L’inconnu de la baguette

Il va fêter ses 90 ans le 27 juillet prochain. Une longue et belle carrière. Et pourtant le nom de Michael Gielen reste largement méconnu, même pour les mélomanes avertis, de ce côté-ci du Rhin. La situation n’a pas beaucoup changé depuis 1995 et cet article de Libération : Michael Gielen à ParisJ’ai déjà évoqué cet étrange phénomène, ces frontières invisibles mais réelles dans le monde de la musique : Préférence nationale

Heureusement, l’éditeur historique du chef allemand a entrepris la réédition de ses enregistrements. Après une intégrale des symphonies de Beethoven, celle des symphonies de Bruckner  Que nous révèlent ces disques de l’art de Michael Gielen ? Une forme d’objectivité, qui n’est pas neutralité ou manque d’imagination, un respect scrupuleux du texte qui débouche sur une grandeur sans grandiloquence, une puissance sans artifices..

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D’autres coffrets sont en cours, on les évoquera bientôt.

S’il est un compositeur et une oeuvre auxquels on associe régulièrement Michael Gielen, c’est Mahler. D’abord une Huitième symphonie captée à Francfort, qui avait attiré et suscité l’admiration de la critique internationale :

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Puis une intégrale bâtie avec l’orchestre de la radio de Baden Baden, intégrale passionnante de bout en bout, et à l’exact opposé de la conception d’un Leonard Bernstein.

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L’entretien – réalisé en 2009 – ci-dessous donne une grande part des clés de la conception que se fait Gielen de l’interprétation mahlérienne. Passionnant.

Merci à mon ami Pierre Gorjat – jadis complice de l’aventure de Disques en Lice à la Radio suisse romande – qui a fait la traduction de cet entretien :

Michael Gielen sur Mahler (2011)

Vous souvenez-vous de la première fois que vous avez entendu de la musique de Mahler ?

