Vingt ans après

Il y a vingt ans commençait pour moi une aventure qui allait en durer quinze : Liège à l’unanimité.

J’aurais pu raconter mes premières semaines à Liège, mon installation dans un petit appartement, près du pont de Fragnée, en face de l’église Saint-Vincent, un automne qui fut particulièrement gris et pluvieux, dans une vie et une ville où la solitude était ma compagne la plus régulière.

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À la fin de ce premier trimestre en terre wallone, la très bonne surprise allait venir de l’Opéra royal de Wallonie et de son directeur de l’époque, Jean-Louis Grinda (aujourd’hui grand maître de l’opéra de Monte-Carlo et des Chorégies d’Orange). Pour la première – mais pas la dernière ! – fois, l’ami Grinda se lançait dans la mise en scène d’un musical si connu, si célèbre – le film de Stanley Donen (1952) Singin’ in the rain ayant fixé pour toujours dans les mémoires l’histoire du difficile passage du cinéma muet au cinéma parlant.

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Et ce fut, d’emblée, une totale réussite. Rien qu’en décembre 1999, je vis trois fois le spectacle, toute ma famille m’ayant rejoint à Liège. C’est à ce moment-là que je tombai « en amour » de celle qui incarnait Kathy Selden, Isabelle Georges.

Jean-Louis Grinda rappelait, il y a quelques jours, le trac qui l’avait saisi au moment de la première de ce spectacle dans « son » opéra. Le succès serait total, tel d’ailleurs qu’un an plus tard il allait être repris en 2000 à Paris, au théâtre de la Porte Saint-Martin et qu’il obtiendrait le Molière du meilleur spectacle musical en 2001.

Vingt ans après, je n’ai rien oublié de l’émerveillement qui avait saisi les miens et moi devant un spectacle qui ne cherchait pas à se distinguer du modèle, mais qui, au contraire, faisait un merveilleux écho à un film culte.

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L’audace du public

Deux concerts contrastés, pour le moins, ces derniers jours à Paris. Des programmes « exigeants » comme on dit quand on veut s’excuser de ne pas a priori complaire au « grand public » (lire Le grand public). Et des programmes qui ont conquis, enthousiasmé les publics réunis pour ces concerts.

D’abord jeudi soir, au Théâtre des Champs-Elysées, le pianiste Christian Zacharias

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Je connais Christian depuis presque trente ans, lorsqu’il avait accepté de remplacer un jeune pianiste souffrant comme soliste d’un concert dirigé par Armin Jordan à Genève ! C’était, je crois, en 1990. Même au faîte de sa carrière de pianiste, il n’avait encore jamais joué en Suisse ! Et ce fut, pour lui, le début d’une aventure musicale qui allait notamment le conduire à diriger l’Orchestre de chambre de Lausanne de 2000 à 2013 (à la suite du regretté Jesus Lopez Cobos), et pour moi le commencement d’une amitié qui ne cesserait plus.

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Ainsi, en 1997 – j’étais alors directeur de France Musique – j’avais été mis dans la confidence de la préparation d’un concert monté par les Amis de l’OSR (Orchestre de la Suisse Romande) pour fêter les 65 ans d’Armin Jordanen même temps que la fin de son mandat à la tête de la phalange genevoise. J’avais trouvé un studio à la maison de la radio à Paris pour que Christian Zacharias et Felicity Lott puissent répéter, dans le plus grand secret, une séquence dont ils feraient la surprise au chef suisse.

En 2010, j’invitai Christian Zacharias à jouer dans la nouvelle série Piano 5 étoiles à la Salle Philharmonique de Liège. Un an plus tard, il dirigeait les forces de l’Opéra royal de Wallonie pour de subtiles Noces de Figaro de Mozart mises en scène par Philippe Sireuil.

Ce jeudi soir, faisant le pari de la confiance du public, il avait choisi un programme très classique, et plutôt rare en récital : Bach et Haydn. Rien pour l’épate, rien pour la virtuosité transcendante ou le romantisme échevelé. Austère presque… Mais quel bonheur d’entendre un piano sonner clair et dense, qui jamais ne cherche à singer ou imiter le clavecin ou le pianoforte. C’est la première fois que j’entendais Zacharias chez ces deux compositeurs, mais je vis depuis longtemps avec ses Scarlatti…sans parler de l’autre grand classique dont il est un interprète de prédilection, Mozart !

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L’autre moment fort de rencontre entre un musicien hors norme et un public aventurier, ce fut vendredi soir, à l’auditorium de la Maison de la radio. L’Orchestre philharmonique de Radio France avait convié la jeune cheffe polonaise Marzena Diakun (qu’on reverra à Montpellier le 13 juillet prochain – Made in France) à diriger un programme extrêmement (trop ?) copieux. Rien moins que Taras Bulba de Janáček d’entrée de jeu, suivi d’un long (trop ?) concerto pour percussions du Finlandais Kalevi Aho, et en seconde partie la 9ème symphonie de Dvořák.

