La grande porte de Kiev

Depuis l’invasion de l’Ukraine par l’armée russe, les prises de position, les manifestations de solidarité se multiplient, notamment de la part des artistes, des musiciens. Et beaucoup d’illustrer leur propos par de la musique, des oeuvres, des compositeurs qui se réfèrent à l’Ukraine. Ce faisant, ils ajoutent involontairement du crédit à Poutine qui s’appuie précisément sur l’histoire de la grande Russie pour nier l’existence de l’Ukraine.

Un peu d’histoire

Dès le lycée, puis à l’Université, je me suis passionné pour la langue, la culture, l’histoire russes, et j’ai encore, très présent dans ma mémoire, ce que nous avions appris de la Russie primitive. J’invite à lire l’excellente notice Wikipedia sur la Russie de Kiev !

Tous les mélomanes connaissent le dernier des Tableaux d’une exposition de Moussorgski, intitulé : La grande porte de Kiev.

Il s’agit d’un monument construit en 1018, la Porte dorée, plusieurs fois détruite, et reconstruite en 1982 à l’occasion du 1500ème anniversaire de la fondation de Kiev.

Le tableau de Viktor Hartmann, ou plutôt l’esquisse du peintre ami de Moussorgski :

Comme on le sait, Les Tableaux d’une exposition de Moussorgski sont d’abord une série de pièces pour piano. Ici le final La grande porte de Kiev est jouée par le plus illustre des pianistes russes, né… à Kiev en 1903 !

Ou ici par un autre illustrissime pianiste russe, Sviatoslav Richter, né à Jytomyr en Ukraine en 1915.

C’est évidemment dans l’orchestration de Ravel que ces Tableaux ont acquis les faveurs de tous les grands orchestres, des chefs et du public.

On trouve sur YouTube toutes sortes de témoignages. Celui qui suit date de 2011 : l’Orchestre philharmonique de Berlin est dirigé par le plus grand chef russe actuel, qui est depuis hier mis au ban de la communauté musicale internationale à cause de sa proximité avec Poutine, Valery Gergiev (mise en demeure du maire de Milan, concerts du Philharmonique de Vienne au Carnegie Hall de New York où Yannick Nezet-Seguin remplace le Russe).

Il faudrait bien plus qu’un billet pour illustrer tout ce que la musique russe doit à l’Ukraine. Tchaikovski bien sûr et sa Deuxième symphonie, surnommée « Petite Russie ». Parce que c’était le nom affectueux par lequel on désignait l’Ukraine dans l’empire russe. Et bien sûr, s’agissant de Tchaikovski, parce que le compositeur s’inspire très largement de thèmes populaires ukrainiens. Mais il en utilise aussi dans beaucoup d’autres oeuvres, comme dans sa Quatrième symphonie !

Je découvre cette version captée au Concertgebouw d’Amsterdam sous la baguette d’un chef que je n’attendais absolument pas dans ce répertoire, John Eliot Gardiner

Aujourd’hui, et depuis trente ans, et la chute de l’Union Soviétique, l’Ukraine est un pays indépendant, souverain, qui a élu démocratiquement ses dirigeants. Rien, et surtout pas les allusions au passé de l’empire russe, ne justifie la guerre que le maître du Kremlin a déclenchée pour asservir, neutraliser, un Etat et un peuple dont il va jusqu’à nier l’existence.

En solidarité avec tous ceux qui sont aujourd’hui durement éprouvés, ce témoignage musical d’un immense artiste, né lui aussi en Ukraine, à Odessa, en 1903, le grand Nathan Milstein :

Les inattendus (I) : Berlioz / Kubelik

Pour sortir d’une actualité poisseuse (Les nouveaux ridicules) envie d’inaugurer une nouvelle série d’articles consacrés à des rencontres, des enregistrements, inattendus, surprenants.

Dans mon dernier article, j’évoquais un coffret acheté il y a quelques mois, que j’ai réécouté ce week-end :

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Plusieurs hommages discographiques importants avaient déjà été rendus à Rafael Kubelik (1914-1996) – lire Un chef en liberté -, Orfeo a rassemblé ici des enregistrements de concert, la plupart diffusés séparément. Peu de surprises, un répertoire où le chef tchèque est connu et reconnu – Brahms, Dvorak, Bartok, Janacek – des Mozart un peu sages, le cycle « Ma Patrie » de Smetana, dont il doit exister six ou sept versions par le seul Kubelik !

