Jeanne Moreau est morte, quelques semaines avant son 90ème anniversaire. Comme Michèle Morgan, quelques films seulement ont forgé sa légende.
Une légende qu’elle-même et le milieu culturel ont soigneusement entretenue, jusqu’à la caricature souvent. Mais c’est le propre des stars que de susciter, longtemps après qu’elles ont disparu des plateaux de cinéma ou des scènes de théâtre, engouement, vénération, admiration exclusifs.
Je n’ai rencontré qu’une fois Jeanne Moreau à l’occasion de la sortie d’un CD qui n’a pas laissé un souvenir impérissable de ses talents de conteuse, même si le piano de Jean Marc Luisada est comme toujours passionnant.
J’étais tout prêt à lui dire des gentillesses, à avoir même un brin de conversation avec elle, j’étais alors directeur de France Musique. Elle était en service commandé, on lui avait demandé de paraître à un cocktail organisé par Deutsche Grammophon, elle ne manifesta aucun intérêt pour les personnes présentes (essentiellement des professionnels), se fit tirer le portrait avec son pianiste, et s’en fut dès que la corvée fut achevée.
Quelques années plus tard, l’actrice sur le retour allait faire la cruelle expérience de ce qu’on ne se risque pas impunément à la mise en scène d’opéra. J’ai rarement vu pareil ratage dans cet Attilade 2001 à l’Opéra de Paris, sauvé du naufrage par l’immense Samuel Ramey .
Il ne faudrait pas non plus que les jeunes générations ne gardent de Jeanne Moreau que la savoureuse caricature de Laurent Gerra (à voir ici à 3’33 »)
Pour beaucoup d’entre nous, l’actrice disparue reste une voix, inimitable, inimitée.
Et, dans l’éclat de sa beauté première, nous restent quelques grands films qui la font immortelle.
L’hommage est unanime. Bien avant sa mort, survenue ce 30 juin, Simone Veilétait entrée dans l’Histoire.
Mes souvenirs de Simone Veil sont d’abord liés à une honte. Ineffaçable. Dans le débat à l’Assemblée Nationale sur la loi autorisant l’interruption volontaire de grossesse, un triste sire, député de la Manche, appartenant au même mouvement politique que moi à l’époque, avait accusé la ministre de la Santé, rescapée de la Shoah, d’inciter les femmes à « jeter des embryons au four crématoire« … Dans les jeunes générations, personne n’a idée de la violence, de la haine même, à laquelle Simone Veil a été exposée, pour avoir endossé, à la demande de Giscard, la responsabilité de cette loi (video)
France 2 rediffusait hier soir le documentaire Un jour, une histoire : Simone Veil, l’instinct de vie. On doit à sa réalisatrice Sarah Briand l’un des meilleurs portraits de la disparue.
Simone Veil, c’est sans doute, pour moi et ma génération, plus encore que la loi sur l’IVG, le combat européen, la campagne de 1979 pour la première élection du Parlement européen au suffrage universel. Aujourd’hui, on n’a plus idée du formidable espoir que représentait cette possibilité offerte aux peuples d’Europe – certes l’Union européenne ne comptait alors que 12 pays membres – de choisir leurs parlementaires.
C’est le souvenir d’une campagne enthousiaste, joyeuse, même si notre chef de file continuait d’être régulièrement confrontée à la violence de ceux qui ne lui ont jamais pardonné « sa »loi.
Souvenir de cette affiche, confectionnée avec les moyens du bord, qu’avait approuvée Simone Veil.
Simone Veil première présidente de ce Parlement européen élu au suffrage universel !
Quelques années plus tard, je suis alors l’assistant parlementaire d’un député de Haute-Savoie. Nous apprenons que Simone Veil est invitée à un débat à la Maison des Arts de Thonon-les-Bains. Par courtoisie, « mon » député lui propose d’aller la chercher à l’aéroport de Genève, c’est moi qui m’acquitte de cette mission, un peu impressionné. Je vais avoir l’ex-ministre, l’ex-présidente du Parlement européen, pendant près de 45 minutes à mes côtés, le temps du trajet de Genève-Cointrin à Thonon-les-Bains.
