (1991) qui m’a durablement marqué.
À vous revoir, Monsieur Marielle, dans ce film et dans tous les autres que vous nous laissez et qui nous consolent de votre départ !
L’autre grande voix disparue cette semaine est celle de la soprano irlandaise Heather Harper (8 mai 1930 – 22 avril 2019). Même génération que Marielle, mais bien moindre célébrité, sauf dans le coeur de mélomanes qui, comme moi, ont eu l’impression de l’avoir toujours eue dans leur famille d’artistes.
Ma première version du Messie de Haendel, c’était elle
Ma première version du Songe d’une nuit d’été de Mendelssohn, c’était elle
Et puis dès que j’ai abordé les compositeurs britanniques, d’abord Britten (mais pas que), ce fut elle, toujours, ardente et magnifique, non pas à « défendre », mais à promouvoir, à aimer chanter ces oeuvres qui, à quelques notables exceptions près, resteraient méconnues sur le Continent.
On se rappelle les circonstances qui lui ont valu de chanter la création du War Requiemde Britten en mai 1962 à Coventry : Galina Vichnievskaia – qui gravera ensuite le disque – n’avait pas eu son visa de sortie d’Union soviétique !
Puis j’ai retrouvé Heather Harper chez Beethoven, Mahler, Richard Strauss…
(Extraordinaire Missa Solemnis « live » sous la direction d’un très grand chef)
Je n’ai pas fini de revenir à cette mine que constitue l’intégrale de la correspondance de Ravel.
Après Ravel à Liège, anecdotique, j’ai trouvé plusieurs correspondances avec d’illustres Viennois(es), et cette étrange manie du compositeur basque de ne jamais parler de Vienne, mais toujours de Wien.
Cette première lettre où, bien des années avant sa création, Ravel évoque son projet d’écrire « une grande valse » (ce sera La Valse), égratignant au passage le « puritanisme franckiste » et les « adeptes moroses de ce néo-christianisme »
….Ce n’est pas subtil, ce que j’entreprends en ce moment : une grande valse, une manière d’hommage à la mémoire du grand Strauss, pas Richard, l’autre, Johann. Vous savez mon intense sympathie pour ces rythmes admirables, et que j’estime la joie de vivre exprimée par la danse bien plus profonde que le puritanisme franckiste. Par exemple, je sais bien ce qui m’attend auprès des adeptes moroses de ce néo-christianisme. Mais ça m’est égal !
Puis ce sont des échanges avec ou à propos de Richard Strauss.
Si c’était possible, je serais très heureux d’avoir une entrée pour Salomé. Pour ne pas vous déranger, voudriez-vous avoir l’amabilité de me faire rendre la réponse par écrit ? Merci d’avance et bien à vous,
Des années plus tard, en 1919 exactement, Richard Strauss est devenu directeur de l’Opéra de Vienne (une direction qu’il partage avec le chef Franz Schalk et qu’il abandonnera en 1924).
En 1922, Ravel espère que sa Valse (que Diaghilev a refusé de monter en ballet « Ravel, c’est un chef-d’œuvre, mais ce n’est pas un ballet. C’est la peinture d’un ballet ») sera créée en version dansée à l’opéra de Vienne. En témoignent deux lettres écrites le même jour, le 23 juillet 1922, de Montfort-l’Amaury, l’une à Alma Mahler, l’autre à Berta Zuckerkandl chez qui il a logé successivement lors de son premier séjour à… Wien en octobre 1920
Je suis si heureux d’avoir cette occasion de vous écrire que je me dépêche d’en profiter….On me voit plus souvent à Paris, je travaille tant que je peux, et je n’aurai pas le plaisir de vous voir le mois prochain comme je l’espérais. J’avais fait le projet d’aller aux fêtes de Salzburg, mais le travail ne me le permet pas. Ce sera pour plus tard, à la 1ère de La Valse à Wien, que je continue à espérer…
… D’abord le prétexte de cette lettre : si vous êtes à Wien lorsque Mme Madeleine Greyse présentera chez vous, je vous serai très reconnaissant de faire bon accueil à cette artiste qui, je n’en doute pas, vous intéressera vivement. Ses qualités vocales et musicales lui permettent d’interpréter avec la plus grande intelligence les choses les plus diverses : Les Chants hébraïques (dans le texte), L’Heure espagnole (dans le texte aussi), les Poèmes de Mallarmé, les Histoires naturelles, Shéhérazade pour ne parler que de mes oeuvres.
