La petite histoire (II) : un Suisse peut en cacher un autre

Encore une histoire de chefs (lire Un grand chef). Rien de croustillant, juste une histoire de famille et d’amitié. Un père trop tôt disparu, un fils à qui tout semble réussir. Un patronyme italien pour deux Suisses nés dans le canton de Vaud : Marcello et Lorenzo Viotti.

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Le fils ne pourrait pas renier le père !

J’ai connu Marcello quand je travaillais à la Radio suisse romande et pour l’Orchestre de la Suisse romande (entre 1986 et 1993), nous avions à peu près le même âge, il avait un charme fou. Il avait juste un défaut pour le jeune chef qu’il était alors, il avait fait les mêmes études, dans les mêmes écoles, que les musiciens qu’il devait diriger. Autant un orchestre, quel qu’il soit, respecte les cheveux blancs de l’expérience et de l’âge, autant il peut se montrer impitoyable avec les débutants qui prétendent les diriger à la baguette ! J’aurais, comme d’autres, des dizaines d’histoires de ce genre à raconter…

Bref j’ai engagé plusieurs fois Marcello Viotti pour des concerts « décentralisés », hors de Genève et Lausanne qui avaient droit aux concerts « d’abonnement ». Il fallait donc trouver des programmes originaux, compatibles avec un effectif d’orchestre « moyen », et acceptables pour les organisateurs locaux, autrement dit la quadrature du cercle.

Je ne fus pas peu fier d’inviter, en 1992 je crois, Marcello Viotti et l’Orchestre de la Suisse romande, à la Maison des Arts et Loisirs – c’était son nom à l’époque – de Thonon-les Bains. J’étais Maire-Adjoint à la Culture de la petite cité lémanique. Ce soir-là, je me rappelle un orchestre et un chef en état de grâce, donnant une Deuxième symphonie de Beethovenaux proportions parfaites, comme je ne l’ai plus jamais entendue en concert depuis ! Je n’entendis plus de critiques de la part des musiciens de l’OSR, à 35 ans Marcello avait finalement été adoubé…

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La fondatrice du label suisse Claves, Marguerite Dütschler, fit très vite confiance à Marcello Viotti, lui fit enregistrer de nombreux disques, déjà tournés pour une grande part vers l’opéra, où le chef suisse allait s’illustrer éloquemment, jusqu’à ce que survienne la tragédie de sa mort brutale. C’est à Munich, en février 2005, répétant Manon de Massenet que Marcello fut foudroyé par une attaque cérébrale, et mourut à tout juste 50 ans… Je ne l’avais plus revu depuis 1993, sa disparition m’a bouleversé.

Quand, il y a deux ou trois ans, j’ai eu l’occasion de saluer Lorenzo Viotti, j’ai eu du mal à cacher l’émotion qui m’a saisi en le voyant, en retrouvant le sourire et les yeux malicieux de son père dans ce visage juvénile et immédiatement sympathique.

Je viens d’arriver à Lisbonne pour quelques vacances portugaises.

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J’ai immédiatement pensé à Lorenzo, qui est le charismatique chef de l’orchestre de la Fondation Gulbenkian depuis la saison 2018/19, et dont on a appris récemment la nomination à partir de 2021/22 à la direction musicale de l’Opéra des Pays Bas. À 29 ans, il a déjà conquis les coeurs des musiciens et des mélomanes. Je ne désespère pas de l’inviter un jour à Montpellier…

 

Ici Lausanne

L’événement est passé inaperçu en France : c’est la saison du 75ème anniversaire de la fondation de l’Orchestre de chambre de LausanneLe label suisse Claves a eu la bonne idée de publier un coffret de 7 CD composé de beaucoup d’inédits, avec quelques pépites, un coffret que je n’ai pas encore vu chroniqué dans la presse spécialisée, hormis la notable exception de Jean-Charles Hoffelé sur son site Artamag.

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Avant de détailler le contenu de ce coffret, quelques souvenirs personnels d’une période de ma vie (1986-1993) qui m’a fait côtoyer les protagonistes de cette publication.

