Ravel en Norvège

En 1925, Robert Soëtens (https://jeanpierrerousseaublog.com/2014/08/02/une-lettre/) est chargé de la programmation de la Philharmonie d’Oslo : « Les fonctions qui m’étaient demandées étaient d’assumer les concerts symphoniques, de jouer des concertos en soliste, de faire travailler les violonistes – dont beaucoup furent des élèves privés désireux de s’initier à l’école française de l’archet – et de préparer six  programmes de musique de chambre par saison, principalement des quatuors à cordes /…./ Je fis entendre les quatuors de Debussy et Ravel, le Concert de Chausson, les Nocturnes de Debussy, les Evocations de Roussel et fis inviter les chefs français Pierre Monteux et Vladimir Golschmann, les pianistes Yves Nat et Robert Casadesus, et j’eus la joie d’accueillir Ravel en personne. Il faisait une tournée en Scandinavie avec une cantatrice qu’il accompagnait au piano dans ses propres oeuvres vocales. Il avait accepté de jouer sa Sonatine, ce qui ne lui déplaisait pas bien qu’ayant conscience de ses moyens pianistiques très modestes. »

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« Pour constituer un programme entièrement consacré à ses oeuvres, on m’avait demandé de jouer Tzigane : « Mais je ne peux pas jouer la partie de piano ,trop difficile pour moi » me dit Ravel avec sa modestie craintive. « Eh bien, lui dis-je, jouons ensemble votre Berceuse(*), j’ai un pianiste qui peut m’accompagner dans Tzigane« .

Le soir du concert, nous entrâmes tous trois sur la scène; l’accompagnateur s’assit au piano à côté de Ravel pour lui tourner l’unique page de la Berceuse, après quoi pour Tzigane ils échangèrent leurs places, Ravel devenant le tourneur de pages !

Après un succès délirant et d’interminables saluts tous trois ensemble, je m’esquivai, laissant Ravel seul avec sa Sonatine, et le tourneur de pages. De la coulisse, je l’écoutais et le voyais très affairé, très appliqué à regarder tour à tout son clavier, sa musique, ses doigts, comme un bon élève désireux de faire de son mieux, et prenant son rôle d’interprète très au sérieux. Arrivé au bout de ce pur chef-d’oeuvre qu’est sa Sonatine, il sortit de scène avec un air catastrophé, bien qu’acclamé par un public enthousiaste et conquis tout autant par le compositeur que par l’ingénuité apparente de sa personne. « Quel triomphe, lui dis-je, mais vous n’avez pas l’air content ? – C’est affreux, me dit-il, en me regardant consterné, j’ai sauté deux lignes…!Mais rassurez-vous, lui répliquai-je, c’est sans importance, personne n’a pu s’en apercevoir, c’était une première audition à Oslo, et vous pouvez être assuré que l’auteur n’était sûrement pas dans la salle ! » Ces propos calmèrent son inquiétude, je vis son regard se détendre et il souriait comme un enfant ayant échappé à une semonce. Il y avait, chez Ravel, ces contrastes extrêmes entre son aspect physique menu, fragile, méticuleux, son esprit enfantin, et la virile puissance créatrice d’un compositeur génial. »

(*) Un pur chef d’oeuvre de quelques lignes, écrit en hommage à son maître Gabriel Fauré, dont le thème est constitué par les notes correspondant aux lettres de ces deux noms, selon la notation anglo-saxonne

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Testamentaire

Suite des Mémoires non publiés de Robert Soëtens (https://jeanpierrerousseaublog.com/2014/09/02/la-sonate-oubliee)

Le violoniste, mort centenaire en 1997, évoque, après Fauré, Milhaud, l’unique sonate pour violon et piano de Debussy :

La Sonate de Debussy terminée en 1916 et publiée en 1917 peut être considérée en dépit de sa brièveté – ou à cause d’elle – comme un message de la musique, non seulement parce qu’elle est le message ultime, au faîte d’une vie, mais parce que, se sachant condamné à brève échéance, Debussy nous livre la vision intérieure de son oeuvre du passé, qu’il va laisser derrière lui, et son regard angoissé tourné vers les mystères de l’infini, au-devant duquel il sait qu’il s’avance irrémédiablement. Tout cela passe dans ces quinze minutes d’essence de musique, synthèse du langage et de l’esprit debussystes, où l’ascétisme d’idées brèves et multiples laisse s’envoler un monde sonore fugitif et frémissant de poésie, dans une perfection de forme restant attachée à la tradition cyclique. De cette oeuvre suprême, Vladimir Jankélévitch écrivit : « qu’elle brûle d’un feu intérieur qui l’embrase. À travers ces courtes pages insipirées, haletantes, incandescentes et si impérieusement géniales, ne devine-t-on pas l’ange de la mort qui bouscule les notes et précipite les traits dans une sorte de hâte fébrile et passionnée ? Car le temps presse… Ce ton capricieux et fantasque, cette aérienne légèreté, cachent sans doute une profonde inquiétude, quelque chose d’amer et de fiévreusement instable, qui n’est pas sans rapport avec l’angoisse (1) »

Le grand Christian Ferras joue Debussy :

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(1) Vladimir Jankélévitch : Debussy et le mystère de l’instant.