  • Oh oui ! Très bien ! C’était à Vienne. J’ai vécu à Vienne jusqu’en 1960. Je crois que c’était en 1956 ou 57 : Dimitri Mitropoulos dirigeait la Philharmonie de Vienne dans la 6e symphonie de Mahler. Mais il y avait qqch de particulier, autrefois ; les musiciens de la Philharmonie n’avaient que 3 répétitions, et ils ne connaissaient pas cette musique…
  • Comment voyez-vous, sur un plan historique, le conflit entre Mahler et la Philharmonie de Vienne ?
  • Mahler a eu la vie dure, moins à cause de sa musique qu’à cause de ses origines juives ! Il n’a pas seulement été attaqué par les critiques et toutes sortes de gens de cette époque, mais ses rapports avec l’orchestre, qui est pourtant l’orchestre mahlérien idéal, étaient empoisonnés dès le début, parce qu’il voulait exiger des musiciens, lors des deux ou trois ans où il les dirigea, des choses d’ordre musical dont ils ne voulaient absolument rien savoir. Et comme conséquence de ce rapport de forces conflictuel, ils l’ont ostracisé jusqu’à ces 10 ou 15 dernières années, lorsqu’il n’y eut d’autre choix que d’être obligé de jouer du Mahler ! Mais Bernstein, par exemple, lorsqu’il eut dirigé tout un cycle de ses symphonies, s’était plaint amèrement de cette attitude. Cette ligne du refus, qui ne peut être d’ordre musical, car ces gens sont tout de même trop bons pour cela, ne peut reposer que sur une vieille rancune, et tabler sur un antisémitisme qui ne peut être éradiqué. Bernstein, par exemple, qui avait eu un krach avec eux, à l’époque, parce qu’ils l’avaient boycotté, ils l’aimaient bien aussi, évidemment, car c’était quelqu’un qu’on ne pouvait qu’aimer, et ils ont eu beaucoup de succès avec lui, et ont gagné beaucoup d’argent avec les retransmissions télévisées de toutes les symphonies et du Chant de la Terre.
  • Dans quelle mesure la musique de Mahler est-elle autobiographique ?
  • C’est difficile de répondre à cette question : comment pourrais-je savoir cela ? En tout cas, en ce qui concerne ce que Alma rapporte, au sujet d’un changement de mesure dans le Scherzo de la 6e symphonie qui aurait un rapport avec des bousculades d’enfants, c’est n’importe quoi (« Quatsch » !), absolument n’importe quoi, comme presque tout ce que Alma nous révèle ! Je ne crois pas que l’on puisse expressément dire que cette musique soit autobiographique de façon directe, mais que toute expression artistique, qu’on le veuille ou non, est autobiographique. Mes compositions me décrivent : espérons-le, car sinon, je ne serais pas honnête ! Il y a quelques jours, on m’a demandé si je croyais que telle ou telle musique, celle de Mahler aussi, était politique. Naturellement, toute production artistique est politique. Et plus un auteur refuse de l’admettre, plus il le prétend, et plus sa production l’est, car ce refus est en soi un acte politique, n’est-ce pas ? On ne doit pas être pour tel ou tel parti, être nazi ou anti-nazi. Une composante politique est une partie de la vie. On ne peut pas vivre autrement que de vivre dans sa demeure spirituelle, et cela est aussi politique : toujours.
  • Bernstein a popularisé Mahler. Comment vous positionnez-vous, par rapport à son esthétique mahlérienne ?
  • Il est totalement subjectif. Il transpose ses émotions personnelles dans l’interprétation de la musique. Pour lui – et c’est terrible -, sa sphère émotionnelle est pour lui plus importante que la partition. Je crois que c’est un gigantesque malentendu que cette prétendue renaissance mahlérienne commence précisément avec Bernstein. Parce que Bernstein a sentimentalisé, exagéré – il a tout exagéré -, et c’est pour cela qu’on entend le Mahler de Bernstein, mais pas le contenu de la partition, pour une grande part. Certaines choses lui réussissent, de façon quasi miraculeuse, comme le Finale de la 7e. qui est l’un des mouvements les plus problématiques, à cause de ses affinités avec les Maîtres Chanteurs. Mais le son, dans la 7e , va beaucoup plus loin dans la direction de la musique moderne, de la musique ultérieure, du côté des compositions contemporaines de Schoenberg ou Berg, dans une façpn de composer telle qu’on ne saurait l’imaginer dans l’esthétique de Bernstein, qui souligne les aspects régressifs, d’où son succès. Chez Mahler, face aux contenus du XXe siècle, aux déchirures de l’être humain et de la société, Bernstein, que j’admire par ailleurs, passe tout droit, et il n’est pas le seul…
  • Doit-on protéger Mahler contre ses admirateurs ?
  • Oui, je crois qu’on doit avoir le courage de renoncer à une certaine part de succès en ne jouant pas trop la douceur, en ne se noyant pas entièrement dans un beau son, mais au contraire en travaillant sur la polyphonie, la multiplicité des sons, non en insistant sur l’étagement vertical, sur une sorte de standard sonore de la musique romantique, mais au contraire en essayant de travailler sur la base des différentes lignes.
  • Avez-vous été influencé par les enregistrements de Bruno Walter ?
  • L’une des principales préoccupations de Walter, c’est d’aider Mahler, de contribuer à sa percée, de le hisser. Ce n’est pas si solide, si rugueux, si grimaçant, tel que ça devrait l’être par endroits, comme je le crois, d’après la partition, et il y a de nouveau le problème du son qui fait obstacle. Il est en quelque sorte, pour ainsi dire, un précurseur de Bernstein !
  • A quoi rattacheriez-vous la modernité de Mahler ?
  • Avant tout au contenu. Comme je l’ai dit précédemment, au déchirement de l’individu et de la société au XXe siècle, qui ressortissent déjà aux contenus de Mahler, et qui doivent être perceptibles, même quand la musique est par moments pacifiée. Elle est menacée : c’est en quelque sorte comme si le sol menaçait constamment de s’effondrer sous nos pieds. Par exemple, la 4e symphonie, qui est une jolie pièce, qui est décrite, entre guillemets, comme « haydnienne »… Mais le développement du 1er mouvement est infernal : on a vraiment l’impression de plus avoir de sol sous les pieds, lorsque c’est bien présenté, et que ce n’est justement pas enrobé, pas caressé. L’Adagietto, chez plusieurs chefs célèbres, dure 16, 17 minutes. Mais 14 minutes, c’est déjà bien trop lent. Lors de la création avec Mahler, il avait duré 8 minutes, peut-être sous le coup de l’excitation, puis plus tard, plusieurs fois, il dura 9 minutes, Cela ne doit donc pas dégouliner comme du beurre fondu…
  • En ce qui concerne les tempi corrects ?
  • C’est bête, mais Mahler n’a pas donné d’indications métronomiques. Le jeu trop rapide n’a guère sévi, dans les mouvements vifs, et ce ne serait pas différent, je le crois, s’il y avait des indications métronomiques. Même quand les chefs ignorent ce genre d’indications, ou n’y prêtent pas assez garde, il n’est pas vrai qu’ils puissent les ignorer totalement ; il en est ainsi que l’image « moyenne » même de Beethoven, sur ce plan, s’est bien modifiée depuis l’époque de Furtwängler, avant tout grâce à Toscanini, mais Toscanini ne se préoccupait guère des indications métronomiques, car il dirige de toute façon rapidement !
  • Qu’admirez-vous le plus chez Mahler en tant qu’homme ?
  • Eh bien, la partition ! Oui, les partitions, car à côté de sa profession – il a dirigé presque chaque soir…Il a été capable, chaque été, en deux mois et demi de vacances dont il disposait, à Maiernigg, à Toblach ou je ne sais plus où, d’écrire de grandes et importantes œuvres de 70 minutes, et pendant toute l’année, alors qu’il était tous les jours à l’opéra, d’instrumenter et de travailler sur ses partitions, et alors qu’il devait en toute hâte, pendant l’été, avec un tel travail en cours, rédiger des esquisses, et l’on voit bien cela sur le fac simile des esquisses de la partition de la 10e symphonie…En si peu de temps (je crois qu’il est mort à 51 ans), il a énormément travaillé, et de façon aussi exemplaire pour l’opéra, et pas seulement comme compositeur. Bien sûr, il devait gagner sa vie : avec ses symphonies, il ne gagnait pas grand-chose. S’il avait été libre, il n’aurait pas autant travaillé pour l’opéra…

