« A “coda” is a musical element at the end of a composition that brings the whole piece to a conclusion. A coda can vary greatly in length. My life’s coda is generous and rich. Life is precious ». / En musique, la coda est l’élément qui marque la fin d’une composition, la conclusion de la pièce. La longueur d’une coda peut varier considérablement. La « coda » de ma vie est généreuse et riche. La vie est précieuse » (Michael Tilson Thomas, 24 février 2025)
Hier Michael Tilson Thomas postait un message bouleversant sur sa page Facebook, où il annonce que la tumeur qui le touche depuis trois ans a repris de la vigueur et que ses chances de s’en sortir sont incertaines (« the odds are uncertain« ).
Nous sommes tous confrontés, un jour ou l’autre, avec la fin de vie, la fin d »une vie. Nos sociétés contemporaines refusent la mort, ou sans aller si loin, la retraite, le retrait, la mise à l’écart de l’activité sociale, quelles qu’en soient les raisons.
Je disais, dans un précédent billet (Complexité, perplexité), que l’obstination que mettent certains musiciens, les chefs surtout, à durer au-delà du raisonnable, était souvent incompréhensible. Pourquoi, par exemple, publier (ou laisser publier) cet enregistrement récent de la Symphonie de Franck par un Daniel Barenboim qui n’est plus que l’ombre de lui-même (le 6 février dernier il reconnaissait lui-même être atteint de la maladie de Parkinson depuis plus de trois ans), alors qu’il a livré avec l’Orchestre de Paris il y a quarante ans une version qui avait fait date.
Il y a, heureusement, des contre-exemples, des miracles parfois : les pianistes Horszowski, Pressler… ou Rubinstein !
Et comme on le relevait dans un précédent article (Nelson et Martha), la pianiste argentine, 84 ans dans trois mois, semble être atteinte, elle, du syndrome de l’éternelle jeunesse
Témoin ce document étonnant et récent (capté au Japon ?) où Martha Argerich fait d’un mauvais piano droit l’instrument d’une ineffable poésie dans les Jeux d’eau de Ravel…
et ce merveilleux trio de Mendelssohn capté le 20 décembre dernier à Toulouse !
Ces deux-là étaient frère et soeur en musique, plus encore qu’amis et complices. L’un est mort, l’autre toujours vive et active à 83 ans passés. Ils font une part de l’actualité discographique : Nelson Freire (1944-2021) et Martha Argerich.
Du côté de la pianiste argentine, rien de vraiment neuf. Warner a regroupé des coffrets déjà parus (comme les « live » de Lugano) en y ajoutant quelques albums récents, et les quelques disques parus sous étiquette Teldec.
Ce coffret révèle à la fois la curiosité de la pianiste en matière de musique de chambre, et une certaine permanence – on n’a pas dit étroitesse ! – du répertoire solo et concertant : pas mal de doublons, mais comment s’en plaindre, quand on sait qu’en concert Martha Argerich n’est jamais exactement la même d’un soir à l’autre (souvenirs d’une tournée au Japon et en Californie en 1987).
Quelques erreurs d’étiquetage parfois amusantes : dans le seul trio de Haydn, capté à Lugano, on indique Nicholas Angelich au côté des frères Capuçon, alors qu’il s’agit bien de Martha Argerich. En revanche dans un disque Brahms à 2 pianos, le partenaire de Martha est mentionné comme Nicholas Argerich (sic).
Inutile de recenser les merveilles de ce coffret, elles se révèlent tout au long des 46 CD.
Quelques-unes prises au hasard :
Comme on le sait Martha Argerich donne désormais rendez-vous à ses amis à Hambourg. C’est là, en 2020, qu’elle a consenti à redonner aux micros et caméras – mais sans public – une version inoubliable de la 3e sonate de Chopin
L’héritage Nelson
Lorsqu’il est mort, il y a déjà plus de trois ans, j’ai tenté une discographie de Nelson Freire. Tâche difficile, puisque le pianiste brésilien, avant la période Decca – la dernière – a enregistré pour plusieurs labels, au gré des propositions et des engagements, et relativement peu. Heureusement que, depuis une dizaine d’années, les captations de concert ou les enregistrements de radio, ressortent un peu au compte-gouttes, traduisant, mieux que la discographie « officielle », les choix de répertoire de Nelson Freire.