Fauré lui a confié la 1ère audition de ses dernières mélodies….
Je crois bien me souvenir que je vous ai fait parvenir une partition de L’Heure espagnole destinée à R. Strauss. Rien de nouveau de ce côté ? Ni au sujet de La Valse ? À ce propos, un chef d’orchestre français voulant donner ce poème symphonique à Wien, je m’y suis opposé, voulant en réserver la 1ère audition à votre opéra. Mais bien entendu, s’il plaît à Strauss de faire connaître cette oeuvre au public viennois avant de la transporter sur scène, je ne m’y oppose nullement. En tout cas, aucun théâtre ne la représentera avant Wien.
M.R. à Maurice Emmanuel
14/10/22
Cher Monsieur
… La partition que vous allez recevoir indique en effet les intentions de l’auteur. Ce sont les seules dont il faille tenir compte. Ce « poème chorégraphique » est écrit pour la scène. La 1ère en est réservée à l’opéra de Vienne, qui le donnera… quand il pourra. Il faut croire que cette oeuvre a besoin d’être éclairée par les feux de la rampe, tant elle a provoqué de commentaires étranges. Tandis que les uns y découvraient un dessin parodique, voire caricatural, d’autres y voyaient carrément une allusion tragique – fin du second Empire, état de Wien après la guerre. etc.
Tragique, cette danse peut l’être comme toute expression – volupté, joie – poussée à l’extrême. Il ne faut y voir que ce la musique y exprime : une progression ascendante de sonorité, à laquelle la scène viendra ajouter celle de la lumière et du mouvement.
Les espoirs de Ravel sont douchés par cette lettre – en français – de Richard Strauss :
Richard Strauss à Maurice Ravel
Staatsoper Vienne 7/12/22
Cher Monsieur,
En réponse de votre lettre du 14 nov. l’avis, que nous espérons de jouer déjà en mois de janvier votre délicieuse Ma Mère l’Oye dans la salle de la Redoute. Mais je ne crois pas qu’il sera possible de mettre en scène encore dans cette saison votre Valse. Et c’est la cause, que nous ne pouvons pas prétendre, que vous nous réserviez pour si longtemps le droit de la première audition en Vienne.
Au contraire, un bel succès au concert ajoutera (à) l’exécution théâtrale.
C’est peu de dire que les musiciens sont partout à Berlin, et bien entendu dans les musées. Petite galerie de portraits rassemblée au gré de mes visites à la Alte Nationalgalerie, à la Gemälde-Galerie, au Musée des instruments de musique qui jouxte la Philharmonie.
Portrait à 14 ans du pianiste Josef Hofmann (1876-1957) par Anna Bilinska, Varsovie 1890.
Josef Hofmannfut un interprète virtuose considérable, admiré, adulé même (c’est à lui que Rachmaninov a dédié son Troisième concerto), pédagogue exceptionnel (de 1924 à 1938 il dirige le département piano du Curtis Institute de Philadelphie).
Le fameux tableau d’Adolf von Menzel représentant le roi de Prusse, Frédéric II, jouant de la flûte dans son château de Sans Souci.
La cathédrale Ste Edwige(à l’arrière de la Staatsoper) : le choeur de Ste Edwige, dirigé par Karl Forster(1904-1963) a été le partenaire de tant d’enregistrements de la fin des années 50, début 60. Mes premiers disques sacrés de Mozart, Haydn, Brahms…
La toute nouvelle salle Pierre Boulez, à l’arrière du bâtiment de la Staatsoper, voulue par Daniel Barenboim, conçue par Frank Gehry, inaugurée en mars 2017.
Et puis un beau souvenir d’une soirée d’octobre 2015 à Berlin, avec mon très cher Menahem Pressler(à l’arrière-plan, on aperçoit Jonas Kaufmann et Daniel Hope qui vont venir saluer le vieux pianiste, d’autres photos à voir ici : Les échos de la fête)
C’est comme une sorte de petit frère de Leonard Bernstein, génie et notoriété en moins, mais bien des similitudes de parcours et de carrière (le piano, le jazz, la comédie musicale, la direction d’orchestre)
Je ne sais pas à quelle occasion Sony réédite le legs RCA d’André Previn
Bernstein naît en 1918 dans le Massachussets, de parents juifs ukrainiens immigrés au début du siècle aux Etats-Unis, Previn naît Andreas Ludwig Priwin en 1929 (ou 1930 ?) à Berlin, la famille, les parents Charlotte et Jack et le petit Andreas, fuient le nazisme, émigrent en 1939, s’installent à Los Angeles, où le grand oncle Charles Previncompose pour les studios Universal après avoir travaillé comme arrangeur pour près d’une centaine de productions à Broadway.
