Il aura fallu attendre le dixième anniversaire de sa mort, le 20 septembre 2006, pour qu’enfin un hommage discographique digne de ce nom, et surtout digne de sa personnalité, soit rendu à Armin Jordan.
C’est dans la prestigieuse collection Icon de Warner que l’ami Jean-Charles Hoffelé a regroupé tout le legs symphonique français du grand chef suisse, publié jadis par Erato, 13 galettes généreusement remplies, avec plusieurs inédits en CD – notamment les références des deux chefs-d’oeuvre symphoniques de Guillaume Lekeu, cet extraordinaire compositeur belge, prématurément disparu à 24 ans, son Adagio pour orchestre à cordes (qui préfigure la Nuit transfigurée de Schoenberg) et sa Fantaisie sur deux airs populaires angevins.
J’ai souvent évoqué ici , et dans de précédentes éditions de ce blog, l’attachement presque filial qui me liait au chef suisse. Il était le patron de l’Orchestre de la SuisseRomande, lorsque, il y a exactement trente ans aujourd’hui, j’ai intégré la Radio suisse romande comme « producteur responsable de la musique symphonique » (ça ne s’invente pas un titre pareil), empruntant un nouveau chemin professionnel – la radio, la musique – que je n’ai jamais regretté d’avoir choisi ! J’ai coutume de dire qu’Armin m’a tout appris d’un métier où l’expérience, la sensibilité, le sens des rapports humains, la perception des forces et des fragilités des artistes ne sont inscrits dans aucune règle. Puisque le 13ème CD de ce coffret nous restitue un enregistrement resté confidentiel de mélodies françaises avec Felicity Lott, ce souvenir de la première rencontre entre la cantatrice britannique et le chef suisse : Voisine.
Un autre souvenir lié à Disques en lice, l’émission de critique de disques créée fin 1987 par la chaîne culturelle (Espace 2) de la radio suisse, sous la houlette de François Hudry (Pierre Gorjat et moi formions avec lui le trio infernal de l’émission !). Lorsque, au printemps 1988, paraît l’enregistrement de la Symphonie de Franck réalisé par Armin Jordan à la tête de « son » OSR, François Hudry invite le chef à participer à l’émission. Pari risqué, même si l’écoute se fait à l’aveugle. Mais Armin est un bon client et joue le jeu (dommage que l’émission n’ait pas été filmée : ce qui s’est dit et montré hors micro valait le détour, comme toujours avec lui !). Six versions en lice, dont un « live » mythique de Furtwängler avec le Philharmonique de Vienne qui commence en catastrophe (Jordan est scandalisé « mais c’est pas possible » !), et parmi elles, les deux versions de l’Orchestre de la Suisse romande, celle d’Ansermet en 1961 et la sienne. Sans nous forcer (ni nous influencer) les uns les autres, nous reconnaissons immédiatement le son de l’OSR, même à 25 ans d’écart.
Ce coffret, à petit prix, est évidemment un indispensable de toute discothèque. Pour retrouver l’état de grâce dans lequel public et musiciens étaient placés chaque fois qu’Armin Jordan dirigeait cette musique française qu’il aimait tant. On espère maintenant la réédition de tout le reste, notamment le répertoire germanique, et les opéras !
Le disque est heureusement là pour préserver et entretenir la mémoire de ceux qui sont morts trop tôt, emportés par la maladie. Je citais Lipatti dans mon billet du 2 août. Je voudrais évoquer les pianistes Daniel Varsano et Youri Egorov, disparus à 35 ans au printemps 1988 à quelques semaines d’intervalle
Le premier n’a guère eu le temps de construire une discographie digne de son talent. Le sesquicentenaire de la naissance d’Erik Satiea été l’occasion de rééditer l’un des plus beaux disques qui aient été consacrés au compositeur d’Arcueil.
Sony serait bien inspiré de rééditer ses versions aussi originales que passionnantes des Variations Goldberg de Bach – jamais éditées en CD à ma connaissance – et des Variations Diabellicouplées à la sonate Waldstein de Beethoven fugitivement disponibles en CD.
Quant à Youri Egorov, on doit à ses amis proches, sa famille d’adoption et de coeur qui l’a accompagné jusqu’au bout de ses souffrances aux Pays Bas, de nous avoir offert une magnifique collection, d’abord d’enregistrements de studio pour EMI ou la radio néerlandaise essentiellement, puis de « live » tous plus émouvants, prodigieux, radieux les uns que les autres.