D’abord toutes les blagues qui courent sur les Vaudois – Lausanne étant le chef-lieu du canton de Vaud, riverain du lac Léman –

IMG_4583(Le joli musée de l’Elysée à Lausanne, dédié à l’art photographique)

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Parmi les plus connues et répétées, en Suisse romande et évidemment en France voisine:

Qu’entend un voyageur arrivant en gare de Lausanne ? Le chef de gare au début du quai annonce : « Ici Lausanne, ici Lausanne » ! Son adjoint au bout du quai : « Ici aussi, ici aussi »

Comment trinquent les Vaudois ? alors que les autres Suisses lancent un « Santé ! » sonore et chaleureux, eux se souhaitent « Intelligence…. parce que la santé on l’a déjà » !

Il faut aussi ajouter que l’accent vaudois est très prononcé… et savoureux !

Plus sérieusement, un mot du label Claves et de sa fondatrice que j’ai bien connue, Marguerite Dütschler (1931-2006). Il nous arrivait parfois de nous parler en schwzyzerdütsch, mais elle mettait un point d’honneur à parler un français parfait.

Marguerite Dütschler était une passionnée, une amoureuse de la musique et des musiciens, de cette espèce, devenue rare, de producteurs qui ont tout construit par eux-mêmes, une maison de disques, un catalogue, une famille d’artistes, je pense à un Michel Garcin pour Erato ou à Bernard Coutaz pour Harmonia Mundi. 

Marguerite travaillait artisanalement, pas d’attaché de presse, pas d’administrateur. Lorsqu’un de ses disques sortait, elle faisait elle-même la tournée des antennes et des producteurs de radio ou de télévision qui pouvaient en parler. Elle emballait elle-même les « services de presse » avec toujours un petit mot gentil pour celui ou celle à qui elle envoyait ses nouveautés. Comme ses collègues déjà cités, combien d’artistes a-t-elle révélés, à qui elle a offert leurs premières gravures – je pense à ce cher Marcello Viotti, ce merveilleux chef vaudois trop tôt disparu (mais son fils Lorenzo, 28 ans, marche à grandes enjambées sur les traces du père) !  On est heureux que Patrick Peikert  ait repris le flambeau, après avoir administré magistralement… l’Orchestre de chambre de Lausanne de 1991 à 2010.

Quant à l’OCL – comme on dit familièrement – j’ai toujours eu intérêt et affection pour cette phalange qui n’a pas toujours vogué sur des eaux tranquilles. Déjà à « mon » époque – il y a trente ans donc – certains technocrates ou des élus en mal de mauvaises bonnes idées imaginaient regrouper, voire fusionner les deux ensembles romands : l’Orchestre de la Suisse Romande, installé historiquement à Genève, et l’Orchestre de chambre de Lausanne – il n’y a que 70 kilomètres entre les deux villes ! Je me souviens, dans le cadre d’une mission qui m’avait été confiée par la Radio Suisse romande, alors fortement impliquée dans les deux orchestres, avoir planché sur cette hypothèse…. et avoir pu en démontrer l’inanité.

Alors ce coffret  ? – ma seule réserve porte sur la photo de couverture qui m’évoque plus une couronne mortuaire qu’un bel anniversaire ! – Il porte témoignage d’une belle lignée de chefs, entre le fondateur Victor Desarzens (1908-1986) et l’actuel titulaire Joshua Weilerstein, en passant par les figures si chères à mon coeur, Armin Jordan, Jesus Lopez CobosChristian Zacharias

Il faut insister sur la figure fondatrice : Victor Desarzens n’a jamais eu, hors des frontières helvétiques, la notoriété de son illustre collègue genevois, Ernest Ansermet, et pourtant les deux personnages se ressemblent à plus d’un titre : l’incroyable ténacité des bâtisseurs, qui, envers et contre tout et tous, ont construit leurs phalanges et les ont portées, supportées, développées jusqu’à leur mort, l’ouverture à tous les répertoires, le soutien et la promotion de la création contemporaine.

Dans ces rééditions, on relèvera un inédit absolu : un 23ème concerto de Mozart sous les doigts, inattendus dans ce répertoire, de Samson François. Ce « live » n’est pas exempt de scories, mais il est diablement émouvant justement à cause de ces défauts..

