La nostalgie des météores

Allez savoir pourquoi, cette semaine se termine dans la mélancolie…

Une visite à ma vieille mère à Nîmes, qui suivait un coup de téléphone où s’entendait toute la lucidité déprimée d’une tête parfaitement alerte dans un corps que les forces abandonnent lentement mais inexorablement ? L’évocation de mon passage dans le berceau familial (lire L’été 69), la vue de la maison abandonnée, mais aussi le rappel de cette amitié d’enfance – presque 90 ans ! – avec Hildegard, la fille de l’hôtel d’en face qui existe toujours ! Quelques heures, un thé, des tartes aux fraises, et une brève escapade en fauteuil roulant au Carrefour Market d’à côté, et tout sembla aller mieux… Jusqu’à la prochaine fois.

Retour aussi à Montpellier, équipe réduite mais à la tâche, heureuse de lire ce qu’Alain Lompech a écrit dans le Classica de septembre à propos des festivals, et de celui de Radio France en particulier :

« Le Festival Radio France Occitanie Montpellier qui avait été l’un des derniers à annuler le 24 avril, sera l’un des premiers à organiser un « festival autrement », plus léger, plus inventif avec la création d’une radio faite par le festival pour commencer puis l’organisation de concerts en plein air dès la sortie du confinement. Pas moins de treize concerts ont ainsi été captés, pas moins de 30 heures de direct ont été diffusées, et pas moins de 60 heures d »émissions originales ont été produites pour pas moins de 480 heures de diffusion ! Voilà qui nous a ramenés aux origines d’une manifestation dont les premières éditions, voici bientôt 40 ans, étaient d’une originalité qui tenait en une formule – faire jouer les tubes du répertoire par les jeunes et les oeuvres oubliées par des grands noms – et doublaient les concerts par des journées entières d’émissions en direct sur l’antenne de France Musique. Heureux temps où l’argent et les moyens techniques coulaient à flots ! Mais la crise nous démontre que, sans grands moyens, un grand festival décentralisé dans la métropole occitane peut inventer de nouvelles méthodes de travail, reprendre une programmation de zéro… Tope là ! » Merci Alain !

Et puis, comme s’il fallait alimenter cette mélancolie, la réécoute, la redécouverte même de deux musiciens, de ceux qu’on porte dans son coeur plus encore que dans sa mémoire, destins brisés, météores qui continuent de briller longtemps après que ces poètes ont disparu : Youri Egorov (1954-1988) et Rafael Orozco (1946-1996)

Sur l’un et l’autre j’ai déjà écrit, tenté d’établir une discographie (Eternels présents, Un grand d’Espagne)

Dans le dernier numéro de BBC Music Magazine, un article rappelle qui était ce pianiste russe, passé à l’Ouest en 1976, mort du SIDA à Amsterdam à 34 ans. Et les enregistrements miraculeux qu’il a laissés pour EMI et dans les archives des radios hollandaises.

Ce Carnaval de Schumann, un remède à la mélancolie ?

Pour ce qui est de Rafael Orozco, la situation discographique n’a guère évolué depuis mon article d’août 2015 !

La bonne surprise – signalée par Alain Lompech (!) et quelques autres mordus sur Facebook – c’est la réédition digitale d’un disque Brahms réalisé pour EMI en 1970, avec la 3ème sonate et quelques intermezzi. Lompech compare le jeune Orozco à Nelson Freire ou Bruno Leonardo Gelber dans la même oeuvre. C’est exactement ça !

Magnifique prise de son (que les sites de téléchargement comme Qobuz ou Idagio restituent parfaitement)

L’été 69

Pour Gainsbourg et Jane Birkin l’année 1969 fut érotique, pour moi l’été 69 fut suisse (et pas vraiment érotique !).

Les souvenirs ont afflué hier lorsque je suis passé revoir les lieux de mes vacances familiales, le berceau de ma famille maternelle.

Origine

J’ai toujours été surpris que dans l’état-civil d’un citoyen suisse figure la mention de l’origine. Qui n’est pas le lieu de naissance, mais celui où la famille est établie depuis des lustres. Ainsi, sur mon passeport suisse, il est indiqué que je suis originaire d’Entlebuchun village du canton de Lucerne, à équidistance de Berne et Lucerne, situé au coeur de la vallée de l’Emme, connue universellement par le fromage qu’on y produit, l’Emmental.

IMG_1663

Entlebuch c’est le lieu de naissance d’un glorieux ancêtre, qui y a son buste, sa rue, Joseph Zemp (1834-1908), conseiller fédéral (ministre) durant 16 ans et deux fois président de la Confédération helvétique.

Un centenaire à Berne

Cette hérédité familiale m’a valu une amusante aventure. En 1983, je dois accompagner le député de Haute-Savoie pour qui je travaille, à une cérémonie à Berne. Le président du CDS Pierre Méhaignerie avait été convié à fêter le centenaire du groupe parlementaire démocrate-chrétien au parlement fédéral suisse. Prétextant une impossibilité, il demande en urgence à « mon » député de l’y remplacer. Une heure et demie de route pour faire le trajet Thonon-Berne, et pour moi retrouver une ville où j’avais des attaches familiales.