Le public n’aura peut-être retenu de cette soirée que la prestation exceptionnelle, étourdissante, ébouriffante, de Martin Grubingerla star de la percussion. Déjà en novembre 2014, quelques jours après l’inauguration de l’Auditorium de Radio France, il avait donné un aperçu de son fantastique talent en interprétant Speaking drums de Peter Eötvös sous la direction du compositeur.

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Je l’avais invité, avec son père et les soeurs Önder, en juillet 2016, à une soirée du Festival Radio France Occitanie Montpellier qui avait failli ne pas avoir lieu (lire Rattrapés par l’actualité). 

Vendredi il a fait une nouvelle démonstration d’un art incomparable, sa seule prestation sauvant de l’ennui une oeuvre vraiment longuette et répétitive qui n’est pas la plus inspirée de son auteur. En bis, Martin Grubinger a proposé un numéro plus sportif que musical, comme il l’a annoncé lui-même pour le plus grand bonheur d’un public aux anges. Court extrait :

 

La saison des saisons

Il y a un rituel dans ce qu’on appelle encore, improprement, les « institutions » culturelles : on présente plusieurs mois à l’avance la saison à venir de concerts, d’opéras, de représentations, de sa « maison ». Depuis quand, pourquoi, à quelles fins ? Je n’ai jamais obtenu de réponse convaincante à ces questions.

Il y a même comme une concurrence, c’est à qui dégainera le plus tôt !

L’explication nous est donnée par les spécialistes du marketing : il s’agit pour chaque opérateur d’engranger un maximum d’abonnements, et comme les moyens du public ne sont pas illimités, on peut imaginer que celui qui fait l’offre la plus alléchante et qui la présente le premier aura les faveurs de ce public.

C’est sans doute encore en partie vrai, mais l’explication ne résiste pas à une analyse plus poussée des comportements des spectateurs/auditeurs/ »consommateurs » de culture.

La prise d’un abonnement suppose qu’on sait à l’avance comment on va organiser son agenda, le 2 mai 2014 je sais ce que je ferai le 15 mai 2015 ! Certes pour une partie non négligeable du public qui n’est plus dans la vie active, ce type d’organisation est encore envisageable. Mais pour tous les autres, le principe même de l’abonnement bloqué me semble obsolète.

Il faut aussi opérer une distinction entre un opéra et une salle de concert ou un théâtre. Un opéra – comme celui de Liège – affiche 8 à 10 titres par saison, un théâtre – comme le Théâtre de Liège – ou une salle de concert – comme la Salle Philharmonique de Liège – au moins dix fois plus. Ce n’est amoindrir en rien les mérites de l’Opéra royal de Wallonie que de dire cette évidence qu’il est plus facile de « vendre » et de communiquer sur 8 spectacles, que sur…80 !

http://www.rtc.be/reportages/262-general/1461063-theatre-de-liege-saison-2014-2015

http://www.rtc.be/reportages/262-general/1461079-la-nouvelle-saison-de-lopera-royal-de-wallonie

L’Orchestre Philharmonique Royal de Liège va se prêter au même exercice le 14 mai prochain, l’exercice est obligé tant à l’égard de la presse que d’un coeur de public fidèle. Tout a été fait pour que la saison 14/15 soit alléchante, attractive. Mais ce serait une erreur stratégique que de penser qu’une belle brochure, une belle soirée de présentation sont l’alpha et l’omega de la conquête du public. C’est une étape nécessaire, mais absolument pas suffisante, surtout pour convaincre de nouveaux publics, élargir et conforter ceux qu’on a réussi à capter. C’est pourquoi nous organisons une sorte de seconde salve, une journée « portes ouvertes » en septembre à destination de ceux qui hésitent encore, qui veulent bien se risquer à la musique classique, mais à pas comptés et guidés par des formules de concert plus adaptées aux modes de vie contemporains.

Le succès foudroyant de nouvelles séries comme « Les samedis en famille »  et « Music Factory » (voir http://www.oprl.be) prouve qu’il y a encore des gisements de publics intéressés par la musique classique, le concert symphonique, mais dans des conditions et des formats qui n’ont plus rien à voir avec le rituel du grand concert « d’abonnement ».

Autre bonne nouvelle à annoncer le 14 mai, une politique discographique qui se maintient au plus haut niveau, avec la sortie d’un disque auquel nous tenions beaucoup, puisqu’il met à l’honneur l’un des plus célèbres enfants de Liège, le violoniste et compositeur Eugène Ysaye, plusieurs brillants jeunes solistes de l’Orchestre, et un autre violoniste/chef d’orchestre très aimé à Liège, Jean-Jacques Kantorow. Musiq3 nous a grillé la politesse en en faisant son disque de la semaine : http://www.rtbf.be/musiq3/article_cd-de-la-semaine-harmonies-du-soir-eugene-ysaye-musique-de-wallonie?id=825700751rJNrAYxTL