Dans cet environnement, le jeune André, naturalisé Américain en 1943, entame un parcours qui va beaucoup ressembler à celui de son aîné. Il écrit et arrange des musiques pour Hollywood, il profite de son service militaire (en 1951-52) à San Francisco pour prendre des leçons privées de direction d’orchestre auprès de Pierre Monteux, le grand chef français (lui aussi naturalisé Américain en 1942), patron de l’Orchestre symphonique de San Francisco depuis 1935.
Comme chef d’orchestre, André Previn prend un premier poste en 1967 à l’orchestre symphonique de Houston (où il succède à John Barbirolli), mais c’est avec l’orchestre symphonique de Londres (1969-1979) qu’il va connaître une fructueuse décennie – avec un nombre impressionnant d’enregistrements (pour EMI ou RCA). Suivront des périodes de moindre envergure à Pittsburgh, à Los Angeles, de nouveau à Londres (avec le Royal Philharmonic)
Comme Bernstein, Previn, pendant ses années londoniennes, se fait pédagogue télévisuel. Comme Bernstein est multi-cartes, c’est un compositeur prolifique et tous terrains, mais ce n’est pas diminuer ses mérites que de reconnaître qu’aucune de ses oeuvres, que ce soit dans le classique, le jazz ou la comédie musicale, n’a jamais atteint la notoriété, ni l’originalité de celles de son aîné.
Quant au chef d’orchestre Previn, les réussites sont très inégales selon les répertoires. Dans les classiques viennois, Haydn, Beethoven on ne sort jamais d’une honnête neutralité, comme si le chef évitait de prendre un parti interprétatif. C’est plus intéressant dans Richard Strauss, où l’Américain Previn semble prendre plaisir à faire rutiler ses orchestres (notamment les Wiener Philharmoniker). Mais c’est aussi la plus calamiteuse version de La Chauve Souris de Johann Strauss, un beau ratage (la comparaison avec Carlos Kleiber est édifiante !)
Previn est, à l’évidence, plus à l’aise dans le répertoire du XXème siècle (Holst, Prokofiev) et en particulier dans une belle intégrale des symphonies de Vaughan Williams
A propos de Bernstein, on salue le beau projet de Radio France (Bernstein Story) à retrouver bien sûr sur France Musique. Même si on a eu confirmation hier soir que le compositeur Bernstein « sérieux » n’est pas toujours le plus captivant, ni le plus original. Même quand il est bien défendu par Kirill Gerstein, Vassily Petrenko et l’orchestre philharmonique de Radio France, interprètes virtuoses de la 2ème symphonie « The Age of anxiety »
France Musique était hier soir en direct du Victoria Hall de Genève. Clément Rochefort nous faisait vivre « comme si on y était » l’un des concerts programmés pour le centenaire de l’Orchestre de la Suisse romande. La chaîne française est à l’unisson de cet anniversaire avec chaque après-midi l’excellente série Arabesques(de F.X. Szymczak).
Le programme de ce 27 novembre était, à dessein, emblématique d’une tradition (celle de l’orchestre, fondé par Ernest Ansermet) et d’une ambition (celle du nouveau chef Jonathan Nott) : 3ème symphonie d’Honegger, une création suisse d’un compositeur britannique qui a la cote, James MacMillan, Gershwin et Bernstein pour le côté festif.