Elle se prête de bonne grâce à mes questions – j’en ai tellement à lui poser ! – et y répond sans langue de bois, c’est le moins qu’on puisse dire, surtout quand elle évoque les figures politiques de l’époque.
Le lendemain, je la reconduis de très bonne heure à l’aéroport. Elle est d’une humeur exécrable. A-t-elle mal dormi ? Non, elle est furieuse après le petit discours de bienvenue que « mon » député s’était cru autorisé à prononcer, rappelant en des termes aussi maladroits qu’ambigus, le rôle de Simone Veil dans la loi IVG – alors que le colloque auquel elle participait n’avait strictement rien à voir avec ce sujet.
Elle ne décolérait pas contre ces « vieux politicards » macho auxquels elle assimilait mon député. Elle ne se radoucit qu’à la fin du trajet : « Au moins vous, je sais que vous faites de la politique autrement ».
Une dernière image de Simone Veil me hante. Ces photos prises en avril 2013 le jour des obsèques de son mari Antoine. Le regard perdu dans le vide. Les signes d’une inavouable maladie, déjà perceptible quand la grande dame avait été reçue sous la Coupole en 2010.
Dans un bref billet ce matin dans Le Figaro, Anne Fulda livre un souvenir bouleversé. Un déjeuner dans un restaurant du 7ème arrondissement, un peu à l’écart un couple, Antoine et Simone, ce devait être en 2012, le mari tient la main de sa femme tant aimée, lui parle doucement. Mais elle est déjà dans un autre monde, ses beaux yeux pers sont éteints.
Comme Jean d’Ormesson concluait son magnifique discours de réception de la nouvelle académicienne (à lire ici) : « Nous vous aimons, Madame » ! Pour toujours.
J’ai hésité sur le titre de ce billet, je pensais à : L’érotisme de la pureté.
Il y a deux ans, pour l’évoquer (Légendes vives), j’écrivais : « la voix séraphique, et pourtant charnelle, lumineuse, et pourtant tendue, de Gundula Janowitz. »La cantatrice autrichienne fête le 2 août prochain, selon l’expression consacrée, ses 80 printemps.
(Gundula Janowitz, ici avec une autre légende du chant, son aînée Christa Ludwig)
Deutsche Grammophon lui rend, pour l’occasion, le plus beau des hommages avec un coffret de 14 CD très soigneusement élaboré. Il ne s’agit pas d’une simple compilation – même sous pochettes d’époque – mais d’une véritable récapitulation non seulement des enregistrements « officiels » que Gundula Janowitz a faits sous d’illustres baguettes pour la marque jaune mais aussi de « live » bienvenus, même s’ils étaient déjà disponibles ailleurs.
J’emprunte à un « commentateur » de ce coffret sur Amazon.frces quelques lignes qui traduisent parfaitement mon sentiment : « Un timbre d’une pureté incomparable, au vibrato scintillant, immédiatement reconnaissable et intemporellement admirable. Un phrasé magique sur une voix de lumière, de cette « beauté lunaire » comme on l’a souvent qualifiée, qui exerce sur l’auditeur une attraction irrésistible et une fascination béate. On n’adhère pas à la voix de Gundula Janowitz : on s’éprend, on succombe, on s’abandonne.
Cette Autrichienne aujourd’hui jeune de quatre fois vingt printemps, se faisait remarquer (par Walter Legge) en fille-fleur à Bayreuth en 1960, sous la direction de Knappertsbusch (on la retrouvera d’ailleurs deux ans plus tard dans la captation légendaire de 1962). Elle fait alors ses débuts pour Karajan à Vienne en 1960 dans la Barberine des Noces de Figaro; durant les trois décennies suivantes elle sera l’une des voix favorites de Karajan et de Karl Böhm, tant à la scène qu’aux studios. »
J’ai grandi avec Gundula Janowitz dans mon apprentissage des opéras de Mozart, puis des Vier letzte Lieder de Richard Strauss (concurremment avec Elisabeth Schwarzkopf). Ce coffret renferme deux versions des mélodies de Strauss, en studio avec Karajan et en concert avec Bernard Haitink au Concertgebouw.
