La grande porte de Kiev (IV) : Babi Yar

Dans la terrible actualité de la guerre en Ukraine, on a plusieurs fois évoqué l’un des épisodes les plus monstrueux de la Seconde Guerre mondiale, le massacre de Babi Yar.

A view of the Babyn (Babi) Yar Holocaust Memorial Center in Kyiv on March 2, 2022. – Ukraine’s President Volodymyr Zelensky on March 2 accused Russia, which has launched an invasion of his country, of seeking to « erase » Ukrainians, their country and their history. Five people were killed in the Tuesday attack on Kyiv’s main television tower at Babi Yar, the site of World War II’s biggest slaughter of Kyiv Jews and a place of memorial and pilgrimage. (Photo by Dimitar DILKOFF / AFP)

La mort du poète

Le 2 avril 2017, je rendais hommage à l’un des plus grands poètes du XXème siècle, avec ce texte :

« Un vieux monsieur, un Russe né en Sibérie mort aux Etats-Unis, au nom imprononçable, tout juste une brève sur les sites d’info. Et pourtant l’un des plus grands poètes du XXème siècle, Evgueni Evtouchenkoné le 18 juillet 1932 mort ce 1er avril.

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En 1961, il publie un long poème qui évoque le massacre de Babi Yar vingt ans plus tôt (lire l’excellente analyse historique Babi Yar)

Non, Babi Yar n’a pas de monument.

Le bord du ravin, en dalle grossière.

L’effroi me prend.

J’ai l’âge en ce moment

Du peuple juif.

Oui, je suis millénaire.

Il me semble soudain-

l’Hébreu, c’est moi,

Et le soleil d’Egypte cuit ma peau mate ;

Jusqu’à ce jour, je porte les stigmates

Du jour où j’agonisais sur la croix.

Et il me semble que je suis Dreyfus,

La populace
me juge et s’offusque ;

Je suis embastillé et condamné,

Couvert de crachats
et de calomnies,

Les dames en dentelles me renient,

Me dardant leurs ombrelles sous le nez.

Et je suis ce gamin de Bialystok ;
le sang ruisselle partout.

Le pogrom.

Les ivrognes se déchaînent et se moquent,

Ils puent la mauvaise vodka et l’oignon.

D’un coup de botte on me jette à terre,

Et je supplie les bourreaux en vain-

Hurlant ’’Sauve la Russie, tue les Youpins !’’

Un boutiquier sous mes yeux viole ma mère.

Mon peuple russe ! Je t’aime, je t’estime,

Mon peuple fraternel et amical,

Mais trop souvent des hommes aux mains sales firent de ton nom le bouclier du crime !

Mon peuple bon !

Puisses-tu vivre en paix,

Mais cela fut, sans que tu le récuses :

Les antisémites purent usurper

Ce nom pompeux :’’Union du Peuple Russe’’…

Et il me semble :

Anne Franck, c’est moi ;

Transparente comme en avril les arbres,

J’aime.

Qu’importent les mots à mon émoi :

J’ai seulement besoin qu’on se regarde.

Nous pouvons voir et sentir peu de choses-

Les ciels, les arbres, nous sont interdits :

Mais nous pouvons beaucoup, beaucoup- et j’ose

T’embrasser là, dans cet obsccur réduit.

On vient, dis-tu ?

N’aie crainte, c’est seulement

Le printemps qui arrive à notre aide…

Viens, viens ici.

Embrasse-moi doucement.

On brise la porte ?

Non, c’est la glace qui cède…

Au Babi Yar bruissent les arbres chenus ;

Ces arbres nous sont juges et témoins.

Le silence ici hurle.

Tête nue
mes cheveux grisonnent soudain.

Je suis moi-même
silencieux hurlement

Pour les milliers tués à Babi Yar ;

Je sens

Je suis moi-même

Je suis moi-même

chacun de ces enfants,

chacun de ces vieillards.

Je n’oublierai rien de ma vie entière ;

Je veux que l’Internationale gronde

Lorsqu’on aura enfin porté en terre

Le dernier antisémite du monde !

Dans mon sang, il n’y a pas de goutte juive,

Mais les antisémites, d’une haîne obtuse comme si j’étais un Juif, me poursuivent-

Et je suis donc un véritable Russe ! (Traduit du russe par Jacques Burko)

Chostakovitch  va donner à ce poème un retentissement auquel ni le poète ni le compositeur ne s’attendaient avec sa 13ème symphonie. Les circonstances de la création de la symphonie, le 18 décembre 1962, n’y sont pas pour rien : alors que Mravinski avait créé plusieurs des symphonies de Chostakovitch, notamment la 12ème, en 1961, il refuse la 13ème (un sujet trop explosif ?), c’est Kondrachine qui prend le relais à Moscou, mais la censure khrouchtchevienne veille et Evtouchenko devra retoucher son texte pour qu’il reste conforme à la doctrine officielle : Babi Yar est le massacre par les nazis de milliers de civils russes et ukrainiens anti-fascites. Surtout pas l’extermination des populations juives de Kiev et des environs, à laquelle les Soviétiques ont prêté main forte !