Une amitié particulière

Suite de mon billet d’hier (https://jeanpierrerousseaublog.com/2014/08/29/des-lueurs-dans-la-nuit/), Robert Soëtens évoque trois grandes sonates pour violon et piano nées pendant la Première Guerre mondiale, Fauré, Debussy… et Darius Milhaud !

Quant à la 2e sonate de Darius Milhaud, vous avez assisté à sa gestation puisque vous étiez condisciple du compositeur, alors comme vous élève du Conservatoire ?

– R.S. Milhaud conçut cette oeuvre « pour Monsieur André Gide« , avant la guerre de 14; elle ne fut terminée qu’au Brésil où Milhaud avait été désigné par le MInistère comme secrétaire auprès de Paul Claudel, « Ministre de France au Brésil ». La dédicace à Gide était justifiée par l’enthousiasme de Darius pour l’écrivain comme toute la jeunesse intellectuelle de l’époque, et plus particulièrement par « Les nourritures terrestres« 

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J’ai été en effet témoin de cet élan puisque nous étions, Milhaud et moi, entrés la même année – 1910 – au Conservatoire et réclamés, l’un et l’autre, par le même professeur de violon, Berthelier, dont la classe était la plus recherchée.

Je n’avais que 13 ans, et Berthelier avait dû demander au jury et à son président, Gabriel Fauré, directeur du Conservatoire, de m’accorder une dispense spéciale. Ayant été le 2eme du palmarès général, j’obtins aisément gain de cause. Pour Milhaud, déjà bachelier ès-lettres, il n’y avait eu aucun problème d’âge; encore lui avait-il fallu se montrer un remarquable violoniste, pour avoir été sélectionné parmi les 20 premiers de 300 concurrents d’un niveau très élevé. Jouer du violon n’était pour lui qu’un désir de découvrir la musique; deux ou trois ans plus tard, ses ambitions violonistiques cédèrent devant celles, plus impérieuses, du compositeur inscrit dans les classes d’écriture, mais son passage dans la classe de violon avait soulevé quelques remous ! Son originalité nous impressionnait ! Toujours élégant, portant chapeau melon, ce jeune homme provençal nourri de Cézanne et d’Eschyle contrastait avec nos allures de potaches. Son choix de travail n’était pas moins surprenant. Echappant à nos programmes scolastiques, il apportait à la classe des oeuvres étranges, inconnues pour nous. M’approchant un jour du pupitre, je lus « Poème«  d’un certain Chausson dont nous n’avions encore jamais entendu parler et qui fit son entrée ce jour-là au Conservatoire (très conservateur à l’époque), grâce à Milhaud. Je sursautai en lisant : « dédié à Eugène Ysaye ». Du coup je portai un vif intérêt à cette musique et à celui qui l’avait dénichée.

– Entre le petit Soëtens de 13 ans (déjà plus haut par la taille) et le grand aîné naquit une étrange complicité

– R.S. CInq années d’écart entre nous, c’était beaucoup à cet âge. Néanmoins, la musique nous rapprocha. À ce moment, Milhaud était franckiste, il aimait jouer la Sonate de Magnard et celle de Guilaume Lekeu, élève de Franck (elles aussi dédiées à Ysaye, cette dernière étant l’une des trois sonates, avec celles de Franck et Fauré (n°1) qu’adorait Marcel Proust, qu’il entendait dans les salons parisiens et qui constituèrent dans son oeuvre l’unique et fictive sonate de Vinteuil.

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J’avais été bercé dans mon enfance par ces mêmes oeuvres jouées par mes père et mère. Pour me grandir aux yeux de Darius, je me flattais, à juste titre, d’avoir été déjà l’élève d’Ysaye. Nous sortions ensemble de la classe vers midi et cheminions par les rues de Madrid et de Londres jusqu’à la Trinité, quand un jour il me dit : « Viens déjeuner chez moi, j’habite là sur le côté de l’église rue Gaillard ». En franchissant le seuil du n°5 il me parla de son 1er quatuor terminé, ajoutant qu’il en écrirait 18 « pour faire la pige à Beethoven« . Son 3 pièces était meublé avec goût. « Mettez un couvert pour mon ami, le petit Soëtens » dit-il à sa gouvernante ce jour-là et beaucoup d’autres fois par la suite. Après le déjeuner, nous passions de la salle à manger provençale au salon, où Milhaud ouvrait des placards de musique et de ses propres manuscrits de jeunesse. Il en tirait diverses partitions, il se mettait au piano – dont il jouait aussi bien que du violon – je prenais un violon et nous jouions des heures. Que ne m’a-t-il pas fait connaître, ouvrant mes oreilles et connaissances à la musique de notre temps !…