Et puis Berlioz que j’avais mis de côté, par lassitude, une oeuvre – la Symphonie fantastique – trop souvent entendue, trop rarement comme je l’attends, comme j’en imagine le romantisme exacerbé, mis de côté aussi parce que, bêtement, je ne voyais pas le rapport entre Berlioz et Kubelik ! Et là le choc : ce « live » de 1981, magnifiquement capté par les micros de la radio bavaroise, comme une redécouverte des cinq parties de cet « épisode de la vie d’un artiste », un romantisme frémissant, explorant tous les détails instrumentaux d’une partition qui n’en est pas avare, l’élégance d’Un bal, une Marche au supplice qui ne se confond pas avec une Cavalerie légère la maîtrise d’un récit qui vous tient en haleine de la première à la dernière note. Ce n’est ni Munch, ni Markevitch, ni les autres habituelles « références », c’est juste magnifique !

Souvenir éblouissant

On ouvre Le Figaro au petit déjeuner et on y lit ceci :

« Ce ne sont pas seulement les interprètes contemporains qui sont à l’honneur en cette rentrée discographique, c’est aussi la musique de notre temps. À commencer par un prolongement de nos émotions festivalières, puisque l’un de nos grands souvenirs de l’été a été l’exécution éblouissante du Concerto pour clarinette de Magnus Lindberg par Jean-Luc Votano à Montpellier. Le musicien belge en sort maintenant un enregistrement (Fuga Libera) qui permet de mesurer toute la palette expressive de cette oeuvre qui exige énormément du soliste en termes de virtuosité, de théâtralité, d’endurance (une demi-heure de musique !). Dans un couplage original avec le trop rare Karl Amadeus Hartmann, Jean-Luc Votano se confirme comme un clarinettiste inspiré, avec lequel il faut compter dans le paysage international de son instrument. L’occasion est aussi de rappeler l’excellence de la formation à laquelle il appartient, l’Orchestre philharmonique royal de Liège, dirigé ici une dernière fois par celui qui en fut le remarquable directeur musical ces dernières années, Christian Arming. Un disque où les planètes sont alignées » (Christian Merlin, Le Figaro, 17 septembre 2019)

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Je confirme ce que dit Christian Merlin, je l’avais déjà écrit (L’air du nord : Magnus Lindberg: le concert du 25 juillet dernier au Festival Radio France fut un des temps forts de ce dernier festival. L’interprétation éblouissante de Jean-Luc Votano du concerto de Lindberg sous les yeux et les oreilles du compositeur a marqué tous les auditeurs !

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Me revient en mémoire l’un des premiers concours de recrutement qu’ait présidés Louis Langrée lorsqu’il était directeur musical (2001-2006) de l’Orchestre philharmonique de Liège. Nous devions remplacer l’historique clarinette solo de l’orchestre. C’était au printemps 2002. Beaucoup de candidats (il y a toujours beaucoup de candidats pour cet instrument !), et très vite une évidence : ce jeune Belge de 20 ans surclassait tous les autres par sa virtuosité décomplexée, son aisance décontractée. Pour la forme, le jury fit mine de s’interroger sur son manque d’expérience pour tenir un pupitre si exposé. Sa décision fut sans appel : Jean-Luc Votano, entrant à l’OPRL, allait entraîner un spectaculaire renouvellement des pupitres des vents… et devenir ce soliste ‘qui compte dans le paysage international de son instrument » !

Bravo Jean-Luc !

 

Les fresques de Rafael (suite)

J’avais évoqué le grand chef tchèque Rafael Kubelik (1914-1996) il y a un an à l’occasion de la publication par Deutsche Grammophon d’un somptueux coffret regroupant l’ensemble des enregistrements réalisés pour le label jaune

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Voici qu’Orfeo nous livre, dans un coffret de 15 CD, une série passionnante de « live », qui modifie sensiblement la perception qu’on peut avoir de ce chef, que le concert stimulait, et que le studio confinait parfois dans une prudence trop sage.

 

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Si l’on n’est toujours pas convaincu de la pertinence de ses Mozart, et malgré un Haydn rare dans sa discographie, si les symphonies de Brahms demeurent plus élégiaques, pastorales qu’épiques ou enflammées, on est emporté par la verve, l’allure fringante, que Kubelik confère à ses compatriotes, Dvorak (les quatre dernières symphonies, autrement plus rhapsodiques que la belle intégrale gravée à Berlin), un grandiose cycle Smetana – qui n’a pas le même degré d’émotion que le « live » du grand retour du vieux chef dans sa patrie en 1990, 41 ans après son exil

– et surtout une Sinfonietta fouettée au vif de Janacek.

