La vie de Simone

L’hommage est unanime. Bien avant sa mort, survenue ce 30 juin, Simone Veil était entrée dans l’Histoire.

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Mes souvenirs de Simone Veil sont d’abord liés à une honte. Ineffaçable. Dans le débat à l’Assemblée Nationale sur la loi autorisant l’interruption volontaire de grossesse, un triste sire, député de la Manche, appartenant au même mouvement politique que moi à l’époque, avait accusé la ministre de la Santé, rescapée de la Shoah, d’inciter les femmes à « jeter des embryons au four crématoire« …  Dans les jeunes générations, personne n’a idée de la violence, de la haine même, à laquelle Simone Veil a été exposée, pour avoir endossé, à la demande de Giscard, la responsabilité de cette loi (video)

France 2 rediffusait hier soir le documentaire Un jour, une histoire : Simone Veil, l’instinct de vie. On doit à sa réalisatrice Sarah Briand l’un des meilleurs portraits de la disparue.

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Simone Veil, c’est sans doute, pour moi et ma génération, plus encore que la loi sur l’IVG, le combat européen, la campagne de 1979 pour la première élection du Parlement européen au suffrage universel. Aujourd’hui, on n’a plus idée du formidable espoir que représentait cette possibilité offerte aux peuples d’Europe – certes l’Union européenne ne comptait alors que 12 pays membres – de choisir leurs parlementaires.

C’est le souvenir d’une campagne enthousiaste, joyeuse, même si notre chef de file continuait d’être régulièrement confrontée à la violence de ceux qui ne lui ont jamais pardonné « sa »loi.

Souvenir de cette affiche, confectionnée avec les moyens du bord, qu’avait approuvée Simone Veil.

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Simone Veil première présidente de ce Parlement européen élu au suffrage universel !

Quelques années plus tard, je suis alors l’assistant parlementaire d’un député de Haute-Savoie. Nous apprenons que Simone Veil est invitée à un débat à la Maison des Arts de Thonon-les-Bains. Par courtoisie, « mon » député lui propose d’aller la chercher à l’aéroport de Genève, c’est moi qui m’acquitte de cette mission, un peu impressionné. Je vais avoir l’ex-ministre, l’ex-présidente du Parlement européen, pendant près de 45 minutes à mes côtés, le temps du trajet de Genève-Cointrin à Thonon-les-Bains.

Elle se prête de bonne grâce à mes questions – j’en ai tellement à lui poser ! – et y répond sans langue de bois, c’est le moins qu’on puisse dire, surtout quand elle évoque les figures politiques de l’époque.

Le lendemain, je la reconduis de très bonne heure à l’aéroport. Elle est d’une humeur exécrable. A-t-elle mal dormi ? Non, elle est furieuse après le petit discours de bienvenue que « mon » député s’était cru autorisé à prononcer, rappelant en des termes aussi maladroits qu’ambigus, le rôle de Simone Veil dans la loi IVG – alors que le colloque auquel elle participait n’avait strictement rien à voir avec ce sujet.

Elle ne décolérait pas contre ces « vieux politicards » macho auxquels elle assimilait mon député. Elle ne se radoucit qu’à la fin du trajet : « Au moins vous, je sais que vous faites de la politique autrement ». 

Une dernière image de Simone Veil me hante. Ces photos prises en avril 2013 le jour des obsèques de son mari Antoine. Le regard perdu dans le vide. Les signes d’une inavouable maladie, déjà perceptible quand la grande dame avait été reçue sous la Coupole en 2010.

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Dans un bref billet ce matin dans Le Figaro, Anne Fulda livre un souvenir bouleversé. Un déjeuner dans un restaurant du 7ème arrondissement, un peu à l’écart un couple, Antoine et Simone, ce devait être en 2012, le mari tient la main de sa femme tant aimée, lui parle doucement. Mais elle est déjà dans un autre monde, ses beaux yeux pers sont éteints.

Comme Jean d’Ormesson concluait son magnifique discours de réception de la nouvelle académicienne (à lire ici) : « Nous vous aimons, Madame » ! Pour toujours.

Les années Bosson

J’ai appris ce matin la mort, le 13 mai dernier, des suites de ce qu’on appelle encore, avec une pudeur mal placée, une « longue maladie », de Bernard Bosson.

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Les hommages pleuvent, convenus ou obligés, de la part de ceux qui l’ont connu maire d’Annecy, député, ministre, responsable politique. Je voudrais y ajouter un témoignage personnel, des souvenirs que je livre pour la première fois.