À suivre le récit de cette indéfectible amitié entre Robert Soëtens et Darius Milhaud (1892-1974)…

Ci-dessous deux photos prises alors que Robert Soëtens n’avait que… 94 ans, chez (et avec) François Hudry, que je remercie pour ces beaux souvenirs.

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Il venait d’avoir 18 ans

On a appris hier la mort d’une grande voix : http://www.lemonde.fr/disparitions/article/2014/08/02/mort-de-jacques-merlet-producteur-a-france-musique_4466188_3382.html

J’ai dit sur Facebook l’admiration que j’avais pour Jacques Merlet et quelques souvenirs qui me lient à lui pour toujours…

À la veille des cérémonies de commémoration des premiers combats – à Liège – de la Grande Guerre, en présence de 17 chefs d’Etat à l’invitation du Roi Philippe, je poursuis ma lecture des Mémoires (intitulés, mais jamais publiés, Un tour du monde en 80 ans) de Robert Soëtens (lire : https://jeanpierrerousseaublog.com/2014/08/02/une-lettre/ ) et je trouve ce récit complètement d’actualité :

« -Vous quittez le Conservatoire National Supérieur rue de Madrid le 1er juillet 1915, avec un Premier prix de Violon, couvert de gloire, et le lendemain matin vous entrez au donjon de Vincennes, engagé volontaire, dans l’anonymat militaire. Vous aviez 18 ans…

Robert Soëtens : moins 19 jours ! Le lendemain de ce concours, le 2 juillet, je suis entré au Fort de Vincennes, dépendance du Château. J’avais en effet contracté un engagement volontaire pour la durée de la guerre, trois années qui me propulsèrent totalement hors de la sphère Musique où toute mon enfance et mon adolescence s’étaient accomplies, et me contraignirent à abandonner violon et archet pour l’inconnu, sinon pour l’idée qui courait dans l’esprit de la jeunesse à cette époque, de reconquérir l’Alsace et la Lorraine.

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À ce tournant, j’évoquerai la haute qualité de l’enseignement que j’avais eu le privilège de recevoir, sous la direction de Gabriel Fauré, au Conservatoire avec des maîtres tels que Vincent d’Indy, professeur et directeur de l’orchestre des élèves, dont il m’avait nommé le 1er violon solo, Camille Chevillard, professeur de ma classe de musique de chambre (et chef des Concerts  Lamoureux) et pour le violon, Berthelier, disciple du grand Massart. En janvier 1915, à la réouverture du Conservatoire – alors que l’on s’installait dans la guerre – Berthelier avait pris sa retraite; on demanda à Lucien Capet, déjà professeur de musique de chambre et célèbre quartettiste, d’assurer l’intérim de ma classe de violon, et c’est ainsi que je devins le disciple de cet illustre pédagogue et technicien de l’archet, tout en restant fondamentalement attaché à Ysaye, dont l’image fabuleuse de violoniste et d’interprète m’imprégna en naissant, mon père ayant été l’un de ses premiers élèves dès sa nomination au Conservatoire de Bruxelles. Moi-même, je fus son élève, à l’âge de 11 ans, après lui avoir joué le concerto de Mendelssohn à Godinne-sur-Meuse, où Ysaye prenait ses vacances estivales dans la villa « La Chanterelle » située sur les bords de la Meuse; chaque maison du village recevait un violoniste en pension. Fenêtres ouvertes, tous les concertos du répertoire s’en échappaient en même temps à longueur de journée, comme des chants d’oiseaux multiples du même bosquet. Durant deux mois Godinne et ses 150 habitants devenait le centre mondial du violon, que visitaient aussi d’autres célébrités, voire des pianistes et des compositeurs. J’y fus le benjamin dans l’été 1908. Et imprégné par cette ambiance, j’étais entré au Conservatoire de Paris en octobre 1910, passant de l’élite où j’avais été admis au rang d’étudiant conformément aux conseils d’Ysaye lui-même qui avait félicité mon père en lui disant : « Cet enfant n’a pas un défaut; il est le reflet de  mon école, mais n’en faites pas un enfant prodige, qu’il suive son éducation progressivement et normalement ».

À suivre : les années d’avant guerre à Paris.