Et juste avant l’été à nouveau un double CD qui porte si tristement son titre de Chants d’automne.
Quelques mois avant sa mort, Youri Egorov se confiait à Schubert. La tendresse avait ce soir-là un visage. Pour l’éternité.
Avant de poursuivre le récit de mon été festivalier de 1974 (Lucerne), une précision géographique qui n’est pas sans rapport avec la musique. La petite ville du centre de la Suisse est située au bord du lac des Quatre Cantons (Vierwaldstättersee), protégée par deux montagnes familières aux Lucernois : le Pilatus ci-dessus, et le Rigi ci-dessous.
Animant un jeu de culture musicale le samedi matin, à la fin des années 80, sur la chaîne culturelle de la Radio suisse romande (Espace 2), j’étais toujours en quête d’anecdotes, de musiques méconnues. J’avais reçu de l’éditeur suisse Claves un CD auquel je n’avais guère prêté attention (le titre et la couverture n’y incitaient pas vraiment) et que j’ai fini par ouvrir, en panne d’inspiration.
J’ai alors découvert que c’est au cours d’un séjour sur les pentes du Rigi que le jeune Brahms a entendu une sonnerie de cor des Alpes (Alphorn), qu’il a reproduite sur une carte postale qu’il a envoyée à Clara Schumann… et qu’il a ensuite utilisée telle quelle dans le finale de sa Première symphonie !
Un souvenir plus récent : au cours d’une séance d’Ecouter la musique consacrée à la 1ere symphonie de Brahms à Liège, le cor solo de l’Orchestre, Bruce Richards, nous avait fait la surprise de jouer ce fameux thème sur un authentique cor des Alpes !
Revenons à l’été 1974 et au Festival de Lucerne.
Ma mémoire a fait un tri dans les concerts qui ne m’ont pas marqué ou déçu. L’un des temps forts du Festival devait être le concert de Yehudi Menuhin – les concertos pour violon de Bach avec les Festival strings, placidement dirigés par Rudolf Baumgartner. J’ai déjà raconté (lire Quelque chose de Menuhin) ma déception, et ma surprise le lendemain.
Le festival de Lucerne déborde largement sur septembre, mais la perspective de la rentrée scolaire pour mes deux soeurs plus jeunes (ma rentrée universitaire était pour début octobre) obligeait la petite famille à rentrer en France. J’ai tout de même pu assister à l’un des deux concerts de Karajan avec « son » orchestre philharmonique de Berlin, le 31 août. J’en suis sorti – bêtement – déçu, je n’étais pas prêt à goûter les subtilités d’un programme qui comportait La Mer de Debussy et le Pelléas et Mélisande de Schoenberg. Le triptyque debussyste ne m’était pas familier, quant à Schoenberg je faisais manifestement un blocage (cf. mon billet d’hier). Je me suis rattrapé depuis…
Karajan et Lucerne, c’est une histoire qui vaut d’être rappelée. Le chef autrichien, compromis avec le régime nazi, avait été, de fait, banni des principales scènes de concert et d’opéra dans l’immédiat après-guerre. En 1948, le festival de Lucerne, fondé dix ans plus tôt par Ansermet et Toscanini, lui tend la main et lui offre ainsi une réhabilitation spectaculaire. Karajan ne l’oubliera jamais, et jusqu’en 1988 (il est mort en juillet 1989), il honorera chaque été le festival de Lucerne de sa présence. Le rituel était immuable : à partir de 1968 avec les Berliner Philharmoniker deux concerts, deux programmes différents le 31 août et le 1er septembre (le détail de quarante ans de présence de Karajan à Lucerne sur l’excellent site japonais Karajan info). C’est dans l’orchestre du Festival que Karajan trouvera son légendaire premier violon berlinois Michel Schwalbé. C’est aussi avec cet orchestre qu’il réalisera, trois mois avant sa mort prématurée, en septembre 1950, l’un des disques les plus parfaits de Dinu Lipatti, un 21ème concerto pour piano de Mozart, pour l’éternité !
On n’est pas tous les jours confronté à une légende. Même si je me laisse difficilement impressionner, j’étais, je dois bien l’avouer, assez excité à l’idée d’accueillir et de rencontrer Valery Gergiev, que j’avais souvent vu diriger, mais jamais approché jusqu’à hier midi.
