Il est libre John

Il y a une quinzaine j’évoquais la parution récente, et pour beaucoup inutile, d’un double CD des concertos de Brahms (https://jeanpierrerousseaublog.com/2015/09/09/le-difficile-art-de-la-critique/).

Je rappelais qu’à la fin des années 60 le même Daniel Barenboim avait gravé les mêmes oeuvres avec un très grand chef, John Barbirolli. 

Du coup, j’ai ressorti cette version de ma discothèque, et plusieurs autres disques de ce chef vraiment méconnu (https://fr.wikipedia.org/wiki/John_Barbirolli). Et j’ai redécouvert une vertu qui semble avoir échappé à la génération montante : la liberté, la fantaisie, l’art d’interpréter (ce qui ne veut pas dire trahir le texte).

Brahms justement, outre les deux concertos pour piano avec Barenboim, Barbirolli a gravé une version incroyable de tension, d’ampleur, de souplesse aussi, des symphonies avec le Philharmonique de Vienne. Malheureusement, comme la plupart des enregistrements de Sir John, difficilement trouvables en dehors d’un coffret-compilation naguère paru chez EMI.

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La musique anglaise bien sûr – comme si les chefs britanniques devaient être cantonnés au répertoire britannique ! – mais des merveilles dans la musique française (l’atavisme ? la mère du chef était française).

Des Sibelius, heureusement reparus, qui sont, à juste titre, considérés depuis belle lurette comme des références :

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Mahler, Schoenberg, Richard Strauss, tout ce que Barbirolli a gravé de ces compositeurs est indispensable : bien avant Karajan et Bernstein, le chef avait fait un travail phénoménal avec les Berliner Philharmoniker sur la 9ème symphonie de Mahler, en 1964. Et cela donne une version d’une infinie grandeur.

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Mais là où éclate avec le plus de force la personnalité exceptionnelle de ce chef, c’est dans les « live » qu’heureusement on nous restitue peu à peu. Barbirolli ose tout, parfois au détriment de la précision d’ensemble, mais le souffle, la respiration, qu’il imprime à ce qu’il dirige balaie toutes les réticences et soulève l’enthousiasme. C’est spectaculaire dans la musique viennoise, qu’il affectionnait tout particulièrement. On regrette que les Wiener Philharmoniker ne l’aient jamais invité pour leur concert du Nouvel an, cela nous aurait épargné tant de concerts ratés et sans relief (comme ceux de la dernière décennie…).

Ecoutez ce « live » – c’était lors des Prom’s – de la valse L’or et l’argent de Lehar : la foule murmure ce thème si célèbre, tandis que le chef se permet toutes les libertés, les respirations, et que l’émotion nous gagne.

Même sentiment quand on écoute l’ouverture – si difficile – de La Chauve-souris de Johann Strauss… et c’était un orchestre anglais, qui ne fréquentait pas cette musique si souvent.

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Bref, rien à jeter dans le legs discographique de John Barbirolli, et surtout le souhait qu’EMI devenu Warner ne se contente pas du coffret cité plus haut, mais rende à nouveau disponibles les Mahler, Tchaikovski, Dvorak, Grieg, et surtout Brahms, idiomatiques, inspirés, éperdus de liberté.

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P.S. Le sujet d’actualité de ce mardi, à Paris, c’était la pose d’une plaque commémorative dans l’île Saint-Louis, là où vécurent jusqu’à leur mort la pianiste Geneviève Joy, et son mari le compositeur Henri Dutilleux (1916-2013). Inutile polémique, cérémonie ratée.

Le choix du chef (suite)

Depuis mon billet du 13 mai – https://jeanpierrerousseaublog.com/2015/05/13/le-choix-du-chef/ – deux questions ont trouvé réponse : l’Orchestre de Paris a fini par annoncer ce qu’on savait depuis plusieurs mois de la bouche de l’intéressé, Daniel Harding est nommé à partir de septembre 2016, les Berliner Philharmoniker ont choisi (« à la surprise générale » selon les commentateurs !) Kirill Petrenko.

IMG_1696(De g. à d. Pascal Dusapin, Florence Darel, Daniel Harding, Barbara Hannigan à Paris le 10 janvier 2015)

Et si les Berlinois  avaient juste choisi la musique plutôt que la com ? Le successeur désigné de Simon Rattle ne donne pas d’interview, il n’a pas fait campagne, il n’était pas cité parmi les favoris de la presse.