Filmé à Zurich en septembre 2009, par Universal Edition

À suivre !

 

Les sans-grade (V) : Milan et Anton

J’avais commencé fin 2013 une série d’articles sur de grands chefs d’orchestre qui n’ont jamais eu les honneurs des médias et/ou qui sont restés dans l’ombre de collègues plus célèbres (lire Lovro von MatacicMartin TurnovskyConstantin SilvestriOtmar Suitner). 

La disparition de l’un, il y a quelques jours, et de l’autre, il y a trois ans, a tout juste été mentionnée d’une ligne sur les sites spécialisés. Je n’ai pas le souvenir d’articles plus développés dans les magazines musicaux. Le Slovène Anton Nanut est mort le 13 janvier 2017, le Croate Milan Horvat est mort tout aussi discrètement le 1er janvier 2014.

Pourtant leurs noms sont sur quantité de pochettes de CD à prix super budget, qu’on ne trouve pas dans les grandes surfaces culturelles, mais dans les hypermarchés d’Europe centrale ou du Nord, entre les produits de douche et les yaourts, ou dans les magasins de soldes permanents. Evidemment cette production – très importante – n’a jamais fait l’objet de critiques de la part des magazines spécialisés (qui ne chroniquent que les disques qu’on leur envoie). Au point qu’on a pu se demander si c’était de vrais noms et de vrais chefs ! J’avais eu le même doute avec de formidables disques de piano (superbes Scarlatti, Beethoven, Chopin) achetés à 1 € en Hollande ou en Belgique (Anvers) signés Dubravka Tomšičune artiste slovène comme Anton Nanut.