Le grand chef russe arrivait d’Amsterdam avec toute la troupe multicolore du National Youth Orchestra USA, plus de 120 musiciens américains âgés de 16 à 19 ans, qui sous l’égide d’une fondation du Carnegie Hall de New York, donnent quatre concerts en Europe, Amsterdam, Montpellier, Copenhague et Prague.
La première surprise, contredisant la légende de l’homme pressé, vivant entre deux jets privés, c’était déjà qu’il prenne le même charter – tout comme le soliste Denis Matsuev – que l’orchestre, et que, comme tous les musiciens, il attende tranquillement ses bagages en me rappelant, avec une précision qui n’allait pas manquer de me surprendre plus tard, sa dernière venue à Montpellier et au Corum. Une grande amabilité, quelques appels téléphoniques, mais rien du multi-manager hyperstressé qu’on nous décrit volontiers.
Dans la voiture qui nous emmène vers le centre de Montpellier, il me montre une photo d’une ancienne église protestante devenue salle de concert, dans la ville où il a grandi, Vladikavkaz, la capitale de l’Ossétie du Nord dans le Caucase, m’explique que c’est là qu’il a entendu son premier concert, dirigé pour la première fois, et qu’il apporte sa contribution à la restauration de cette salle, avec l’aide d’un grand architecte et d’un acousticien. Plus tard il me parlera de l’opéra de Vladivostok, auquel le Marinski et lui-même vont prêter main forte.. Quand on sait ce que Gergiev a fait du et pour le Marinski à Saint-Pétersbourg (la rénovation complète du théâtre historique, la construction d’une deuxième salle d’opéra ultra-moderne à l’acoustique idéale, ainsi que d’une salle de concert !), on imagine aisément l’énergie qu’il met à soutenir de nouveaux projets et à entraîner pouvoirs publics et privés à sa suite.
L’avion s’est posé avec une bonne heure et demie de retard, le chef et le soliste n’ont pas déjeuné, et me demandent s’ils peuvent – il est presque 14h30 – encore apprécier la gastronomie montpelliéraine. On finit par trouver une adresse, proche du Corum, qui accepte encore de nous servir, mais c’est presque comme si on demandait l’impossible. Je lisais dans un papier que Montpellier a encore des efforts à faire pour accueillir le touriste, je confirme !Denis Matsuev se souvient parfaitement du récital qu’il avait donné à Liège quelques mois avant ses débuts au Carnegie Hall en 2007, et quand je lui demande où il a sa résidence principale, il me répond d’un grand éclat de rire : « L’avion » ! Il ne semble pas se plaindre du rythme effréné de ses concerts (240 par an !!).
Quant à Valery Gergiev, ce n’est que musique, projets, festivals. Il dévore le programme du Festival de Radio France, me demande des nouvelles de certains solistes, des informations sur de plus jeunes, qu’il ne connaît pas encore, me montre l’incroyable programme de son Festival pétersbourgeois White Nights, qui peut en remontrer aux plus prestigieux festivals occidentaux par la qualité, la richesse et la densité de sa programmation ! Tout l’intéresse, il paraît doté d’une mémoire sans limite. Matsuev me glisse : « Il connaît tout et tout le monde »! Je ne suis pas loin de le croire…
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Le temps passe, la conversation roule, comme si rien n’était planifié sur l’agenda des deux artistes (une répétition et un concert !). Comme nous sommes juste devant le Musée Fabre, que les sets de table évoquent la très belle exposition Bazille qui s’y déroule, Valery Gergiev me demande s’il pourrait y jeter un oeil. Je préviens le directeur du Musée de l’arrivée de ces hôtes illustres, la foule de visiteurs est dense, plusieurs reconnaissent le chef russe, l’applaudissent, le saluent ou lui demandent un autographe.
Denis Matsuev et Valery Gergiev sont fascinés par Bazille, et s’attardent dans chacune des salles. C’est à regret que je dois leur rappeler qu’ils ont quelques obligations musicales…
La répétition commencera effectivement avec quelques minutes de retard, mais quel privilège pour moi d’entendre et de voir Gergiev modeler en quelques simples gestes et précisions les phrasés sensuels du Prélude à l’après-midi d’un faune, d’une bienveillance qui n’exclut pas l’exigence à l’égard de ses tout jeunes formidables musiciens. Tout aussi passionnant le travail sur l’accompagnement du 3ème concerto de Rachmaninov. Je n’ai pas le temps d’entendre la partie consacrée à la rare 4ème symphonie de Prokofiev. Je n’en serai que plus bouleversé au concert.