Le coffret de 3 CD qu’édite le Südwestrundfunk (SWR) – la radio publique de l’Allemagne du sud qui regroupe les stations jadis indépendantes de Baden-Baden et Stuttgart – est à chérir à plus d’un titre : il ne comporte pratiquement que des inédits dans la discographie de Nelson Freire.
On se demande si et quand Decca publiera enfin le coffret de l’intégrale des enregistrements réalisés pour le label par Nelson Freire ! Ce ne serait que justice.
Autre suggestion : rassembler tous les témoignages laissés par le duo Martha Argerich-Nelson Freire. Insurpassable !
L’occasion de faire le point sur la discographie – plus exactement mes choix – des trois oeuvres que j’ai entendues
Le Tombeau de Couperin
Je rappelle dans l’article les circonstances de l’écriture de cette oeuvre, d’abord pour le piano ensuite pour l’orchestre. Ce Tombeau de Couperin fait partie des oeuvres de Ravel que j’écoute le moins. Je l’admire certes, mais ne l’aime pas.
Ici les mêmes que mardi, dans une captation de 2020 :
Karajan n’a enregistré l’oeuvre qu’une fois, et c’était dans la brève période où il fut « conseiller musical » de l’Orchestre de Paris après la mort de Charles Munch.
Pierre Boulez manque un peu de poésie et de souplesse, même en concert avec Berlin
On ne m’en voudra pas de revenir à Armin Jordan, qui avait une manière assez incroyable de laisser venir cette musique, d’un geste, d’un regard, que les orchestres comprenaient immédiatement
Ma Mère l’Oye
On peut difficilement louper la suite de Ma Mère l’Oye, les bonnes versions sont légion.
Giulini y est la poésie même. Son « jardin féerique » ! inégalé
Dans le gros coffret TIlson Thomas Sony, il y a ce bel exemple de l’art de MTT
Petrouchka
L’Orchestre de Paris et son chef donnaient en septembre dernier leur version de Petrouchka aux Prom’s de Londres
Ni la conception ni le jeu d’ensemble n’ont foncièrement changé depuis cette soirée londonienne.
Comme je l’écris, c’est une version plus symphonique que chorégraphique.
On a la chance d’avoir d’excellentes versions du créateur de l’oeuvre, Pierre Monteux, et du compagnon de route des Ballets russes, longtemps ami de Stravinsky, Ernest Ansermet. Les comparaisons sont édifiantes.
On notera à quel point les orchestres ont techniquement progressé en un demi-siècle !
Je garde une préférence pour la version sensationnelle d’Antal Dorati
J’ai écrit le premier article de cette série – La grande porte de Kiev – il y a presque trois ans, au lendemain de l’invasion de l’Ukraine par les troupes de Poutine. J’écris aujourd’hui le douzième, qui ne sera sûrement pas le dernier, en raison d’une double actualité, de très inégale importance.
La fin de la guerre ?
Donald Trump a raison sur une seule chose : l’Ukraine comme la Russie sont épuisées par trois années de guerre qui n’a fait que des centaines de milliers de morts et de blessés. Comme le dit l’excellent ministre français des affaires étrangères, Jean-Noël Barrot : « Si Trump peut attirer Poutine à une table de négociation, on ne pourrait que s’en réjouir ». Mais tout cela assorti de toutes les réserves et principes d’usage, rappelés d’abondance sur tous les plateaux télé par nos stratèges en chambre.
Une remarque puisée de l’histoire : les médias qui ne réfléchissent pas (une majorité ?) soulignent ou dénoncent un changement de cap des Etats-Unis (America first !). Mais, comme le font remarquer des observateurs qui ont, eux, bonne mémoire, cette doctrine n’est pas née avec Trump. Première guerre mondiale, les Etats-Unis ne s’engagent qu’en 1917, Seconde guerre, seulement en 1942 après le désastre de Pearl Harbour. Beaucoup plus récemment, quand les Européens et la France sous présidence Hollande avaient une opportunité – en 2013 – de chasser Assad de Syrie, Barack Obama a opposé une fin de non-recevoir (il est vrai peut-être échaudé par la guerre d’Irak déclenchée par Bush jr. en 2003).
