Après Cannes et avant Montpellier

Je suis en train de terminer un bouquin, dont la présentation spartiate ne laisse rien deviner de la verve iconoclaste et jouissive de son auteur.

61bBSizmKDL

Gérard Lefortc’était la plume cinéma de Libé (journal qu’il a quitté en 2014), l’une des voix de France Inter (dans Le Masque et la plume notamment). Et c’est un style inimitable !

Gerard-Lefort

Extraits de ces souvenirs :

« Pandémonium est un néologisme inventé à la fin du XVIIe siècle par le poète anglais John Milton pour désigner un lieu où règnent chaos, confusion, vacarme et fureur. Autrement dit un enfer. Pour l’avoir fréquenté pendant plus de trente ans ans, je peux du haut de ma modeste légitimité témoigner que le festival de Cannes est un parfait pandémonium où bien des démons s’agitent. Une foire aux vanités qui est aussi un bûcher.
Mais d’expérience, il s’avère que cet enfer est aussi un paradis. Le paradis des films bien évidemment mais aussi le paradis d’une vie quotidienne littéralement extraordinaire : celle du festivalier qui, glissé dans une identité très provisoire, Grande Duchesse du cinéma ou Manant de la critique, habite une Principauté d’opérette (Monaco est à un jet de Riviera) où le comique le dispute au tragique, les coups fourrés aux coups de cœur, les bonnes blagues aux crises de nerfs. Etre citoyen du Festival de Cannes, c’est osciller sans cesse entre crise de nerfs, fous rires puissants et joie de vivre –; somme toute des grandes vacances, comme une parenthèse enchantée et maléfique, hors norme, hors de soi et parfois hors la loi.
Entre Mission Impossible et Marx Brothers, c’est le récit de ces vacances en Festival, que je voudrais entreprendre. Un  » roman  » parallèle, marginal et underground. Au hasard des souvenirs, bons ou mauvais, des anecdotes, hilarantes ou à pleurer, mais sans aucune nostalgie. Chaque année on peste d’aller au Festival, chaque année on est ravi d’y être. Jusqu’au jour où, c’est juré ! on n’y mettra plus jamais les pieds. Jusqu’à la prochaine fois.

Anecdote
En mai 1988, à l’occasion de la présentation à Cannes de son nouveau film Bird, consacré au jazzman Charlie Parker, ma collègue Marie Colmant et moi-même décrochons pour Libération une interview exclusive de son réalisateur Clint Eastwood.
Il aurait sans doute été plus simple de rencontrer le président des Etats-Unis. Rendez-vous top secret avec l’attachée de presse dans le hall de l’hôtel Carlton ; exfiltration par les cuisines ; porte dérobée sur une rue adjacente ; limousine noire à verres fumés ; départ en trombe vers l’hôtel Eden Roc du cap d’Antibes où sont logées les super stars.  » Ça manque un peu de gyrophares et de motards « , commente Marie.
Arrivés sur place, nous sommes réceptionnés par trois gardes du corps en lunettes noires et oreillettes, qui, après un brin de fouille corporelle, nous accompagnent vers un coin retiré du parc de l’hôtel. Nous pénétrons dans le sanctuaire dit des  » cabanas « , paradis pour milliardaires avec crique privée et cabanon de luxe. Eastwood nous y attend, cordial et sympathique comme si on s’était quittés la veille.
L’entretien commence. Mais au bout d’un quart d’heure, un gros animal s’interpose entre nous et la vue sur mer, avant de détaler.  » Tiens, un lièvre « , dit Marie à voix basse. Euh, non Marie, ce n’était pas un lièvre mais un rat, énorme, dodu à souhait, palace oblige. Nous n’osons pas en parler à Eastwood. Mais, intrigué par notre conciliabule, il nous en demande la raison et nous lâchons le morceau.  » Un rat ? commente Clint Eastwood plus cool que jamais. Dommage que vous ne m’ayez rien dit, j’ai toujours un flingue à portée de main.  »

Et puis cette fabuleuse nouvelle, tombée en fin de semaine dernière : Santtu-Matias Rouvali nommé chef principal du Philharmonia de Londres.

Le jeune chef finlandais (33 ans!) se voit ainsi confier les rênes de l’une des plus prestigieuses phalanges européennes et la succession de son illustre compatriote Esa-Pekka Salonen.

61k9j705eil._sl1200_

Extraits de mon blog :

Vendredi et samedi l’Orchestre Philharmonique de Radio-France sous la houlette tressautante du fantasque et tout jeune Santtu-Matias Rouvali. Du tout Ravel – un peu en déficit de sensualité – aux trop rares Cloches de Rachmaninov, un festival de sonorités, d’explosions orchestrales et chorales. Le Corum trépidant, ovations interminables. (22 juillet 2014)

Alors Le Sacre à la manière Rouvali ? Je manque d’objectivité sans doute, mais j’ai entendu hier soir tout ce que j’aime dans cette partition, les scansions primitives – dommage que les orchestres français n’aient plus (?) de basson français, mais les solides Fagott allemands ! – , les rythmes ancestraux, la fabuleuse organisation des coloris fauves de l’orchestre…. Et la confirmation que le jeune chef finlandais – 32 ans seulement – est déjà l’une des très grandes baguettes de notre temps. On n’attendra pas quatre ans pour le réinviter à Montpellier… (23 juillet 2018)

Hier soir, à Radio France, célébration du talent et de la jeunesse : un violoncelliste de 20 ans devenu star mondiale par la grâce d’un mariage princier, un chef qui le toise du haut de ses…32 ans (!!) qu’on découvre à chaque concert, depuis 2014, plus pertinent, insolemment doué, charismatique – si le mot n’est pas trop galvaudé (9 février 2019)

Il y a quelques mois, j’étais allé rencontrer et entendre Santtu-Matias Rouvali dans son repaire finlandais, avec « ses » musiciens de l’orchestre philharmonique de Tampere (Etoiles du Nord)

img_0039

Pour concrétiser l’invitation faite l’été dernier : l’orchestre et le chef donnent deux concerts, dont la « last night » – ce seront les seules occasions de voir et d’entendre Santtu-Matias Rouvali en France ces prochains mois ! – au Festival Radio France à Montpellier, les 25 et 26 juillet prochains. Un conseil : réservez vite (lefestival.eu)

 

 

 

Génération Bernstein

C’est comme une sorte de petit frère de Leonard Bernsteingénie et notoriété en moins, mais bien des similitudes de parcours et de carrière (le piano, le jazz, la comédie musicale, la direction d’orchestre)

Je ne sais pas à quelle occasion Sony réédite le legs RCA d’André Previn

81-mi+NaIDL._SL1500_

alors que les hommages discographiques qui lui avaient été rendus pour ses 80 ans étaient passés inaperçus (voir bestofclassic : André Previn l’éclectique).