Le concert lui-même atteint des sommets. Cet orchestre juvénile sonne comme on aimerait tant que sonnent bien des phalanges aînées. Valery Gergiev est comme régénéré par ce travail avec les jeunes musiciens, il nous offre l’un des plus beaux concerts que j’aie jamais entendus sous sa conduite (je n’écris pas baguette, puisqu’il dirige sans !).
A la fin il me demande de le suivre dans sa loge, il appelle son assistante, lui dit – en russe, mais je comprends tout !- qu’il veut revenir à Montpellier l’année prochaine, qu’on doit absolument organiser cela…Il me le répète quelques minutes plus tard avant de monter dans la voiture qui le ramène. Il a aimé la salle, le public, le programme du Festival. Tiendra-t-il sa promesse ? Je veux le croire. Il arrive que les hommes vaillent mieux que leur légende.
Le seul avantage d’un agenda surchargé est d’éviter les flots de commentaires, tous médias confondus, sur l’actualité. Je ne pensais pas tout de même que ce que je prévoyais dans Emotion et impudeur serait à ce point avéré. Il y a, heureusement, des journalistes qui remettent l’actualité en perspective, comme cet éditorialiste de Ouest-France : Attentat de Nice ; un grand moment de médiocrité politique
À Montpellier, nous avons choisi d’opposer à la barbarie, au massacre des innocents, la seule réponse qui vaille, celle de la Culture, et de la Musique. Même si nous avons parfois dû affronter des positions surprenantes au nom du deuil national proclamé pendant ces trois derniers jours. Les préfets avaient demandé aux collectivités locales de renoncer aux « festivités » prévues, certains, heureusement peu nombreux, ont fait pour le moins une interprétation extensive de ces consignes en supprimant les concerts, là où il n’y avait aucun risque quant à la sécurité…
Ce samedi deux beaux rendez-vous étaient prévus, s’y est rajouté un troisième décidé in extremis
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En ces temps troublés, la présence de Menahem Pressler (93 ans) revêtait une importance particulière, et le public l’a bien ressenti, qui a fait salle comble. Après que le doyen des pianistes en exercice nous eût joué, comme dans un rêve de sonorités liquides, le Rondo en la mineur de Mozart, les Estampes de Debussy et la 3ème Ballade de Chopin, ainsi qu’en bis, le nocturne en do dièse mineur et une mazurka en la mineur du même Chopin, je tentai le pari, impossible à tenir en une petite heure, de lui faire évoquer les grandes heures de sa prodigieuse existence. Une leçon de vie pour les hommes de ce temps en quête d’espérance !
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(Après le concert, rencontre impromptue entre Menahem Pressler et Michel Dalberto, qui prépare toute une journée et une soirée consacrée à Brahms ce mardi 19 juillet)
À 20 h, à l’Opéra Comédie, la Maîtrise de Radio France et Sofi Jeannin régalaient un public très familial des aventures de Marco Polo et la Princesse de Chine d’Isabelle Aboulker.
Et à 21h30 les musiciens de l’Orchestre national de Montpellier et leur chef Paul Daniel, empêchés de se produire à Perpignan pour cause d’annulation intempestive, avaient décidé de jouer à Montpellier cette Cinquième symphonie de Beethoven qu’ils avaient donnée la veille à Mende. Toutes les équipes s’étaient mobilisées pour organiser dans les meilleures conditions ce concert imprévu, France Musique bouleversait sa grille de programmes pour le diffuser en direct, et la foule des citoyens de Montpellier et d’ailleurs emplissait la grande nef de l’opéra Berlioz du Corum. Partageant le message universel de Beethoven, de liberté et de fraternité humaines. Quelques grincheux n’ont pas compris que l’on ne joue pas des musiques tristes ou funèbres, l’affirmation beethovénienne du triomphe de la vie sur les coups du destin, ce finale éclatant de la 5ème symphonie, disaient au contraire avec force notre compassion avec les victimes de Nice et notre espérance d’un monde qui résiste à la barbarie.
C’est l’éternelle chanson de Charles Trenet qui nous vient aussitôt lorsqu’on apprend la disparition d’Yves Bonnefoy.
