Passionnante discussion vendredi soir au dîner offert à l’occasion du vernissage de la grande exposition de l’été à MontpellierFrédéric Bazille, la jeunesse de l’Impressionnisme(Le Musée Fabre à Montpellier).
Le dîner avait été organisé dans la demeure familiale du peintre, le domaine de Méric, vendu dans les années 1990 à la Ville de Montpellier à l’instigation du maire d’alors, Georges Frêche. J’avais la chance d’avoir à ma table l’une des descendantes de la famille Bazille, une vieille dame aussi charmante que cultivée, ainsi que l’un des commissaires de l’exposition, un jeune conservateur du Musée d’Orsay, Paul Perrin.
Entre les souvenirs de ma voisine qui me racontait ses années d’enfance et d’adolescence dans cette maison et ce domaine situés sur les hauteurs de Montpellier et les bords du Lez, et les spécialistes qui évoquaient les rapports de Bazille avec ses contemporains, c’était une fête de l’intelligence ! Nous avons cependant tous buté sur la question de savoir pourquoi un jeune homme qui commençait à être comblé, reconnu, en tout cas aimé de sa famille, décida brusquement de partir pour la guerre et le front de l’Est, où la mort l’attendra à Beaune-la-Rolande le 28 novembre 1870, à quelques jours de son 29ème anniversaire. Le mystère demeure.
(Réunion de famille, l’un des grands tableaux de Frédéric Bazille, peint précisément sur les terrasses du domaine de Méric, et visible dans le cadre de l’exposition du Musée Fabre).
La jeunesse interrompue c’est évidemment le sujet qui met la Grande-Bretagne en colère après le vote de jeudi dernier. On comprend, on partage la révolte de la très grande majorité des jeunes électeurs anglais qui a aujourd’hui le sentiment que leurs aînés leur ont confisqué leur avenir européen. L’onde de choc du Brexit (Refonder l’Europe) n’a pas encore produit tous ses effets, mais il est désormais certain qu’il n’entraîne pas simplement un divorce entre l’Angleterre et l’Europe, mais de sévères divisions au sein du Royaume-Uni et de ses populations.
La jeunesse abrégée, comme celle de Bazille, c’est aussi plusieurs destins de compositeurs, Mendelssohn, Mozart disparus avant leurs 40 ans, Schubert à 31 ans, Arriaga à 20, Lekeu à 24, ou Pergolese à 26 ans. C’est son chef-d’oeuvre, son Stabat Mater qu’on se réjouit d’entendre demain soir au Théâtre des Champs-Elysées avec les deux belles voix de Sonya Yonchevaet Karine Deshayes. On en reparlera !
Et si finalement le vote des Britanniques était salutaire pour l’Europe !
Je me rappelle la campagne et l’enthousiasme de toute ma génération lors de la première élection au suffrage universel du Parlement européen en 1979. Rappelez-vous c’était la doyenne Louise Weiss qui avait cédé son siège de présidente de séance à Simone Veil, première présidente élue de cette nouvelle Europe démocratique.
Depuis plus de vingt ans, chaque élection européenne a marqué le lent et inéluctable déclin de l’idéal européen, la montée des peurs, des populismes, l’abstention croissante des électeurs. En 2014, lorsque les partisans de Marine Le Pen sont arrivés largement en tête d’un scrutin où les abstentionnistes étaient majoritaires, les médias, les commentateurs, la classe politique ont parlé de séisme, de tournant, de choc sans précédent. Et que s’est-il passé depuis ? RIEN.
L’Europe est en panne. On est heureux d’entendre le Président de la République déclarer aujourd’hui : « L’Europe est une une grande idée, et pas seulement un grand marché. C’est à force de l’avoir oublié qu’elle s’est perdue… » Fallait-il attendre le Brexit pour qu’on s’aperçoive de cette tragique déconnexion entre les peuples, les citoyens, et les eurocrates qui font la loi à l’abri des regards indiscrets (relire Rule Britannia) ?
On aura beau rappeler aux Européens, les fondateurs comme les nouveaux arrivés, avec force chiffres et statistiques, tout ce qu’ils, tout ce que nous devons à l’Europe, tant que les décisions de Bruxelles paraîtront aussi éloignées des préoccupations des citoyens (tant de directives ridicules et inutiles sur les us et coutumes, la gastronomie, les particularités régionales, culturelles, et tant de soumission aux grands lobbies sur des sujets autrement plus importants pour l’avenir du continent et de la planète), les extrêmes, les populistes pourront prospérer sans vergogne. N’est-ce pas en Autriche que l’élection d’un président de la République d’extrême droite s’est jouée à quelques centaines de voix ?
Deux conseils de lecture, pour comprendre et retrouver des raisons d’espérer :
« Comment l’idée rationnelle par excellence, celle de la construction européenne, pourra-t-elle jamais tenir tête à la jouissance fusionnelle des foules manipulées et aux tendances irrationnelles que sont le nationalisme et la haine de l’étranger ? » (Stefan Zweig)
Nul ne sait à cette heure ce qui va sortir des urnes britanniques : Brexit or Remain ?
L’intéressant dans l’histoire est que les partisans de l’une ou l’autre option ne se rangent pas dans les catégories classiques et dépassent les clivages habituels.