On sait mon attachement à cette phalange centenaire. C’est avec et pour l’OSR que j’ai commencé, en 1986, mon parcours professionnel dans le domaine de la musique et des médias, comme je le racontais ici (Etat de grâce) : « J’ai souvent évoqué ici , et dans de précédentes éditions de ce blog, l’attachement presque filial qui me liait au chef suisse (Armin Jordan). Il était le patron de l’Orchestre de la SuisseRomande, lorsque, il y a exactement trente ans aujourd’hui, j’ai intégré la Radio suisse romande comme « producteur responsable de la musique symphonique » (ça ne s’invente pas un titre pareil), empruntant un nouveau chemin professionnel – la radio, la musique – que je n’ai jamais regretté d’avoir choisi ! J’ai coutume de dire qu’Armin m’a tout appris d’un métier où l’expérience, la sensibilité, le sens des rapports humains, la perception des forces et des fragilités des artistes ne sont inscrits dans aucune règle »
J’ai tant de souvenirs de cette période (1986-1993) au cours de laquelle j’ai côtoyé les musiciens, les responsables de l’Orchestre, bâtissant tant de projets et de programmes. Il faudra que j’en raconte certains, si je ne l’ai pas déjà fait (comme une longue tournée en 1987 au Japon et en Californie avec Gidon Kremeret Martha Argerich).
Ce sera ma modeste contribution à ce centenaire, qui n’a pas tout à fait l’envergure qu’on eût souhaitée. Le programme de ce « Premier siècle » tel qu’annoncé sur le site de l’orchestre : Le premier siècle de l’OSRme paraît bien mince, et pour tout dire, pas à la hauteur de l’événement. Je ne peux pas incriminer l’équipe qui a pris les commandes de l’OSR il y a quelques mois, après des années de présidence erratique, mais qu’il est dommage de ne pas avoir exploré et exploité les trésors qui dorment dans les archives de la Radio suisse romande, pour proposer une édition discographique d’ampleur qui restitue les grands concerts de l’OSR sous de prestigieuses baguettes !
Heureusement que des passionnés comme François Hudry ont pu faire profiter les auditeurs de la Radio suisse (Un alerte centenaire) de France Musique de leur connaissance intime d’une phalange qui reste associée, dans l’esprit public, à son charismatique fondateur Ernest Ansermet (lire Ernest Ansermet mon idole).
Mais cela ne concernera jamais que la moitié de l’histoire de l’OSR, et seulement son fondateur. Quid du legs discographique considérable des chefs invités (Weller, Lopez Cobos, Dutoit…) et des successeurs d’Ansermet (Kletzki, Sawallisch, Stein, Jordan, Luisi, Steinberg, Janowski, Järvi) ? Warner a fait une partie du chemin concernant Armin Jordan :
Les premiers concerts de Jonathan Nott (qui a pris ses fonctions il y a un an) avec l’OSR laissent augurer un renouveau artistique bienvenu.
Le programme du premier disque du tandem OSR/Nott ne laisse pas de surprendre. Je n’ai pas bien compris le lien entre la suite du ballet Crème fouettée (Schlagobers)de Richard Strauss, Jeux de Debussy et les Melodien de Ligeti. Cela a au moins le mérite de l’originalité…
J’ai aimé retrouver l’atmosphère si particulière de la Finlande (lire Au coeur de la Finlande), tout ce que j’avais découvert en décembre 2005, lorsque, à l’invitation du gouvernement finlandais, j’avais pu passer une semaine à Helsinki à l’occasion du Concours Sibelius(dont la lauréate, cette année-là, fut la jeune violoniste russe Alina Pogostkina, que j’aurais le bonheur d’inviter à trois reprises à Liège : en 2008 avec Paul Daniel, Beethoven et Vaughan Williams« The Lark ascending », en janvier 2011 pour les 50 ans de l’OPRL, et en novembre 2011 avec Domingo Hindoyan et le concerto de Korngold)
Helsinki en décembre, c’est tout au plus quatre heures de lumière du jour, nuit noire dès 15 h, dîner de très bonne heure, et plus personne dehors le soir venu. Le fonctionnaire du ministère des affaires étrangères qui me « pilotait », avait organisé mon planning de rencontres et de visites, me disait, pince-sans-rire : « Vous pouvez constater que les distractions sont rares ici : si on ne veut pas boire de la bière, il nous reste le chant choral. Dans mon bâtiment au ministère, il y a une chorale par étage ».