Je n’ai malheureusement jamais entendu la cantatrice en scène ou au concert…
(des extraits de la production légendaire de Giorgio Strehler des Noces de Figaro à l’Opéra de Paris)
On se précipitera évidemment – pour ceux qui ne l’auraient pas entendue – sur l’émission Lirico Spinto que Stéphane Grant consacrait dimanche sur France Musique à La Voix de Gundula.
Pour les germanophones, cette interview/autoportrait de Gundula Janowitz
Un coffret indispensable ! Avec un peu d’avance je souhaite à mon tour einen wunderschönen 80. Geburtstag à Madame Janowitz !
Sur France Musique comme sur toutes les radios françaises, j’ai toujours entendu son nom prononcé ainsi : Klu-i-tin-ce. Ce qui a le don de bien amuser mes amis belges qui l’appelaient : Kl-oeil-tenn-se. Le chef d’orchestre André Cluytens, né Belge en 1905 à Anvers, est mort Français à Neuilly, il y a exactement 50 ans, le 3 juin 1967.
Son éditeur historique, EMI/Pathé devenu Warner/Erato, a fait les choses en grand pour célébrer l’une des plus intéressantes baguettes du XXème siècle, à vrai dire un peu oubliée en dehors du cercle restreint des discophiles avertis.
Tout est remarquable dans ce coffret de 65 CD et, pour une fois, on veut citer la Note de l’éditeur :
« De l’abondante discographie d’André Cluytens, la postérité a d’abord retenu l’immense interprète de Ravel, dont il a gravé deux vastes anthologies, l’une en mono et l’autre en stéréo. Beaucoup ont appris leur Ravel avec son recueil stéréo longtemps disponible dans la collection Rouge et Noir ou se souviennent du chef qui dirigea l’enregistrement du siècle des Concertos avec Samson François.
Les rééditions EMI ont également souvent célébré la toute première intégrale des symphonies de Beethovenjamais gravée par l’Orchestre philharmonique de Berlin, achevée trois ans avant celle de Karajan, et qui semblait à jamais indémodable…
….Ce coffret est émaillé de très nombreuses premières en CD : la plupart des 78 tours, dont la symphonie n°94 de Haydn publiée uniquement en Italie, la première Enfance du Christ ou, enfin rendue au public, la version intégrale et à notre connaissance unique du Martyre de Saint-Sébastien.Mieux encore certains enregistrements voient leur premier jour comme Cydalise et le Chèvre-Pied de Piernédont le montage a pu être achevé pour cette édition, ou cette Espana de Chabrier, enregistrée à la suite des concertos de Beethoven avec Solomon : les prises étaient tout simplement restées en bout de bande, et nous les publions ici pour la toute première fois.
La remasterisation intégralement réalisée à partir des bandes originales redonne une vie saisissante à ces gravures et a donné lieu de surcroît à des trouvailles heureuses comme ce disque Richard Strauss/Smetana avec Vienne dont nous avons pu retrouver et publier les bandes stéréo (seule la mono avait été publiée à l’origine)…
Je confirme que ce travail est absolument exceptionnel et m’a redonné envie de réécouter des versions que je croyais bien connaître. Une prodigieuse Symphonie fantastique, un sommet de la discrographie berliozienne, tous les Ravel, Roussel, les symphonies de Beethoven bien sûr, et tant et tant d’autres que je m’apprête à découvrir ou redécouvrir. Aurons-nous droit au même cadeau pour le volet lyrique de l’art d’André Cluytens ?