Bernstein naît en 1918 dans le Massachussets, de parents juifs ukrainiens immigrés au début du siècle aux Etats-Unis, Previn naît Andreas Ludwig Priwin en 1929 (ou 1930 ?) à Berlin, la famille, les parents Charlotte et Jack et le petit Andreas, fuient le nazisme, émigrent en 1939, s’installent à Los Angeles, où le grand oncle Charles Previn compose pour les studios Universal après avoir travaillé comme arrangeur pour près d’une centaine de productions à Broadway.

Dans cet environnement, le jeune André, naturalisé Américain en 1943, entame un parcours qui va beaucoup ressembler à celui de son aîné. Il écrit et arrange des musiques pour Hollywood, il profite de son service militaire (en 1951-52) à San Francisco pour prendre des leçons privées de direction d’orchestre auprès de Pierre Monteux, le grand chef français (lui aussi naturalisé Américain en 1942), patron de l’Orchestre symphonique de San Francisco depuis 1935.

Dans les années 50, c’est surtout le pianiste et le jazzman qui va se faire un nom, il travaille avec J.J. Johnson, Shelly Manne, Leroy Vinnegar, Benny Carter, et bien d’autres. Il enregistre Jerome Kern, Frederick Loewe, Vernon DukeHarold Arlen, 1960) accompagne Dinah Shore, Doris Day, Julie London, Jolie brochette ! Il se revendique d’Art Tatum, Hank Jones, Oscar Peterson, Horace SilverBill Evans. Mais à la même époque, fin 50, début 60, il enregistre des disques classiques, au programme parfois surprenant, qu’on redécouvre avec bonheur dans ce coffret Sony (voir détails sur bestofclassic).

Comme chef d’orchestre, André Previn prend un premier poste en 1967 à l’orchestre symphonique de Houston (où il succède à John Barbirolli), mais c’est avec l’orchestre symphonique de Londres (1969-1979) qu’il va connaître une fructueuse décennie – avec un nombre impressionnant d’enregistrements (pour EMI ou RCA). Suivront des périodes de moindre envergure à Pittsburgh, à Los Angeles, de nouveau à Londres (avec le Royal Philharmonic) 

Comme Bernstein, Previn, pendant ses années londoniennes, se fait pédagogue télévisuel. Comme Bernstein est multi-cartes, c’est un compositeur prolifique et tous terrains, mais ce n’est pas diminuer ses mérites que de reconnaître qu’aucune de ses oeuvres, que ce soit dans le classique, le jazz ou la comédie musicale, n’a jamais atteint la notoriété, ni l’originalité de celles de son aîné.

Quant au chef d’orchestre Previn, les réussites sont très inégales selon les répertoires. Dans les classiques viennois, Haydn, Beethoven on ne sort jamais d’une honnête neutralité, comme si le chef évitait de prendre un parti interprétatif. C’est plus intéressant dans Richard Strauss, où l’Américain Previn semble prendre plaisir à faire rutiler ses orchestres (notamment les Wiener Philharmoniker). Mais c’est aussi la plus calamiteuse version de La Chauve Souris de Johann Strauss, un beau ratage (la comparaison avec Carlos Kleiber est édifiante !)

51hxgvbfztl

Previn est, à l’évidence, plus à l’aise dans le répertoire du XXème siècle (Holst, Prokofiev) et en particulier dans une belle intégrale des symphonies de Vaughan Williams

A propos de Bernstein, on salue le beau projet de Radio France (Bernstein Story) à retrouver bien sûr sur France MusiqueMême si on a eu confirmation hier soir que le compositeur Bernstein « sérieux » n’est pas toujours le plus captivant, ni le plus original. Même quand il est bien défendu par Kirill Gerstein, Vassily Petrenko et l’orchestre philharmonique de Radio France, interprètes virtuoses de la 2ème symphonie « The Age of anxiety »

47261843_10156813221003194_1628831420333948928_n

 

 

Le Goncourt et la Finlande

Après le mauvais bouquin de Ségolène Royal – recyclage de ses thèmes de campagne de 2007 sur le mode « j’ai eu raison avant tout le monde », agrémenté de quelques piques pas très fines sur à peu près tout le personnel politique, surtout celui de son camp, les souvenirs, souvent drôles, parfois répétitifs, de Jane Birkin,

je me disais qu’à la perspective de quelques heures d’avion je devais changer de registre. Et pourquoi pas le Goncourt dont je venais d’entendre l’interview sur France Inter ?

91-zwTwkbGL

D’ordinaire, je ne me précipite jamais. Mais ce Nicolas Mathieu – que je ne connaissais pas – m’a d’emblée paru sympathique, modeste, surpris de ce qui lui arrive, pas poseur pour un sou.