Au déjeuner qui précède la cérémonie qui doit se dérouler dans le Palais fédéral, je suis assis à côté d’une dame d’un certain âge et d’un charme tout aussi certain qui se présente comme la présidente du Grand Conseil genevois (le parlement local) et qui doit se demander ce qu’un jeune homme comme moi fait autour de cette table dominée par les cheveux gris. Je lui explique que ma mère m’a souvent parlé d’un de ses grands-oncles qui fut conseiller fédéral et même président de la Confédération. Lorsque je dis son nom (Joseph Zemp), ma voisine interrompt les conversations autour de la table et annonce fièrement : « Je vous présente le descendant du fondateur de notre groupe !  » Elle ouvre le Vaterland – le grand quotidien suisse germanophone – posé devant nous, et montre une double page consacrée à… Joseph Zemp !

Ainsi de chauffeur-accompagnateur de mon député, je vais devenir le temps d’une cérémonie, l’hôte d’honneur salué, sous la coupole du Palais fédéral, par tous les conseillers fédéraux et nombre de parlementaires… Le soir même, j’appellerai ma mère à Nîmes, elle mettra quelques minutes à croire que je ne lui raconte pas une blague !

IMG_1654

Sous le buste de l’ancêtre, le Bundesrat Joseph Zemp : il semble bien qu’il y ait un air de famille (le nez, les oreilles ?). IMG_1651

IMG_1658

L’été 69

Les étés de mon enfance, jusqu’au décès brutal de mon père en 1972, ont été rythmés par  une alternance, parfaitement réglée, de séjours en Angleterre et en Suisse. En Angleterre parce que, aîné de deux soeurs, j’ai, dès mes 7 ans, eu le privilège de suivre mes parents outre-Manche, où mon père – professeur d’anglais à Poitiers – accompagnait un groupe d’élèves qui se dispersait pendant trois semaines dans des familles d’accueil (les petits Anglais venaient, quant à eux, aux vacances de Pâques en France). Cela c’était une année sur deux.

Quand ce n’était pas l’Angleterre c’était la Suisse, la visite, cette fois tous ensemble, mes soeurs, mes parents et moi,  à la nombreuse famille de ma mère, oncles, tantes, cousins, et à Entlebuch en particulier. 

Mais cet été 1969, ma mère m’envoya le passer seul à Entlebuch, dans ce qui reste dans mon souvenir une merveilleuse maison, sur plusieurs étages, Brückenhaus, la « maison du pont » qui enjambe un petit torrent qui se jette plus bas dans l’Emme. Une si belle maison qui est depuis plus de vingt ans une ruine, un chancre, un squatt qui défigure le centre du village…

IMG_1659

IMG_1660

IMG_1661

Ces cinq semaines de l’été 69 restent marqués à jamais dans ma mémoire par tant de rencontres, de mini-séjours, de voyages dans toute la Suisse, grâce à ces oncles, tantes, cousins qui entreprirent de me distraire et de me montrer tant de beaux paysages. 

J’ai aussi le souvenir d’avoir veillé sur ma Grossmuetti, que nous appelions ainsi – Grand-mère – parce que c’est elle qui avait élevé ma mère, devenue orpheline à 3 ans, et placée comme la plupart de ses sept frères et soeurs, chez des oncles et tantes. J’aimais beaucoup cette grand-mère qui allait être emportée l’automne suivant par l’oedème chronique dont elle souffrait.

IMG_1650La physionomie du village a peu changé au cours des ans, même si quelques chantiers sont visibles.

IMG_1644

Schwyzerdütsch

Mais le principal souvenir de cet été 69 reste mon apprentissage d’une langue qu’aucune université, aucun ouvrage n’enseignent, en l’occurence ma langue vraiment maternelle, puisque celle parlée par ma mère : le Schwyzerdütsch, le suisse allemand. Cette sorte de mélange de vieil allemand et de dialectes souabes, qui connaît de multiples variantes selon les cantons et même les vallées de Suisse centrale. 

L’humoriste suisse Joseph Gorgoni, alias Marie-Thérèse Porchet, a parfaitement expliqué cette spécificité helvétique.

Plus tard, lorsque j’étudierai l’allemand à l’Université, j’aurai l’occasion de mesurer l’atout décisif que représentait cette pratique du suisse allemand, lors de cours de linguistique que la plupart de mes camarades redoutaient. Je lisais sans peine des textes en vieil haut-allemand… Ainsi en allemand « au revoir » se dit « Auf Wiedersehen« , en suisse allemand « Auf Wiederluege« , du vieil allemand « lugen » – voir – qui donnera « look » en anglais. 

IMG_1646

IMG_1645