L’éditorialiste du Canard Enchaîné de ce 22 juin écrit: « …Ce qui se passe en Angleterre n’est pas toujours très éloigné de ce qui se passe dans nos contrées. Avec les aspirations protectionnistes de l’extrême droite et de la gauche de la gauche populiste et les débats sur la grande peur des migrants ou la propension à faire porter par Bruxelles la responsabilité de bon nombre de nos calamités »
Alors que tout le monde sait que, depuis 1973, le Royaume Uni a largement plus profité de l’Europe qu’il n’y a contribué, la masse des opposants à l’Europe telle qu’elle est incarnée par la technocratie et la Commission européennes, n’a fait que croître, et pas seulement en Grande-Bretagne.
Et il y a des raisons ! Quand, dans le même numéro du Canard Enchaîné, un article joliment intitulé En voiture, hormones ! indique : « Après sept ans d’expertises, de coupage de cheveux en quatre et de retards à l’allumage, la Commission européenne a enfin fixé des critères pour interdire les perturbateurs endocriniens, ces bébêtes chimiques qui détraquent le système hormonal. Le résultat est renversant : le tamis prévu par Bruxelles a des trous si larges qu’il laissera passer un maximum de susbtances. ». Après la vraie-fausse valse-hésitation sur l’interdiction du glyphosate, ce puissant herbicide produit par Monsanto, qui peut encore douter que la Commission européenne est sous influence, non pas sous l’influence des politiques, des parlementaires européens, mais bien celle de très puissants lobbies.
À croire que Monsieur Juncker et ses collègues n’ont rien trouvé de mieux pour donner aux extrêmes populistes toutes les raisons de prospérer.
Cela dit, le Royaume-Uni dans ou hors l’Europe, ne cessera pas d’afficher sa singularité dans tous les domaines, c’est même pour cela que j’aime tellement ce pays…
Qui d’autre que les Anglais auraient pu inventer les Prom’s ? Qui d’autre que la Grande-Bretagne aurait pu engendrer autant de compositeurs et de musiciens qui sont restés de parfaits inconnus sur le Continent ? Allez quoi qu’il arrive, on pourra toujours entendre ceci :
Si l’on s’en tient aux seules comédies écrites par Shakespeare sous le règne d’Elizabeth I, leurs avatars musicaux sont nombreux. Après Beaucoup de bruit pour rien et Les joyeuses commères de Windsor, arrêtons nous au Marchand de Venise (1597) et à la musique de scène – Shylock– qu’a composée Gabriel Fauré pour la représentation de la pièce à l’Odéon en 1889.
En revanche, A Midsummer Night’s Dream / Le songe d’une nuit d’été (1595) a eu une descendance musicale exceptionnelle et inspiré les plus grands compositeurs.
Moins d’un siècle plus tard, Purcell met en scène The Fairy Queen.
En 1826, Carl Maria von Weber et Felix Mendelssohn livrent, l’un et l’autre, un chef-d’oeuvre, un opéra pour Weber, Oberon, une musique de scène pour Mendelssohn.
Hommage au passage à Nikolaus Harnoncourt, expert en féerie mendelssohnienne.
Ambroise Thomas signe, en 1850, un opéra-comique très lâchement inspiré de la comédie de Shakespeare et resté largement méconnu (une seule version discographique de 1956, due à Manuel Rosenthal)
Mais Benjamin Britten, en 1960, nous offre l’un des plus beaux hommages qui soient au génie de Shakespeare. J’ai encore le souvenir intact d’une représentation magique à Aix-en-Provence en 1991 (dans la cour de l’Archevêché, sous un ciel d’été et d’étoiles qui constituait le plus beau décor de la mise en scène de Robert Carsen, reprise l’année dernière)
Plusieurs belles versions au disque, dont celle du compositeur lui-même, mais on a une tendresse pour celle de Colin Davis, qui permet de retrouver le contre-ténor Brian Asawa tout récemment disparu
La mode existe aussi dans la musique classique. Ou plus exactement les comportements moutonniers, suivistes, dans la programmation des concerts comme dans les disques.
Le phénomène est aisé à observer, avec l’abondance des rééditions en gros coffrets, pour tous les artistes, solistes, chefs, qui ont compté ces cinquante dernières années. Il y a des oeuvres que tout le monde enregistrait dans les années 60-70, qui semblent ne plus intéresser personne depuis dix ans, ou à l’inverse des compositeurs, des répertoires naguère délaissés, qui font l’objet de multiples intégrales.
Beethoven, Brahms, Bruckner, Mahler n’ont jamais quitté les premières places, mais cherchez une intégrale récente des musiques de scène de Rosamunde de Schubert ou du Songe d’une nuit d’été de Mendelssohn. Vous trouvez pour la première Abbado… en 1991, pour la seconde Harnoncourt.. en 1992 ou Herreweghe en 1994 !
Les intégrales des symphonies de Chostakovitch se comptent par dizaines, quand au début des années 80, on pouvait les dénombrer sur les doigts d’une main ! Mais à quand remonte la dernière intégrale des symphonies d’Honegger ? Dutoit au milieu des années 80, à peu près en même temps, Plasson à Toulouse et une décennie auparavant une splendide version de Serge Baudo avec la Philharmonie tchèque. Le formidable Stéphane Denève va-t-il relever le gant, en donnant une suite à ce tout récent disque des 2ème et 3ème symphonies ? ou, comme jadis Karajan, s’arrêtera-t-il en chemin ?