Qui se rappelle la conférence de Yalta en 1945 ? où Staline, Churchill et Roosevelt se partagèrent l’Europe en excluant la France et De Gaulle…
Je viens de finir un excellent bouquin – qui vient de sortir en édition de poche :
« Comment comprendre la tragique guerre menée actuellement en Ukraine ? Quel est cet empire russe après lequel court Vladimir Poutine ? Pour saisir ces enjeux brûlants, François Reynaert s’est plongé dans un millénaire de passions russes. D’Ivan le Terrible au maître actuel du Kremlin, en passant par Pierre Ier le Grand, Catherine II ou Staline, les tsars n’ont cessé d’étendre leur territoire au nom de Dieu, des soviets ou de la grande nation slave. Cette histoire faite de bruit et de fureur, de conquêtes et de chefs-d’œuvre, de splendeurs et de misères, s’étend bien au-delà des frontières actuelles de la Russie. Elle embrasse les alliés et les vassaux de cette puissance, tous ceux qui ont contribué à la renforcer ou, au contraire, l’ont fait vaciller : Suède, Pologne, Lituanie, mais aussi Ukraine, pays des Balkans ou d’Asie centrale. » (Présentation de l’éditeur).
François Reynaert dit lui-même que l’idée de ce livre lui est venue le 24 février 2022. Je n’ai rien découvert que je n’aie pas déjà appris durant mes études, mais je recommande vivement à ceux qui essaient de comprendre, au-delà des apparences et des postures, ce qui joue en Ukraine.
Les tableaux d’une exposition
La Grande Porte de Kiev c’est le dernier épisode de la pièce de Moussorgski – Les Tableaux d’une exposition*. On va beaucoup entendre ces Tableaux dans l’orchestration de Ravel (1922) puisque comme nul ne peut l’ignorer, on célèbre les 150 ans de la naissance de l’auteur du Boléro.
Manifestement la presse a apprécié sa vision des Tableaux :
« La situation se corse avec Les Tableaux d’une exposition où Bringuier met habilement en évidence les atouts complémentaires de Moussorgski et Ravel. Du premier, il investit pleinement la carrure peu farouche, du second il cisèle l’incroyable inventivité orchestrale. Avec pour effet que cet étincelant concerto pour orchestre magnifie le dramatisme expressionniste de Moussorgski. Pesanteur du char de Bydlo, pépiements amusés du ballet des poussins dans leur co quille ou ironiques du Marché de Limoges, sauvagerie cinglante de la cabane de Baba Yaga et grandeur hymnique de la Grande porte de Kiev : ces Tableaux intègrent les trouvailles d’orchestration de Ravel dans le flux narratif de l’écriture de Moussorgski. Le tout a un sacré panache, incontestablement prometteur. On en redemande. » (Serge Martin, Le Soir, 16 février 2025)
Mais comme on le sait, si l’orchestration est restée, à juste titre, la plus célèbre et la plus jouée, l’oeuvre a bénéficié de plusieurs orchestrations :
Le grand Leopold Stokowski dirige la version de Ravel pour le public de Philadelphie en novembre 1929 ; il réalise dix ans après sa version très personnelle de l’œuvre (réécrivant plusieurs passages). Stokowski fera plusieurs révisions et enregistrera trois fois son orchestration (1939, 1941 et 1965). La partition ne fut publiée qu’en 1971.
En 1982, c’est le pianiste et chef Vladimir Ashkenazy qui s’y essaie à son tour :
* Je suis toujours irrité de lire dans les programmes de concert « Tableaux d’une exposition » sans le déterminant « les ». La langue russe ne comporte pas d’article (ou de déterminant) et donc une traduction littérale conduit à omettre celui-ici. Le cas le plus célèbre est le roman de TolstoiВойна и мир, qui doit s’écrire en français LA guerre et LA paix et non Guerre et Paix.
Deux mois après celle de l’Auditorium et du studio 104 de Radio France (lire L’inauguration), c’était, le 14 janvier 2015, l’inauguration de la Philharmonie de Paris. J’y étais et je l’ai raconté : Philharmonie
(Photo JPR)
« On nous a demandé d’arriver bien à l’avance. L’inauguration de la Philharmonie de Paris doit être faite par le Président de la République et la Maire de Paris. Les alentours du grand vaisseau conçu par Jean Nouvel sur le vaste site du Parc de la Villette sont noirs de forces de l’ordre, mais personne ne songerait à s’en plaindre.