Cette 13ème symphonie est l’une des oeuvres les plus fortes de Chostakovitch. Je me rappelle – ce devait être en 1992 – que je l’avais programmée avec l’Orchestre de la Suisse romande, sous la direction de Neeme Järvi, avec le choeur d’hommes de la radio bulgare. Assis au milieu du Victoria Hall de Genève, j’entendais autour de moi de fidèles – et pas très jeunes – abonnées de l’OSR se demander si elles supporteraient cette symphonie « contemporaine » chantée en russe de surcroît. A la fin, elles étaient en larmes, bouleversées comme une bonne partie du public » (Blog J.P.Rousseau, 2 avril 2017)

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La grande porte de Kiev (II)

Après la sidération, les manifestations de solidarité – foules impressionnantes au coeur même des villes russes – l’organisation de la résistance du peuple ukrainien, on peut aussi essayer de mieux comprendre l’histoire millénaire de l’Ukraine, sa culture. Pour contredire la désinformation de Poutine.

Le plus vaste Etat d’Europe

Au IXème siècle Kiev est prise aux Khazars par le varègue Oleg le Sage, fondateur d’un « État des rameurs » ou Rodslagen, en proto-slave Rous’. Le territoire de la Rous’ couvrait le nord de l’actuelle Ukraine ainsi que la Biélorussie et l’Ouest de la Russie. De Rous’ viennent la dénomination des « Russes », mais aussi celle des « Ruthènes » ou « Russins » désignant les Ukrainiens occidentaux. Le nom d’ »Ukraine », qui signifie « pays frontalier » en russe, est venu avec l’expansion de la Moscovie, bien plus tard.

Au xie siècle, la Rus’ de Kiev est géographiquement le plus vaste État d’Europe. En 988, sous le règne de Volodymyr le Grand, un missionnaire grec, Cyrille, convertit l’aristocratie kiévienne (surtout varègue) et la majorité de la population au christianisme. Sous le règne de Iaroslav le Sage, le prestige de l’État kiévien atteint son apogée : il s’étend de la Baltique à la mer Noire et du confluent de l’Oka avec la Volga jusqu’aux Carpates septentrionales. Iaroslav est un grand bâtisseur, c’est lui qui fait construire la célèbre cathédrale Sainte-Sophie à Kiev, et un grand législateur. Le droit, l’éducation, l’architecture et l’art kiévien connaissent un apogée sous son règne.

La succession au trône de Kiev n’est pas héréditaire en ligne directe : le pouvoir va au membre le plus âgé de la famille princière. Le territoire est divisé en apanages dévolus par le prince aux familles de boyards, hiérarchisés selon leur étendue, et qui vont au membre le plus âgé de chaque dynastie. Le décès de cet aîné entraîne de nombreux conflits et, à terme, favorise la fragmentation de l’État. Kiev est saccagée par le prince de Vladimir (1169). Les convoitises extérieures en profitent : Kiev est pillée par les Coumans, puis par les Tatars et Mongols en 1240.

L’ami Kirill

Le chef d’orchestre Kirill Karabits, actuel directeur musical de l’orchestre de Bournemouth, est né à Kiev en 1976. C’est un ami, auquel je pense plus intensément ces derniers jours.

Lire ce qu’il déclarait hier à un quotidien anglais : BSO Kirill Karabits on Russian invasion of Ukraine.

Les publics de l’Orchestre philharmonique royal de Liège et du Festival Radio France ont eu plusieurs fois la chance d’applaudir Kirill Karabits : Belles rencontres à Liège. Le 24 juillet 2018, Kirill Karabits dirigeait un orchestre de jeunes musiciens venus de l’Est de l’Europe avec le violoniste Nemanja Radulovic.

On est particulièrement ému de découvrir cette vidéo d’un concert donné le 31 décembre 2020 à Kiev pour célébrer le 275ème anniversaire de la naissance du compositeur Maxime Berezovski (1745-1777)

La paix triomphera de la guerre

La Troisième symphonie de Boris Liatochinski (1895-1968), le grand compositeur ukrainien contemporain de Chostakovitch, dirigée ici par Kirill Karabits à la tête de l’orchestre symphonique de Bournemouth vient tragiquement rappeler, par son titre et par les circonstances de sa création, que l’histoire peut se répéter…

Cette symphonie est créée le 23 octobre 1951 par l’orchestre philharmonique de Kiev sous la direction de Nathan Rakhline, lors du plenum de l’Union des compositeurs d’Ukraine (pour rappel l’Ukraine fait partie de l’Union soviétique jusqu’en 1991 !). Le public de cette première ovationne la symphonie, mais les représentants de l’Union des compositeurs de l’URSS condamnent l’oeuvre, en particulier son finale intitulé La paix triomphe de la guerre comme « anti-peuple » et en qualifient les éléments de « déchets formalistes qui doivent être brûlés ». Le thème de ce finale, en effet, au lieu d’être victorieux, est tragique, lugubre même. Le compositeur est accusé d’agir « non pas comme un partisan soviétique de la paix, mais comme un pacifiste bourgeois ». Liatochinski est donc contraint de réécrire ce finale, la nouvelle version sera créée par Mravinski à Leningrad en 1955, et sera la seule à être jouée jusqu’à la dissolution de l’URSS.

Un mot sur la prononciation de la capitale martyre Kiev. Pour une fois la transcription anglaise est plus proche de la réalité que la française : Ky-iv. Il faut, en effet, accentuer et allonger la première syllabe Ki. Ce faisant la seconde – ev ne sonne pas comme êffe, mais plutôt comme if.