Même phénomène pour Olivier Messiaen (1908-1992). On a célébré son centenaire en 2008 avec moult rééditions, coffrets d’hommage, mais, sauf erreur, le dernier enregistrement de studio de son oeuvre phare, la Turangalîlâ-Symphonie, remonte à 1996 (Yan Pascal Tortelier chez Chandos). Il en est paraît-il ainsi de tous les compositeurs qui connaissent une période de purgatoire après leur mort. Voire.
Tout chef qui se respectait enregistrait au moins un disque d’ouvertures ou de pièces spectaculaires, ils y sont tous passés, de Toscanini à Karajan, de Furtwängler à Solti, Mehta, Maazel, Muti, Böhm, etc. La jeune génération ? Privée de sucreries !
Les plus grands ne dédaignaient pas les ballets romantiques, les Tchaikovski, Delibes, Adam. Il faut plonger dans les rééditions (Karajan/Decca, Martinon, Ansermet, Dorati) pour trouver les Coppélia, Sylvia, Giselle, autrefois si prisés, même privés de la scène. Les dernières intégrales des trois ballets de Tchaikovski remontaient aux années 70/80 avant que, à la surprise générale de la critique (!), Simon Rattle ne grave une vision très (trop) symphonique de Casse Noisette, et que Valery Gergiev – inégal, mais nettement plus chorégraphique que le pesant MikhailPletnev – n’assure la succession de Svetlanov ou Rojdestvenski.
Encore plus anachronique, les valses viennoises. S’il n’y avait pas le concert du Nouvel an viennois – et son immuable défilé de tubes et de quelques surprises – il n’y aurait plus un seul disque signé d’un grand chef dans ce répertoire. Il est vrai qu’après Karajan, Böhm et Boskovsky, CarlosKleiber a « tué le job ».
On retrouve heureusement – et enfin ! – une belle compilation des grandes heures de ces concerts viennois dans le coffret de 23 CD édité par Sony (mais reprenant les prises DGG, Decca, EMI, Philips). Critique à lire dans le numéro de décembre de Diapason !
Il y a des jours où l’on n’est pas très fiérot, quand une élue caricature la pensée de celui dont elle dit s’inspirer, quand certains prétendus progressistes s’abritent derrière les vieilles lunes d’un conservatisme ranci.
Et puis il y a des jours où le sursaut s’exprime par la voix forte, indignée, d’un homme d’Etat qui rappelle l’enjeu, le défi, qui dit pourquoi tant sont tombés au champ des convictions et des libertés. Qui tout simplement redit l’honneur d’être français, l’honneur d’être européen.
D’abord il y avait un devoir d’amitié, une présence depuis longtemps promise à l’ami P. qui prenait possession de ses nouvelles pénates. Et puis à d’autres aussi, parmi celles et ceux avec qui on a partagé toutes ces années liégeoises. Mais jusqu’au bout rien n’était sûr, on a donc un peu débarqué par surprise en Cité ardente, extrêmement animée en ce premier samedi d’octobre, conjonction de l’ouverture de la traditionnelle Foire d’octobre et des Coteaux de la Citadelle. Une horreur, un pic de pollution et d’embouteillages dont on s’est vite extirpé !
Une brève visite à la FNAC, qui n’est plus que l’ombre de ce qu’elle fut, hors le personnel et sa gentillesse légendaire – « je suis heureuse de vous revoir, ça fait longtemps que je ne vous vois plus » (une caissière, pardon une hôtesse de caisse !), dont je ne suis pas ressorti les mains vides.
D’abord un excellent livre, mal intitulé de mon point de vue, dû à un jeune et talentueux journaliste, François Brabant, l’un des meilleurs que j’aie croisés durant mes années belges. C’est très documenté, vif, alerte comme un thriller, et plus que le petit bout de la lorgnette d’une histoire locale – c’est pour cela que je n’aime pas le titre ! – c’est toute une époque de la vie politique belge qui est évoquée avec à la fois un sens de la vaste perspective et la précision du détail historique. Passionnant, et – plutôt rare – ni combattant, ni complaisant.
Puis des disques à prix bradé, qui n’ont rien de belge ni de liégeois, mais que je n’avais pas trouvés ailleurs.
J’ai une pleine collection de concertos de Bach (Jean-Sébastien) au piano moderne, une hérésie pour certains, mais voilà mes oreilles ont toujours mieux supporté le Steinway au ferraillement du clavecin dans un répertoire où l’instrument compte moins que la musique elle-même. Et j’ai découvert que de jeunes artistes ont appliqué le même traitement aux fils de Bach, avec un résultat surprenant et captivant, puisqu’au piano ludique, bondissant (on est aux antipodes du tricotage de Monsieur Gould) du sino-néerlandais See Siang Wong répond un orchestre de chambre de Bâle baroque, rauque, acéré – trop parfois – mené à la cravache par le violon de Yuki Kazai, une ancienne élève de Raphael Oleg au Conservatoire de cette ville suisse, pionnière en matière d’interprétation « historiquement informée » (August Wenzinger, la Schola cantorum basiliensis) . Je jubilais sur la route du retour.