Bernard Bosson, je le rencontre en 1980 à la faveur d’une Université d’été des Jeunes Démocrates Sociaux. Jeune avocat, conseiller municipal d’Annecy depuis 1977, il est encore dans l’ombre de son illustre père Charles Bosson, une haute figure de la démocratie chrétienne et de la Résistance en Haute-Savoie (et pour moi, jusqu’à sa mort, un guide affectueux et attentif). Je vais le revoir, à l’été 1981, je suis en vacances en Haute Savoie en famille, un peu inquiet quant à mon avenir professionnel – le député pour qui je travaillais a été battu aux élections de juin – je lui demande conseil. Il me dit qu’un médecin – qu’il ne connaît pas – vient d’être élu à 60 ans député à Thonon-les-Bains et a peut-être besoin d’un assistant parlementaire, et se propose de me mettre en relation avec lui. Quelques jours plus tard, je rencontre le nouveau député au Conseil général de Haute-Savoie, brève présentation, bref entretien que je pense être de pure courtoisie.

En septembre 1981, je m’installe à Thonon avec ma petite famille pour une aventure qui allait durer 18 ans…

A l’automne 1982, je suis souvent à Annecy. Pour des réunions politiques certes, mais surtout pour de longues conversations avec l’ami Bernard qui affiche son ambition de reprendre le flambeau paternel et de briguer la Mairie d’Annecy au printemps 1983. Pourquoi ce besoin d’échanger avec moi ? Parce que n’étant pas impliqué dans la politique localo-locale, ayant encore un regard extérieur sur le microcosme haut-savoyard, je peux lui parler sans tabou et lui peut se confier, s’interroger, évoquer les uns et les autres, ceux qu’il veut prendre ou au contraire éviter comme colistiers, etc. De tout le temps que j’ai passé dans les arcanes de la politique, auprès d’hommes politiques, j’ai rarement vu quelqu’un de plus organisé, méthodique, préparé que Bernard Bosson, et capable en même temps d’écouter, de changer d’avis, de se laisser convaincre par des arguments qu’il n’avait pas envisagés.

En 1986, Mitterrand a modifié la loi électorale, et les élections législatives ne se font plus par circonscriptions, mais sur des listes départementales à la proportionnelle. La Haute-Savoie qui comptait 3 députés va en avoir 5. De quoi affûter les ambitions. Le Maire d’Annecy, logiquement, veut être député, et tout aussi logiquement être en numéro 1 sur la liste départementale de l’UDF. D’autant que le Parti socialiste qui n’a pas de parlementaire depuis des lustres en Haute-Savoie veut y investir l’une de ses étoiles montantes…Dominique Strauss-Kahn et que le RPR, faiblement implanté, désigne comme chef de file celui qui a remporté, à la surprise générale, la mairie de Saint-Julien-en-Genevois en 1983, l’alpiniste Pierre Mazeaud. Mais les trois députés sortants, tous UDF, s’estiment tout aussi légitimes à être réélus, donc bien placés sur la liste. Pourtant, même dans un contexte très favorable, la proportionnelle ne permet pas d’espérer placer 4 députés UDF sur 5 ! Il y aura forcément un ou deux battus… dont le député avec qui je travaille depuis 1981 et qui est persuadé que je le trahis en soutenant un leader jeune et emblématique d’un renouveau politique dont la Haute-Savoie a le plus grand besoin – Bernard Bosson a alors 38 ans !

Tout juste élu député, Bernard Bosson a à peine le temps d’aller voir ses nouveaux bureaux à l’Assemblée Nationale, qu’il est appelé au téléphone par Pierre Méhaignerie, le patron du CDS, qui négocie la formation du gouvernement avec Jacques Chirac, que François Mitterrand vient de désigner comme Premier ministre. Méhaignerie se rappelle l’Université d’été des JDS en 1984, sur les terres auvergnates de Giscard, et une vibrante prestation du nouveau jeune maire d’Annecy. Bernard Bosson devient Secrétaire d’Etat aux collectivités locales auprès de…. Charles Pasqua, le nouveau Ministre de l’Intérieur. Attelage très improbable, et rude école pour le novice, qui en conservera pourtant un bon souvenir. Il est un moment envisagé que je rejoigne B.B. à son cabinet, d’autres ministres me font des propositions, mais ma petite famille et la qualité de vie en Haute-Savoie d’une part, l’envie surtout de ne plus être un salarié de la politique (je l’ai été de 1978 à 1986 !) me font renoncer…et prendre une autre voie professionnelle.