J’ai lu la « présentation de l’éditeur » :

Août 1992. Une vallée perdue quelque part dans l’Est, des hauts-fourneaux qui ne brûlent plus, un lac, un après-midi de canicule. Anthony a quatorze ans, et avec son cousin, pour tuer l’ennui, il décide de voler un canoë et d’aller voir ce qui se passe de l’autre côté, sur la fameuse plage des culs-nus. Au bout, ce sera pour Anthony le premier amour, le premier été, celui qui décide de toute la suite. Ce sera le drame de la vie qui commence. Avec ce livre, Nicolas Mathieu écrit le roman d’une vallée, d’une époque, de l’adolescence, le récit politique d’une jeunesse qui doit trouver sa voie dans un monde qui meurt. Quatre étés, quatre moments, de Smells Like Teen Spirit à la Coupe du monde 98, pour raconter des vies à toute vitesse dans cette France de l’entre-deux, des villes moyennes et des zones pavillonnaires, de la cambrousse et des ZAC bétonnées. La France du Picon et de Johnny Hallyday, des fêtes foraines et d’Intervilles, des hommes usés au travail et des amoureuses fanées à vingt ans. Un pays loin des comptoirs de la mondialisation, pris entre la nostalgie et le déclin, la décence et la rage.

Et je me suis dit : encore un de ces faux romans naturalistes, autobiographiques, à la Eddy Louis. J’ai quand même téléchargé un extrait…et j’ai très vite téléchargé tout le livre. Parce que, comme une oeuvre musicale inconnue qui vous empoigne, vous surprend, vous captive, le roman de Nicolas Mathieu vous embarque, ne vous lâche plus. Dans une langue à la fois très élaborée, mais jamais précieuse, ni auto-complaisante, et très directe, un mélange que je n’imaginais pas possible entre le parler cru des ados et de purs moments de poésie, le récit coule, fluide, riche de mille détails qui dressent un décor sans digressions inutiles.

Bon, voilà, j’aime ce livre, j’aime cet écrivain et je félicite l’académie Goncourt !

Hier je partais pour la Finlande, où je n’avais pas remis les pieds depuis l’été 2006 (Helsinki et la Carélie), et une semaine en décembre 2005 à Helsinki, à l’occasion du concours Sibelius de violon.

Voyage intéressé, conséquence directe d’un dîner d’après-concert en juillet dernier (lire George et Igor). J’avais écrit ceci :

« Alors Le Sacre à la manière Rouvali ? Je manque d’objectivité sans doute, mais j’ai entendu hier soir tout ce que j’aime dans cette partition, les scansions primitives – dommage que les orchestres français n’aient plus (?) de basson français, mais les solides Fagott allemands ! – , les rythmes ancestraux, la fabuleuse organisation des coloris fauves de l’orchestre. Il n’est que de réécouter le concert ici : francemusique.fr.

Et la confirmation que le jeune chef finlandais – 32 ans seulement – est déjà l’une des très grandes baguettes de notre temps. On n’attendra pas quatre ans pour le réinviter à Montpellier… » 

Santtu-Matias Rouvali – c’est lui le jeune chef de 32 ans, 33 depuis deux jours ! – me disait à ce dîner, dans la chaleur des nuits de Montpellier, qu’il voulait revenir au plus vite au Festival Radio FranceVoeu partagé, mais qui semblait loin d’être exaucé, puisque, comme tous les surdoués de sa génération, SMR est très pris, très demandé, « principal conductor » de l’orchestre de Göteborg, « principal guest conductor » du Philharmonia de Londres, et directeur musical, depuis 2010 de l’orchestre philharmonique de Tampere, l’un des très bons orchestres de Finlande.

Mais quand on veut, on trouve, et la solution fusa presque immédiatement : « Invite-moi avec « mon » orchestre de Tampere, je te promets, je reviens en 2019″ ! Il ne fallait pas me le promettre deux fois. Le temps que la nouvelle directrice générale de l’orchestre prenne ses fonctions début août, et le contact était noué.

Et me voici à Tampere, pour discuter de la venue de l’orchestre et de son chef, sans doute pour deux concerts et deux programmes, à Montpellier l’été prochain. Et voir et entendre ces musiciens et leur chef répéter et jouer dans leur fabuleuse salle de concert – quelle acoustique idéale ! – IMG_9970

IMG_9972

Dans quelques heures, un programme qui est la marque de l’originalité du chef. Son premier Carmina Burana – succès populaire garanti – avec pas moins de 200 choristes sur scène (tous « amateurs » mais à quel niveau !!) – précédé de mélodies avec orchestre (pour baryton et soprano) de Richard Straussque je n’ai personnellement jamais entendues en concert. Impatient !

 

 

Un miracle qui dure

Étrange, je n’ai jamais parlé de lui sur ce blog. Il a fallu un éditorial sur forumopera – et les commentaires qui ont suivi, pour que je m’aperçoive que j’ai « oublié » Roberto Alagnaun artiste que je suis et admire quasiment depuis ses débuts, auquel France Musique a consacré toute une journée le 30 octobre dernier.

Mais un mot de ce remarquable éditorial, qu’on va citer in extenso, puisque je pourrais en reprendre chaque mot. Il est signé, jusque là rien que de très ordinaire, de l’un des fondateurs du site forumoperaqui dès 2004 consacrait un important dossier au ténor français, mais son admiration devient soudain suspecte puisque Sylvain Fort est, comme nul ne peut l’ignorer, l’un des très proches collaborateurs du président de la République. Comment un proche d’Emmanuel Macron peut-il encore s’exprimer sur la musique, l’opéra, un illustre chanteur, dans les colonnes du site qu’il a fondé, sans que cela soit a priori sujet à critique, voire à polémique ? On lui prête tant d’influence, le choix du futur directeur de l’Opéra de Paris, et bien d’autres encore. Les fantasmes ont la vie dure…

« C’était un soir d’août 1993. Le jour faiblissait. La radio diffusait des extraits des répétitions de La Traviata donnée cet été-là aux Chorégies d’Orange, quand soudain résonna le timbre radieux d’un jeune ténor dans la cabalette d’Alfredo. C’était Roberto Alagna. Ce fut comme si le soleil déclinant jetait dans la pièce que gagnait l’ombre un pur rayon d’or. En quelques mesures, cette voix à la fois franche et tendre, lumineuse et profonde, vint imprimer dans notre oreille une trace qui ne devait plus jamais s’effacer.