Grandioses lectures des ultimes symphonies de Bruckner et des Bartok d’anthologie.

Les fresques de Rafael

L’année 1914 a été prodigue en grands chefs d’orchestre : Giulini, Kondrachine, Fricsay, Rowicki, Kubelik excusez du peu ! En 2014, Fricsay et Giulini ont bénéficié d’hommages discographiques « à la hauteur » (lire Centenaires). Kondrachine a été oublié, Rowicki partiellement réédité.

Quant au chef tchèque Rafael Kubelik (1914-1996), il avait été bien servi par ses éditeurs successifs, mais incomplètement pour ce qui concerne Deutsche Grammophon :

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La branche italienne d’Universal/DGG avait édité un coffret comportant les quatre intégrales symphoniques réalisées par Kubelik pour l’étiquette jaune : Beethoven, Dvorak, Mahler et Schumann, qui n’avait pas été largement distribué en France.

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Voici que Deutsche Grammophon se rattrape avec une vraie intégrale de tout ce que le chef, né tchèque, mort suisse, avait gravé. A l’apogée d’une carrière mouvementée, qui a prouvé que Rafael Kubelik ne transigeait pas avec la liberté, avec sa liberté.

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Voir les détails de ces coffrets sur : Bestofclassic

Impossible de résumer, de caractériser en quelques mots – laissons cela aux critiques professionnels – l’art et la carrière de Rafael Kubelik. 

J’ai eu, une seule fois, la chance de le voir en concert, à la fin des années 70, dans l’horrible salle du Palais des Congrès à Paris. Il dirigeait l’Orchestre de Paris dans la 9ème symphonie de Mahler. J’en ai conservé un souvenir lumineux, Et c’est aussi avec Kubelik que j’ai commencé mon exploration des symphonies de Dvorak (lire La découverte de la musique : carnet tchèque), puis Smetana.

Que faut-il retenir de son abondante discographie, et en particulier de ce beau coffret Deutsche Grammophon ? Que Kubelik est un musicien du grand large, qui brosse à fresque, s’épanouit dans de vastes paysages symphoniques. Ce n’est pas faire injure à sa mémoire de dire que ses Mozart, ses Beethoven (une intégrale originale réalisée avec un orchestre différent pour chaque symphonie), ne sont pas essentiels, comme si la forme classique lui était un carcan.

En revanche, quel souffle dans Dvorak, Smetana, Martinu ou Janacek ! Quelle poésie dans la musique de scène du Songe d’une nuit d’été de Mendelssohn, ou les opéras de Weber (Oberon) et Wagner (Lohengrin) présents dans le coffret DG ! (mais très peu idiomatique dans un Rigoletto capté à la Scala, et souvent présenté – pourquoi ? – comme une référence). Ses symphonies de Mahler me laissent partagé, peut-être à cause d’une prise de son qui m’a toujours semblé étriquée – pourtant c’est l’orchestre de la Radio bavaroise – quand, dans le même temps, Solti faisait des étincelles chez Decca.

Et puis il y a pas mal de curiosités dans ce coffret DG (voir la liste complète sur Bestofclassic: un disque Haendel avec Berlin – Water music et les Royal fireworks – daté mais pas désagréable – pour l’anecdote, c’est un extrait de ce disque qui servait d’indicatif à l’indéboulonnable émission de Jean Fontainele dimanche soir sur France Inter, Prestige de la musique ! -, sans doute la version de référence du grand opéra de Pfitzner, Palestrina, une rareté de Carl Orff, Oedipe le tyran (1959), des concertos pour piano bien peu personnels d’ Alexandre Tcherepnine, avec le compositeur au piano, une grande version des Gurrelieder de Schoenberg, ou encore deux magnifiques visions des 4ème et 8ème symphonies d’un compositeur allemand vraiment trop négligé du XXème siècle, Karl-Amadeus Hartmann

Rafael Kubelik a eu une fin de vie pénible. Après son retour triomphal à Prague – qu’il avait fuie en 1948 – pour le concert d’ouverture du Printemps de Prague 1990 – quelques mois après la chute du mur de Berlin – il devra cesser de diriger, sans doute victime de la maladie d’Alzheimer, et vivra reclus dans sa maison des environs de Lucerne où il s’était établi dans les années 60.

Ci-dessous ce témoignage très émouvant du cycle de Smetana, jamais aussi bien nommé – Ma Patrie – dirigé par Kubelik retrouvant sa chère Philharmonie tchèque.