Dehors les vieux !

Non, rien à voir avec la campagne présidentielle française… quoique, si l’on se fie aux sondages, ce pourrait être le mot d’ordre de pas mal d’électeurs !

Il s’agit, plus modestement, de l’un de ces débats que le microcosme culturel et musical affectionne, qu’un site spécialisé a relancé de manière spectaculaire hier (Un jeune chef d’orchestre est accusé de discrimination anti-âge)

Résumons pour ceux qui auraient du mal à suivre toute l’histoire en anglais : le jeune chef polonais Krzysztof Urbanskidirecteur musical – entre autres – de l’orchestre symphonique d’Indianapolisdécide de se séparer de son basson solo, 62 ans. La raison invoquée ? Trop vieux pour tenir une position de soliste exposé ? Apparemment pas. Une logique budgétaire, les musiciens de moins de 40 ans coûtent moins cher que les plus âgés, c’est tout bénéfice pour un orchestre qui vit de fonds privés (comme tous les orchestres américains).

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C’est évidemment caricatural, mais la discussion relatée dans l’article déjà cité prend une tournure intéressante avec d’autres contributions de musiciens et de chefs plus chenus que notre jeune baguette. Il est beaucoup question de respect, d’arrogance, de comportement – je vous invite à lire tous ces échanges -. Le point de vue de Fabio Luisi58 ans, ne manque pas de sel, venant d’un chef d’orchestre jamais en retard d’une ambition ou d’un poste.

Orchestras NEED older musicians, they bring experience, wisdom, knowledge and – yes! – they can also help young music directors to find their real way if they (the music directors) trust them (the older musicians) and learn from their experience. Of course, they know so much, they have played such a huge repertoire with a lot of different conductors – many among them were excellent conductors. Young conductors fear this kind of experience, because it forces them to compare themselves with important musicians – conductors – of the past. Older musicians carry this tradition and they are able to tell if the young conductor has valuable ideas or …. he is just musically arrogant.

Eternel problème dans un orchestre, encore plus complexe aux Etats-Unis où les règles syndicales sont très protectrices des musiciens (juste contrepartie à la toute-puissance de l’argent qui a droit de vie et de mort sur les orchestres).

J’y ai évidemment été confronté pendant mes années à l’Orchestre philharmonique royal de Liège, avec les directeurs musicaux successifs de l’orchestre. Comment faire lorsqu’un musicien, pour une raison ou une autre, qui n’est pas nécessairement l’âge, n’est plus au niveau qu’on attend de lui ? Comment gérer une situation très délicate d’abord sur le plan humain ?

D’abord dire ceci :  un musicien sait quand il n’est plus à son meilleur ou quand il est diminué physiquement (on ne le sait pas, mais beaucoup de musiciens d’orchestre souffrent de pertes ou de troubles de l’audition). Mais à qui le confier ? au chef d’orchestre ? à la direction ? qui risquent d’en tirer prétexte pour le remercier. Et l’amour-propre qui en prend un sérieux coup. D’autant qu’il n’y a pas de règle. Je me rappelle le légendaire cor solo de l’orchestre symphonique de Chicago, Dale Clevengeren 2006 (il avait 66 ans), absolument éblouissant dans un programme Mahler/Chostakovitch. Un trombone solo de l’orchestre de Liège, resté au sommet de son art jusqu’à sa retraite. Et puis bien d’autres qui accusaient les années, la fatigue, et qu’il fallait traiter dignement.

Dignité, c’est le seul mot qui vaille, le seul comportement acceptable, lorsqu’il s’agit de résoudre les difficultés qui surviennent dans un orchestre. Je pense que nous y sommes arrivés à Liège, que pas un des grands anciens de l’orchestre n’a eu à subir une dégradation  , que la transmission entre aînés et nouveaux arrivés s’est toujours faite en belle intelligence. Je peux attester que jamais rien n’a été imposé, a fortiori brutalement, qu’à chaque fois, et en chaque circonstance particulière, une solution respectueuse, humaine a été trouvée.