J’ai un souvenir qui ne m’a jamais quitté de la présence, de la voix, du regard d’Yves Bonnefoy. C’était à Thonon-les-Bains, il doit y avoir 25 ans, Michel Chaboud, l’excellent directeur de la Maison des Arts, avait prévu, pendant l’été, dans la cour carrée de la Visitation, des récitals de poésie qui eurent beaucoup de succès. Celui d’Yves Bonnefoy fut une révélation.
Extraits d’un discours prononcé par Bonnefoy le 22 septembre 2014 au Mexique, comme un précieux résumé de la vie et des amours du poète et un plaidoyer pour « la fondamentale nécessité de la poésie » :
…sur cette forme particulière de questionnement du monde et de l’existence que l’on appelle la poésie? Penser à celle-ci n’est plus aujourd’hui quelque chose de naturel et de simple. Je ne doute pas que la poésie soit encore très largement reconnue, aimée, pratiquée, dans votre pays et les autres de l’Amérique latine. Il y a encore dans votre société de langue espagnole ancrée dans un riche passé préhispanique cette belle continuité entre la culture populaire et les préoccupations de l’intellect qui est le lieu dans l’esprit où la poésie prend le plus vigoureusement sa source.
Je vois de grandes œuvres se succéder parmi vous et retenir une assez large attention. Mais ailleurs dans le monde le regard que la technologie et ses emplois commerciaux incitent à jeter sur la réalité naturelle et sociale n’est pas sans porter préjudice à la sensibilité poétique et à son intelligence de la vie. En France, par exemple, nos universités ont tendance à placer les sciences humaines et le débat des idées au premier plan de leurs intérêts, et c’est aux dépens de la poésie, dont on ne ressent plus assez la fondamentale nécessité. Il est donc bien que le prix que l’on m’accorde aujourd’hui mette l’accent sur cette nécessité…
Mais pourquoi est-il si nécessaire de penser à la poésie ? Est-ce parce qu’il y aurait en elle des aperçus sur la condition humaine plus nombreux ou plus importants que ceux que, par exemple, savent reconnaître les philosophies de l’existence ? Ou qui seraient formulés avec plus d’imagination ou d’éloquence que dans les écrits que l’on appellera de la prose ? Oui, certes, il est bien vrai que les grandes œuvres de la poésie – lesquelles ne sont pas seulement des poèmes, je place au premier plan parmi elles un Shakespeare ou un Cervantès – se risquent très avant dans les labyrinthes de la conscience de soi. C’est dans les hésitations angoissées d’Hamlet ou les rêveries généreuses de Don Quichotte que la modernité de l’esprit a trouvé son sol le plus fertile. Et il y a en chacun de nous un rapport à soi qui ne se défait jamais autant des illusions de l’existence ordinaire que quand nous entendons un rythme s’emparer des syllabes longues et brèves des mots de notre langue natale.
Et ce n’est pas, pour autant, qu’il ne faille pas se garder des enivrements faciles de la musique verbale. Le rythme dans les mots peut se mettre au service de simplement l’éloquence. Le mensonge peut s’en servir. Mais il n’en est pas moins un appel qui nous saisit très en profondeur, s’adressant à nos émotions, bousculant nos convictions paresseuses. Par ce renflammement de la parole nous recommençons d’exister, par sa voie peuvent reparaître, parmi assurément bien des leurres, des besoins et des intuitions qui sont notre vérité la plus essentielle. Car l’existence, cette vie humaine qui naît et qui doit mourir, qui est finitude, qui se heurte sans cesse aux imprévus du hasard, c’est, avant tout, un rapport au temps ; et comment accéder à l’intelligence du temps sinon en écoutant les rythmes, cette mémoire du temps, travailler sur les mots fondamentaux de la langue ?
Il y a ce rapport tout à fait spécifique et fondamental au temps dans la poésie, c’est ce qui fait d’elle l’approche la plus directe de la vérité de la vie. En français, par exemple, nous devons à Villon, à Racine, à Baudelaire, de percevoir des aspects de la condition humaine que nul davantage qu’eux n’a su reconnaître. Le rôle décisif du rapport à autrui dans l’éveil du moi, dans son intellection de ce qui est ou n’est pas, n’a jamais été plus intensément éprouvé que dans quelques poèmes des Fleurs du mal. Mais l’essentiel de la poésie n’est tout de même pas à ce niveau où la vérité de l’humain se dégage et se manifeste. Il est par en dessous, dans la vie même des mots, et c’est à cette profondeur dans la parole qu’il faut savoir rencontrer l’action de la poésie et, de ce fait, comprendre son importance. Comprendre qu’elle est le fondement de la vie en société. Comprendre que la société périra si la poésie s’éteint, peu à peu, dans notre rapport au monde.