L’entrée est accessible par des escaliers mécaniques… déjà en panne ! Une joyeuse cohue est bloquée, dans le vent et la pluie qui commence à tomber, par une malheureuse employée qui tente de réguler le flot d’invités. Résistance de courte durée, un ancien ministre donne le signal de l’engouffrement, on a disposé six portiques de sécurité, pas sûr de leur efficacité.. Mais il y a peu de risques que le tout Paris qui se presse ait des intentions nuisibles.
On est d’abord guidé vers la salle de répétition au niveau inférieur, où il était prévu que, faisant d’une pierre deux coups, François Hollande présente ses voeux au monde de la Culture. La cérémonie a été maintenue, mais prend évidemment un autre caractère. Beaucoup de têtes connues, de collègues, d’amis (comme ceux que Le Figaro a épinglés dans son supplément Figaroscope du jour : http://www.lefigaro.fr/sortir-paris/2015/01/14/30004-20150114ARTFIG00039-les-13-figures-du-classique-a-paris.php). On nous prévient que le Président, revenant de Toulon où il a présenté ses voeux aux Armées, aura un peu de retard.
L’émotion est palpable lorsque, tour à tour, Laurent Bayle qui a porté à bout de bras et de forces cet incroyable projet, Anne Hidalgo la Maire de Paris, puis François Hollande s’expriment.
Tous disent que la Culture, et ce soir la Musique, sont la seule réponse à l’obscurantisme, au terrorisme, au fanatisme. Le Président décoche quelques traits en direction des « esprits chagrins », les mêmes qui critiquent, dénoncent, regrettent, avant de s’approprier le succès. On regrette que Jean Nouvel ait boudé cette inauguration. Eternelle question : fallait-il attendre que tout soit prêt, terminé, réglé, pour ouvrir cette salle ? C’était la même qui s’était posée pour l’inauguration de l’Auditorium de la Maison de la radio. Dans un cas comme dans l’autre, il y a encore beaucoup à faire, plusieurs mois de travaux, mais les lieux existent, enfin, et c’est heureux pour les artistes et pour le public.
Première impression visuelle, une fois qu’on est parvenu à trouver la bonne entrée, le bon étage, le bon siège (les derniers ont été installés le jour même !), c’est chaleureux, enveloppant.
Le concert commence avec une bonne demi heure de retard, et d’une manière inattendue : une longue ovation salue l’arrivée au premier rang du balcon de François Hollande et de Manuel Valls.
L’Orchestre de Paris prend place, Paavo Järvi dirige un programme un peu hétéroclite, mais destiné à mettre en valeur les qualités acoustiques et artistiques du lieu et des interprètes. Une courte pièce de Varèse qui parodie l’accord d’un orchestre, Sur le même accord de Dutilleux – avec Renaud Capuçon -, des extraits du Requiem de Fauré qui prennent une résonance particulière une semaine après la tuerie de Charlie Hebdo (avec Mathias Goerne et Sabine Devieilhe), le concerto en sol de Ravel par Hélène Grimaud, tout de blanc vêtue. L’entracte arrive vers 22 h 30. On en profitera pour parcourir les étages supérieurs, de vastes coursives désertes, inachevées, avec vue imprenable sur le périphérique.
Le concert reprend à 23 h bien sonnées, on imagine qu’une bonne partie de la salle, le Président, le Premier ministre, se sont esquivés. On a tort, ils sont tous là jusqu’au bout, à l’exception d’un ancien ministre de la Culture… La seconde partie s’ouvre par la création du Concerto pour orchestre de Thierry Escaich, qui m’a confié s’être beaucoup investi dans cette oeuvre d’une trentaine de minutes. Le public apprécie, applaudit chaleureusement compositeur et musiciens. Et, comme à Radio France le 14 novembre, la soirée s’achève avec l’incontournable 2e suite de Daphnis et Chloé de Ravel.