Et je confirme, comme Fabio Luisi, et bien d’autres, qu’un bon orchestre est celui qui réunit différentes générations, rassemble dans un même état d’esprit des talents multiples et complémentaires.

Quand la musique est bonne

Quand la musique est bonne
Quand la musique donne
Quand la musique sonne, sonne, sonne
Quand elle ne triche pas
Quand elle guide mes pas

Une chanson qui n’a pas vieilli, son message non plus…

Quand la musique est bonne, elle transcende non seulement ses interprètes, mais aussi ses auditeurs. C’est la réflexion que je me faisais une fois de plus hier soir, à l’Auditorium de la Maison de la radio.

IMG_8128Tout – le programme, la soliste, l’orchestre, le chef – était une promesse. Et les grincheux, ceux qui vous expliquent ce qui plaît au « grand public », les « experts » de la chose culturelle qui ne mettent jamais les pieds dans un théâtre ou une salle de concert, en ont été pour leurs frais. Oui, on peut remplir l’Auditorium de Radio France avec un programme « exigeant », de la musique française (sans Ravel, Debussy ou Berlioz) et même une création ! : Concert du 16 mars 2017, Un bateau ivre de Karol Beffa, Schelomo de Bloch – une oeuvre centenaire – , la 2ème symphonie « Le Double » de Dutilleux et la 2ème suite de Bacchus et Ariane de Roussel.

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Ceux qui me suivent (lire Les Français enfinAu diapason) savent que ce n’est pas une marotte, une obsession de ma part, aussi nobles soient-elles, mais que c’est un enjeu stratégique. Ne rouvrons pas le débat, mais constatons, une fois de plus, que quand on s’adresse à l’intelligence du public, il répond présent !

Un concert à réécouter de bout en bout : Anne Gastinel, Alain Altinoglu et l’Orchestre national de France.

Bonheur pour moi de retrouver des artistes que j’aime et connais depuis longtemps, le chef Alain Altinoglu, la violoncelliste Anne Gastinel

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Souvenir du tout premier disque réalisé à Liège, en juin 2001…

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Quand la musique est bonne… c’est encore ce que je me suis dit en écoutant ces deux disques tout récents.

Un programme audacieux pour le tout jeune Ismael Margainla dernière sonate et les Klavierstücke de Schubert, captés live à Deauville.

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Vanessa Wagner signe un disque miroir hors des sentiers battus : le Mozart de la complexité (Sonate K 570 et Fantaisie en ré min K 397), et un compositeur, Muzio Clementi, injustement négligé, qu’un Vladimir Horowitz admirait.

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Femmes alibis ?

Je vais me faire agonir par les tenants de la bien-pensance avec un titre pareil !

Pourtant je maintiens que toutes ces « journées » qui encombrent nos calendriers et comblent le vide de la pensée et de l’action ne servent à rien.

Bien entendu, les inégalités entre hommes et femmes sont encore scandaleuses, mais quelles inégalités ? où ? dans quels contextes ? Bien entendu, les droits les plus élémentaires de l’être humain, des femmes en particulier, sont bafoués dans tant de régions du monde qu’il faut sans cesse se lever et dénoncer ces injustices. Mais une journée, ce 8 mars, vraiment qui peut encore croire que cela soit autre chose qu’un alibi ? une bonne conscience à peu de frais ?

En matière de musique, les inégalités – sur le strict plan arithmétique – sont criantes : les compositrices qui comptent, qui ont eu une postérité, se comptent sur les doigts d’une main par siècle. C’est nettement – et heureusement – moins vrai quant aux interprètes. Mais que faire d’autre qu’un constat ? Passons sur les théories fumeuses qui « expliquent » que la femme étant destinée à « créer » sa descendance, à engendrer ses petits, elle est nécessairement moins tournée vers la création intellectuelle et artistique. Le fait est que les compositrices sont infiniment plus rares que les compositeurs ! Je n’en déduis rien, et je prends ce qu’Elisabeth Jacquet de la Guerre, Louise Farrenc, Clara Schumann ou Betsy Jolas, Kaija Saariaho pour ce qu’elles sont, d’authentiques créateurs.