Roberto Alagna avait alors trente ans et déjà cinq ans de carrière. Nous n’avions jamais pu l’entendre, car sans internet ni réseaux sociaux, alors, seule l’opportunité d’une diffusion ou d’une représentation pas trop lointaine l’aurait permis, et cette opportunité ne s’était pas présentée. De lui, cependant, nous avions alors déjà entendu amplement parler, notamment de la bouche de son « découvreur » et « ange-gardien », Gabriel Dussurget. Nous savions le choc de la découverte, dans cet appartement de la rue de Dunkerque, à Paris, où le ténor était venu se faire entendre, accompagné par sa fidèle pianiste Simone Féjard, de celui qui avait fondé le festival d’Aix-en-Provence et découvert Berganza, Sciutti, Alva, Van Dam, etc. Nous savions l’histoire de ce concours Pavarotti auquel le ténor italien l’avait convié au détour d’une signature de disques dans un grand magasin parisien, et qu’il avait remporté parmi des centaines de candidats – dont Cecilia Bartoli – ; Alagna avait même avant dû cela remporter un concours national de moindre ampleur pour, avec l’argent du prix, s’offrir un costume digne de la finale à Philadelphie. Nous savions les débuts à Glyndebourne, et cette Traviata à La Scala avec Muti. Dussurget se félicitait que le chanteur fût sage et patient, et fît bon usage de l’argent qu’il commençait à gagner. Une réputation s’était forgée et les attentes étaient élevées : peut-être tenait-on là, en France, le meilleur ou un des meilleurs ténors lyriques de sa génération.

Bientôt cependant, on comprit que nous avions affaire à tout autre chose qu’à une belle promesse. La révélation advint en 1994, avec le Roméo et Juliette de Gounod donné au Covent Garden de Londres dans la production toulousaine de Nicolas Joel – autre ange-gardien d’Alagna. Chaque soirée en fut miraculeuse. Le triomphe fut si complet, inédit, fracassant, qu’il fut à tous évident que nous ne tenions pas là simplement un superbe ténor en devenir, un talent rare, ni même un de ces météores dont le monde lyrique est friand. Par le style, l’intensité, le naturel, l’incarnation, nous assistions à la résurrection des plus hautes heures de l’histoire du chant. Revenu chez lui après une représentation de ce Roméo, un spécialiste d’opéra passa la nuit à écouter tous les Roméo de la discographie ; le matin venu, il appela l’agent d’Alagna et lui déclara, en proie à une vive émotion, que jamais, non jamais personne ne l’avait chanté ainsi.

Se brûler en quelques saisons aurait pu être le prix de cette entrée éclatante dans le paysage lyrique. Ainsi, pendant des années, on ne manqua pas de bonnes âmes guettant la chute qui devait inévitablement sanctionner une ascension si fulgurante. Cent fois on annonça sa fin. Cent fois, il fut clair qu’Alagna creusait son sillon sans faiblir. Les grands destins d’artistes sont certes faits d’autant d’épines que de roses. Mais ce destin, Alagna sut ne pas le subir. Inlassablement, il se l’inventa. Pour cela, il refusa de limiter son art aux quelques rôles payants qu’on promène d’une scène à l’autre. Sans cesse il s’est soustrait à la fois de la routine qui endort et des audaces qui tuent. Toujours il s’est renouvelé, réinventé, Phénix échappant aux cendres qu’on lui prédisait et relevant triomphalement les défis qu’il s’était à lui-même lancés.

Trente ans après le début de cette carrière, le « wonderboy » est toujours là, et la provende de sa carrière a passé les promesses de ses débuts, pourtant si brillantes. Celui qui aurait pu être le prodige de quelques années, celui que la vie aurait put abattre lorsque la maladie lui enleva sa jeune épouse, celui que la nature avait doté de ces dons naturels qui souvent fondent en quelques saisons, réussit le véritable miracle : celui de durer.

Ces décennies furent jalonnées de prises de rôle, d’aventures, de découvertes, de voyages, mais aussi de disques soigneusement mis au point, pensés, enregistrés avec les meilleurs dans des studios où la perfection est la seule option. Alagna, bête de scène, génie du direct, n’a jamais cessé d’être aussi cet artisan qui polit son art dans le secret de l’atelier, le remet sur le métier autant que nécessaire, pour en livrer le fruit quintessencié – qui, en matière lyrique, est la vérité de l’accent, la perfection du style, la  justesse des couleurs. Si bien que ce coffret n’est en rien une anthologie et encore moins un « best of ». C’est, en soi, un grand et beau chapitre de l’histoire du chant.

Il est frappant qu’aucun de ces disques ne soit un disque de convenance. Chacun relève d’une ambition musicale spécifique qui se traduit par une exploration méthodique, exigeante, du répertoire vocal.

Tout ténor peut céder à la facilité d’enchaîner les tubes du répertoire pour faire valoir ses facilités et son brio. Alagna ne s’en est jamais contenté. Dès son premier disque d’airs d’opéra, il va chercher dans le rare Polyeucte de Gounod, et le Marouf de Rabaud. Il conservera dès lors toujours cette méthode : ne jamais enregistrer un disque pour rien, mais toujours en faire le résultat d’un patient travail de recherche, à la fois pour le répertoire, l’interprétation, les arrangements, et toujours relier ce disque à son identité profonde, qui est à la fois française et italienne.

Disons-le nettement : personne n’a jamais fait entendre à la fois la vibration épique de Berlioz et l’intensité héroïque de Verdi avec autant de vérité et d’engagement. Personne n’a donné un accent aussi lyrique aux pages crues du vérisme italien ni une vérité aussi drue aux grandes mélopées du bel canto. Et dans le répertoire français, nous n’avons pas fini de nous imprégner de cette diction qui semble trouver au cœur des mots la vibration dont naît le chant, comme si la ligne mélodique s’ancrait dans la musicalité profonde de notre langue que pourtant on dit peu chantante. C’est cela qu’on appelle le style : non pas une façon de chanter valable dans tous les répertoires, mais la faculté pour chaque répertoire, chaque œuvre, chaque air, de sculpter le visage du personnage, de définir par la seule voix un caractère et un sentiment, sans jamais perdre de vue la qualité du chant, la tenue de la ligne, cette hauteur de ton qui est aussi une hauteur de vue et qui fait la beauté du chant. Si Alagna a reçu en naissant le don de la voix, tout ce qui lui a permis d’approfondir et de durer est le fruit du seul travail, d’une recherche ininterrompue à la fois sur la technique vocale et sur le répertoire, d’une érudition accumulée avec passion au contact des enregistrements du passé, et d’une curiosité jamais en défaut, jamais tarie, qui le maintient en éveil et le fait avancer.