Un jeudi assombri par la nouvelle qui s’affichait sur mon écran de smartphone tandis que j’étais à l’Opéra Bastille: une nouvelle attaque sur les Champs-Elysées. Tristesse, compassion pour les victimes, et plus tard consternation face à certaines réactions ou récupérations irresponsables…
La journée avait pourtant bien commencé sous l’égide des femmes : l’annonce de la nouvelle cheffe de l’Opéra royal de Wallonie, dont le prénom est déjà tout un programme, Speranza Scappucci
Puis déjeuner programmé de longue date avec une artiste que je connais, suis et admire depuis ses débuts, Nathalie Stutzmann, qui triomphait il y a quelques semaines dans la fosse de l’Opéra de Monte Carlo.
Nathalie me racontait les bonheurs (et les charges de travail) que lui procure son travail de chef d’orchestre – elle est invitée, et immédiatement réinvitée par les grandes phalanges (Sao Paulo, Londres, Rotterdam, Philadelphie…) qui ne se et ne lui posent pas la question stupide de sa « féminité ». Et nous avons parlé (beaux) projets pour de prochaines éditions du Festival de Radio France…
Hier soir c’était la deuxième représentation de l’ouvrage de Rimski-Korsakov, Snegourotchka, sur le vaste plateau de l’Opéra Bastille. Un mot d’abord de la traduction française retenue par l’opéra de Paris : La fille de neige. Aussi peu poétique, à la limite du compréhensible. D’ailleurs dans la traduction qui défile au-dessus de la scène, l’héroïne est appelée Fleur de Neige, un nom autrement plus évocateur de ce personnage créé par le dramaturge Alexandre Ostrovski.
Mais ne boudons pas notre plaisir, ce Conte de printemps – c’est le titre complet de l’oeuvre Снегу́рочка Весенняя сказка – fait une entrée remarquée au répertoire de l’Opéra de Paris.
Un paysan et sa femme se désolent de ne pas avoir d’enfants. Un jour d’hiver, pour se distraire, ils décident de fabriquer un enfant de neige. Celui-ci prend vie : c’est une belle petite fille, qui grandira rapidement, tout en gardant un teint pâle comme la neige : on l’appelle Snégourotchka. Lorsque le printemps arrive, la jeune fille manifeste des signes de langueur. Les autres jeunes filles du village l’invitent à jouer avec elles, et sa mère adoptive la laisse partir à regret. Elles s’amusent et dansent, Snégourotchka restant toujours en arrière, puis l’entraînent à sauter par-dessus un feu de joie : à ce moment, elles entendent un cri, et en se retournant, elles découvrent que leur compagne a disparu. Elles la cherchent partout sans succès : Snégourotchka a fondu, et il n’en est resté qu’un flocon de brume flottant dans l’air.
Ostrovski a conservé, magnifié l’esprit de ce conte, en y rajoutant évidemment des histoires d’amour croisées et contrariées. C’est Tchaikovski qui en avait écrit la musique de scène en 1873, avant que Rimski-Korsakov n’en fasse un opéra en un prologue et quatre actes, créé au Marinski de Saint-Pétersbourg en janvier 1882.
Que dire de ce qu’on a vu et entendu à l’Opéra Bastille ?
Le bonheur l’emporte largement sur les critiques. Certes on s’attendait à plus d’audace ou d’irrévérence de la part du metteur en scène Dmitri Tcherniakov, qui restitue à merveille l’esprit du conte originel (souvenirs d’enfance ?). Certes on eût aimé une direction moins routinière, atone (mais n’est pas Gergiev qui veut !). Certes on a été surpris du peu de projection de Thomas Johannes Mayer (l’amoureux Mizguir).
Mais on a été ébloui, de bout en bout, par la beauté de la voix, l’incarnation du personnage, de la jeune soprano russe Aida Garifullina.
Ses comparses n’étaient pas en reste : le berger Lel est chanté par un contre-ténor – Yuri Mynenko, look de pop star 80’s, la jalouse et hystérique Koupava est parfaitement campée par Martina Serafin, la Dame Printemps (la mère de Snegourotchka) après plusieurs défections revient au beau contralto d’Elena Manistina, le père Gel est confié au vétéran Vladimir Ognovenko, etc.. Un spectacle capté pour la télévision, à voir ou revoir bientôt donc !