La question de la « féminisation » des chefs d’orchestre revient régulièrement sur le tapis. Et certain(e)s d’évoquer des quota, de dénoncer une sous-représentation des femmes chefs. Comme s’il suffisait de décréter pour qu’advienne une hypothétique égalité entre les sexes !

Le 11 mars 1983, Françoise Giroud disait dans Le Monde : « La femme serait vraiment l’égale de l’homme le jour où, à un poste important, on désignerait une femme incompétente. »

Débat sans fin. Peu importe le sexe pourvu qu’il y ait du talent, serais-je tenté de dire ! L’orchestre de la radio irlandaise ne s’y est pas trompé en nommant Nathalie Stutzmann à sa tête :

Simone Young, Marin Alsop, JoAnn Falletta, Alondra de la Parrapour ne citer qu’elles, sont des chefs (cheffes ?) reconnus sur la scène internationale. En France, Emmanuelle Haim, Laurence Equilbey, Sofi Jeannin n’ont plus rien à prouver, et le travail mené par Claire Gibault ou Zahia Ziouani est digne de tous les éloges.

Faut-il, comme certains le prônent, faire de la parité une obligation ? Sur le plan politique, on ne peut nier que la loi a été un puissant accélérateur, même si les plus récentes enquêtes témoignent de la réticence d’une majorité de femmes à s’engager (on peut les comprendre quand on voit le spectacle qu’offre l’actuelle campagne présidentielle…). Sur le plan artistique, la contrainte peut produire l’effet inverse de celui qu’on recherche.

Je me rappelle les concours de recrutement de musiciens de l’Orchestre philharmonique de Liège. Le pupitre de flûtes qui a longtemps été exclusivement masculin est, depuis une dizaine d’années, exclusivement féminin (parce que Lieve Goossens, Valerie Debaele, Liesbet Driegelinck et Miriam Arnold étaient les meilleures lorsqu’elles ont concouru), les premiers solistes des contrebasses ou des bassons sont des femmes, dans les pupitres de violons et altos, les musiciennes sont largement majoritaires.

Je n’ai pas attendu la journée du 8 mars pour faire miens, et depuis toujours, ces vers de Jean Ferrat

Le poète a toujours raison
Qui voit plus haut que l’horizon
Et le futur est son royaume.
Face à notre génération,
Je déclare avec Aragon:
La femme est l’avenir de l’homme.

Entre l’ancien et le nouveau,
Votre lutte, à tous les niveaux,
De la nôtre est indivisible.
Dans les hommes qui font les lois,
Si les uns chantent par ma voix,
D’autres décrètent par la bible.

Le poète a toujours raison
Qui détruit l’ancienne oraison
L’image d’Ève et de la pomme.
Face aux vieilles malédictions,
Je déclare avec Aragon :
La femme est l’avenir de l’homme!

Pour accoucher sans la souffrance,
Pour le contrôle des naissances,
Il a fallu des millénaires.
Si nous sortons du Moyen âge,
Vos siècles d’infini servage
Pèsent encore lourd sur la terre.

Le poète a toujours raison
Qui annonce la floraison
D’autres amours en son royaume.
Remets à l’endroit la chanson
Et déclare avec Aragon:
La femme est l’avenir de l’homme !

Il faudra réapprendre à vivre,
Ensemble écrire un nouveau livre,
Redécouvrir tous les possibles.
Chaque chose enfin partagée,
Tout dans le couple va changer
D’une manière irréversible.

Le poète a toujours raison
Qui voit plus haut que l’horizon
Et le futur est son royaume.
Face aux autres générations,
Je déclare avec Aragon:
La femme est l’avenir de l’homme

 

 

 

Viennoiseries

Pour ceux qui, comme moi, ont manqué la diffusion en direct le 1er janvier, on trouve sur Youtube l’intégralité du concert de Nouvel an dirigé par Gustavo Dudamel

Une bonne manière de refermer la discussion sur les mérites comparés des chefs invités à cette célébration annuelle, comme le défunt Georges Prêtre.