Ainsi, cette suite d’enregistrements est une exploration fascinante du répertoire vocal mais aussi un autoportrait. De là la volonté du ténor de dépasser les frontières de l’opéra.

Certains puristes ont reproché à Alagna de pratiquer un répertoire plus léger que le répertoire d’opéra, comme si c’était déchoir. Mais ce qui aurait été léger, c’eût été de creuser toujours le même sillon et de ne jamais surprendre. Ce qui aurait été léger, c’eût été de nier l’homme derrière l’artiste, alors que c’est l’homme, ses racines, ses goûts, ses choix, qui font l’épaisseur de l’artiste, et que la chanson ou l’opérette, qu’à quinze ans il chantait dans les cabarets,  ont aussi largement contribué à la formation de l’artiste Alagna, ont modelé son imaginaire et continuent de le fasciner. Et puis, le répertoire de la chanson sicilienne ou cubaine ne sont pas plus faciles que l’opéra, parce que l’émotion, les sentiments, les histoires racontées sont enracinées dans une sensibilité et une mémoire complexes. Faire passer cette émotion n’a rien de facile, et parfois même la voix est exposée à nu, l’âme n’a plus le paravent des belles notes, et alors l’artiste se donne sans filtre ni détour. Le soin apporté aux arrangements, aux instruments, aux timbres qui sonnent dans ces chansons est en soi une quête musicale captivante menée par Alagna et ses partenaires.

Devant cette série d’enregistrements, un certain vertige nous saisit. La matière en est vaste, riche, quasiment inépuisable. Ce sont des années de travail inlassable qui se concentrent ici. Et cependant ils ne réunissent qu’une part du travail d’Alagna. Plus large encore est sa curiosité, plus ample encore son travail, plus divers son répertoire ; et les années n’ont jamais interrompu le déploiement d’un artiste qui ne cesse de se réinventer, et de nous livrer sans compter les merveilles qu’il conquiert. Que ce vertige ne nous retienne pas de nous plonger dans les trésors que, pêcheur de perles, il a réunis pour nous dans ce coffret. Le guide en est sûr, le fruit en est certain. Cela n’exige rien de nous en retour sinon un peu de notre âme et de notre attention. C’est bien la moindre des choses pour que le miracle advienne ». (Sylvain Fort, Forumopera, 15 octobre 2018)

710CDVoGyXL._SL1203_

J’ai eu la chance de voir Roberto Alagna sur scène, dans ses premières années, et si je n’ai pas entendu la Traviata de 1993, à laquelle Sylvain Fort fait allusion, je me rappelle très bien son Rigoletto de 1995 aux Chorégies d’Orange, un an après ses débuts à la Scala de Milan, sous la direction de Riccardo Muti ! Un choc, une projection inépuisable, une voix solaire.

81liidvH7zL._SL1500_

Même chance d’avoir vu, à peu près au même moment, à l’Opéra Comique à Paris, ce Roméo et Juliette de Gounod, devenu légendaire, donné en 1994-1995 au Capitole de Toulouse et à Covent Garden, avec une partenaire absolument idéale, Leontina Vaduva (extraits vidéo à voir ici)

51EXoLfs8sL

Le disque suivra bientôt, cette fois avec une autre Roumaine qui partagera sa vie pendant une bonne dizaine d’années, Angela Gheorghiu.

51S+T4BB3sL

Et puis, en mars 1996, il y aura un somptueux Don Carlos de Verdi au Châtelet, que la récente production de l’Opéra de Paris avec un plateau de stars (lire Don Carlos de Madrid à Paris n’a pas éclipsée.

518H6W60C9L

71D4NiL4O1L._SL1425_

Difficile, voire impossible, de faire une discographie sélective de Roberto Alagna. Le coffret édité à petit prix (cf. supra) constitue un excellent panorama des talents du chanteur – ses récitals Berlioz, Verdi, Puccini, bel canto sont des must, mais les albums plus « légers » sont tout sauf banals et bâclés. J’ai une tendresse particulière pour le dernier sorti de la liste (2016), des chansons siciliennes et napolitaines, dans de beaux arrangements d’Yvan Cassar, dont Roberto Alagna souligne la douce nostalgie, la mélancolie méditerranéenne plus que l’éclat ou les coups de glotte un peu vulgaires d’illustres aînés.

81ZuOA0E6LL._SL1212_

Enfin, comment ne pas souligner ce que relate Sylvain Fort, la « recherche ininterrompue sur le répertoire », la « curiosité jamais tarie » de notre ténor national, avec ces trois témoignages d’ouvrages rares, donnés à l’instigation du Festival Radio France :

71Wr-xjZxkL._SL1400_

41rPDvw87ZL

71siPDy0l+L._SL1400_

Le parcours d’une vie

Le 13 septembre dernier avait lieu, à Londres, la cérémonie des Gramophone Classical Music Awards 2018, sans doute les récompenses les plus attendues dans le milieu de la musique classique, une quinzaine, cette année, qui ont honoré plusieurs artistes et labels français (voir le palmarès ici : Gramophone Awards 2018). 

C’est au grand chef estonien, Neeme Järvi, 81 ans, qu’a été décerné une sorte de Grammy d’honneur, a Lifetime Achievement Award.