En attendant, on peut écouter cette nouveauté
et (re)découvrir d’autres opéras de Rimski-Korsakov, dans les versions insurpassées de Valery Gergiev, en particulier la merveilleuse Légende de la ville invisible de Kitège.
Je ne suis pas de ceux que gênent des applaudissements entre les mouvements d’un concerto ou d’une symphonie (après tout, personne ne trouve à redire à ceux qui saluent une performance vocale dans un opéra), c’est plutôt rassurant quant au renouvellement du public du concert classique. Je me rappelle le conseil d’un directeur de France-Musique à ses producteurs chevronnés (était-ce moi ? si non e vero e ben trovato !) : « Il y a toujours un auditeur qui entend la 5ème symphonie de Beethoven pour la première fois… »
Infiniment plus agaçant et irrespectueux tant de la musique que des interprètes, ces spectateurs qui n’attendent même pas la fin de l’accord final pour applaudir, voire hurler « bravo ». Justement parce qu’on peut être très ému, bouleversé, enthousiasmé par ce qu’on vient d’entendre, on devrait vouloir en profiter jusqu’au bout, jusqu’à ce que les dernières notes aient fini de résonner. La vraie vulgarité est dans cette attitude des pseudo-« connaisseurs » !
« Arthur Rubinstein, pianiste, musicien, acteur, conteur, écrivain, homme et citoyen aura incarné jusqu’à son dernier souffle le meilleur de cette culture et de cette civilisation européennes nées des Lumières qui se sont effacées aux portes d’Auschwitz/…../ A Marbella il avait noué une relation particulière avec une enfant de cinq ou six ans à qui il parlait à travers une trouée de la haie qui séparait sa propriété de celle d’un avocat chilien qui avait fui la dictature de Pinochet. A la mère française qui reconnaissant le musicien, s’excusait de la gêne que sa fille avait pu provoquer, Rubinstein répondit : « C’est votre fille ? Nous avons une discussion très intéressante, nous parlons de la vie »
Politesse, courtoisie, élégance, des notions désuètes ? Sûrement pas.
Si vous avez un cadeau à (vous) faire pour ces fêtes pascales, un indispensable, comme un concentré de l’art unique d’un interprète unique :
Huit jours après la performance de Lambert Wilson, j’étais de retour hier soir au Trianon.
Pour la Nuit de la voixorganisée par la Fondation Orange. Je redoutais un peu l’habituel défilé de stars, l’enfilade de « tubes » d’opéra, bref une réplique mondaine de certaines soirées interminables et convenues (ne suivez pas mon regard !)
Ce fut tout le contraire : une soirée parfaite, l’exemple même de ce qu’on rêverait de voir en prime time sur les chaînes de service public. Un organisateur, présentateur, musicien – André Manoukian– virtuose, savant mais non pontifiant, respectueux des musiques et des musiciens qu’il propose, un joyeux enchaînement de styles, d’époques, sans jamais recourir à la facilité – et des artistes exceptionnels qui nous ont épargné la promo de leur dernier disque et au contraire offert d’inoubliables moments de pure émotion musicale.
Du crossover certes, mais d’une rare pertinence. Un enchantement, comme en témoigne la captation de cette soirée.
Une soirée illuminée aussi par la présence du Concert de la Loge et de son leader Julien Chauvin.