Une belle découverte, et dans mon panier, une redécouverte, un grand monsieur du piano français, Vlado Perlemuter, dont ma discothèque est étrangement peu pourvue. Grâce à Alain Lompech qui avait construit une collection « Le Monde dupiano », sans doute disponible en kiosque, mais que je n’avais pas remarquée à sa sortie française, et qui était justement proposée soldée à la FNAC de Liège, j’ai retrouvé les Ravel justement mythiques, enregistrés, pas très bien, au mitan des années 50, avec Jasha Horenstein au pupitre des concerts Colonne pour les concertos, et trois sonates miraculeuses de Mozart.
J’ai bien sûr profité, outre de la joie des retrouvailles, de paysages, d’une campagne – le pays d’Herve, l’Ardenne bleue -, l’ancienne route de Liège à Aix-la-Chapelle, que l’autoroute toute proche et plus rapide m’avait jusqu’alors masquées.
Réapprovisionnement en thés de toutes sortes dans un petit magasin familial de Maastricht qui vaut tous les Mariage Frères et autres Palais des thés, un authentique torréfacteur de surcroît, une adresse incontournable : Blanche Dael, Wolfstraat 28 (en plein coeur piétonnier de la ville)
La comparaison pourra surprendre, et pourtant l’une me fait souvent penser à l’autre. Deux pianistes, deux femmes, si différentes en apparence, si ressemblantes à beaucoup d’égards. Yuja Wang (28 ans) et Martha Argerich (74 ans).
Comme beaucoup, j’ai tiqué quand j’ai vu le premier disque de la toute jeune Chinoise, passée par les Etats-Unis (pur produit du Curtis Institute de Philadelphie) :
On sait que le chef italien n’a jamais été insensible aux jeunes talents féminins, et on pensait qu’il avait de nouveau succombé à l’élan de cette jeunesse exotique. Et puis on a écouté le disque, on a oublié tous ses a priori et revécu le choc éprouvé avec un autre disque – même programme – aujourd’hui complètement oublié, paru en 1989, avec une pianiste d’origine philippine, elle aussi passée par le Curtis, Cecile Licad
Mais un excellent premier disque suffit-il à installer durablement une réputation, sinon une carrière, Yuja Wang allait-elle suivre les traces de son aîné de cinq ans (!), Lang Lang, techniquement surdoué, mais musicalement plus incertain (pour user d’un euphémisme !) ?
Rien de mieux que le concert pour rassurer, ou non, ses oreilles. Ce que j’ai fait pour l’un, puis l’autre. Yuja Wang c’était il y a un an exactement à Zurich, où elle accompagnait les débuts de Lionel Bringuier comme directeur musical de la Tonhalle. Dans le 2e concerto pour piano de Prokofiev que j’avais jusqu’alors toujours trouvé trop long, démonstratif et indigeste. Et soudain je n’avais plus entendu que de la musique, au-delà d’une technique incroyablement dominée, un dialogue amoureux avec l’orchestre, et surtout une attitude au piano, un calme olympien, en contraste total avec les minauderies, les poses de son confrère et compatriote. Et déjà j’avais pensé à Martha Argerich, cette attaque si particulière du clavier, à la fois griffe et caresse, cette impression que la technique est toujours au service d’un discours, jamais une fin en soi, et surtout pas un étalage.
Lundi soir, à la Philharmonie de Paris, Yuja Wang jouait le 4e concerto de Beethoven. Une autre paire de manches que la pyrotechnie de Rachmaninov ou Prokofiev. Le concerto (de Beethoven) préféré des pianistes (j’ai plus d’affection pour le 3eme). Les doigts ne suffisent pas, même s’il en faut. Beethoven peut résister même aux plus consentants. Comme il y a un an à Zurich, j’ai rendu les armes : une technique entièrement mise au service d’une complicité de chaque mesure avec les musiciens du San Francisco Symphony et de leur vénérable chef Michael Tilson Thomas (à force d’avoir toujours l’air d’un éternel jeune premier, MTT a quand même largement franchi le cap de la septantaine). Pas de déferlement incongru dans les cadences pourtant redoutables, pas de surlignage de mauvais goût, parfois un excès de pudeur, là où d’autres déclament avec plus d’insistance. En bis, l’arrangement hallucinant d’humour et de virtuosité de la Marche turque de Mozart dû à Arcadi Volodos, et, d’une simplicité toute de tendresse émue, un arrangement d’Orphée de Gluck.
On l’aura compris, j’en pince pour Yuja, et j’attends avec impatience les Ravel qu’elle a enregistrés avec Lionel Bringuier à Zurich :
La transition est toute trouvée avec Martha Argerich, qui m’a marqué à jamais avec le concerto en sol, que je l’ai entendue jouer si souvent pendant la longue tournée de l’Orchestre de la Suisse romande au Japon et en Californie à l’automne 1987 (sous la direction d’Armin Jordan). Jamais elle ne jouait de la même manière, même si la patte Argerich est toujours immédiatement reconnaissable.