IMG_9092

J’ai déjà raconté comment et quand j’ai rencontré Neeme Järvi et travaillé avec lui (lire : Dans la famille Järvi, le père)

Je pense qu’il détient le record absolu, sinon du nombre de disques, en tous cas de la variété des répertoires et des compositeurs enregistrés, pour trois labels qui l’ont suivi dans son insatiable appétit de découverte.

lifetimeachievement_specialawards2018_gramophone« Je me demande parfois si Neeme Järvi n’est pas plus intéressé par le studio d’enregistrement que par la salle de concert. Par curiosité, j’ai passé une heure à lister les compositeurs dont Järvi a enregistré la musique, un total de 111 ! Le décompte est extraordinaire, plus de 400 CD (Karajan ne doit pas être loin en nombre de disques, Svetlanov non plus en nombre de compositeurs russes et soviétiques) mais personne n’a jamais embrassé un répertoire aussi vaste.

Neeme Järvi est apparu sur la scène musicale à peu près en même temps que le CD. Avec BIS et Chandos, il trouvait des maisons de disques qui étaient prêtes à sortir des sentiers battus. Plutôt que d’imiter les Karajan et Solti dans le coeur du répertoire symphonique, ils ont choisi d’explorer des répertoires peu, voire pas du tout abordés par les majors. Ce furent donc les symphonies de Sibelius et de Prokofiev plutôt que Beethoven et Brahms, Stenhammar plutôt que Schumann. Et avec Järvi, ils avaient un chef d’orchestre qui s’épanouissait dans le studio d’enregistrement. Son modus operandi consistait à dire à ses musiciens, alors qu’ils affrontaient une musique inconnue, «Regardez-moi. Suivez-moi – et ils l’ont fait, jouant souvent mieux qu’ils ne le pensaient. Comme l’indique le fils de Neeme, Paavo, «ses musiciens lui font confiance parce qu’il est un chef d’orchestre fiable, jamais ennuyeux. S’il a besoin changer quelque chose dans la minute, il peut le faire plus rapidement que quiconque, car il a la technique. Une autre chose est que je ne connais pas un seul musicien qui veut simplement faire le travail aussi efficacement que possible. Ils veulent faire de la musique et se sentir au milieu d’un processus créatif.

Revenons à 1985 et à son enregistrement avec l’Orchestre National Écossais de la Sixième Symphonie de Prokofiev pour Chandos, et vous êtes confronté à la plus grande perfection musicale (emblématique des valeurs de production de Chandos). Les cordes ont de l’intensité et de la puissance, mais elles ont aussi une souplesse qui donne l’impression d’être sculptée dans l’instant par le chef d’orchestre. Comme Robert Layton l’a écrit lors de la distinction de l’Orchestral Award en 1985, «un orchestre de second rang jouant avec un engagement total peut souvent être plus passionnant qu’un pilote de luxe à bord d’une phalange en roue libre». Neeme Järvi deviendrait un acteur clé de ce Brave New World, défendant le rare et l’inconnu et livrant toujours d’excellentes performances (un jeune chef d’orchestre m’a récemment demandé s’il était vrai que Neeme Järvi pouvait ouvrir une partition et, plus ou moins à première vue, en donner une bonne lecture. Je pense que la réponse est «oui»!).

Que ce soit en Écosse, en Suède, aux Pays-Bas, en Suisse, aux États-Unis ou dans son pays natal, l’Estonie – tous des pays dans lesquels il a été directeur musical – Järvi a continué à explorer et à défendre les plus vastes répertoires.. Sa série de BIS consacrée aux 10 symphonies d’Eduard Tubin, a été une formidable découverte pour beaucoup d’entre nous, une des premières sources de l’extraordinaire richesse musicale de l’Estonie

21QPT1QPNAL

À 81 ans, Neeme Järvi reste une source d’inspiration. Les orchestres adorent travailler avec lui car il fait ressortir le meilleur de chaque joueur. Les jeunes musiciens l’aiment parce qu’il connaît parfaitement son métier; ce n’est pas pour rien qu’il a appris son métier à Leningrad, observant et absorbant le talent de chefs d’orchestre comme Sanderling et Mravinski. Pour ses deux fils chefs d’orchestre, Paavo et Kristjan, il est le père dont tout musicien en herbe doit rêver » (James Jolly, in Gramophone)

Chandos chez qui Järvi a constitué l’essentiel de sa considérable discographie publie un coffret de 25 CD, qui certes témoigne de l’incroyable variété des répertoires abordés par le chef estonien, mais ne donne qu’une image très partielle d’un corpus discographique unique au monde…

816B-bYC30L._SL1500_ 2

Détails du coffret à voir sur Bestofclassic

(On trouve ce coffret à prix réduit sur : Presto Classical)

 

Un été Bernstein (III) : L’Italie

Arrivant ce dimanche en Italie pour quelques jours de vacances, je me suis demandé quel était le rapport de l’Américain Leonard Bernstein avec ce pays d’opéra et de traditions populaires, plus que de musique symphonique.

Si l’on excepte la présence du chef au pupitre de La Scala dans les années 50, pour des prestations restées dans les mémoires du fait de « la » Callas, Bernstein a relativement peu travaillé en Italie.

81zAgNfEwLL._SL1500_

81mGqnEJxTL._SL1500_

Il a plusieurs fois dirigé l’orchestre de l’Accademia nazionale di Santa Cecilia de Rome.

C’est avec cette formation qu’il enregistre une version pas vraiment idiomatique, ni dans la conduite de l’orchestre puccinien, ni dans le format vocal des principaux protagonistes, de La Bohème de Puccini

714PtxijgzL._SL1120_

Bernstein retrouve l’Accademia à la fin de sa vie pour un cycle Debussy, crépusculaire, plus wagnérien que français de touche.

61yRqF0njtL

Pour les Italiens proprement dits, morne plaine : un disque d’ouvertures de Rossini, très « show off », et deux des poèmes symphoniques qui forment la « trilogie romaine » de Respighi. Rien d’indispensable…

61psCZ9oGUL._SL1050_

Discographie complète de Bernstein : Bernstein Centenary

Bestofclassic

Post scriptum : Après publication de cet article, un amical lecteur s’étonnait que je ne mentionne pas les deux enregistrements verdiens de Bernstein : son Falstaff avec Dietrich Fischer-Dieskau et l’inévitable Requiem.

