23 mai 1927 – 24 décembre 2025

Je l’espérais autant que je le redoutais, cet appel de ma sœur ce matin tandis que j’étais sur la route pour les dernières courses de Noël. Ma mère est morte paisiblement, dans la nuit, à une heure du matin, sans que l’une ou l’autre d’entre nous ait eu le temps de la rejoindre à Nîmes où elle résidait.

Ma mère le jour de son 95e anniversaire, en mai 2022.

Le 26 décembre 2024, j’écrivais : Ce matin je n’ai pas été réveillé par le coup de fil matinal qui me rappelait ma naissance un 26 décembre dans une clinique de Niort. Pas plus que l’an dernier. Je ne suis ni le premier ni le dernier à éprouver l’inexorable éloignement de celle qui m’a donné le jour et qui désormais me reconnait à peine, quand elle ne me confond pas avec un fantôme du passé…Puisse-t-elle être bientôt délivrée ! C’est le seul voeu que je puisse désormais formuler pour elle…

Délivrance

Autant on ne se remet jamais vraiment du choc d’une disparition brutale, celle de mon père en décembre 1972 (Il y a cinquante ans), autant, dans le cas de ma mère, j’ai eu tout le temps de me préparer à cette nouvelle, depuis qu’elle m’avait confié, en juin 2023, ses dernières volontés, son souhait de partir rejoindre au plus vite le seul amour de sa vie, mon père.

Mais il ne faut pas regretter le chemin parcouru, par elle, par nous ses enfants (essentiellement l’une de mes soeurs qui a été d’une présence exceptionnelle), depuis ces temps incertains, où le lent travail de dégénérescence, l’extrême vieillesse, ont commencé à faire leur oeuvre.

En novembre dernier, j’ai pensé qu’elle me reconnaissait encore quand elle s’est accrochée à mon bras pour un tendre câlin, un geste que je ne lui avais jamais connu.

Nous allons maintenant faire le tri dans nos souvenirs, les petits-enfants et arrière-petits-enfants aussi. Effacer ce qu’il ne sert à rien d’encombrer nos mémoires, ne laisser à la surface des souvenirs que les bribes de bonheur, les plus importantes.

Et puisque ma mère se rappelait si fort la période qu’elle a passée à Londres entre 1949 et 1954 (lire L’eau vive), elle sera peut-être heureuse, là où son âme s’est envolée, de réentendre Elisabeth Schwarzkopf (entendue au Wigmore Hall); Peter Pears et Benjamin Britten (aperçus quelques dimanches chez les personnes qui l’hébergeaient à Londres en tant qu’étudiante infirmière et nurse des enfants), ou encore les musiques jouées à l’occasion du couronnement d’Elizabeth II, auquel elle se rappelait avoir assisté en 1953.

et le mouvement lent du concerto pour clarinette de Mozart, qui émouvait tant mon père.

À 96 ans, elle était fière de pouvoir encore fêter son anniversaire avec ses arrière-petits-enfants…

Merci Maman !

Il y a cinquante ans…

… il ne pleuvait pas sur Poitiers (*) ce mercredi 6 décembre 1972. Il faisait déjà nuit lorsque je quittai en mobylette le Conservatoire où j’avais passé l’après-midi, je ne me rendis pas tout de suite compte que, dans la 4 CV qui me précédait dans la montée de la rue de la Cueille, il y avait ma petite soeur Catherine, qui, elle, devait revenir de son cours de danse. Mais pourquoi dans la voiture des voisins ?

Arrivé à la maison, boulevard des Rocs, je fus encore plus surpris de voir ta voiture devant le garage ! J’eus à peine le temps de descendre de ma mob que la voisine, Madame Barasc, vint me dire que tu avais fait un malaise et qu’on t’avait emmené à l’hôpital, mais « rien de grave » disait-elle. La porte d’entrée était ouverte, il y avait une agitation inhabituelle. Une autre voisine et sa fille me disent : « Ta maman est là-haut, elle se repose, Tes soeurs sont dans leur chambre ». La seule qui est dans le salon au rez-de-chaussée est grand-mère, que tu es allé chercher à L’Ile d’Elle (en Vendée). Elle dit et répète que tu as dû mal digérer le déjeuner qu’elle t’avait préparé, du poulet. Je ne saurai rien de plus de ton « malaise », même si je n’en mène pas large. Je me doute bien qu’on ne t’a pas emmené à l’hôpital pour une petite indisposition. Malgré le froid, je me place sous le porche d’entrée, la fille des Bordage reste auprès de moi, me fait la conversation, en attendant le retour de l’ambulance des pompiers et du voisin kinésithérapeute qui t’a accompagné à l’hôpital.

J’ai compris qu’il était trop tard

Les minutes sont bien longues, jusqu’à ce que le fourgon rouge apparaisse, tous feux éteints, dans l’impasse au fond de laquelle se trouve notre maison. Les pompiers te ramènent ? En une seconde, je comprends que non : le kiné descend de l’ambulance, met ses bras en croix, je devine instantanément que ce n’est pas le signe d’une bonne nouvelle. J’ai compris qu’il était trop tard*, que tu ne rentrerais pas à la maison.

Le voisin kiné vient expliquer que tu étais probablement déjà mort quand les pompiers sont venus te chercher, en tout cas que tu l’étais à l’arrivée aux urgences. Et que, de ce fait, on devrait pratiquer une autopsie, et te garder sur place. Finalement, un coup de fil passé au directeur de l’hôpital (il doit être déjà neuf heures du soir !), que tu connais et qui nous connaît, et nous pouvons, conduits par le kiné (maman n’est pas en état de conduire, et moi je n’ai pas encore l’âge du permis, même si je saurais conduire la 304), aller jusqu’à l’hôpital et à la pièce où tu as été déposé. Je ne me rappelle pas m’être effondré, je vois ton visage apaisé, mais blême, gris-vert. Nous aurons bientôt l’assurance qu’on ne va pas t’autopsier, les circonstances étant évidentes : infarctus foudroyant.

Et nous prendrons la bonne décision : tu resteras à la morgue de l’hôpital jusqu’à samedi, le jour des obsèques. Nous ne te veillerons pas à la maison, comme je me rappelle l’avoir fait avec ton père, mon grand père, en avril 1967, mort de la même façon chez lui. J’avais onze ans, j’accueillais les personnes du village venues honorer le défunt, sans me douter que cette épreuve initiatique me préparerait à affronter d’autres morts brutales, soudaines.

Le reste de cette soirée du 6 décembre 1972 s’est perdu dans le brouillard de ma mémoire.

Tu étais ce professeur adoré de ses élèves. Tu étais mon père.

J’ai tout appris de toi sur les choses humaines
Et j’ai vu désormais le monde à ta façon
(Aragon)


De gauche à droite mon père Jean-Paul Rousseau (1927-1972), mon grand père Pierre Rousseau (1903-1967), mon arrière-grand-père André Rousseau (1875-1959) et moi !
Huit ans après la mort de mon père, le 7 décembre 1980, naissait le premier de mes fils, et en 2013 le premier de mes petits-enfants. La vie continue…

* Références à la chanson Nantes de Barbara, qui me hante et me bouleverse à chaque écoute, même si les situations – celle qu’elle décrit et la mienne en 1972 – ne sont pas comparables et ont pourtant en commun la mort du père.