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Sa nomination a été élégamment saluée par quelques médias allemands… http://www.faz.net/aktuell/feuilleton/medien/was-ndr-und-welt-ueber-chefdirigent-kirill-petrenko-sagen-13668140.html

Morceaux choisis : une « journaliste » (les guillemets s’imposent) de la NDR, la radio publique du nord de l’Allemagne, explique que les musiciens avaient le choix entre deux chefs, tous deux invités à Bayreuth, Christian Thielemann, « expert en authentique son allemand incarnant la figure noble de Wotan » et Kirill Petrenko représenté par « Alberich, le petit gnome, la caricature du Juif« . D’autres de faire remarquer, juste une allusion, que trois chefs juifs sont désormais aux commandes à Berlin : Ivan Fischer au Konzerthaus, Daniel Barenboim à la Staatsoper, et bientôt Petrenko chez les Philharmoniker. À vomir…

A propos de chefs, Emmanuel Dupuy remet le couvert dans le nouveau numéro de Diapason : http://www.diapasonmag.fr/actualites/a-la-une/ou-sont-passes-les-chefs-francais.

Enfin, se rappeler que malgré tous ses défauts, l’un des prestigieux prédécesseurs de Petrenko à Berlin, Herbert von Karajan reste, 25 ans après sa disparition, l’un des très grands chefs, notamment pour l’opéra. Après EMI et les deux formidables coffrets édités en 2008 (pour le centenaire de la naissance du chef)

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c’est Deutsche Grammophon qui met un point final à la réédition du legs discographique de Karajan sous le célèbre label jaune, avec tous les opéras gravés pour Decca et Deutsche Grammophon, ce qui nous vaut, entre autres, tout le Ring, deux Tosca, la légendaire Fledermaus de 1959, et tout le reste….(détails ici : http://bestofclassic.skynetblogs.be/archive/2015/06/27/karajan-bouquet-final-8462677.html

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Revue de chauves-souris

L’animal est la terreur des enfants (et des adultes aussi !), l’opérette fait le bonheur des mélomanes depuis sa création à Vienne en 1874 : La Chauve-Souris, ou Die Fledermaus en allemand. Premier grand succès lyrique de Johann Strauss, qui, encouragé par Offenbach, va persévérer dans un genre qui ne lui avait pas jusqu’alors réussi. L’Opéra-Comique a pour ces fêtes remonté l’ouvrage en français. Logique si l’on sait que Strauss s’est inspiré d’un vaudeville de Meilhac et Halévy « Le Réveillon« . On va découvrir ce soir cette nouvelle production.

En attendant, revue de détail d’un ouvrage dont je crois bien connaître toutes les versions importantes au disque, et les meilleurs DVD. C’est, osons le dire, une manière de chef d’oeuvre, et il n’y a rien de surprenant à ce que les plus grands s’y soient voués (Krauss, Böhm, Karajan,  Kleiber, etc.).

Dans l’ordre chronologique

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Avec Clemens Krauss (1950) c’est la quintessence du chant viennois et d’une troupe à son apogée

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En 1954, une version qui passe pour mythique, à l’affiche alléchante, mais qui n’arrive pas à la cheville du remake viennois de 1959 : Karajan est virtuose, mais manque de grâce, et la Rosalinde d’Elisabeth Schwarzkopf est pénible à écouter (la fameuse csardas est savonnée et forcée). Gedda et Rita Streich impeccables évidemment.

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En 1959, dans la très grande stéréo Decca de l’époque, une version grand luxe, mais d’une classe, d’une élégance… et d’une nostalgie incomparables. On a reconstitué pour l’occasion un réveillon chez Orlofsky, où défilent toutes les stars présentes à Vienne avec des prestations d’anthologie, excusez du peu, de Renata Tebaldi, Mario del Monaco, Birgit Nilsson (I could have danced all night), Jussi Björling, Fernando Corena, Leontyne Price (chantant Summertime), Giuletta Simionato, Ettore Bastianini, Joan Sutherland, Teresa Berganza, Ljuba Welitsch (Wien, Wien, nur du allein). Karajan fait une démonstration de théâtre et de tendresse, avec des Philharmoniker capiteux à souhait et le meilleur cast qui se puisse imaginer: la grande Rosalinde c’est elle, Hilde Gueden, Erika Köth est l’Adele idéale et les hommes Waldemar Kmentt, Eberhard Waechter, Walter Berry sont juste parfaits, jusqu’à Regina Resnik, à qui seule Brigitte Fassbaender peut disputer le titre de meilleur Orlofsky

A la même époque, Walter Legge fait enregistrer pour EMI une nouvelle Chauve-Souris en stéréo, avec le spécialiste maison, le trop méconnu chef suisse Otto Ackermann, mais Schwarzkopf étant malade pendant les sessions d’enregistrement, c’est une obscure quoique très convaincante Gerda Schreyer qui la remplace. Le tout vaut pour la cohésion d’une équipe idéalement rodée à ce répertoire et la direction emblématique d’Ackermann.

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On confie aussi au plus célèbre des Viennois du siècle, Robert Stolz, un enregistrement qui n’apporte rien de neuf, hormis le ténor vedette Rudolf Schock.51fE-KmkUmL

Il faudra ensuite attendre quelques années pour voir refleurir de nouvelles Chauves Souris.