Deutsche Grammophon a regroupé en un beau coffret rouge de 48 CD tout ce que la pianiste argentine a gravé pour le label jaune ou Philips, en studio comme en concert. Il y a évidemment pas mal de doublons, au moins trois fois le 1er concerto de Tchaikovski, celui de Schumann, le 2ème de Beethoven, deux fois Ravel – les très récents « live » de Lugano, parfois plus intéressants que ceux qu’EMI/Warner édite chaque année. On ne va pas se lancer dans une critique détaillée, qui n’aurait aucun sens, et dont je serais incapable. Une remarque sur la composition de ce coffret : même s’il reprend les pochettes d’origine, la plupart des galettes ont un minutage généreux. Juste un petit pataquès, contrairement à ce qu’indique la liste ci-dessous, les CD 10 et 11, très courts l’un et l’autre, contiennent deux fois la même version de la sonate pour 2 pianos et percussions en version orchestrale de Bartok, avec les compléments (Noces de Stravinsky dirigées par Bernstein sur le 10, les Danses de Galanta de Kodaly par Zinman sur le 11) on faisait aisément tenir le tout sur un seul disque ! Mais les trésors de ce coffret sont en telle quantité et qualité qu’on ne va pas s’arrêter à un aussi petit défaut. Le coffret n’arrive en France que début octobre, mais il est déjà disponible dans d’autres pays européens, et mon impatience l’a une fois de plus emporté !
CD 2:CHOPIN: Piano Sonata no. 3, Polonaise-Fantaisie op. 61, Polonaise no. 6 op. 53, 3 Mazurkas op. 59
CD 3: PROKOFIEV: Concerto no. 3 in C major/ RAVEL: Concerto in G major Berliner Philharmoniker / Abbado
CD 4: CHOPIN: Piano Concerto no 1 in E minor / LISZT: Piano Concerto no. 1 in E flat major London Symphony Orchestra / Abbado RAVEL: Piano Concerto in G major London Symphony Orchestra / Abbado
CD 5: TCHAIKOVSKY: Piano Concerto no. 1 in B flat minor Royal Philharmonic orchestra / Dutoit MENDELSSOHN: Concerto for Violin, Piano and String Orchestra Kremer/OCO
CD 6:LISZT: Sonata in B minor / SCHUMANN: Sonata no. 2 in G minor
CD 7: CHOPIN: Piano Sonata no. 2, Andante spianato et Grande Polonaise op. 22, Scherzo no. 2
CD 8: RAVEL: Gaspard de la Nuit, Sonatine, Valses nobles et sentimentales
CD 9: CHOPIN: 24 Preludes op. 28, Prelude in C sharp minor op. 45, Prelude in A flat major op. posth.
CD 10: STRAVINSKY: Les Noces (The Wedding) Anny Mory, soprano / Patricia Parker, mezzo-soprano / John Mitchinson, tenor / Paul Hudson, bass Krystian Zimerman, Cyprien Katsaris, Homero Francesch, piano I – IV English Bach Festival Chorus / English Bach Festival Percussion Ensemble LEONARD BERNSTEIN, BARTÓK: Concerto for Two Pianos and Percussion, BB 115 (Sz 110) Nelson Freire, pianos / Jan Labordus, Jan Pustjens, percussion Concertgebouw Orchestra, Amsterdam / DAVID ZINMAN
CD 11: BARTÓK: Sonata for Two Pianos and Percussion, BB 115 (Sz 110) / MOZART: Andante with Five Variations in G major for piano duet, K. 501 / CLAUDE DEBUSSY: En blanc et noir Martha Argerich, Stephen Kovacevich, pianos / Willy Goudswaard, Michael de Roo, percussion
CD 12: SCHUMANN: Piano Concerto in A minor / CHOPIN: Piano Concerto no. 2 in F minor National Symphony Orchestra / Rostropovich
CD 13:J. S. BACH: Toccata BWV 911, Partita no. 2 in C minor BWV 826, English Suite no. 2 in A minor
CD 14: CHOPIN: Sonata for Piano and Violoncello in G minor, op. 65 / Introduction et Polonaise brillante for Piano and Violoncello in C major, op. 3 / SCHUMANN:Adagio and Allegro for Violoncello and Piano in A flat major, op. 70 With Mstislav Rostropovich, violoncello
CD 15: RACHMANINOV: Suite No. 2 for 2 Pianos, op. 17 / RAVEL: La Valse / LUTOSLAWSKI: Variations on a Theme by Paganini With Nelson Freire
CD 16: RACHMANINOV: Piano Concerto no. 3 in D minor op. 30 Radio-Symphonie-Orchester Berlin / RICCARDO CHAILLY [Live recording] TCHAIKOVSKY: Piano Concerto no. 1 in B flat minor, op. 23 Symphonie-Orchester des Bayerischen Rundfunks / KIRILL KONDRASHIN [Live recording]
CD 17: RACHMANINOV: Symphonic Dances op. 45 / TCHAIKOVSKY: Nutcracker Suite op. 71a With Nicola Economou
CD 18: SCHUMANN: Kinderszenen op. 15, Kreisleriana op. 16