81GZUVDi3+L._SL1500_

Je fais un blocage sur DFD dans Verdi (et pas que dans Verdi !), est-ce pour cela que je n’ai jamais prêté une oreille plus attentive à ce que fait Bernstein dans l’ultime chef-d’oeuvre de Verdi ?

51vvlBTC4GL

Même « oubli » pour cette version londonienne du Requiem. Je vais – peut-être – réviser mon jugement avec le troisième coffret – annoncé pour la mi-août – de la Leonard Bernstein Edition de Sony, regroupant tous les enregistrements vocaux, choraux et lyriques du chef.

81GYUc1QOiL._SL1500_

Salonen fait un Mahler

La soirée parisienne était douce et prometteuse. Un ami, devant le Théâtre des Champs-Elysées, me disait sa joie de retrouver un chef qu’il suit passionnément depuis 25 ans. J’étais a priori moins enthousiaste, quelques souvenirs moins convaincants, mais très curieux dans un programme plus classique que ceux que j’avais entendus dirigés par lui jusqu’à présent : 2ème symphonie de Beethoven et 1ère symphonie de Mahler

 IMG_5045

Esa-Pekka Salonen va fêter son 60ème anniversaire le 30 juin prochain, on a du mal à l’imaginer à voir la silhouette svelte et juvénile du chef diriger l’une des plus belles phalanges européennes, le Philharmonia Orchestra de Londres.

1617_SalonenApr28_3240x1256

Je crois bien que la dernière fois que j’ai vu le chef finlandais à l’oeuvre, c’était dans cette mémorable Elektra d’Aix-en-Provence, la toute dernière et géniale mise en scène du regretté Patrice Chéreau. Salonen avait porté à incandescence la partition de Richard Strauss à la tête d’un Orchestre de Paris transfiguré.

Alors que sa discographie, et les quelques programmes de concerts que je l’ai vu diriger, étaient très orientés XXème et XXIème siècles, comment allait-il aborder la plus classique des symphonies de Beethoven et le premier grand ouvrage symphonique en forme de manifeste de Mahler ?

Les textures de Beethoven sont allégées, timbales et trompettes baroques, Salonen prend le parti d’une certaine objectivité qui ne choisit finalement aucune des pistes explorées par ses aînés Brüggen ou Harnoncourt. J’ai plus d’une fois pensé à Gardiner (dans son intégrale gravée pour Archiv  il y a 25 ans), Très bien joué, mais un peu neutre.

IMG_5047

En revanche, dès les premières minutes – cet éveil de la Nature – de la Première de Mahler, on pressent que le voyage auquel nous convie Salonen nous captivera, nous saisira jusqu’au bout. C’est l’anti-Bernstein, le refus de solliciter un texte que Mahler a truffé d’indications très précises et scrupuleuses, il « suffirait » presque de jouer ce qui est écrit. Et c’est ce à quoi semble d’attacher Salonen, avec une science exceptionnelle des timbres, des équilibres, et un sens de la narration qui épouse parfaitement les intentions du compositeur. Et quel orchestre ! Glorieux pupitre de violoncelles dans l’attaque du 2ème mouvement « Kräftig bewegt », densité du quatuor, éclat sans clinquant des cuivres. Salonen, en – excellent – compositeur qu’il est lui aussi, met en valeur la modernité, les audaces instrumentales d’un Mahler qui invente des voies symphoniques nouvelles.

Je ne m’étais, à tort, pas intéressé jusqu’à maintenant aux Mahler de Salonen. Je crois que je vais rattraper le temps perdu…

Sony réédite bientôt l’intégrale des enregistrements réalisés par Esa-Pekka Salonen, où dominent les grands symphonistes du XXème siècle, Nielsen, Sibelius, Lutoslawski, Stravinsky…

81nCXb6Qq3L._SL1500_

 

 

 

 

 

 

22 mars…1968, 2016, 2017, 2018

D’aucuns n’ont pas manqué de faire le rapprochement entre le 22 mars 1968… et le 22 mars 2018, certains souhaitant sans doute que l’histoire se répète. Il y a cinquante ans, naissait, en effet, ce qu’on a appelé le Mouvement du 22 mars, lancé à Nanterre par un petit groupe d’étudiants mené par Daniel Cohn-Bendit,et réputé avoir été le déclencheur des événements de mai-juin 1968.  Il est pour le moins risqué de faire un parallèle avec ce qui s’est passé aujourd’hui, et les grèves annoncées dans le chemin de fer ces prochaines semaines…

800px-Daniel_Cohn-Bendit,_2012_(cropped)

Ce 22 mars marque aussi deux tragiques anniversaires : les attentats terroristes de Bruxelles en 2016 (lire Un an après et Massacre du printemps)et de Londres en 2017…

a1bax55rrxl-_sl1500_

London,_Palace_of_Westminster_--_2016_--_4800

Travaillant en ce moment sur Leonard Bernstein en prévision du prochain Festival Radio France – qui fera une large place avec des documents vidéo, films et concerts au génial chef, compositeur, pédagogue né il y a un siècle – j’ai eu la curiosité de regarder ce qui se passait à New York il y a cinquante ans…

51OX-HGmepL._SY445_

Pour son 125ème anniversaire, l’Orchestre philharmonique de New York avait commandé à Luciano Berio ce qui restera sans doute son oeuvre la plus célèbre, sa Sinfonia. Dédiée à Leonard Bernstein, elle est créée à New York le 10 octobre 1968, avec le concours des Swingle Singers, sous la direction du compositeur. Je me souviens avoir acheté le 33 tours enregistré après cette création… mais je n’ai jamais éprouvé la fascination que cette oeuvre exerce sur certains. Pour tout dire, je la trouve très… datée !

A1bo8+nRXiL._SL1500_

Le 4 mars (ou le 29 février !- les sources ne sont pas claires) 1968, c’est Leonard Bernstein qui créait la 6ème symphonie du compositeur américain Howard Hansondont la renommée n’a jamais franchi l’Atlantique, en dépit de nombreux enregistrements réalisés notamment pour le label Mercury.

