Agatha, Yuja, Klaus et Maurice

On n’oublie pas l’Ukraine loin de là (Unis pour l’Ukraine), on a parfois honte de certains débats ou de certaines prises de position (lire à ce sujet l’excellent billet du jeune musicologue Tristan Labouret sur Facebook)

Mais on vient de passer deux soirées bienfaisantes, l’une au théâtre, l’autre à la Philharmonie de Paris. Récit.

L’inconnu d’Agatha C.

Cela fait un moment que j’avais repéré ce spectacle qui se donne depuis le 24 janvier dans un théâtre – une salle moderne du 11ème arrondissement – où je n’avais jamais mis les pieds, l’Artistic Athévains


Je suis depuis mon adolescence un lecteur et un fan d’Agatha Christie, on connaît ses « recettes » pour nouer des intrigues policières et dérouter ses lecteurs jusqu’à la fin. Ses pièces de théâtre sont moins fréquentes. Raison de plus pour assister à ce Visiteur inattendu.

Le « pitch » est simple, trop simple pour être honnête évidemment ! Un soir de brouillard, un homme survient dans une maison isolée, sa voiture ayant versé dans le fossé, il arrive sur une scène de crime, un homme tué par balles dans une chaise roulante et lui faisant face une femme tenant un revolver et expliquant qu’elle vient de tuer son mari. On se doute que, comme dans tous les romans et les pièces d’Agatha Christie, tous les personnages qui vont intervenir ont tous une raison d’être impliqués dans ce crime, on ne dira évidemment pas qui est le coupable !

Ce qui est admirable dans ce spectacle, c’est d’abord une mise en scène astucieuse, judicieuse de Frédérique Lazarini, c’est la densité de chacun des personnages, chacun des rôles, et l’excellence de tous les interprètes : Sarah BIASINI Pablo CHERREY-ITURRALDECédric COLAS Antoine COURTRAY Stéphane FIEVETEmmanuelle GALABRU Françoise PAVY Robert PLAGNOL.

Cela se joue encore jusqu’à fin avril !

Yuja Wang, Klaus Mäkelä et Maurice Duruflé

Je n’avais pas encore eu l’occasion de voir et d’entendre le nouveau directeur musical de l’Orchestre de Paris, le jeune Finlandais Klaus Mäkelä qui vient de fêter ses 26 ans ! Le programme de cette semaine était, de surcroît, d’une originalité rare dans les concerts parisiens : l’Ebony concerto de Stravinsky, le Premier concerto pour piano de Rachmaninov et le Requiem de Maurice Duruflé.

Philippe Berrod ouvre le bal à la clarinette et s’amuse bien avec ses excellents collègues dans ce faux concerto faussement jazz mais vraiment Stravinsky sous la houlette élancée et élégante du jeune chef.

Puis vient le moins joué des quatre concertos de Rachmaninov qui servit – les moins de quarante ans ne peuvent pas connaître – d’indicatif à la mythique émission de Bernard Pivot Apostrophes (dans la version de Byron Janis).

Quel bonheur de voir entrer, moulée dans une robe jaune (l’Ukraine?), la pianiste chinoise Yuja Wang, une artiste qu’on tient pour véritablement exceptionnelle depuis qu’on l’a entendue notamment en 2014 à Zurich dans le 2ème concerto de Prokofiev, et un an plus tard avec Michael Tilson Thomas dans le 4ème concerto de Beethoven, c’était à la Philharmonie ! (Les surdouées).

Yuja Wang a cette sorte de charisme, de personnalité hors norme, qui emporte l’adhésion et la sympathie immédiates du public, elle manifeste une telle joie de jouer, se défiant de tous les obstacles techniques – son deuxième bis hier soir, les redoutables variations sur Carmen de Vladimir Horowitz, elle s’en amusait, elle s’en régalait, comme si aucune difficulté ne pouvait lui résister -, son contrôle du clavier est proprement sidérant.

Requiem pour la paix

En dehors du disque (Michel Plasson) je n’avais jamais entendu en concert le Requiem de Maurice Duruflé (1902-1986), le chef-d’oeuvre choral de celui qui fut jusqu’à la fin de sa vie l’organiste de Saint-Etienne-du-Mont à Paris. La filiation avec Fauré est évidente (comme le couplage des deux oeuvres au disque). Le requiem de Duruflé a été créé à la fin de la Seconde Guerre mondiale en 1947

Hier, au-delà de la confirmation que Klaus Mäkelä est un chef très inspiré, en osmose avec son orchestre, on a vécu l’un de ces moments forts dans la vie d’un mélomane, dans une vie d’homme tout simplement. La puissance, la beauté, la cohésion des forces musicales – magnifique choeur de l’orchestre de Paris -, la présence de deux solistes ukrainiens, Valentina Plujnikova et Yuri Samoilov, le très long silence recueilli à la fin du requiem, avant que n’éclate un tonnerre d’applaudissements dans le public de la Philharmonie, particulièrement adressés aux deux interprètes ukrainiens, et au-delà d’eux, à tout un peuple martyr.

La mort et la tristesse

Il n’est presque pas de jour, depuis le début de cette année, sans l’annonce d’une mort célèbre. Au point que, sur les réseaux sociaux, des groupes se forment pour conjurer le mauvais sort qui semble s’acharner sur notre pauvre humanité meurtrie.

On ne parle pas ici des meurtres de masse à Istamboul, Ouagadougou, Djakarta, en Syrie. Après les attentats de Paris, on est comme insensibilisé, anesthésié par la monstrueuse routine de la terreur.