L’essentiel de la poésie, ce rapport aux mots ? Oui, et maintenant je m’explique. Que sont les mots ? Est-ce ce qui permet de penser aux choses, d’en analyser la nature, d’en dégager des lois, d’énoncer celles-ci, en bref d’élaborer la connaissance du monde et d’organiser nos actions dans celui-ci ? Oui, les mots sont cela, nous les savons porteurs des concepts qui bâtissent pour nous ce que nous nommons la réalité, et qui nous l’expliquent,. Mais cette réalité que nous devons à la pensée conceptuelle est-elle vraiment, est-elle pleinement, ce qui existe hors de nous et aussi en nous, dans l’intimité de nos vies, n’en est-elle pas qu’une image aussi schématique que partielle, et peut-être même affectée d’un manque fondamental ? La pensée conceptuelle, c’est de la généralité, en effet, c’est de l’intemporel, elle ne peut donc pas percevoir en nous cette expérience du temps qui, je le disais, est notre être même. Les mots nous trahissent-ils ?
Mais écoutons certains d’entre eux, écoutons-les en eux-mêmes, sans faire effort de pensée. Prononçons le mot « arbre » ou le mot « fleuve », ou, avec Mallarmé, le mot « fleur », ou ces autres mots qui évoquent des êtres et non des choses, et que nous appelons les noms propres. Que vois-je quand je dis « arbre » ou « fleuve » ? Nullement la figure précisément définie que propose le dictionnaire. Je pense à l’arbre comme il existe, avec toutes ses branches, toutes ses feuilles, mais aussi son implantation au bord d’un chemin, sa place possible dans ma vie. Et cette idée que j’en ai est évidemment imprécise, mais ce que je sais, en tout cas, ce que je ressens au plus profond de moi-même, c’est que cet arbre, quelque il puisse être, est dans un lieu où je puis moi-même marcher, il est comme moi, comme chacun de nous, la proie du temps qui fait naître et qui fait mourir…
J’ai longtemps fréquenté, lu et relu, quelques poètes découverts, pour la plupart, grâce à d’intelligents professeurs de français au lycée. Avec une préférence pour les Parnassiens, Baudelaire, Prévert, Éluard…
J’ai compris plus tard pourquoi j’aimais tant les oeuvres vocales, les cycles de mélodies, de Lieder, des compositeurs français certes (Debussy, Poulenc, Fauré sans oublier Britten et ses Illuminations rimbaldiennes) mais évidemment tout ce qui est écrit en allemand ou en russe, mes langues de prédilection. On a l’embarras du choix…
La nouvelle, tombée ce matin, n’avait aucune chance de faire la une de quelque journal que ce soit, et pourtant celui qui vient de disparaître est de ces personnalités rares, de plus en plus rares.Harry Halbreich, né le 9 février 1931 à Berlin, s’est éteint doucement chez lui à Bruxelles la nuit dernière.
J’ai eu la chance de le connaître – un peu – surtout pendant mes années belges, je le voyais presque toujours au concert au Palais des Beaux-Arts à Bruxelles, souvent ronchon, rarement satisfait, mais toujours en alerte, en avance d’une curiosité, d’une découverte ou d’une redécouverte, avec des enthousiasmes de jeune homme pour telle partition, tel compositeur oublié. Un côté professeur Nimbus, au savoir encyclopédique.
Il ne se gênait pas pour eugueuler tel programmateur, tel directeur de festival. Il avait aussi des obsessions. Je n’avais pas imaginé, il y a une dizaine d’années, qu’en inscrivant au programme d’un concert de l’Orchestre Philharmonique de Liège, la Première symphonie d’Albéric Magnard(sous la direction du chef russe Alexandre Dmitriev), que je lui procurerais une telle joie ! C’était, selon lui, la première belge de l’oeuvre, et il savait de quoi, de qui il parlait.