CD 19: SCHUBERT: Sonata for Arpeggione and Piano D 821 / SCHUMANN: Fantasiestücke op. 73, 5 Stücke im Volkson op. 102 With Mischa Maisky, violoncello
CD 20: BEETHOVEN: Violin Sonatas op. 12 nos. 1 – 3 With Gidon Kremer, violin
CD 21: J. S. BACH: Cello Sonatas BWV 1027 – 1029 With Mischa Maisky, violoncello
CD 22: SAINT-SAËNS: Le Carnaval des Animaux Martha Argerich, Nelson Freire, pianos Gidon Kremer, Isabelle van Keulen, violins
CD 23: BEETHOVEN: Piano Concertos nos. 1 & 2 Philharmonia Orchestra / Sinopoli
CD 24: SCHUMANN: Violin Sonatas opp. 105 & 121 Gidon Kremer, violin / Martha Argerich, piano
CD 25:BEETHOVEN: Violin Sonatas op. 23 & op. 24 “Spring” Gidon Kremer, violin / Martha Argerich, piano
CD 26: BARTÓK: Sonata for Violin and Piano no.1 / JANÁČEK: Sonata for Violin and Piano / OLIVIER MESSIAEN: Theme and Variations for Violin and Piano With Gidon Kremer, violin
CD 27: BEETHOVEN: 12 Variations on the Theme “Ein Mädchen oder Weibchen” op. 66 Cello Sonatas op. 5 nos. 1 & 2 / 7 Variations on the Duet “Bei Männern, welche Liebe fühlen“ WoO 46 With Mischa Maisky, violoncello
CD 28: PROKOFIEV: Violin Sonata no. 1 op. 80 / Five Melodies for Violin and Piano op. 35 bis / Violin Sonata no. 2 op. 94a With Gidon Kremer, violin
CD 29: BEETHOVEN: Cello Sonatas op. 69, op. 102 nos. 1 & 2 / 12 Variations on a Theme from Handel’s Oratorio “Judas Maccabaeus”, WoO 45 With Mischa Maisky, violoncello
CD 30: SHOSTAKOVICH: Concerto for Piano, Trumpet and String Orchestra op. 35 / HAYDN: Piano Concerto in D major Hob.XVIII:11 With Guy Touvron Württembergisches Kammerorchester Heilbronn / Jörg Faerber TCHAIKOVSKY: Piano Concerto no. 1 in B flat minor op. 23 Berliner Philharmoniker / Abbado
CD 31:BARTÓK: Sonata for two pianos and percussion / RAVEL: Ma Mère l’Oye, Rapsodie espagnole With Freire, Sado and Guggeis
CD 32: BEETHOVEN: Violin Sonatas op. 30 nos. 1 – 3 Gidon Kremer, violin / Martha Argerich, piano
CD 33: BEETHOVEN: Violin Sonatas op. 47 “Kreutzer”& op. 96 With Gidon Kremer, violin
CD 34: SHOSTAKOVICH: Piano Trio no. 2 in E minor op. 67 / TCHAIKOVSKY: Piano Trio in A minor op. 50 / KIESEWETTER: Tango pathétique (encore) With Kremer and Maisky
CD 35: SCHUMANN: Adagio & Allegro op. 70, 3 Fantasiestücke op. 73, Romanze op. 94 no. 1, 5 Stücke im Volkston op. 102, Märchenbild op. 113 no. 1 Mischa Maisky, violoncello / Martha Argerich, piano Mischa Maisky / Orpheus Chamber Orchestra BEETHOVEN: Violin Sonata no. 9 in A major, op. 47 “Kreutzer” Vadim Repin, violin / Martha Argerich, piano
CD 36: BEETHOVEN: Piano Concertos nos. 2 & 3 Mahler Chamber Orchestra / Abbado
CD 37: MISCHA MAISKY · MARTHA ARGERICH: LIVE IN JAPAN CHOPIN: Cello Sonata in G minor op. 65 / FRANCK: Violin Sonata in A major (arranged for cello) DEBUSSY: Cello Sonata in D minor / CHOPIN: Introduction et Polonaise brillante op. 3
CD 38:BRAHMS: Piano Quartet no. 1 in G minor op. 25* SCHUMANN: Fantasiestücke op. 88 *Argerich / Kremer / Bashmet / Maisky
CD 39: MISCHA MAISKY · MARTHA ARGERICH: IN CONCERT STRAVINSKY: Suite italienne from “Pulcinella” / PROKOFIEV: Sonata for Violoncello and Piano op. 119 / SHOSTAKOVICH: Sonata for Violoncello and Piano op. 40 / PROKOFIEV: Waltz from the Ballet “The Stone Flower”
CD 40: PROKOFIEV: Cinderella, Suite from the Ballet op. 87 / RAVEL: Ma Mère l’Oye Argerich / Pletnev
CD 41: MARTHA ARGERICH / NELSON FREIRE: LIVE IN SALZBURG BRAHMS: Haydn Variations op. 56b / RACHMANINOV: Symphonic Dances op. 45 / SCHUBERT: Rondo in A major D951 / RAVEL: La Valse
CD 43:MARTHA ARGERICH · DANIEL BARENBOIM: PIANO DUOS MOZART: Sonata for Two Pianos KV 448 / SCHUBERT: Variations on an Original Theme D 813 / STRAVINSKY: The Rite of Spring (Version for Piano Duet)
CD 44 – 47: LUGANO CONCERTOS 2002 – 2010 CD1: Beethoven: Piano Concerto no. 1, Poulenc: Double Concerto, Mozart: Triple Concerto K.242 CD2: Schumann: Piano Concerto, Prokofiev Concertos nos. 1 & 3 CD3: Beethoven: Piano Concerto no. 2, Liszt: Piano Concerto no. 1, Bartók: Piano Concerto no. 3, Mozart: Andante & Variations K. 501 CD4: Schubert: Divertissement à l’hongroise, Brahms: Liebeslieder-Walzer, Stravinsky: Les Noces, Milhaud: Scaramouche