On retrouve les artistes, les équipes de la Philharmonie, Laurent Bayle enfin soulagé, quelques collègues… et le Premier Ministre et son épouse pour partager un dernier verre. Les pronostics vont bon train : la nouvelle salle va attirer le public, de nouveaux publics sans doute. On le lui souhaite. D’ailleurs l’Orchestre Philharmonique de Radio France y sera le 26 janvier, pour la création du Concerto pour violon de Pascal Dusapin » (15 janvier 2015)
La Philharmonie aujourd’hui
Le public – c’était une soirée réservée aux moins de 28 ans ! – se presse vers la Philharmonie (jeudi 9 janvier 2025)
Je ne compte plus mes visites à la Philharmonie depuis dix ans. J’y serai ce mardi soir pour le concert de l’Orchestre national d’Ile-de-France (l’ONDIF comme on dit !) et son jeune chef américain, Case Scaglione, que je n’ai pas encore eu l’occasion d’entendre « live ». J’y étais jeudi dernier pour un formidable – un de plus – concert de l’Orchestre de Paris et Klaus Mäkelä. Lire mon compte-rendu cinq étoiles sur Bachtrack: Klaus Mäkelä et l’Orchestre de Paris exaltent l’esprit français à la Philharmonie.
C’est peu dire qu’en dix ans la Philharmonie, enfantée dans la douleur, est devenue un pilier essentiel de la vie musicale nationale, complétant ô combien la Cité de la Musique inaugurée elle, il y a trente ans (pensée pour Brigitte Marger, disparue en décembre dernier, qui en fut la première directrice). Les beaux esprits pensaient impossible d’attirer le public parisien, de le renouveler, en des lieux aussi excentrés que la Philharmonie au nord-est et la Maison de la Radio au sud-ouest de Paris. Défi relevé, pari réussi !
Lors des concerts de Nouvel an de l’Orchestre national de France et de l’ensemble Janoska (lire Bachtrack : Le Nouvel an viennois du National) – qui se poursuivent ces prochains jours dans toute la France, de Châteauroux à Vichy – on a bien sûr célébré le bicentenaire de Johann Strauss fils, mais – cela a été moins remarqué – le sesquicentenaire* de la naissance d’un autre Viennois très célèbre, sans doute le violoniste le plus admiré de la première moitié du XXe siècle, Fritz Kreisler, né à Vienne le 2 février 1875, mort à New York le 29 janvier 1962.
La postérité n’a retenu de Kreisler que ces délicieuses pièces de genre que tous les violonistes se sont appropriées, que Rachmaninov a pour partie transcrites. Et qui ont inspiré à l’ensemble Janoska cette très libre transposition, curieusement intitulée Musette
A propos de Kreisler, j’ai gardé en mémoire cette incroyable anecdote que je tiens de Manuel Rosenthal (1904-2003) lui-même (lire Anniversaires : privé/public) : « Je revois encore assis face à face, mon fils de 20 ans et le vieil homme de 96 ans qui lui racontait ses souvenirs de Ravel, de Gershwin… et ses débuts impécunieux de violoniste de salon. J’entends encore Rosenthal raconter que, repéré pour ses talents violonistiques, je ne sais plus qui le recommanda au Ritz où il était de coutume d’accompagner les dîners de riches clients par une sérénade. Arrivé dans le palace de la place Vendôme, on montre au jeune Rosenthal une petite pièce où il doit attendre qu’on lui fasse signe de se présenter dans le salon où il va jouer. Il est surpris d’entendre déjà jouer du violon, et du très beau violon : il entr’ouvre un épais rideau et il aperçoit… Fritz Kreisler en personne ! »
Les deux plus célèbres mélodies faussement viennoises – Liebesleid et Liebesfreud – ont été transcrites par Rachmaninov.
Mais Fritz Kreisler est aussi le dédicataire du concerto pour violon d’Elgar qu’il crée le 10 novembre 1910 à Londres sous la direction du compositeur. Il n’y a pas à ma connaissance de gravure de l’oeuvre par son créateur. Cette version toute récente a toutes les raisons de me réjouir : James Ehnes est un formidable musicien que j’ai souvent invité à Liège, Liège dont la cheffe Speranza Scappucci a naguère dirigé l’opéra.