Il faut bien dire que le puits de science qu’était Harry Halbreich pouvait parfois agacer, voire indisposer, par son caractère rocailleux, ceux avec qui il travaillait – il avait toujours raison, et eux tort ! -. Le responsable musical du Palais des Beaux-Arts qui était un peu sa tête de Turc soupirant un jour « heureusement qu’il n’y en pas deux comme lui », je ne pus m’empêcher de prolonger : « Et pourtant ce n’est qu’un demi-royaume (Halb Reich !)« , songeant au mot célèbre de Sacha Guitry à l’issue de la première de la très longue pièce de ClaudelLe soulier de satin : « Heureusement qu’il n’y avait pas la paire ».
Harry Halbreich et son joyeux encylopédisme vont manquer aux auditeurs de Musiq3, de France Musique. il nous reste ses ouvrages de référence sur quelques-uns des grands compositeurs du XXème siècle.
Ce vendredi l’actualité c’était Paris sous l’eau et ses photos spectaculaires.
C’était aussi cette délicieuse soirée dans ce lieu si improbable et si chaleureux qu’est le Théâtre des Bouffes du Nord, autour de Gilbert Bécaud et de ses auteurs.
C’est l’homme de tous les talents, pianiste, chef, compositeur, arrangeur, Bruno Fontaine, qui en a eu l’idée avec le concours de la SACEM.
C’est d’abord cette actrice magnifique, qu’on ne peut qu’aimer profondément, inconditionnellement, Sandrine Bonnaire, silhouette légère dans une légère robe rouge, qui dit sans fard ni artifice des textes de Bécaud ou de ses célèbres paroliers Pierre Delanoë, Louis Amade, Aznavour.., c’est Bruno Fontaine qui connaît tout son piano classique qui parsème ses interventions, ses arrangements, de discrètes allusions à Chopin, Bach, Debussy et tant d’autres, ce sont des chanteurs qu’on n’attendait pas forcément dans Bécaud.
J’avais complètement perdu de vue Jean Guidoni, la silhouette s’est appesantie, la voix s’est arrondie, on pense parfois à Nougaro, et on est heureux de le retrouver. Arthur H nous émeut plus qu’on ne l’aurait imaginé avec Nathalie
Je découvre un beau personnage, Ben Mazué, qui se coule à merveille dans Les marchés deProvenceet Quand tu danses.
J’apprécie l’énergie de Clarika, mais moins ses poses et une voix souvent fâchée avec la justesse. Bruno Fontaine, Christophe Willemme à la basse et Daniel Ciampolini à la batterie nous offrent un plein de nostalgie avec un Dimanche à Orly instrumental.
Et puis, une fois encore sans aucune objectivité, on cède à la voix, à la lumineuse présence d’Isabelle Georges – qui a eu une permission de sortie d’un soir du Théâtre La Bruyère (Parlez moi d’amour) -. Elle chante Je t’attends, L’absent et conclut la ronde avec l’une des plus belles chansons de son propre spectacle (Amour Amor) C’est merveilleux l’amour.
Il y a des artistes, des chefs d’orchestre qui, l’âge venant, ralentissent l’allure, donnent du temps au temps, et d’autres, plus rares, qui semblent défier les ans. Il n’est que d’écouter les derniers enregistrements d’un Paul Paray (1886-1979), d’un Leopold Stokowski (1882-1977) pour se convaincre que la jeunesse n’a pas d’âge.
Chroniquant pour Diapasondes rééditions (dans la collection Eloquence) du grand chef franco-américain, je regrettais que Decca ne lui ait pas encore consacré un coffret récapitulatif de la série d’enregistrements stéréo réalisés à Londres, Vienne et Amsterdam entre 1956 et 1963 pour Westminster, Philips et Decca. Comme souvent, c’est la branche italienne d’Universal qui a pris les devants et exaucé mon souhait (Pierre Monteux Decca Recordings):
On était prêt à se réjouir sans réserve de ce beau coffret de 20 CD, jusqu’à ce qu’on s’aperçoive qu’il y manque une Symphonie fantastique (Berlioz) et quelques extraits du Songe d’une nuit d’été (Mendelssohn), qui, certes, ne sont pas essentiels, une prise de son acide (1956) n’aidant pas des Wiener Philharmoniker curieusement mal à l’aise…
Plus grave, l’une des plus chatoyantes et juvéniles Shéhérazade (Rimski-Korsakov) manque aussi à l’appel… Mystère !
Mais pour tout le reste, bien sûr dans Debussy et Ravel, mais de manière moins attendue, dans Sibelius, Dvorak, Elgar, et pour Beethoven et Brahms, fringants, allègres, irrésistibles, ce coffret est indispensable.