Il avait oublié la distraction nationale : le sauna (le seul mot finnois qui a fait florès dans toutes les langues du monde). En face de mon hôtel se trouvait la magnifique piscine art déco Yrjönkatu, plusieurs bassins entourés de plusieurs saunas et hammams à différentes températures. Après les journées chargées qu’on m’avait concoctées, et avant les concerts du soir, je visitais avec plaisir l’établissement, où j’eus la surprise de retrouver, transpirant sur le même banc de sauna, le grand danseur et chorégraphe, longtemps directeur du Ballet national de Finlande, Jorma Uotinen, rencontré vingt ans plus tôt à Thonon-les-Bainsà l’occasion d’un concours international de Danse organisé par la regrettée Roselyne Gianola, dont il était l’hôte d’honneur. Le monde est petit…
Et puis il y a la langue finnoise, sa musique si particulière, qui rappelle, en plus doux, le hongrois, les deux idiomes se rattachant au groupe dit des langues finno-ougriennes, qui ont leurs racines en Asie centrale, et qui ont très peu en commun avec les autres langues européennes. Impossible de comprendre une conversation simple, même de demander son chemin ou de commander un menu au restaurant (qui se dit ravintola). C’est un puissant stimulant pour apprendre, s’imprégner d’une langue…
Six mois après ce séjour hivernal à Helsinki, je revins dans ce pays, la capitale bien sûr mais surtout la Carélie, l’été et ses nuits blanches, la maison et les paysages de Sibelius… J’y reviendrai.
Atterrissant jeudi à Tampere, un petit aéroport aménagé avec ce goût caractéristique des designers scandinaves, je retrouvai instantanément les sensations éprouvées treize ans plus tôt à Helsinki. Nuit noire à 16 h, ciel plombé chargé de bruine, Un hôtel moderne, une tour de 25 étages.
La directrice générale de l’orchestre de Tampere s’excuse presque de cette triste météo, à cette époque de l’année c’est plutôt la neige et le manteau de lumière qui recouvre la ville. Après la répétition (voir Le Goncourt et la Finlande), nous partons dîner – il est plus de neuf heures du soir ! – dans un restaurant tournant resté ouvert tout exprès pour nous, au sommet de la tour Nasinneula, à 125 m de haut. Atmosphère irréelle, la ville en-dessous émerge par intermittences de la brume. Saumon, civet de renne, genièvre. Cuisine roborative, relevée. On a chaud au corps et au coeur.
Vendredi soir, le concert est à 19 h (18 h heure de Paris), les deux soirées du 9 et du 10 novembre sont hors abonnement, elles ont été prises d’assaut. Carmina Burana fait partie de ces oeuvres si populaires qu’elles remplissent systématiquement les salles… sur un malentendu.
Ce public nouveau, nombreux, très jeune ce soir dans la superbe salle de concert de Tampere, ne connaît de l’oeuvre de Carl Orff que le début et la fin.
Il va découvrir une oeuvre qui, sous la simplicité apparente de ses rythmes et de ses mélodies, est plus complexe et difficile qu’on ne l’imagine, en particulier pour les forces chorales – vendredi soir ils étaient près de 200 sur scène, trois choeurs et un choeur d’enfants rassemblés – et un challenge pour le chef. Avec Santtu-Matias Rouvali, j’ai eu le sentiment d’entendre d’une oreille neuve une oeuvre que le jeune chef finlandais dirigeait pour la première fois.
Autre surprise pour le public, les mélodies avec orchestre de Richard Strauss programmées en première partie, avec le baryton et la soprano solistes de CarminaBurana. Une formidable idée de Santtu-Matias Rouvali et une belle occasion d’entendre les moirures, les couleurs chaudes et la parfaite homogénéité des pupitres de l’orchestre philharmonique de Tampere. Bonheur sans mélange.
Après le mauvais bouquin de Ségolène Royal – recyclage de ses thèmes de campagne de 2007 sur le mode « j’ai eu raison avant tout le monde », agrémenté de quelques piques pas très fines sur à peu près tout le personnel politique, surtout celui de son camp, les souvenirs, souvent drôles, parfois répétitifs, de Jane Birkin,
je me disais qu’à la perspective de quelques heures d’avion je devais changer de registre. Et pourquoi pas le Goncourt dont je venais d’entendre l’interview sur France Inter ?
D’ordinaire, je ne me précipite jamais. Mais ce Nicolas Mathieu – que je ne connaissais pas – m’a d’emblée paru sympathique, modeste, surpris de ce qui lui arrive, pas poseur pour un sou.