Anton Nanut a réalisé l’essentiel de sa carrière et de ses enregistrements avec l’excellent orchestre de la radio-télévision slovène de Ljubljiana (prononcer : Liou-bli-ana). Comme cette 4ème symphonie de MahlerLe petit chanteur soliste du finale n’est pas un inconnu, il s’agit de Max Emanuel Cenčićle contre-ténor star lui-même !

Un autre beau témoignage : le 1er concerto de Brahms avec la pianiste et le chef slovènes

Sur amazon.deon peut trouver quelques CD à tout petit prix, et en téléchargement un bel aperçu de l’art du chef disparu.

Ou ce double album Mahler qui réunit Nanut et Horvat

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La discographie disponible de Milan Horvat – qui lui a fait l’essentiel de ses enregistrements avec l’orchestre de la radio autrichienne (ORF) – n’est guère plus nombreuse, mais elle couvre un très vaste répertoire, témoignant de l’inlassable curiosité du chef croate.

C’est par des CD bradés, dirigés par Horvat, que j’ai découvert les trois premières symphonies de Franz Schmidt

 

L’aristocrate et le moujik

Presque simultanément Deutsche Grammophon nous livre deux beaux coffrets sur l’art de deux des plus grands violoncellistes du XXème siècle, qui ont fait les riches heures de la marque jaune (et accessoirement de Philips et Decca) : Mstislav Rostropovitchet Pierre Fournier.

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Deux immenses personnalités, deux styles pour le moins opposés (pour user de clichés un peu faciles, l’élégance aristocratique du Français, l’intensité contagieuse du Russe). On peut aimer l’un et l’autre, et s’amuser au jeu des comparaisons lorsque le même chef (Karajan) les accompagne dans la même oeuvre (Don Quichotte de Richard Strauss).

Le coffret Rostropovitch ne contient rien qui n’ait été déjà réédité, mais regroupe tout ce qui est paru sous les labels DGG, Decca et Philips (et par Melodia pour ce qui est des séances de trios avec Kogan et Gilels), et inclut – à la différence du coffret EMI/Warner – les prestations du violoncelliste comme chef d’orchestre (et d’opéra) et pianiste accompagnateur de son épouse Galina Vichnievskaia. Plusieurs doublons, voire triplons (le Quintette à deux violoncelles de Schubert avec les Taneiev, les Melos et les Emerson) Détails ici : Rostropovitch l’intégrale Deutsche Grammophon.

Dans le cas de Pierre Fournier, on attendait depuis longtemps pareil hommage (après le coffret Warner). La longue carrière du violoncelliste français y est richement documentée, depuis les premières gravures avec Clemens Krauss et Karl Münchinger en 1953, jusqu’à une ultime séance en 1984 deux ans avant sa mort avec son fils Jean Fonda. Deux versions du Don Quichotte de Richard Strauss. Deux intégrales magnifiques des sonates piano-violoncelle de Beethoven avec Friedrich Gulda et Wilhelm Kempff, et de celles de Brahms  avec Rudolf Firkusny et Wilhelm BackhausEt ce qui reste pour moi une référence des Suites pour violoncelle de BachDétails à lire ici : Pierre Fournier, l’aristocrate du violoncelle

De Pierre Fournier, Rostropovitch*, jamais avare d’un superlatif, avait dit qu’il était son « dieu », son « maître ».

*Sur l’orthographe et la prononciation de Rostropovitch, lire Comment prononcer les noms de musiciens

L’orchestre en gloire

On doit à celui qui avait déjà réalisé une impressionnante plongée Au coeur de l’orchestre

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un nouvel ouvrage tout frais sorti des presses, que Christian Merlin a lui-même sous-titré Biographie d’un orchestreL’Orchestre philharmonique de Vienne, ce corps musical glorieux s’il en est, célèbre ses 175 ans d’existence, et mérite bien le travail d’orfèvre auquel s’est livré l’auteur depuis plusieurs années. Résultat : un magnifique ouvrage qui peut passionner le plus grand nombre, et pas seulement les admirateurs inconditionnels des Philharmoniker !