513k8Rudk-L

Début mai 1968, c’est une autre grande figure de la musique américaine, Roger Sessionsdont l’orchestre philharmonique de New York – toujours dans le cadre de son 125ème anniversaire – créait la 8ème symphonie, sous la direction de William Steinberg.

Leonard Bernstein n’a jamais enregistré, à ma connaissance, ni Hanson ni Sessions. En revanche il a plutôt bien servi ses contemporains, Copland, Schuman, Roy Harris, etc.. On y reviendra pour évoquer le très beau coffret que vient d’éditer Deutsche Grammophon…

815jylv5BnL._SL1500_

61GJrol9OeL

 

Le combat perdu de Dmitri H.

C’est par ces quelques lignes sur sa page Facebook qu’on apprend ce matin son décès :

On behalf on the Hvorostovsky family, it is with heavy hearts that we announce the passing of Dmitri Hvorostovsky – beloved operatic baritone, husband, father, son and friend – at age 55. After a two-and-half year battle with brain cancer, he died peacefully this morning, November 22, surrounded by family near his home in London. May the warmth of his voice and his spirit always be with us.

new-slider-copy

Il avait un nom imprononçable pour un non-russophone, mais une voix de bronze et de lumière qui illuminait toutes ses prestations à l’opéra, en récital ou au disque. J’avais entendu Dmitri Hvorostosky une seule fois en récital à Aix-en-ProvenceEt peut-être une fois sur scène, mais ma mémoire me fait défaut.

Mais dès qu’on avait entendu ce timbre unique, plus clair que nombre de ses confrères russes, on ne pouvait qu’être séduit par ce chanteur qui avait tout pour lui et qui a affronté, avec un courage et une lucidité remarquables, une maladie malheureusement très, trop, fréquente chez les chanteurs. Aujourd’hui, dans la force de l’âge, il vient tragiquement s’ajouter à la liste beaucoup trop longue de ses victimes récentes.

Ici dans sa dernière apparition publique – et surprise – lors d’un gala au Met au printemps dernier.

Ou encore dans ce « show » télévisé à Moscou en octobre 2015

Bouleversant dans les grands rôles verdiens, incomparable dans Eugène Onéguine

La discographie du baryton russe n’est pas considérable. Il faut évidemment le repérer dans les opéras auxquels il a participé. Ses premiers enregistrements pour Philips témoignent d’un art qui n’a rien perdu de son aura avec la maturité. Hvorostovsky avait réenregistré quasiment tout son répertoire ces dernières années pour Delos. Tout est à prendre et à entendre, sans réserve…

81rp1OZOg0L._SL1500_

Cпасибо Dmitri, reposez en paix…

L’insupportable Jean-Luc G.

Je n’ai lu les critiques qu’après avoir vu le film. Ceux du Monde ou de Télérama n’ont pas dû voir le même que moi…

ob_e56342_204e1fc2-8ff7-45a6-98d8-97468ff71499

Moi j’ai bien aimé Le Redoutable, affiché, à juste titre, comme une comédie de Michel Hazanavicius.

D’abord parce que j’avais lu les trois livres de souvenirs (lire Des livres pour rentrerd’Anne Wiazemskypetite-fille de François Mauriacéphémère épouse de Jean-Luc Godard dont Un an après qui sert de trame à ce film :

À Paris, en 1967. Le célèbre réalisateur Jean-Luc Godard tourne son film La Chinoise. La tête d’affiche n’est autre que la femme qu’il aime, Anne Wiazemsky, de 17 ans sa cadette. Ils se sont rencontrés peu de temps avant, sur le tournage du film Au hasard Balthazar de Robert Bresson en 1966. Ils sont heureux, amoureux, séduisants, ils se marient.

À sa sortie, La Chinoise reçoit un accueil assez négatif et cela déclenche chez Jean-Luc une profonde remise en question. À cela vont s’ajouter les évènements de Mai 68. Cette crise que traverse le cinéaste va profondément le transformer. Il va passer d’un statut de réalisateur « star » à celui d’un artiste maoïste hors du système autant incompris qu’incompréhensible

41vv3rit0l-_sx340_bo1204203200_1

« La traque des étudiants se poursuivait boulevard Saint-Germain et rue Saint-Jacques. Des groupes de jeunes, garçons et filles mélangés, se battaient à mains nues contre les matraques des policiers, d’autres lançaient différents objets ramassés sur les trottoirs. Parfois, des fumées m’empêchaient de distinguer qui attaquait qui. Nous apprendrions plus tard qu’il s’agissait de gaz lacrymogènes. Le téléphone sonna. C’était Jean-Luc, très inquiet, qui craignait que je n’aie pas eu le temps de regagner notre appartement. « Ecoute Europe numéro 1, ça barde au Quartier latin !« Nous étions le 3 mai 1968. » (A.W.)

D’abord la composition de Louis Garrel. Etonnante ! Il n’imite pas, il est Jean-Luc Godard, chuintement caractéristique et imperceptible accent suisse compris. Je suis moins convaincu par l’évanescente Stacy Martin qui peine à restituer les ambiguïtés de la jeune fille qu’était Anne Wiazemsky. Surtout j’aime, sans me poser de questions métaphysiques, le style décalé, irrespectueux, d’Hazanavicius (que j’appréciais déjà dans les deux OSS 117). On l’a compris, ce n’est en rien un biopic, oui le cinéaste suisse n’est pas toujours présenté sous son meilleur jour. Il n’en apparaît que plus attachant.

Excellente bande-son, et un mystère non résolu : peu avant la fin du film – que je ne vais pas dévoiler – on entend le dernier des Vier letzte Lieder de Richard Strauss, Im Abendrot. Mais je n’en ai pas reconnu l’interprète, ni trouvé la mention sur les sites que j’ai visités…

En attendant d’élucider cette voix mystère, voici la version de Kiri Te Kanawaqui a annoncé prendre sa retraite lors des récents Gramophone Awards à Londres.