Une boucle de vie

En pénétrant en ce début d’après-midi du 13 juillet dans le cimetière de Poitiers, une évidence m’a sauté aux yeux, et un peu à la gorge que j’avais serrée. La boucle se bouclait, et désormais j’allais vivre le reste de ma vie sans plus personne qui me précède.

Nous étions réunis, avec quelques membres de ma famille, pour, au sens littéral du terme, inhumer ma mère, l’urne contenant ses cendres, dans le caveau où mon père repose depuis le 9 décembre 1972. C’est ce qu’elle avait souhaité quand elle pouvait encore faire part de ses dernieres volontés. La crémation d’abord – qui eut lieu le 6 janvier dernier à Nîmes où elle résidait depuis 1982 – puis le dépôt de ses cendres auprès du seul amour de sa vie, mon père, auquel elle a survécu 53 ans…

Ce ne fut pas triste, chacun dissimulant sans doute le sentiment, l’émotion qui l’étreignaient à ce moment-là. Mais désormais j’ai conscience d’être ce qu’en d’autres pays, d’autres civilisations, on nomme « chef de famille », comme la figure tutélaire des générations montantes.

Ce matin, avec mon second fils tout juste arrivé en gare de Poitiers, j’ai refait une sorte de parcours dans le passé. Il n’était pas revenu à Poitiers depuis l’enterrement de mon oncle en 1995 et ne se rappelait plus guère ni les lieux, ni la ville.

La célèbre façade de Notre Dame la Grande fermée pour travaux jusqu’en 2027

Avec lui j’ai pu visiter le baptistère Saint-Jean, l’un des plus anciens bâtiments chrétiens d’Europe : voir mes photos sur Facebook!

D’autres humeurs, d’autres impressions à suivre dans mes brèves de blog

Professeur

Depuis l’assassinat, insupportable de sauvagerie, de Samuel Paty, outre la multitude de messages de compassion, de solidarité, de révolte, je lis tous ces témoignages d’élèves, de parents, de collègues, de familiers de l’enseignant, qui saluent en « Monsieur Paty » un professeur – j’insiste sur ce mot de professeur – respecté, aimé, qui marquait ses élèves d’un authentique sens de la pédagogie, de l’écoute et de l’autorité.

Dès vendredi soir le président de la République, tout le gouvernement, les élus, les organisations professionnelles rappelaient qu’il n’y a pas de République sans école, que les enseignants, les professeurs sont les hérauts, et maintenant les héros, de la République.

Il faudra s’en souvenir après les manifestations de ce dimanche et l’hommage national de mercredi.

Je n’ai pas écrit sur ma page Facebook : « Je suis professeur ». Mais j’aurais pu le faire…parce que c’était le métier auquel je me destinais, enfant puis adolescent, c’est un métier que j’ai exercé dans des circonstances particulières.

C’est surtout le métier, je dirais même le sacerdoce, qu’exerçaient mon père, et mon oncle son frère, morts l’un et l’autre à la tâche, dans des conditions heureusement moins tragiques que Samuel Paty.

Mon père (lire Dernière demeure) était professeur d’anglais à Poitiers d’abord au centre ville au lycée (devenu collège) Henri IV, puis au lycée Camille Guérin. Il est mort, à 44 ans, le 6 décembre 1972, d’un infarctus foudroyant, et je me rappelle encore tous les témoignages que ma mère avait reçus sur la « bonté », la générosité, la bienveillance qui caractérisaient mon père. Quand je lisais – et lis parfois encore – tant d’âneries sur ces profs qui ont tant de vacances, qui ne bossent que 20 heures par semaine, j’aurais voulu leur crier que, enfant et adolescent, je ne voyais mon père qu’assis derrière son bureau à préparer ses cours, corriger des copies, ou recevoir des élèves en difficulté. J’aurais bien aimé alors qu’il eût plus de « loisirs »…et qu’il ne se tuât pas à la tâche !

Mon oncle était professeur de mathématiques. D’abord installé avec sa famille à Rochefort (la ville des Demoiselles), il obtint d’être muté à Poitiers, après le décès soudain de son frère. Je me rappelle encore ce coup de fil vers minuit un soir de 1995 – j’étais chez moi à Paris – de ma tante : « Ton oncle est à côté de moi dans le lit… il est mort, je n’arrive pas à joindre les garçons » (mes deux cousins, l’un habitant à Munich, l’autre à Londres). Il avait 59 ans…

Même si je n’en ai pas fait finalement mon métier (une licence d’allemand, un diplôme de russe puis une licence en droit à l’Université m’y conduisaient tout droit), j’ai eu le bonheur d’enseigner à plusieurs reprises. D’abord, à 16 ans (!), juste après la mort de mon père, comme chargé de cours de solfège dans une annexe du Conservatoire de Poitiers, cours destinés à des adultes ! Puis, pendant mon service militaire, comme professeur à l’Ecole nationale des sous-officiers d’active (ENSOA) de Saint-Maixent dans les Deux-Sèvres (à 50 km de Poitiers), de français à des élèves sous-officiers qui pour la plupart avaient complètement décroché du système scolaire, d’allemand et de russe pour des officiers en direct ou par correspondance. J’ai tellement aimé cet exercice qui consistait à intéresser, et si possible passionner, des élèves souvent plus âgés que moi, à la littérature française, à la poésie, à la presse écrite. Plus tard quand j’en ai eu l’occasion ou l’offre – à Liège par exemple, en faculté de droit ou à HEC – j’ai retrouvé avec bonheur cette envie d’enseigner.

Et comme l’ont rappelé tant de témoignages depuis jeudi soir, nous savons ce que nous devons, de notre éducation, de la construction de notre personnalité, de l’orientation même de notre vie, à quelques instituteurs et professeurs qui continuent de nous inspirer, de nous nourrir de leur exemple, longtemps après qu’ils ont disparu. Je reviendrai, à l’occasion, sur certaines de ces figures