J’assistais hier soir à un autre concert très viennois… à Montpellier. L’Orchestre national de Montpellier donnait, sous la direction de son chef Michael Schønwandt, un copieux programme composé de Schelomo d’Ernest Bloch (sous l’archet éloquent de Cyrille Tricoire) et la Cinquième symphonie de MahlerJe n’avais pas été aussi passionné de bout en bout par une interprétation depuis la version qu’en avait donnée Andris Nelsons à la Philharmonie de Paris en novembre 2015. Michael Schønwandt privilégie la modernité de l’écriture de Mahler, ne surjoue pas, comme Bernstein, les langueurs viennoises, et démontre surtout la formidable qualité d’ensemble de la phalange qu’il dirige depuis septembre 2015 et à laquelle il a redonné confiance et ambition. Mention spéciale pour le nouveau cor solo Sylvain Carboni, 28 ans, impérial dans le périlleux 3ème mouvement.

c1hmhwgxcaakorp-jpg-largeEt pour finir en beauté cette séquence viennoise, ce coffret commandé pendant mon séjour suédois et trouvé dans ma boîte aux lettres, qui a toutes les chances de passer inaperçu dans le flot des nouveautés. Une intégrale de plus des concertos de Beethoven, un petit label allemand, un pianiste/chef peu connu en France, mais authentique Viennois, Stefan VladarUn artiste qui avait fait le bonheur de plusieurs soirées liégeoises – Festival Mozart de janvier 2006, Festival Brahms en mai 2008, les deux fois sous la baguette de Louis LangréeEn tout cas, ce coffret a conquis l’un des critiques les plus exigeants du magazine Gramophone (« an exceptional set »). La très bonne affaire de ce début d’année !

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La reine dans ses oeuvres

Quand on la voit sur scène, à son piano, on a peine à imaginer qu’elle a tourné les trois quarts de siècle en juin dernier (Martha A.). En classant des photos l’autre jour, je suis tombé sur celles-ci, prises en novembre 2001 à Liège, lorsque Martha Argerich avait répondu à mon invitation pour deux concerts dirigés par Armin Jordan.

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(Sur ces photos, prises au bord de la Meuse dans ce qui était le restaurant L’Héliport on aperçoit, outre Armin Jordan et Martha Argerich, le pianiste Mauricio Vallina et le chef d’orchestre Louis Langrée, alors directeur musical de l’Orchestre philharmonique de Liège).

EuroArts sort un coffret de 7 DVD pour célébrer les 75 ans de la reine Martha.

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La compilation est plutôt bien faite et le minutage généreux (et le prix très raisonnable !). On retrouve le singulier documentaire, Bloody Daughter réalisé par la benjamine des filles de Martha Argerich, Stéphanie, dont le père est le pianiste américain Stephen KovacevichAinsi que le film de Georges Gachot Evening Talks, contemporain des concerts liégeois de la pianiste argentine (on y voit d’ailleurs le même jeune pianiste cubain Mauricio Vallinaqui vaut surtout pour les extraits de répétitions du concerto de Schumann.

Beaucoup d’échos de concerts récents, à Verbier, à Buenos Aires. Et deux archives tout simplement époustouflantes : le 1er concerto de Tchaikovski capté à Preston (une ville du Lancashire au nord de Liverpool) – ah la robe très seventies de Carnaby street !! – et le 3ème concerto de Prokofiev donné, la même année (1977), à Croydon. La performance de la pianiste dépasse l’entendement, l’extrême virtuosité des deux oeuvres est comme transcendée par un jeu qui semble ignorer toutes les difficultés techniques sans l’ombre d’un effort apparent. Proprement hallucinant !