On se dit a priori que Karl Böhm (1969) n’est pas le plus joyeux chef qui soit pour une opérette. C’est souvent sérieux, voire retenu, et pourtant si chic, presque aristocratique. Et quelle distribution  ! (on notera que Wächter, Kmentt, Berry sont abonnés aux rôles masculins dans toutes les versions de ces années 60-70). Rien que pour la beauté irréelle de Janowitz, on doit écouter cette Fledermaus.

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Boskovsky, en 1979, remet le couvert avec les Wiener Symphoniker mais une équipe féminine un peu usée (trémulante Rothenberger, comme trop souvent, Renate Holm qui n’a vraiment plus l’âge d’une soubrette) et la première version au disque de la meilleure incarnation d’Orlofsky, Brigitte Fassbaender. Gedda et Fischer-Dieskau rééquilibrent le plateau.

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À peu près à la même époque, Deutsche Grammophon convainc Carlos Kleiber – qui dirigera en 1989 et 1992 les deux plus extraordinaires concerts de Nouvel an que Vienne ait jamais vécus – d’enregistrer cette Fledermaus avec les troupes de l’Opéra de Bavière : le meilleur monde possible avec Julia Varady, Lucia Popp, Herrmann Prey, René Kollo et Bernd Weikl, mais alors une catastrophe de taille avec un Ivan Rebroff ridicule en Orlofsky de chez Michou. Et puis la Bavière n’est pas Vienne, et quelque chose ne fonctionne pas tout à fait dans cette version de haut vol.

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Carlos Kleiber rectifiera le tir en 1987 en confiant Orlofsky à l’inimitable Brigitte Fassbaender, fort bien entourée de Pamela Coburn, Janet Perry…et de l’inusable Eberhard Waechter !

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Pour je ne sais plus quelle raison, on retrouve au milieu des années 80 Placido Domingo chantant et dirigeant  une équipe munichoise assez proche de celle de Kleiber. Pas vraiment idiomatique, mais ça tient la route !

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La décennie 90 voit surgir un superbe ratage, dû moins aux chanteurs, chevronnés et parfois séduisants, qu’au chef qui est complètement à côté de la plaque, André Previn.

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Deux ans plus tard, c’est le très savant Nikolaus Harnoncourt qui s’associe au si peu viennois Concertgebouw d’Amsterdam pour une Chauve Souris exhaustive, fouillée, mais vraiment trop bridée, sans fantaisie ni second degré.

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Et depuis vingt ans… plus rien, personne ne se risque plus à ce répertoire si aimable et simple d’apparence, si complexe et difficile de réalisation.

Autre objet à signaler, un double CD (1963) comportant une version en allemand… et son pendant en anglais (en extraits), avec des distributions improbables – mélange du Met et de l’opéra de Vienne – menées grand train par un chef trop oublié aujourd’hui, Oscar Danon : Rothenberger, George London, Risë Stevens, Adele Leigh. Dans la version anglaise, Anna Moffo et Richard Lewis.

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Aristocrate

Il fêtait il y a trois jours ses 85 ans, il porte un nom à rallonge qui fleure bon l’ancienne noblesse d’Europe centrale : Johann Nikolaus Graf von La Fontaine und Harnoncourt-Unverzagt (http://fr.wikipedia.org/wiki/Nikolaus_Harnoncourt#G.C3.A9n.C3.A9alogie)

Plus connu sous son nom de musicien, Nikolaus Harnoncourt, né à Berlin le 6 décembre 1929, est et a toujours été un aristocrate de la musique. De ceux qui ont une haute conception de leur art, de leur métier, un comportement exemplaire envers la musique, les compositeurs et le public. Si Harnoncourt a toujours inspiré le respect aux musiciens, aux auditeurs, à la critique, c’est parce qu’il n’a jamais transigé avec une éthique, une exigence, une certaine idée de la Musique.

Je suis loin d’avoir toujours été d’accord avec ses choix, je me suis parfois ennuyé  à certains concerts – où le sens du détail, la qualité de l’articulation me semblaient brider l’élan d’une symphonie de Mozart ou de Bruckner, mais j’admire et reviens souvent à  sa discographie, même quand elle surprend :

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En cette période de fêtes, le choix est faste pour célébrer Harnoncourt. Deux livres d’abord, une réédition en poche d’un classique, parfois ardu, toujours pertinent :

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Et cette compilation, qui bénéficie d’une formidable préface de Sylvain Fort (qui a aussi traduit de l’allemand, sans jamais les trahir, les propos de Nikolaus Harnoncourt)

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Dans une discographie surabondante, Warner ressort un coffret plutôt inattendu, et pour tout dire passionnant : trois CD de valses de Strauss, dont le concert de Nouvel An 2001, et deux intégrales de La Chauve-Souris et du Baron Tzigane qui, à leur sortie, n’avaient pas eu les faveurs de la critique, parce que finalement on reprochait à Harnoncourt d’aborder ces oeuvres avec trop de sérieux. Il est vrai que ces versions manquent parfois de paillettes, mais elles disent surtout combien Strauss est un grand compositeur, à l’époque respecté par Brahms et Wagner.

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