CD 1-2 Victor Desarzens Mozart Concerto piano 23 (Samson François), Concerto flûte 1 (Peter-Lukas Graf), Haydn Symphonie 54, Malipiero Hommage à l’OCL, Frank Martin Ballade pour flûte (Edmond Defrancesco), Zbinden Concerto da camera piano (Karl Engel), Hindemith Kammersinfonie 4

CD 3 Armin Jordan Haydn Symphonie 22 « Le philosophe »,  Berenice che fai, Britten Les Illuminations (Felicity Lott), Brahms Neue Liebesliederwaltzer (Choeur de la radio suisse romande)

CD 4 Lawrence Foster Enesco Symphonie de chambre, Deux intermèdes, Dixtuor pour vents

CD 5 Jesus Lopez Cobos Arriaga ouv. Los esclavos felices, Schubert Polonaise pour violon, Rondo pour violon (Gidon Kremer), Falla Sept chansons populaires espagnoles (Teresa Berganza), Stravinsky Suites pour petit orchestre, Ravel Ma Mère l’oye

CD 6 Christian Zacharias Haydn Symphonie 80, Chopin concerto piano 2, Schubert Symphonie 8 « inachevée »

CD 7 Joshua Weilerstein Haydn Symphonie 60 « Le distrait », Osvaldo Golijov Night of the flying horses, Beethoven Symphonie 4

Souvenirs mêlés

Ce blog va prendre le rythme des vacances qui approchent. Avant une échappée ibérique, quelques souvenirs en vrac, tout récents ou plus anciens.

J’apprends la mort ce matin du pianiste tchèque  Ivan Moravec. J’ai beaucoup de ses disques, des Chopin, Brahms, Beethoven, Mozart, il faudra que je les réécoute pour me convaincre que c’est mieux et plus que du grand piano sérieux, ce qui n’est déjà pas si mal !

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Je l’avais invité à la fin des années 80 au studio Ansermet de la Radio Suisse Romande à Genève, sur la recommandation d’un agent artistique. Une allure de fonctionnaire soviétique d’un roman de John Le Carré, une prestation plutôt ratée du 20ème concerto (le ré mineur) de Mozart, la pression du direct ? Mais quand Tom Deacon l’avait retenu dans sa monumentale collection des Grands Pianistes du XXème siècle, j’avais redécouvert un interprète attachant sinon transcendant.

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Etrange comme Montpellier et ce festival 2015 m’ont ramené à mes années suisses. Un soir au concert assis à ma droite l’ex-grand boss radio de l’UER, celui qui a eu la bien curieuse idée de me recruter en 1986 comme « producteur responsable de la musique symphonique » – c’était l’intitulé exact du poste, ça ne s’invente pas ! – de la Radio Suisse Romande. Ni lui ni moi n’aurions imaginé alors ce que serait la suite du parcours…

Dans les couloirs du Corum avant hier, un ancien proviseur du lycée de Thonon-les-Bains,  dans la salle, un autre ancien proviseur genevois celui-là, venu pour François-Frédéric Guy et son intégrale des concertos de Beethoven…

Sur Facebook, une info glanée au vol : la réédition, avec une couverture pas vraiment sexy, mais tellement dans la ligne austère, on allait dire calviniste, du label suisse fondé par Marguerite Dütschler, Claves, d’une intégrale des symphonies de Schubert, passée inaperçue à sa publication : mon cher Marcello Viotti, bien trop tôt disparu d’une crise cardiaque à 50 ans en 2005, avait enregistré ces Schubert à Sarrebrück. Je me suis précipité pour les télécharger, et j’ai retrouvé le chef fougueux, romantique, si proche de l’esprit de Schubert, que j’avais connu pendant mes années romandes.

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Et pour achever le tableau, je me repose ce lundi des (belles) fatigues montpelliéraines  chez un ami rencontré à la Radio Suisse Romande, avec qui j’ai partagé tant d’aventures radiophoniques et musicales, qui s’est établi sous des ciels jadis chers à Henri Dutilleux, à l’exact confluent des Deux-Sèvres, de la Vienne et du Maine-et-Loire et je m’apprête à découvrir un tout jeune pianiste de sa famille qui travaille auprès de Nelson Goerner… la boucle est bouclée.

Dernière recommandation : consulter toutes les photos, magnifiques, de Marc Ginot sur http://www.festivalradiofrancemontpellier.com.