En revanche, le texte de présentation aurait pu d’abord être mieux rédigé (un recopiage de la notice Wikipedia !), et surtout relu et corrigé dans ses traductions allemande et française. Le Concours international de Genève (Geneva Competition), devient ainsi soit Genua, soit Gênes.

Un généreux coffret pour tous les amoureux de la reine Martha !

 

 

Un vieux festival

Ils ne sont pas si nombreux les festivals qui peuvent se targuer d’en être à leur 69ème édition ! C’est le cas de celui de BesançonQui s’achève à la fin de cette semaine et qui accueillait hier et aujourd’hui un orchestre, un chef et un soliste qui me sont particulièrement chers, l’OPRL, Christian Arming et Tedi Papavrami.

14355798_10154007850158247_5277474715835804185_n(Photo OPRL/Facebook)

Pour les Liégeois, c’est un retour dans la capitale franc-comtoise, très exactement 14 ans après un concert Beethoven dirigé par Louis Langrée (le 14 septembre 2002) avec Ning Kam, Vitali Samochko et David Cohen dans le Triple concerto !

J’ai trois autres souvenirs personnels de Besançon, 1991, 1992, 1995, mais liés non pas directement au Festival mais au Concours international de jeunes chefs d’orchestre

Comme producteur « responsable de la musique symphonique » (sic) de la Radio suisse romande, j’étais évidemment directement intéressé par les activités de ce concours, qui avait jadis distingué des chefs comme Seiji Ozawa (et plus récemment Kazuki Yamada ou Lionel Bringuier). 

En 1991, j’étais venu de Genève assister à la finale, trois concurrents, mais un seul qui, dès son entrée sur scène, sans qu’il ait encore dirigé une seule note, montrait qu’il était chef, ce sentiment imperceptible, indéfinissable, mais que tous les musiciens d’orchestre connaissent bien. Ils savent immédiatement reconnaître celui qui est.. ou n’est pas le chef, à tous les sens du terme ! En l’occurrence ce fut bien lui, George Pehlivanian, qui remporta un 1er prix à l’unanimité. Le public liégeois se rappelle encore cette boule d’énergie au pupitre de l’OPRL, la dernière fois c’était pour le festival Rachmaninov de février 2013 (lire ce papier enthousiaste de Jean-Marc Onkelinx : Festival Rachmaninov).

L’année suivante, 1992, je reçus une invitation à faire partie du jury du Concours ! Quel honneur, quelle responsabilité aussi ! Et quelle expérience passionnante. Voir tous ces jeunes chefs répéter, prendre leurs marques (ou pas), captiver ou au contraire lasser le jury, et puis voir un talent se révéler, sortir de sa chrysalide, un très grand souvenir. De surcroît le jury était présidé par le très distingué et délicieux Alexander Gibson, lui-même ancien lauréat du Concours.

J’ai retrouvé par hasard le compte-rendu de l’Humanité de la finale de ce concours 1992 : Cela s’est joué entre un Belge, un Chinois, un Italien…

On ne sait pas trop ce qu’il est advenu du premier, en revanche le deuxième nommé a fait depuis un beau parcours, illustré encore cet automne par la parution de ce magnifique livre-disque, enregistré « sur le vif » le 24 juillet 2015 au Festival de Radio France Montpellier (CHOC de Classica)

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En 1995, je reçois une nouvelle invitation à siéger au Concours. Entre-temps je suis devenu directeur de France Musique (depuis l’été 1993), une absence d’une semaine de Paris n’est pas très bien vue par mes patrons de Radio France, mais le prestige du concours, etc… Cette année-là le jury est présidé par John Nelson. Personne parmi les candidats ne se détache vraiment, certains ne sont pas prêts – c’est le cas du fils d’un chef d’orchestre français, qui depuis a pris un bel envol, mais à qui John Nelson et d’autres membres du jury avaient dû expliquer amicalement qu’il devrait mûrir et s’aguerrir ). Un premier prix est attribué à un jeune Japonais, dont je n’ai plus jamais entendu parler depuis…