On est ici dans le registre people. Entre le mari de Céline Dion, l’auteur du Roi des Aulnes, Michel Tournier, Ettore Scola, la grande faucheuse ratisse large…

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Les nombreuses réactions que j’ai lues après mon billet (La dictature de l’émotion) qui ne concernaient qu’incidemment David Bowie, m’ont interpellé : pour d’aucuns, je passais pour un sans coeur, incapable de comprendre et de partager l’émotion, sans aucun doute sincère, profonde, de ceux que la disparition de la star affectait.

4850150_6_fb55_le-cineaste-italien-ettore-scola-sur-un_d0ca4574efc5d0b7c48a32fc246a99c5(Ettore Scola)

Mais en quoi une mort doit-elle nécessairement être triste (ah la formule convenue : « apprend avec tristesse la disparition de… ») ? en quoi et pourquoi devrait-elle nous attrister, nous affecter ?

La perte d’un proche, la mort d’un père, d’une mère, d’un enfant,  d’un être aimé, la tragique réalité de sa disparition de notre existence, de l’obligation qui nous est faite de continuer à vivre sans lui, en son absence, c’est une tristesse infinie, beaucoup plus, une douleur, un chagrin inépuisables. Que vos amis, vos relations, ceux qui vous sont connectés sur les réseaux sociaux, partagent votre peine, vous réconfortent, vous soutiennent, peut sinon atténuer votre douleur, du moins alléger le poids de cette mort. J’aime ce mot  de condoléances qui en rejoint un autre, tout aussi fort, la compassion.

Mais lorsqu’il s’agit de la disparition d’une célébrité de la politique, de la littérature, de la chanson, de la musique, de la scène, il n’y a pas de séparation, d’absence. Notre vie ne s’en trouve pas bouleversée. D’autant moins que, pour tous les récents disparus, en dehors de David Bowie qui a livré une sorte de testament avec son dernier disque, ils n’étaient plus dans la plénitude de leur activité et ils n’ont pas cessé et ne cesseront de vivre à travers leur oeuvre, leur production, leurs enregistrements.

J’en reviens à cette sorte de dictature de l’émotion, en l’occurrence de la tristesse, à ces expressions toutes faites et galvaudées, à ces R.I.P. ridicules accolés à la va-vite à la photo du disparu.

Oui j’ai bien lu aussi ce que certains écrivent, quand le chanteur des Eagles disparaît, quand David Bowie meurt, quand Michel Delpech succombe à un cancer, c’est une « part de nous-même », « toute notre jeunesse », « toute une époque » qui disparaissent. Autrement dit on pleurerait sur notre propre sort… Absurde ! Qui nous empêche de réécouter en boucle Hotel California, Blackstar, de voir et revoir les grands films de Scola, sans parler des disques de Pierre Boulez chef et/ou compositeur ? C’est bien le propre des artistes, des créateurs, que d’être immortels ! Leur mort physique n’a aucune raison de nous attrister puisqu’elle ne nous prive pas de leur présence sprirituelle, morale ou artistique…

Rendre hommage, oui, faire redécouvrir l’oeuvre, la carrière d’un créateur, d’un artiste, oui, et encore oui. Mais dans la gratitude et le bonheur. Pas dans les larmes formatées.

Suite

Jamais je n’aurais imaginé que mon billet d’hier – La dictature de l’émotion – pût être vu, partagé, commenté par autant de lecteurs, plusieurs milliers si j’en crois les statistiques du site qui héberge ce blog.

Je m’interroge évidemment sur cet intérêt soudain et si nombreux pour un article qui n’avait d’autre prétention que d’appeler à un peu de raison.

Parce que, je dois le rappeler comme je l’ai fait maintes fois depuis hier matin sur les réseaux sociaux, il ne s’agit pas de la mort de David Bowie, de l’émotion qu’elle a suscitée, encore moins du personnage, de sa musique, de sa place dans la vie artistique des cinquante dernières années.

Mais de quelque chose d’assez simple somme toute : pourquoi et comment sommes-nous conditionnés par les médias à devoir partager, simultanément, les mêmes sentiments, les mêmes « émotions » lorsque surviennent des événements dramatiques, graves comme une guerre, un attentat, une catastrophe, ou tristes comme la disparition d’un chanteur, d’un créateur ou d’un artiste ?

Et pourquoi le traitement « émotionnel », jadis on eût dit « sensationnel « , remplace ou masque le traitement professionnel, journalistique, on n’ose dire rationnel, de l’événement ?

12540530_10154676730909625_7619706881640527978_n(Formidable dessin de DuBus dans La Libre Belgique de ce matin)

J’ai été taxé d’élitisme pour avoir osé écrire que je n’étais pas très fan de Bowie, et que je ne trouvais pas son « oeuvre » si « géniale » que ça. Non je ne vis pas que de Boulez ni de musique classique, j’ai une palette de goûts musicaux très large qui varie selon les humeurs du moment, et qui en défriserait plus d’un. Je reconnais qu’elle (la palette) est tout sauf politiquement correcte (mon dernier téléchargement : les meilleures chansons de Régine !!). Et non la disparition de David Bowie n’est pas comparable à la mort d’un compositeur comme Mozart ou Dutilleux

Tout n’est pas dans tout, tout ne vaut pas tout. Michel Delpech ne vaut pas Brel, Galabru ne vaut pas Michel Bouquet, même si tous peuvent être aimés, appréciés, appartenir à l’univers d’un honnête homme.

On va – malheureusement – commémorer en 2016 les trente ans de la disparition de Daniel Balavoine, Thierry Le Luron, Coluche (Desproges les suivra dans la mort en 1988). C’est fou comme leur insolence, leur impertinence, leur non-conformisme nous manquent aujourd’hui. Comme nous manquent Cabu, Wolinski… Ils auraient bien tous rigolé de ce torrent de larmes obligé que les médias alimentent, à défaut de traiter les vrais sujets.