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L’Orchestre Philharmonique de Vienne est une légende. La formation qui a créé la Deuxième Symphonie de Brahms, la Quatrième de Bruckner ou la Femme sans ombre de Richard Strauss est universellement connue à cause du traditionnel Concert du nouvel an. Convaincu depuis longtemps qu’un orchestre existe d’abord par ses membres, Christian Merlin a résolu d’entreprendre ici la biographie des « Wiener Philharmoniker ». Son ouvrage explore ainsi les spécificités qui font de cet orchestre un phénomène unique au monde : le mode de recrutement des musiciens, leur origine nationale ou ethnique, leur forte dimension familiale, pour ne pas dire dynastique, la place des femmes dans cette communauté longtemps exclusivement masculine, la manière dont ils défendent leur autonomie artistique et renversent le rapport traditionnel au chef d’orchestre, qu’ils élisent et peuvent révoquer, tous ces aspects sont mis sans cesse en parallèle avec la grande histoire, celle de l’Autriche et celle de l’Europe. En fil rouge de cette histoire, l’auteur n’a de cesse de s’interroger sur l’existence et la persistance d’un  » style viennois « , revendiqué par ces musiciens se réclamant d’une identité musicale spécifique. Cette exploration est émaillée d’innombrables anecdotes destinées à lui donner vie, notamment grâce aux fortes personnalités des musiciens qui se sont succédé aux différents pupitres. (Présentation de l’éditeur).

En effet, cette phalange unique au monde n’est pas réductible aux viennoiseries qui ont fait sa célébrité mondiale chaque 1er janvier.

Il y a quelques mois, Decca et Deutsche Grammophon avaient proposé deux beaux coffrets (palme tout de même à Decca, partenaire historique des Viennois, pour la variété des répertoires et des artistes et la richesse de l’iconographie)

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J’ai justement croisé Christian Merlin (qui revenait de Hambourg et de l’inauguration de l’Elbphilharmoniehier soir à Radio France, où Emmanuel Krivine dirigeait, pour la seule fois de cette saison, l’Orchestre national de France dont il deviendra le directeur musical à part entière en septembre prochain. Evénement mondain et surtout musical. Tout ce que Paris compte dans le monde de la musique, une belle brochette d’anciens présidents de Radio France, comme une avant-première du mandat du bouillant chef français dans la Maison ronde.

15941361_10154301435707602_4762544916690418968_nAu programme, l’une des symphonies les plus « piégeuses » du répertoire romantique, la 7ème de Dvořák. Qui ne fonctionne au concert que s’il y a plus qu’entente, osmose entre le chef et les musiciens. Ce qu’on a entendu hier augure bien de la relation entre Emmanuel Krivine et l’ONF.

C’était pour moi aussi l’occasion de retrouvailles avec le phénomène Denis Matsuev.

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Le 22 juillet 2016, il livrait l’une de ces performances dont il a seul le secret, un Troisième concerto de Rachmaninov qui ne lui pose aucun problème technique et qu’il joue avec une jubilation toujours renouvelée. C’était à Montpellier avec Valery Gergiev et l’orchestre national des jeunes des USA.

Avec Emmanuel Krivine et le National, même feu d’artifice, même élan vital. Et deux généreux bis que cet athlète du clavier adore offrir au public.

Un concert à revoir et entendre ici : Denis Matsuev, Emmanuel Krivine, Orchestre National de France / ARTE TV / France Musique

Dans les cordes

Trump, la primaire à droite, les spéculations à gauche, j’ai mis sur pause. J’ai préféré faire le plein de musique, sans souci de l’actualité. Les gros coffrets s’accumulent, j’en reparlerai, mais voici un sujet que la disparition récente de Neville Marriner m’a suggéré : la littérature musicale pour les orchestres à cordes. Essentiellement celle des XIXème et XXème siècles.

C’est un souvenir précis et flou à la fois, j’étais encore au Conservatoire de Poitiers, était-ce dans le bureau du directeur, sur sa chaîne, que j’ai découvert la Sérénade pour cordes de Tchaikovski, dans la première version de Karajan ? 