Tout aussi vivement conseillées, ces prises de concert (en stéréo !) à Boston en 1958 et 1959, qui sont autant de prises de risques, Monteux cravachant l’orchestre, parfois au risque de la rupture. Mais quel souffle ! Les solistes sont logés à la même enseigne, Leonid Kogan – juste avant l’enregistrement officiel pour RCA – solaire dans Brahms, et dans le 1er concerto du même Brahms, le prodigieux Leon Fleisher soudain largué, muet, pendant quelques longues secondes du premier mouvement, mais livrant avec Monteux le rondo final le plus halluciné de toute la discographie.
Ce n’est pas la durée qui fait l’importance d’une fonction ou d’une responsabilité, c’est les changements qu’on imprime, les initiatives qu’on prend.
Rappelez-vous, la critique musicale n’a eu longtemps de cesse de dénoncer l’absence de musique française et de chefs français dans les programmes des orchestres parisiens, et particulièrement ceux de Radio France. Certes les tubes de Ravel, Debussy, Berlioz et basta.
J’aurai au moins réussi à convaincre les directeurs musicaux et les équipes artistiques des formations de Radio France de se réapproprier des répertoires parfois négligés durant de nombreuses années.
Tout récemment Mikko Franck dirigeait un mémorable concert composé de L’enfant et les sortilèges de Ravel et de l’Enfant prodigue de Debussy (Mikko Franck Ravel et Debussy).
Mais, compte-tenu des délais de préparation d’une saison, c’est naturellement à partir de la saison 16/17 que les décisions prises de faire une place beaucoup plus importante – et légitime ! – à la musique française notamment dans la programmation de l’Orchestre National de France, produisent leurs effets (La saison 2016/17 de Radio France). Et pour la première fois depuis très longtemps, 6 chefs d’orchestre français sont invités à l’ONF dans une même saison, les mêmes qui font de brillantes carrières dans le monde entier et qui étaient encore rares dans leur pays natal.
A Stéphane Denève l’honneur d’ouvrir le ban avec deux magnifiques programmes exclusivement français (Ibert, Schmitt, Saint-Saëns, Ravel, Milhaud, Connesson, Poulenc…)
Stéphane Denève qui avait signé avec Eric Le Sage, Frank Braley et l’orchestre philharmonique de Liège la référence moderne des concertos de Poulenc, qui reste un bestseller souvent réédité par Sony.
Deux semaines après Stéphane Denève, c’est un autre jeune chef français, Fabien Gabel qui dirige Debussy, Berlioz et Richard Strauss au théâtre des Champs-Elysées (Fabien Gabel / ONF).
Jean-Claude Casadesus continuera de fêter ses 80 printemps avec un programme emblématique (Jean Claude Casadesus / ONF)
Lui succèdera un autre octogénaire, Bernard Haitink, qui a lui-même composé son programme. Eloquent ! Gloriade Poulenc et l’intégrale de Daphnis et Chloé de Ravel !
Emmanuel Krivine peut bien se permettre des échappées orientales, lui qui a si souvent et excellemment servi la musique française (Krivine / Rachmaninov / Dvorak) et qui continuera, on l’espère de toutes ses forces, à s’en faire le héraut avec l’ONF.
Au printemps c’est Alain Altinoglu qui avec Anne Gastinel, proposera Prokofiev, Bloch, Dutilleux et Roussel (Altinoglu / ONF / Gastinel).
Puis un beau doublé pour Louis Langrée : une série de représentations de Pelléas etMélisandeau Théâtre des Champs-Elysées (Pelléas et Mélisande / Louis Langrée), et un concert avec Nelson Freire (dans le 4ème concerto de Beethoven) et, en écho à Debussy, le poème symphonique de Schoenberg... Pelléas et Mélisande (Schoenberg / Pelléas / Langrée)
Du côté de l’Orchestre philharmonique de Radio France, le répertoire français et notamment les compositeurs du XXème siècle ne seront pas négligés, bien au contraire. Et on peut faire confiance à Sofi Jeannin, la cheffe des deux formations vocales de Radio France, le Choeur et la Maîtrise, pour exciter la curiosité du public et lui livrer Fauré, Duruflé, Messiaen, et tant d’autres.
Comme je l’écrivais hier (Suites et conséquences), il faut parfois croire que l’impossible est possible….