CD 48: CHOPIN: Ballade no. 1 in G minor op. 23; Etude in C sharp minor, op. 10 no. 4 / Mazurkas op. 24 no. 2, op. 33 no. 2, op. 41 nos. 1 & 4, op. 59 nos. 1 – 3, op. 63 no.2 / Nocturne in F major op. 15 no.1, Nocturne in E flat major op. 55 no.2 /Sonata no. 3 in B minor, op. 58 – First release CD
A paramilitary police officer carries the lifeless body of a migrant child after a number of migrants died and a smaller number were reported missing after boats carrying them to the Greek island of Kos capsized, near the Turkish resort of Bodrum early Wednesday, Sept. 2, 2015. (AP Photo/DHA) TURKEY OUT/ANK801/306567499844/TURKEY OUT/1509021754
Ce poème de Friedrich Rückert mis en musique par Gustav Mahler pour soutenir cette terrible photo du petit Aylan :
In diesem Wetter, in diesem Braus, Nie hätt’ ich gesendet die Kinder hinaus ! Man hat sie getragen hinaus, Ich durfte nichts dazu sagen !
In diesem Wetter, in diesem Saus, Nie hätt’ ich gelassen die Kinder hinaus, Ich fürchtete sie erkranken; Das sind nun eitle Gedanken,
In diesem Wetter, in diesem Graus, Nie hätt’ ich gelassen die Kinder hinaus, Ich sorgte, sie stürben morgen; Das ist nun nicht zu besorgen.
In diesem Wetter, in diesem Graus, Nie hätt’ ich gesendet die Kinder hinaus, Man hat sie hinaus getragen, Ich durfte nichts dazu sagen!
In diesem Wetter, in diesem Saus, In diesem Braus, Sie ruh’n als wie in der Mutter Haus, Von keinem Sturm erschrecket, Von Gottes Hand bedecket, Sie ruh’n wie in der Mutter Haus.
Par ce temps, par cette averse,
Jamais je n’aurais envoyé les enfants dehors.
Ils ont été emportés dehors,
Je ne pouvais rien dire !
Par ce temps, par cet orage,
Jamais je n’aurais laissé les enfants sortir,
J’aurais eu peur qu’ils ne tombent malades ;
Maintenant, ce sont de vaines pensées.
Par ce temps, par cette horreur,
Jamais je n’aurais envoyé les enfants dehors.
J’étais inquiet qu’ils ne meurent demain ;
Maintenant, je n’ai plus à m’en inquiéter.
Par ce temps, par cette horreur !
Jamais je n’aurais envoyé les enfants dehors !
Dehors ils ont été emportés,
Je ne pouvais rien dire !
Par ce temps, par cette averse, par cet orage,
Ils reposent comme dans la maison de leur mère,
Effrayés par nulle tempête,
Protégés par la main de Dieu.
C’est le dernier des Kindertotenlieder, un cycle de cinq mélodies que Mahler écrit entre 1901 et 1904, alors que le bonheur familial est à son comble. Alma Mahler le reproche à son mari : « Je puis bien comprendre que l’on publie de si terribles textes quand on n’a pas d’enfants, ou quand on a perdu des enfants. Mais je ne puis comprendre que l’on puisse chanter la mort d’enfants quand, une demi-heure auparavant, on a serré et embrassé les siens, gais et en bonne santé. » Prémonitoires ces chants funèbres ? La fille du couple, Anna Maria, mourra de la scarlatine en 1907.
(Sarah Connolly, Vladimir Jurowski et le London Philharmonic en 2011)
Je n’ai pas d’autre réponse que la musique- et la poésie – à l’horreur et à l’indignation que j’ai éprouvées à la vue de ce petit garçon rejeté par les flots sur cette plage de Bodrum.
Ce petit garçon et les milliers d’autres enfants morts dans l’anonymat des tueries des adultes.
Cette photo peut-elle changer le cours des événements ?
Elle a déjà changé considérablement la tonalité générale des commentaires sur les réseaux sociaux, et peut-être, enfin, les positions des responsables politiques.
Les mêmes qui n’avaient pas de mots assez durs pour dénoncer l’Europe passoire, la faiblesse des accords de Schengen font assaut de compassion humanitaire…
Trois remarques :
On a peut-être compris que tous ces boat people ne viennent pas de leur plein gré manger le pain des Européens. Rappelez-vous :
« Elle arrivait des Somalies Lily Dans un bateau plein d´émigrés Qui venaient tous de leur plein gré Vider les poubelles à Paris Elle croyait qu´on était égaux Lily Au pays de Voltaire et d´Hugo Lily… »
C’est Pierre Perret qui chantait cela… en 1977.