J’ai lu la « présentation de l’éditeur » :
Août 1992. Une vallée perdue quelque part dans l’Est, des hauts-fourneaux qui ne brûlent plus, un lac, un après-midi de canicule. Anthony a quatorze ans, et avec son cousin, pour tuer l’ennui, il décide de voler un canoë et d’aller voir ce qui se passe de l’autre côté, sur la fameuse plage des culs-nus. Au bout, ce sera pour Anthony le premier amour, le premier été, celui qui décide de toute la suite. Ce sera le drame de la vie qui commence. Avec ce livre, Nicolas Mathieu écrit le roman d’une vallée, d’une époque, de l’adolescence, le récit politique d’une jeunesse qui doit trouver sa voie dans un monde qui meurt. Quatre étés, quatre moments, de Smells Like Teen Spirit à la Coupe du monde 98, pour raconter des vies à toute vitesse dans cette France de l’entre-deux, des villes moyennes et des zones pavillonnaires, de la cambrousse et des ZAC bétonnées. La France du Picon et de Johnny Hallyday, des fêtes foraines et d’Intervilles, des hommes usés au travail et des amoureuses fanées à vingt ans. Un pays loin des comptoirs de la mondialisation, pris entre la nostalgie et le déclin, la décence et la rage.
Et je me suis dit : encore un de ces faux romans naturalistes, autobiographiques, à la Eddy Louis. J’ai quand même téléchargé un extrait…et j’ai très vite téléchargé tout le livre. Parce que, comme une oeuvre musicale inconnue qui vous empoigne, vous surprend, vous captive, le roman de Nicolas Mathieu vous embarque, ne vous lâche plus. Dans une langue à la fois très élaborée, mais jamais précieuse, ni auto-complaisante, et très directe, un mélange que je n’imaginais pas possible entre le parler cru des ados et de purs moments de poésie, le récit coule, fluide, riche de mille détails qui dressent un décor sans digressions inutiles.
Bon, voilà, j’aime ce livre, j’aime cet écrivain et je félicite l’académie Goncourt !
Hier je partais pour la Finlande, où je n’avais pas remis les pieds depuis l’été 2006 (Helsinki et la Carélie), et une semaine en décembre 2005 à Helsinki, à l’occasion du concours Sibelius de violon.
Voyage intéressé, conséquence directe d’un dîner d’après-concert en juillet dernier (lire George et Igor). J’avais écrit ceci :
« Alors Le Sacre à la manière Rouvali ? Je manque d’objectivité sans doute, mais j’ai entendu hier soir tout ce que j’aime dans cette partition, les scansions primitives – dommage que les orchestres français n’aient plus (?) de basson français, mais les solides Fagott allemands ! – , les rythmes ancestraux, la fabuleuse organisation des coloris fauves de l’orchestre. Il n’est que de réécouter le concert ici : francemusique.fr.
Et la confirmation que le jeune chef finlandais – 32 ans seulement – est déjà l’une des très grandes baguettes de notre temps. On n’attendra pas quatre ans pour le réinviter à Montpellier… »
Santtu-Matias Rouvali – c’est lui le jeune chef de 32 ans, 33 depuis deux jours ! – me disait à ce dîner, dans la chaleur des nuits de Montpellier, qu’il voulait revenir au plus vite au Festival Radio France. Voeu partagé, mais qui semblait loin d’être exaucé, puisque, comme tous les surdoués de sa génération, SMR est très pris, très demandé, « principal conductor » de l’orchestre de Göteborg, « principal guest conductor » du Philharmonia de Londres, et directeur musical, depuis 2010 de l’orchestre philharmonique de Tampere, l’un des très bons orchestres de Finlande.
Mais quand on veut, on trouve, et la solution fusa presque immédiatement : « Invite-moi avec « mon » orchestre de Tampere, je te promets, je reviens en 2019″ ! Il ne fallait pas me le promettre deux fois. Le temps que la nouvelle directrice générale de l’orchestre prenne ses fonctions début août, et le contact était noué.
Et me voici à Tampere, pour discuter de la venue de l’orchestre et de son chef, sans doute pour deux concerts et deux programmes, à Montpellier l’été prochain. Et voir et entendre ces musiciens et leur chef répéter et jouer dans leur fabuleuse salle de concert – quelle acoustique idéale ! –
Dans quelques heures, un programme qui est la marque de l’originalité du chef. Son premier Carmina Burana – succès populaire garanti – avec pas moins de 200 choristes sur scène (tous « amateurs » mais à quel niveau !!) – précédé de mélodies avec orchestre (pour baryton et soprano) de Richard Strauss, que je n’ai personnellement jamais entendues en concert. Impatient !