C’est finalement le lot de tous les concours, qui ne sont jamais une garantie de carrière pour les lauréats, mais qui, parfois, révèlent d’authentiques talents. Et pour qui a, comme moi, eu la chance de siéger dans plusieurs jurys, c’est sans doute l’expérience la plus enrichissante sur le plan artistique et humain. On ne voit plus jamais les artistes de la même manière, on mesure le courage, l’énergie, l’abnégation qu’il faut à un jeune musicien, au-delà de ses qualités musicales, d’abord pour affronter ces compétitions inhumaines, ensuite pour se lancer dans une carrière complètement aléatoire.

11 Septembre

Un présentateur du journal télévisé de la mi-journée l’affirmait : tout le monde se rappelle exactement où il était, ce qu’il était en train de faire, lorsqu’est survenue la première attaque sur l’une des tours du World Trade Center de New York le 11 septembre 2001Exact.

C’était un mardi. Depuis la veille Louis Langrée répétait le programme qui devait inaugurer sa première saison comme directeur musical de l’Orchestre philharmonique de Liège (qui ne deviendra « royal » qu’en 2010). Un programme emblématiquement français qui comportait en son coeur le Poème de l’amour et de la mer de ChaussonChanté par une artiste de 22 ans, la merveilleuse Alexia Cousin.

Vers 15h 15, le comptable de l’Orchestre lance dans le couloir du 5ème étage de la Salle Philharmonique, où nous avions nos bureaux : « Il se passe quelque chose de bizarre sur mon écran, il y a eu un accident d’avion à New York ! » J’allume le téléviseur de mon bureau, et quelques instants plus tard je vois le deuxième avion percuter la deuxième tour. Plus aucun doute n’est permis, il ne s’agit plus d' »accidents ».

J’ai promis au délégué artistique de l’orchestre, Stéphane Dado, qui est hospitalisé pour quelques jours à l’hôpital de la Citadelle de Liège de lui apporter des documents et de passer le voir – il enrage de ne pouvoir être à son poste la semaine où Louis Langrée entame son mandat ! Je prends ma voiture, me branche sur une des chaînes de la RTBF qui commente l’actualité américaine, j’entends qu’un autre avion s’est écrasé sur le Pentagone. Affolant ! François Bayrou déclare qu’on est vraisemblablement entré dans une nouvelle guerre mondiale, nul ne sait si d’autres attaques ne vont pas s’abattre sur les grandes capitales du monde.

Je sors hagard de ma voiture sur le parking de la Citadelle, je rejoins Stéphane dans sa chambre. Il n’est pas encore au courant, au moment où je branche son petit appareil de télévision, il reçoit un appel de son compagnon qui est alors le porte-parole du Premier ministre belge, en déplacement ce jour-là en Ukraine, à Yalta !!Toutes les capitales essaient de comprendre, de parer aussi à d’autres attaques du même type. Le chef du gouvernement de Belgique décide de rentrer immédiatement en Belgique, son porte-parole se veut rassurant.

Je rentre ensuite à l’orchestre, toujours aussi sonné. J’appelle mes enfants à Paris. Puis je descends dans la loge du chef. La répétition est terminée depuis un bon moment, mais Louis Langrée travaille encore avec Alexia Cousin. L’un et l’autre n’ont évidemment rien suivi de la tragique actualité de l’après-midi, et c’est moi qui relate les événements à Louis Langrée. Il passera la nuit suivante essayant d’avoir des nouvelles d’un ami, son ancien agent, qui devait s’installer dans ses nouveaux bureaux à proximité des tours, accroché aux images qui tournent en boucle sur toutes les chaînes de télévision. Moi aussi.

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Le lendemain, il faut prendre une décision quant au sort des trois concerts prévus, le 13 à Bruxelles, le 14 et le 15 à Liège. Annuler ? modifier ? Finalement nous décidons de maintenir et de ne rien changer à un programme qui est parfaitement compatible avec l’atmosphère de recueillement et de compassion qui s’imposera à tous. Le public bruxellois est clairsemé, celui de Liège plus dense.