Est-ce parce que j’y entends les échos des lointains d’une Russie millénaire (plus fantasmée que réelle) que j’aime si passionnément cette oeuvre ? Particulièrement dans les deux versions (1966 et 1980) qu’en ont gravées Karajan et ses Berlinois.

Un peu plus tard, c’est un disque en solde (les petits budgets des étudiants !) qui me révélait la Sérénade pour cordes de Dvořákun 33 tours Heliodor que j’ai mis des années à retrouver en CD, avec le grand Hans Schmidt-Isserstedt

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Puis suivront les sérénades de Dag WirénElgarSibelius (Rakastava), Nielsen (Petite suite), Grieg (Suite Holberg) presque toutes découvertes grâce à Marriner…

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Je garde le plus rare, mais pas le moins bon, pour la fin.

Franz Tischhauserce nom ne vous dit assurément rien ! Compositeur suisse né en 1921, sa notoriété n’a jamais vraiment franchi les limites de la Confédération. Prolifique, il écrit en 1963 une brève suite pour 12 cordes Omaggi a Maelzel, créée par les Festival Strings de LucerneUn petit bijou vraiment méconnu à tort : 

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L’autre Suisse Othmar Schoeck est évidemment d’une tout autre dimension, mais il est loin d’avoir chez nous la renommée que son oeuvre devrait lui valoir. En particulier cette Sommernacht /  Nuit d’été qu’Armin Jordan défendit, avec raison, comme un chef-d’oeuvre inspiré par La Nuit transfigurée de Schoenberg.

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Sous les pavés la musique (II) : un Prêtre peu orthodoxe

Son physique de mauvais garçon devait séduire Poulenc – dont il fut un interprète d’élection – et, de fait, il n’y a rien d’ecclésiastique dans le personnage du chef d’orchestre nonagénaire Georges Prêtre.

Ce nouveau coffret Erato a le mérite de nous restituer quantité d’enregistrements qui avaient depuis belle lurette déserté les bacs des disquaires, quand ils n’avaient tout simplement pas été publiés en CD. On connaissait les Saint-Saëns et Poulenc, mais pour le reste c’est la redécouverte. Et on n’a rien entendu de très convaincant. Ou plus exactement on y entend, exacerbés au fil des ans, des « défauts » qui étaient apparemment la marque de Prêtre dès sa jeunesse, si l’on en croit ces souvenirs livrés à L’Express

J’ai le souvenir d’un concert au Théâtre des Champs-Elysées pour les 80 ans du chef, où Ravel, Gershwin et quelques autres pièces avaient dû subir rubatos, ralentis, cabotinages qui en avaient mis plus d’un – dont moi – de fort méchante humeur.

Inutile de dire que les deux concerts de Nouvel An que Georges Prêtre a dirigés à Vienne sont un festival de préciosités, de phrasés plus hasardeux que jamais, mal de mer garanti !

Je préfère garder le souvenir d’un bon chef d’opéra (sa Carmen avec Callas, sa Traviata avec  Caballé) et, de ce nouveau coffret, retenir les belles lectures des symphonies de Saint-Saëns, le précieux couplage Gershwin avec le beaucoup trop rare Daniel Wayenberg et bien évidemment ses Poulenc, canailles à souhait et les magnifiques poèmes symphoniques de Vincent d’Indy.

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Disques d’été (II) : Witold Rowicki

Voilà un nom, Witold Rowicki, qui, en dehors d’un petit cercle de mélomanes, ne doit plus rien dire à personne. Ce fut pourtant l’un des grands chefs d’orchestre du XXème siècle, qui consacra certes l’essentiel de sa carrière à la Pologne et qui, faute de rechercher la gloire internationale, connut, comme tant de ses confrères, l’injuste oubli de la postérité.

Heureusement sa discographie a bénéficié de rééditions, certes non exhaustives, et parfois limitées au seul marché polonais.