RCA puis NAXOS ont réédité toute une collection d »enregistrements de Fritz Kreisler réalisés dans les années 30, et qui préservent l’essence d’un art qui à bien des égards ressemble à celui d’un Rachmaninovc au piano. Jamais de sirop, de gras, de fioritures inutiles, mais une élégance, un charme, une classe folle
Oublier l’encombrant, le navrant, l’accessoire, ne garder que l’exceptionnel, le singulier, l’essentiel. C’est ainsi que je fais mon bilan d’une année musicale dont je ne veux retenir que les moments de grâce.
Ces souvenirs de concert, j’ai la chance de les avoir consignés pour Bachtrack.
Le bonheur d’avoir entendu le jeune chef portugais Dinis Sousa – découvert à l’été 2023 au Portugal – diriger une quasi intégrale des symphonies de Beethoven
Pas de toccata de Widor pour la réouverture de Notre Dame, mais je la livre ici dans la version jubilatoire du légendaire Pierre Cochereau, pour conclure cette année en beauté.
La catastrophe de Mayotte, les débuts ratés de Bayrou, l’enlisement du débat politique. Rien n’a changé depuis mon dernier billet, alors évitons…
Retour à Notre Dame
Comme je sais qu’il lit ce blog, je veux ici publiquement témoigner de ma reconnaissance et de mon admiration pour François Carbou, fondateur et infatigable animateur avec son épouse Yvette du label FY/Solstice. Il a pu lire ici mon admiration pour Pierre Cochereau, dont il a préservé la fabuleuse mémoire. Plus récemment j’ai eu la surprise de recevoir un disque dont j’ignorais même l’existence, parce que M. Carbou avait lu mes souvenirs d’une date très particulière à Notre-Dame (Ma Notre Dame). Merci Monsieur !
Après avoir vu et revu les cérémonies et messes de réouverture de Notre Dame, avoir pesté contre les insuffisances de France Télévisions (Cherchez le programme), j’étais évidemment impatient d’assister à un vrai concert conçu pour et dans Notre Dame. C’était mercredi soir et on peut en lire le compte-rendu sur Bachtrack: La Maîtrise de Notre Dame retrouve sa cathédrale
On a maintenant hâte de retrouver de grands récitals d’orgue avec Olivier Laury ou Thierry Escaich !
Nelson Goerner magistral
La semaine a bien commencé avec un récital magistral de Nelson Goerner à la Philharmonie. Quel parcours pour un musicien qu’on a la chance de suivre depuis ses tout débuts : je siégeais au jury du Concours de Genève qui lui a décerné, en 1990, un premier prix à l’unanimité !
Il me faut encore évoquer la disparition de l’une des actrices les plus lumineuses du cinéma espagnol, Marisa Paredes, que j’ai aimée dès que j’eus découvert l’univers d’Almodovar.
Citer aussi Marcel Marnat (1933-2024) que j’eus le bonheur de croiser quelquefois et surtout de lire souvent (voir Souvenirs de Ravel)
Il y a une bonne quinzaine d’années que je connais l’actuel chef de l’orchestre de Liverpool, que je l’avais invité à plusieurs reprises (à l’instigation d’un impresario – Pedro Kranz – aujourd’hui disparu en qui j’avais grande confiance) à diriger l’Orchestre philharmonique royal de Liège (lire Hindoyan dirige à Liège). Pour ma première édition en 2015 comme directeur du Festival Radio France à Montpellier, c’est tout de suite à lui que j’avais pensé pour le concert d’ouverture avec un programme particulièrement festif avec l’orchestre de Montpellier. Les musiciens comme le public se rappellent encore un fameux Boléro !
Et puis il y eut en 2016 Iris de Mascagni, en 2017 Siberia de Giordano, avec Sonya Yoncheva, et en 2021 une glorieuse soirée de clôture avec ce couple aussi heureux sur la scène que dans la vie.
Ecoutez ce que disait Christian Merlin, mon cher confère du Figaro, à propos du travail du chef et de la chanteuse, alors qu’on prévoyait de donner avec eux, en juillet 2020, Fedora de Giordano. Projet évidemment abandonné pour cause de pandémie…
Ici à Bordeaux, après une superbe représentation du Démon de Rubinstein dirigée par un autre ami cher, Paul Daniel (à droite) et avant un concert que devait diriger Domingo Hindoyan (à gauche) en janvier 2020.