Louis Langrée a, à chaque fois, les mots justes. Il a été frappé par l’attitude des Américains qui, le soir du 11 septembre, se sont spontanément rassemblés sur toutes les places, dans toutes les villes des Etats-Unis, pour chanter ensemble leur émotion, leur douleur, leur refus de la terreur aveugle. Oui, la musique comme réponse à l’horreur, comme partage de la solidarité avec les victimes, les familles et tout un peuple.

 

Il est libre Max

Le centenaire de sa mort a été inégalement célébré. Et n’a pas contribué à une meilleure connaissance de son oeuvre de ce côté-ci du Rhin. La France n’a jamais eu beaucoup de considération pour celui qui passe, au mieux, pour un épigone de BrahmsMax Reger.

Né en 1873, mort d’une crise cardiaque à 43 ans le 11 mai 1916, le compositeur allemand reste largement méconnu, voire méprisé, et quasiment jamais au programme d’un concert en France. Je me rappelle l’étonnement du public (et de la critique) lorsque j’avais programmé à Liège les quatre Poèmes symphoniques d’après Böcklin une première fois en 2004, puis en 2011 (pour la saison des 50 ans de l’Orchestre). Lire L’île mystérieuse.

Les clichés sont tenaces, concernant Max Reger. Contrapuntiste sévère, tourné vers le passé (Bach), hors de son temps (voir la liste de ses oeuvres). Contemporaines du Sacre du printemps et de Daphnis et Chloé, ses grandes oeuvres symphoniques, si elles n’épousent la modernité radicale d’un Stravinsky ou les audaces françaises de Debussy ou Ravel, évitent la surcharge post-romantique d’un Richard Strauss ou du Schoenberg de Pelléas et Mélisande.

Les oeuvres concertantes souffrent, au contraire, de redondances que même d’illustres interprètes comme Rudolf Serkin– qui a étudié avec Reger – ne parviennent pas à gommer.

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L’autre problème de Reger, c’est sa profusion. Son corpus d’oeuvres instrumentales est tel que l’amateur qui voudrait s’y aventurer s’épuisera vite : le violon, l’alto, le violoncelle, la clarinette et l’orgue. Des sommes un peu indigestes.

Mais pour le mélomane qui ne voudrait pas passer à côté d’un compositeur original, singulier même dans son époque, deux coffrets complémentaires sont de nature à satisfaire sa curiosité. L’un comprend la totalité de son oeuvre symphonique et concertante, dans des versions de premier ordre, l’autre – qui vient de paraître – est plus ouvert à tous les genres abordés par Max Reger et bénéficie aussi d’interprètes remarquables.

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Drôle de prénom

Il est mort il y a exactement 80 ans, le 18 avril 1936. J’ai toujours trouvé qu’il avait un prénom amusant à l’oreille d’un francophone et plutôt inadapté à sa fonction de compositeur : Ottorino Respighi.

Le plus surprenant c’est que le plus grand compositeur italien du début du XXème siècle, le contemporain de Ravel, Roussel, Szymanowski et bien d’autres, reste méconnu, en tous cas une grande partie de son oeuvre, même si le déficit discographique se comble peu à peu  (https://fr.wikipedia.org/wiki/Ottorino_Respighi).

Respighi est d’abord un fabuleux maître de l’orchestre, à l’instar de Rimski-Korsakov (auprès de qui il a étudié) et Ravel. Il l’a prouvé dans ses propres compositions, mais aussi en réalisant nombre d’orchestrations scintillantes de « danses et airs antiques », de pièces de Rossini (qui ont donné les ballets Rossiniana et La boutique fantasque). Ses ouvrages lyriques restent en grande partie à redécouvrir.