Un peu à l’instar de ses contemporains Igor Markevitch ou Evgueni Mravinski, Rowicki se refuse aux épanchements, préférant la précision et la fougue dans sa vision des romantiques ou des compositeurs de son temps. C’est particulièrement manifeste dans de flamboyantes intégrales des symphonies de Brahms et Dvořák.

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Encore plus évident dans une 5ème symphonie de Chostakovitch republiée en catimini dans la collection bon marché de Deutsche Grammophon :

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Et bien entendu dans les enregistrements légendaires de Sviatoslav Richter du concerto de Schumann et du 5ème concerto de Prokofiev gravés à Varsovie à la toute fin des années 50

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Les collectionneurs connaissent l’intégrale des concertos de Mozart due à Ingrid Haebler, partiellement rééditée en CD, que se partageaient quatre chefs, Eduard Melkus, Alceo Galliera, Colin Davis et… Witold Rowicki

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Sur les sites de téléchargement, on trouve encore d’autres témoignages de l’art de Rowicki, notamment sur ses contemporains polonais (Lutoslawski en particulier).

La découverte de la musique (I): carnet tchèque

Ce blog va prendre un rythme estival, ce mois de juillet risquant d’être très chargé pour le directeur de festival que je suis – et comme je m’interdis d’être juge et partie, ce n’est pas ici qu’on trouvera la moindre critique des concerts à l’organisation desquels j’aurai participé. Je ne m’interdirai certes pas d’exprimer émotions et enthousiasmes, mais on s’arrêtera là.

Au fil de mes connexions, et comme le sujet revient souvent chez ceux, proches ou professionnels, qui m’interrogent, je reviendrai sur les grands moments de découverte de répertoires, de musiciens, d’oeuvres, d’interprètes, qui ont jalonné mon adolescence et… le reste de ma vie. Mon approche de la musique a toujours été d’abord sensible, avant d’être intellectuelle, littéraire ou musicologique. C’est ce que, faute de mieux, j’appelle « l’émotion première ».

J’ai passé les vingt premières années de ma vie à Poitiers. Un bon conservatoire, une excellente organisation des JMF (Jeunesses Musicales de France) qui m’a permis tant de découvertes – j’y reviendrai ici -, mais jusqu’à la création des Rencontres Musicales de Poitiers au début des années 70, très peu de concerts classiques. Souvenirs d’autant plus vifs de ceux auxquels j’ai pu assister.

Ainsi la découverte de la 8ème symphonie de Dvořák, avec un orchestre de Berlin-Est je crois, dirigé par Rolf Reuter, dans l’acoustique improbable du Parc des Expositions de la Couronnerie (il n’y avait aucun autre lieu apte à accueillir un orchestre symphonique !).

Quel choc ! La toute première fois que j’entendais en vrai un grand orchestre qui sonnait large et puissant. Je n’étais pas en mesure de porter un jugement critique sur ce que j’entendais, mais j’ai été suffisamment bouleversé par cette symphonie de Dvořák, pour aussitôt la commander à un club de disques suisse (Ex Libris), qui proposait en « nouveauté » la version de Rafael Kubelik et de l’Orchestre philharmonique de Berlin.

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J’ai depuis lors découvert bien d’autres versions, mais j’ai toujours gardé un attachement particulier à celle-ci, et à l’intégrale des symphonies que le chef tchèque a gravée à Berlin.

Mon trio de tête :

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Dear Jimmy

La nouvelle est presque passée inaperçue, en dehors de la presse musicale. Le chef américain James Levine, qui fêtera son 73ème anniversaire dans quelques jours, a finalement quitté le poste de directeur musical du Metropolitan Opera de New York, le Met comme disent les initiés, qu’il occupait depuis 40 ans ! C’est un autre jeune chef, le Canadien Yannick Nézet-Séguin qui lui succède.