Soirée de clôture du festival Radio France 2021 : la fête retrouvée après la longue parenthèse de la pandémie, avec Sonya Yoncheva et Domingo Hindoyan.
Oui ou non
Je me pose toujours la question de la pertinence pour un chef d’orchestre d’aller au bout de ses limites. Pour un Bernard Haitink qui, à 90 ans, un an avant sa mort, a mis fin à sa carrière, après quelques concerts où il n’était déjà plus que l’ombre de ce qu’il avait été, on a le contre-exemple éloquent de Charles Dutoit, 88 ans depuis le 7 octobre, qui ne ralentit ni ses voyages (on se demande quels pays il lui reste à visiter dans le monde !), ni ses concerts. Dans le nouveau numéro de Classica, Olivier Bellamy livre une interview-fleuve, qui aurait mérité un meilleur découpage et un vrai travail de décryptage d’un entretien où tout se mêle et s’emmêle parfois : Charles Dutoit est bavard et il a tant à dire d’une vie foisonnante. A lire tout de même !
En revanche, quel intérêt y a-t-il pour le public, ses admirateurs, et le grand musicien qu’il a été, de documenter l’inexorable décrépitude de Daniel Barenboim ? Je trouve presque indécent d’assister à cette déchéance. La critique n’ose pas écrire ce qui pourtant saute aux oreilles des derniers disques de Barenboim chef : qu’on ne devrait même pas les publier. Dernier triste exemple en date : la Symphonie de Franck avec l’orchestre philharmonique de Berlin ! Emouvant diront certains, infiniment triste diront tous les autres…
Barenboim avait gravé il y a presque cinquante ans une magnifique version de la dite symphonie avec l’Orchestre de Paris au tout début de son mandat. En rester à ce souvenir lumineux !
J’assistais jeudi dernier à un concert présenté par France Musique comme celui du 10e anniversaire de l’inauguration de l’Auditorium de la Maison de la Radio. J’ai écrit sur Bachtrack ce que j’en ai pensé : L’étrange anniversaire de l’auditorium de Radio France.
On peut réécouter sur France Musique la très belle version qu‘Edgar Moreau a donnée du 1er concerto pour violoncelle de Chostakovitch. Le reste est plus dispensable…
L’Auditorium de Radio France / 7 novembre 2024
Etrangement, Radio France semble n’avoir pas souhaité marquer l’inauguration de son Auditorium il y a juste dix ans, le 14 novembre 2014, alors que cette nouvelle salle de concerts constituait une date historique dans la vie musicale parisienne, deux mois avant une autre inauguration tout aussi marquante, celle de la Philharmonie de Paris. Il se trouve qu’à cette période j’avais la responsabilité de la direction de la Musique de Radio France sous la présidence de Mathieu Gallet, et que cette inauguration avait été accouchée certes avec enthousiasme mais non sans difficultés (lire La fête)
(France Inter, le Journal de 13h, 14 novembre 2014 / Interview JPR par Claire Servajean)
Un parcours d’obstacles
On a peine à imaginer aujourd’hui le parcours d’obstacles qu’a constitué l’organisation de cette inauguration, pour laquelle Mathieu Gallet et moi avions voulu que toutes les forces musicales, artistiques, techniques, et les antennes de Radio France soient impliquées. La Maison de la radio n’était alors clairement pas structurée comme un lieu d’accueil du public, encore moins comme des studios et salles de concert ouverts au public. Ce n’est que beaucoup plus tard, à partir de 2017 (!), que mon successeur Michel Orier serait investi de l’ensemble des responsabilités de la gestion de ces espaces et de l’accueil du public, et pourrait constituer et piloter des équipes dédiées. En novembre 2014, on essuyait les plâtres au sens propre du terme, et de l’Auditorium et du Studio 104 (ex-Olivier Messiaen). Chaque élément dépendait d’une direction différente: il nous faudrait beaucoup beaucoup de patience et de force de persuasion pour que tout finisse par fonctionner.