Ou ce sketch de 1972 de Fernand Raynaud :
Oui, je sais, on ne peut pas accueillir toute la misère du monde (on a connu MichelRocard mieux inspiré !), oui, je sais, quand on a tant de chômeurs chez nous, on ne peut pas en plus s’occuper des autres…
Si tout le monde avait raisonné comme cela, en 1914 comme en 1940…
Et cette Europe qu’il est de bon ton de conspuer, de détester, d’incriminer à tout propos – la Grèce, l’agriculture, les normes budgétaires – sur tous les bords politiques, voici qu’on l’appelle à l’aide, qu’on la supplie de prendre enfin le problème des réfugiés à bras-le-corps.
Il a bonne mine, le premier ministre hongrois, avec son mur de la honte qui n’a servi qu’à le ridiculiser.
Oui l’Europe qu’on aime, l’Europe des peuples et des hommes, nous tous les Européens, nous n’avons même pas à nous poser la question : ces « migrants » sont des réfugiés, des hommes, des femmes… et des enfants qui doivent être accueillis, hébergés, aidés, aimés.
Mais cette tragédie quotidienne ne peut pas faire oublier les responsabilités des états du Moyen Orient. Sur les réseaux sociaux, on n’a pas manqué de faire observer que les pays riches du Golfe, qui achètent nos Rafale, financent nos clubs de foot, s’abstiennent soigneusement d’accueillir ceux qui fuient les horreurs qui se déroulent à leurs portes et parfois à cause d’eux…
Deux événements occupent depuis hier le devant de l’actualité : l’attentat manqué du Thalys et la destruction de l’un des édifices majeurs du site antique de Palmyre en Syrie.
Sur le Thalys, je ne vais pas répéter ce que j’écrivais dans un précédent billet (https://jeanpierrerousseaublog.com/2015/08/05/vox-facebooki/). J’ai relayé ce matin sur ma page Facebook et mon compte Twitter ce que le président de la République a écrit :
Cette Légion d’Honneur récompense le courage et le formidable acte d’humanité de Christopher Norman, Anthony Sadler, Aleksander Skarlatos et Spencer Stone #Thalys«
Je l’ai entendu en direct citer les autres « héros » de l’événement (l’un voulant demeurer anonyme, l’autre étant encore hospitalisé) mais il n’a pas fallu deux secondes pour que, sur les réseaux sociaux, une fois de plus, la meute se déchaîne contre ce président si nul, si mal informé, parce qu’on n’avait vu que les quatre décorés du jour !
On a parfois honte de considérer certains comme des « compatriotes ».
En revanche, ayant longtemps été un usager régulier du Thalys, je n’avais pas été surpris du témoignage de l’acteur Jean-Hugues Anglade. Combien de fois n’avais-je pas constaté, dans des circonstances évidemment beaucoup moins dramatiques, l’absence, l’évanescence des contrôleurs (laissant souvent les stewards faire le boulot à leur place), leur attention très relative aux passagers !
Extraordinaire dialectique ! On n’imaginait pas pareille résurgence des principes léninistes : le Parti (la SNCF ici) a toujours raison.
L’autre événement qui a évidemment une dimension historique, politique et morale sans commune mesure avec l’attentat manqué du Thalys, c’est Palmyre. Après l’assassinat de l’ancien directeur du site antique, c’est maintenant la destruction du temple de Baalshamin. Evidemment, la colère, l’indignation sont générales. J’évite à dessein de surenchérir dans le vocabulaire qui décrit les faits et mon sentiment.
Parce que, précisément, les auteurs de cette barbarie utilisent remarquablement toutes les ressources de la communication moderne. Et à leur profit.
Hitler, Staline, Pol Pot, et d’autres encore en Arménie ou au Rwanda pouvaient commettre génocides et meurtres de masse à l’abri des regards indiscrets, et dans l’indifférence (ou la neutralité) à peu près générale.
Les groupes qui, au Proche Orient, en Afrique (ne pas oublier Boko Haram et AQMI), font de la terreur et de l’horreur leur seule arme politique, font en sorte que leurs forfaits connaissent le retentissement maximal, suscitent la réprobation générale, mais surtout – et c’est là le piège tendu à nos démocraties, à nos libertés – ils provoquent la révolte des citoyens de bonne foi contre leurs propres dirigeants incapables – c’est ce qui s’écrit à longueur de « commentaires » – d’agir et de réagir face à ces terroristes. On est surpris d’ailleurs qu’Obama, Hollande, les dirigeants européens, ne prennent pas des cours de stratégie en lisant Facebook…. Le club des « Y a qu’à » et des ‘Faut qu’on‘ n’a jamais connu autant d’adeptes !
On parle bien d’un piège : donner un large écho, s’indigner avec vigueur de leur barbarie ne fait que renforcer ces terroristes, ne pas rendre compte de leurs forfaits nous en rendrait complices.
Il me semble cependant qu’on peut, en tant que citoyens libres dans un pays libre, éviter de se tromper de cible, et face à une menace d’une ampleur inédite, garder le sens de la mesure dans notre expression et manifester une solidarité élémentaire à l’égard de ceux qui nous gouvernent, quelles que soient nos opinions.