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La discographie de James Levine est impressionnante. Aussi bien dans le lyrique que dans le symphonique. Mais, étrangement, je n’ai pas l’impression que, comme chef symphonique, il ait toujours été pris au sérieux par la critique européenne notamment. Trop doué, trop « américain » ? Or, la plupart des enregistrements qu’il a réalisés notamment avec les orchestres philharmoniques de Berlin ou de Vienne et qui sont plutôt difficiles à trouver, témoignent d’une forte personnalité. Et beaucoup de ses disques méritent d’être réécoutés, voire réévalués.

Travaillant pour un article sur la 2ème symphonie de Sibelius, j’ai ressorti une gravure époustouflante faite à Berlin, d’une poésie et d’une violence, d’une puissance et d’un souffle  uniques. Un disque jamais cité parmi les références de cette oeuvre, à tort !

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Jimmy Levine a gravé deux intégrales des symphonies de Brahms, l’une pas déterminante à Chicago (RCA), l’autre beaucoup plus inspirée à Vienne dans les années 80, quasi introuvable.

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Dans Berlioz Levine se fait conteur et romanesque.

À Dresde, il signe deux références, méconnues, des 8ème et 9ème symphonies de Dvorak.

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Quant à l’intégrale des symphonies de Mozart, la première réalisée par et avec l’orchestre philharmonique de Vienne, elle a toujours été traitée avec un certain dédain par une critique européenne qui devait préférer les raideurs berlinoises de Karl Böhm, à l’époque la seule intégrale concurrente Depuis Levine-Vienne, il est vrai que d’autres intégrales plus « philologiques » ont vu le jour comme celle, admirable, d’Adam Fischer avec les Danois (Da Capo), mais quelle énergie, quelle fougue de la part de James Levine !

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On retrouve la plupart des enregistrements remarquables de James Levine dans ce coffret édité par la branche italienne d’Universal :

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Il y a des artistes, des chefs d’orchestre qui, l’âge venant, ralentissent l’allure, donnent du temps au temps, et d’autres, plus rares, qui semblent défier les ans. Il n’est que d’écouter les derniers enregistrements d’un Paul Paray (1886-1979), d’un Leopold Stokowski (1882-1977) pour se convaincre que la jeunesse n’a pas d’âge.

Et bien sûr de Pierre Monteux (1875-1964).

Chroniquant pour Diapason des rééditions (dans la collection Eloquence)  du grand chef franco-américain, je regrettais que Decca ne lui ait pas encore consacré un coffret récapitulatif de la série d’enregistrements stéréo réalisés à Londres, Vienne et Amsterdam entre 1956 et 1963 pour Westminster, Philips et Decca. Comme souvent, c’est la branche italienne d’Universal qui a pris les devants et exaucé mon souhait (Pierre Monteux Decca Recordings):

71zPE0gTZSL._SL1245_81ny1mMQjkL._SL1208_On était prêt à se réjouir sans réserve de ce beau coffret de 20 CD, jusqu’à ce qu’on s’aperçoive qu’il y manque une Symphonie fantastique (Berlioz) et quelques extraits du Songe d’une nuit d’été (Mendelssohn)qui, certes, ne sont pas essentiels, une prise de son acide (1956) n’aidant pas des Wiener Philharmoniker curieusement mal à l’aise…

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Plus grave,  l’une des plus chatoyantes et juvéniles Shéhérazade (Rimski-Korsakov) manque aussi à l’appel… Mystère !

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Mais pour tout le reste, bien sûr dans Debussy et Ravel, mais de manière moins attendue, dans Sibelius, Dvorak, Elgar, et pour Beethoven et Brahms, fringants, allègres, irrésistibles, ce coffret est indispensable.

Tout aussi vivement conseillées, ces prises de concert (en stéréo !) à Boston en 1958 et 1959, qui sont autant de prises de risques, Monteux cravachant l’orchestre, parfois au risque de la rupture. Mais quel souffle !  Les solistes sont logés à la même enseigne, Leonid Kogan – juste avant l’enregistrement officiel pour RCA – solaire dans Brahms, et dans le 1er concerto du même Brahms, le prodigieux Leon Fleisher soudain largué, muet, pendant quelques longues secondes du premier mouvement, mais livrant avec Monteux le rondo  final le plus halluciné de toute la discographie.

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