Le plus gros obstacle, et ce n’était pas le moindre, étant que nous voulions ouvrir grand la Maison de la radio pendant tout le week-end des 14, 15 et 16 novembre 2014… alors que même les antennes, a fortiori tous les services fonctionnaient au ralenti. Mathieu Gallet avait eu une formule heureuse… qui n’avait pas manqué de susciter des remous dans une organisation aussi figée : il souhaitait une Maison de la Radio en format VSD (en référence à l’hebdomadaire éponyme).
Et je dois bien dire que beaucoup doutaient en interne de la réussite d’une opération de « musique classique » avec autant de concerts et d’émissions dans un lieu excentré de Paris, qu’on a toujours décrit comme peu accessible. Les photos prises pendant le week-end en témoignent, les chiffres de fréquentation ont dépassé toutes nos espérances et fait taire les Cassandre.
Quel(s) programme(s)?
Mais tout ce que je viens de décrire n’était rien par rapport à la programmation des concerts inauguraux. Je pense que Mathieu Gallet, nommé par le CSA PDG de Radio France le 27 février 2014, n’avait pas un seul instant imaginé que ce serait l’un des épisodes les plus compliqués de sa présidence, Nous en avons souri, et même ri après coup, mais les négociations qu’il a fallu conduire avec les chefs des deux orchestres, les représentants des musiciens – des centaines de mails en témoignent ! – ont été himalayesques. Il faut se rappeler que la concurrence entre les deux orchestres (le National et le Philhar’) était à son comble, attisée, il est vrai, par la mise en oeuvre, jugée à l’époque « trop brutale », du projet de réorganisation de la Direction de la Musique que Mathieu Gallet avait présenté devant le CSA et que j’avais entamé dès mon entrée en fonction (Ma part de vérité).
Je peux le dire maintenant, sans trahir de secret professionnel, mais des promesses avaient été faites par le prédécesseur de Mathieu Gallet à Daniele Gatti : ce serait lui et l’Orchestre national qui seraient les premiers et principaux utilisateurs de l’Auditorium et qui donc feraient le concert inaugural. Allez, après cela, expliquer à l’orchestre philharmonique de Radio France et à son chef qu’ils passeraient en second, alors qu’ils avaient la certitude, alimentée par la rumeur d’un certain microcosme parisien, d’être infiniment supérieurs à leurs collègues du National !
On passera toutes les étapes de cette négociation (qui ne s’acheva que la veille de l’inauguration !). Au départ chaque orchestre/chef voulait jouer tout un concert, le même soir, et si possible avec quasiment le même programme (le Boléro de Ravel of course), dans l’Auditorium bien sûr ! Je suggérai qu’on utilise à tour de rôle les deux salles, le Studio 104 et l’Auditorium. On regarda toutes les formules possibles, mais presque jusqu’à la fin, les deux chefs, Gatti et Chung (qui, il faut quand même le relever, ne se sont jamais adressé la parole, ni même serré la main, durant toute la durée de leurs mandats respectifs !) s’en tenaient à leur programme Ravel. Les choses en étaient à un point tel qu’il nous fut impossible de communiquer à la presse, aux invités et au public, le programme de l’inauguration ! Finalement, Mathieu Gallet siffla la fin de la récréation et valida ma proposition, arrachée de haute lutte : il y aurait le 14 novembre 2014 un seul concert dans le tout nouvel Auditorium, en deux parties de moins d’une heure chacune : ouvrant le bal, l’Orchestre national de France et Daniele Gatti avec « Slava’s Fanfare » de Dutilleux, l’ouverture de Tannhäuser de Wagner, la suite du Chevalier à la rose de Richard Strauss.. et le Boléro de Ravel, puis après l’entracte l’Orchestre philharmonique de Radio France et Myung-Whun Chung, une suite tirée du ballet Roméo et Juliette de Prokofiev, Ave verum corpus de Mozart et la 2e suite de Daphnis et Chloé de Ravel, avec la participation du Choeur de Radio France (qu’on retrouverait pour son propre concert durant le week-end).
(L’émotion d’une première répétition dans le tout nouvel Auditorium !)
Aujourd’hui plus personne ne doute de la pertinence et de la nécessité des deux salles de concert de la Maison de la Radio et de la Musique. Comme pour la Philharmonie – j’en reparlerai en janvier – ces nouveaux lieux ont attiré de nouveaux publics, profondément renouvelé les modes d’accès à la musique classique.