Je ne serai pas très objectif en recommandant très vivement les disques réalisés par John Neschling avec l’Orchestre philharmonique royal de Liège (pour BIS), deux sont déjà parus, deux autres déjà enregistrés. La critique a salué unaniment ce qui, on l’espère, constituera une intégrale symphonique (Neschling avait auparavant enregistré la trilogie romaine avec Sao Paulo)

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Le Festival de Radio France et Montpellier avait ressuscité l’un des opéras de Respighi en 2004

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Pour ce qui est des trois oeuvres les plus célèbres, Les Pins de Rome, Les Fontaines de Rome, Fêtes romaines, les très bonnes versions sont légion. Cette prise de concert à Osaka en 1984 rappelle que Karajan était à son affaire :

Mais la très bonne surprise, inespérée tant elle paraissait improbable, est la réédition d’une version devenue mythique à force d’être introuvable, dans une splendide prise de son, celle d’un élève de Respighi, le chef italien Antonio Pedrotti (1901-1975) à la tête de l’orchestre philharmonique tchèque (Supraphon). Un indispensable de toute discothèque.

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L’éternel second

Du jour où j’ai découvert l’oeuvre sur un disque du très distingué Thomas Beecham, j’ai aimé l’unique symphonie – en sol mineur – d’Edouard Lalo (1823-1892).

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Et jusqu’en 2000, je n’étais jamais parvenu à convaincre qui que ce soit, orchestres, chefs, de jouer cette oeuvre en concert, alors que Saint-Saëns (et sa 3ème symphonie), Franck (sa symphonie en ré mineur), D’Indy (sa symphonie « cévenole »), exacts contemporains de Lalo n’avaient jamais quitté l’affiche… Mystère ! Dès que j’en eus la possibilité, et même le pouvoir, je mis cette malheureuse symphonie au programme d’abord d’un concert puis d’un disque de l’Orchestre philharmonique de Liège. 

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Et à la demande de l’éditeur du disque, j’écrivis même le livret de ce disque : Lalo ou l’éternel second. Le Poulidor de la musique en quelque sorte.

Si sa Symphonie espagnole, écrite pour le violoniste star du XIXème siècle, Pablo de Sarasate, n’était pas restée au répertoire de tous les grands violonistes, et avait maintenu hauts la réputation et le nom de Lalo, il est à parier que l’ombre dans laquelle est demeurée l’essentiel de son oeuvre serait devenue oubli.

Mais l’obstination (la mienne !) finit parfois par payer. Edouard Lalo le mérite.

Je vois avec plaisir sortir le fruit d’une double collaboration engagée il y a plusieurs années entre l’Orchestre philharmonique royal de Liège d’une part, la Chapelle musicale Reine Elisabeth de Belgique et le Palazzetto Bru Zane / Centre de musique romantique française d’autre part. Après l’intégrale des concertos pour violon de Vieuxtemps (direction Patrick Davin), les oeuvres concertantes pour violon et violoncelle de Saint-Saëns (direction Christian Arming), ce sont toutes les pages concertantes de Lalo (direction Jean-Jacques Kantorow) qui sortent ces jours-ci chez Alpha Classics.

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Où l’on voit que la Symphonie espagnole est loin d’être isolée !.

Comme un bonheur n’arrive jamais seul, l’Auditorium de la Maison de la radio à Paris accueille le vendredi 11 mars prochain (http://maisondelaradio.fr/evenement/concerts-du-soir/la-jacquerie-lalo) la reprise de la version de concert de l’opéra inachevé de Lalo La Jacquerie (complété par Victor Cocquard) donnée le 24 juillet 2015 à Montpellier (https://jeanpierrerousseaublog.com/2015/07/25/fraternite/).

Dans la foulée une publication très attendue, une première mondiale au disque, réalisée après le « live » du Festival de Radio France et Montpellier Languedoc Roussillon :

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L’occasion de rappeler que le festival n’en est pas à son coup d’essai avec Lalo, puisqu’un autre ouvrage, Fiesque – qui avait été, sans mauvais jeu de mots, un véritable fiasco à sa création – avait bénéficié d’une équipe de choc pour sa résurrection.

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