Tristesse, au retour de cette bienfaisante bouffée de musique, d’apprendre la mort d’un grand chanteur, sur le patronyme duquel je n’ai pas été le dernier à faire de mauvaises blagues, Kurt Moll, inoubliable Ochs du Chevalier à la rose :
Tristesse encore avec la disparition d’Alberto Zedda. J’emprunte à Jean-Louis Grinda, l’actuel directeur de l’Opéra de Monte Carlo et des Chorégies d’Orange, ex-patron de l’Opéra royal de Wallonie, l’hommage qu’il rend ce matin au chef italien :
« C’est avec une grande tristesse que j’apprends la disparition d’Alberto Alberto Zedda. Ses immenses connaissances musicales, son amour légendaire pour Rossini, son inextinguible soif de transmettre, de partager, tant avec les jeunes artistes qu’avec le public, ont fait de lui un être rare et précieux. Guillaume Tell, Semiramide, Cenerentola, Moïse et Pharaon,Tancredi, Il Viaggio a Reims mais aussi Sonnambula sont les titres que j’ai eu le privilège de faire avec lui lorsque j‘étais à la tête de l’Opéra Royal de Wallonie. Autant de soirées qu’il avait rendues exceptionnelles par son fantastique engagement. Le public l’adorait, les artistes aussi ; cette affection était contagieuse car en fait , tout le monde au théâtre était touché par tant de force dans un corps si frêle. Et lorsqu’une de ses légendaires colères était passée, tel un orage rossinien, son sourire et ses yeux malicieux disaient silencieusement « nous allons y arriver »…
De toutes ces années passées au service du théâtre lyrique, mes discussions professionnelles ou privées avec Alberto Zedda furent certainement parmi les moments les plus importants de ma formation. Je me sens privilégié d’avoir eu la chance de pouvoir vivre cela.
Regardons cet œil malicieux et sourions en pensant à lui. »
Je confirme, lorsque Zedda était dans la fosse de l’opéra de Liège, le bonheur était partout, sur le plateau, dans la salle, dans les yeux et les oreilles des spectateurs que nous étions…
Heureusement, il nous reste une magnifique collection de CD d’ouvrages de Rossini essentiellement chez Naxos. Des distributions de haut vol, où l’on retrouve bon nombre de stars d’aujourd’hui…
« Orazio Benevolo (1605-1672) fut d’abord enfant de choeur à l’église Saint-Louis des Français de Rome, avant d’en devenir le maître de chapelle. Il est l’auteur de nombreuses messes qui tantôt se situent dans l’héritage de Palestrina, tantôt s’aventurent sur des chemins plus novateurs. Pour ce concert, le chœur est réparti dans les balcons de la salle, autour du public, en référence à l’église romaine qui a connu la création de cette œuvre majestueuse. »
Expérience fascinante sur le plan sonore, puisqu’en effet nous, public, placé au centre de la salle, étions environnés par les musiciens et chanteurs répartis en huit groupes.
Une expérience « polyphonique » que pourra revivre le public du Festival Radio France l’été prochain (les détails de l’édition 2017 sont annoncés le 10 mars prochain).
On a peine à imaginer que grâce à des talents aussi singuliers qu’Averty, un tel vent de liberté et d’audace ait pu souffler sur la télévision et la radio publiques.
De la même génération qu’Averty, mais pas décidé à dételer, bien au contraire, Michel Legrand confirme qu’à 85 ans, il occupe une place originale dans la vie musicale. Et que, quand il décidé d’écrire de la musique « classique », il frappe fort et juste. Pour preuve, ce nouvel enregistrement (qui sort le 10 mars) écouté de bout en bout avec gourmandise :
Le pianiste Legrand a encore de sacrés doigts, il connaît ses classiques – Messiaen, Ravel ne sont pas loin – et il confie au violoncelle d’Henri Demarquette une superbe élégie. Faut-il ajouter qu’ils bénéficient d’un accompagnement de grand luxe ?
Gainsbourg, Brassens, Brel, Barbarac’est la nostalgie d’un âge d’or de la chanson française, exploitée avec plus ou moins de bonheur par les interprètes d’aujourd’hui (au risque même de la trahison dans le cas de Patrick Bruel).
Quand Lambert Wilsona conçu l’idée d’un hommage à Yves Montand, certains ont dû penser qu’il s’y mettait à son tour. L’ambition était tout autre, comme l’exprime ce texte :
« Pourquoi Yves Montand? Pourquoi aujourd’hui? Vingt-cinq ans après sa disparition, que nous reste-t-il de lui?
Une silhouette longiligne et souple, vêtue de noir, les échos d’une voix reconnaissable entre mille, un vibrato particulier, un répertoire considérable, des rencontres avec les plus grands poètes et compositeurs de son temps, une longue carrière d’acteur de cinéma, un engagement politique, des femmes, Simone Signoret, Edith Piaf, Marilyn Monroe, une popularité immense.
J’ai demandé à Christian Schiaretti, le directeur du TNP de Villeurbanne de concevoir et de mettre en scène un spectacle en chansons autour de cette icône du XXème siècle. À partir des personnages qui l’auront accompagné, des rencontres qu’il aura faites pendant toute sa vie, nous tenterons d’esquisser, entre textes, poésies et musique, le portrait d’un homme qui, issu du monde ouvrier, et par la seule force de son ambition et de son talent, a su laisser derrière lui une réelle oeuvre : ce répertoire, précisément, dont il a été à l’origine.
Une trentaine de chansons arrangées par Bruno Fontaine, six musiciens sur scène, et un acteur qui chante évoquant, sans jamais vouloir l’imiter, un chanteur devenu acteur ». (Lambert Wilson, mars 2016)
J’étais dimanche soir à la première des trois soirées parisiennes de la tournée Wilson chante Montand. Dans la salle mythique du Trianon au pied de la butte Montmartre.
Salle comble pour deux heures sans pause d’une performance époustouflante. Performance scénique d’un chanteur/acteur capable de tout, jouer, chanter, danser, dire (les beaux textes de Semprun sur Montand) à un rythme qui ne lui laisse aucun répit.
Performance artistique, à aucun moment Wilson ne singe, n’imite Montand, il l’interprète, l’incarne, le fait vivre. La performance est aussi celle certes du metteur en scène Christian Schiarettimais plus encore de l’homme-musique qu’est Bruno Fontaine(qui récidive après ses hommages à Barbara – Des histoires d’amour – et Bécaud – Nathalie et ses guides)
Chapeau bas les artistes ! Un spectacle à voir encore ce soir à Paris, puis en tournée.
Olivier Manteipoursuit sur la même lancée victorieuse, il espérait inaugurer le théâtre rénové par ce Fantasiodont nous avions parlé il y a plus de deux ans. Raté pour la salle Favart – mais y a-t-il jamais eu, en France, un chantier terminé à temps ? – mais pari formidablement relevé pour cette nouvelle production qui a trouvé un beau refuge sur la scène du Châtelet (qui doit aussi fermer bientôt pour rénovation, vous suivez ?).
Les spectateurs du Festival de Radio France et les millions d’auditeurs qui, grâce à France Musique, ont pu entendre, dans le monde entier, le concert du 18 juillet 2015, avaient déjà admiré une partition du meilleur Offenbach, reconstituée par le grand spécialiste Jean-Christophe Keck, donnée dans une distribution éblouissante…
(Julie Depardieu en récitante, Marianne Crébassa en Fantasio, Omo Bello en Elsbeth le 18 juillet 2015 à Montpellier).
Sur la scène du Châtelet, on retrouve la révélation de cette version de concert, MarianneCrébassa, dans le rôle titre, ainsi que Jean-Sébastien Bou qui chantait déjà le prince de Mantoue, Loic Felix (Marinoni), Enguerrand de Hys (Facio) et toute une fine équipe de chanteurs, admirablement mis en scène par l’inventif et facétieux Thomas Jolly. Dans la fosse, Laurent Campellone tire des sortilèges de poésie de l’orchestre philharmonique de Radio France.
Mention spéciale pour le programme vendu au public. Un parfait exemple de pédagogie intelligente, comme on aimerait en lire plus souvent. D’abord toute l’aventure de la « fabrication » de ce Fantasio, le making of (Chroniques d’un opéra), des textes clairs, sans jargon pour spécialistes, très documentés sur le compositeur, l’ouvrage, Musset, l’Opéra comique, les interprètes… Exactement ce qu’il faut pour enrichir l’expérience du spectacle.
Il faut donc courir voir ce Fantasio, ou le repérer sur CultureBoxet sur France Musique !