Mais je n’ai pas renoncé à l’action politique, et je milite fortement pour que l’étoile montante de la Haute-Savoie – qui n’avait plus eu de ministre depuis Maurice Herzog – s’implante plus largement que sa ville d’Annecy. La présidence du Conseil général est bientôt à portée de main, si le nouveau ministre la veut, personne ne lui résistera. Et pourtant, Bosson hésite, freiné par des accords ou des pressions dont je devine la cause mais dont je n’aurai jamais la preuve. Je lui écris alors une longue lettre, où, sans trop d’ambages, je lui prédis un destin à la Joseph Fontanet, grande figure centriste de la Savoie voisine, qui faute d’avoir créé des réseaux, consolidé sa base, a laissé son mouvement disparaître. En 1988, retour au scrutin majoritaire pour les législatives. Le ministre Bernard Bosson, au nom d’accords nationaux (?), est prêt à céder à la concurrence – le RPR – des terres acquises depuis la fin de la guerre au MRP et au centre. Pierre Mazeaud abandonnant sa mairie de St Julien jette son dévolu sur la circonscription du Chablais (Thonon-les-Bains), se présente avec le soutien de B.Bosson et du CDS… contre le Maire centriste de Thonon. Il l’emporte d’une courte tête, et déclare aussitôt qu’il s’emparera de la Mairie de Thonon l’année suivante. Ce soir d’élection, je rentre de Genève – on travaille même le dimanche à la Radio ! – je passe devant la Mairie, j’aperçois le maire et quelques proches, défaits, désemparés. Ils m’invitent à boite un verre avec eux, Je finis par leur remonter le moral et les convaincre que rien n’est perdu et que gagner une élection législative n’a rien à voir avec gagner une mairie.

En 1989, le maire sortant me demande de rejoindre son équipe, et d’organiser sa campagne. Je lui explique qu’un renouvellement, un rajeunissement de sa liste sont indispensables, et que notre campagne doit casser un peu les codes et les slogans traditionnels. Annecy, UDF et RPR sont furieux, Bernard Bosson me menace de toutes sortes de représailles et de conséquences funestes si nous persistons à faire équipe avec le Maire sortant, et donc contre le candidat investi par les partis de la majorité, le député Mazeaud. Ce dernier, avec qui j’aurai toujours un contact franc et direct, me dira, au beau milieu de la campagne municipale, et devant témoins : « De toute façon, vous allez gagner, vous faites une excellente campagne, moi je suis plombé par la bande de branquignols (sic) qu’on m’a imposés« . Au soir du 1er tour, la liste du maire sortant (renouvelée à 50 %) obtient 41% des voix, celle de P.Mazeaud soutenue par les états-majors parisiens et départementaux, fait péniblement 19%. Grand prince – ou dépité – Mazeaud refuse toute idée de fusion de sa liste avec celle du maire. J’aurai la maigre satisfaction de recevoir un message de félicitations de Bernard B. pour notre « brillante réussite ».

Nécessité faisant loi, la famille centriste se ressoude après ces élections – Bernard Bosson a été réélu haut la main maire d’Annecy. Je me consacre quant à moi à mes responsabilités professionnelles et à ma charge d’adjoint au Maire de Thonon, et je prends de la distance avec les instances du mouvement. A l’approche des élections régionales de 1992, des discussions sans fin reprennent, cette fois il faut négocier âprement la composition des listes départementales des candidats. A nouveau, je constate qu’on est prêt à beaucoup concéder à des concurrents rendus plus exigeants par ce qu’ils perçoivent comme de la faiblesse de notre camp. Je suis sollicité par un dissident pour rejoindre sa liste – le dissident ne gagnera pas ces élections, mais se fera un nom et une belle carrière par la suite (Bernard Accoyer, alors médecin, maire d’Annecy-le-Vieux, deviendra député en 1993 puis président de l’Assemblée Nationale en 2007).

Bernard Bosson redevient ministre en 1993 dans le gouvernement Balladur, après avoir fait toute la campagne en expliquant qu’une nouvelle cohabitation était inenvisageable (il avait certes l’expérience de celle de 1986 !). Sa nouvelle charge ministérielle est lourde : l’Equipement, les Transports, le Tourisme. Une voie royale si je puis dire pour faire profiter son département de quelques équipements attendus depuis longtemps, comme le désenclavement du Chablais et la construction d’une liaison rapide au sud du lac Léman. Tous les élus du département, toutes tendances confondues, se sont prononcés à l’unanimité pour ces travaux, ou au moins l’étude d’impact. « Notre » ministre s’en tient aux prudences des techniciens qui trouvent toujours un prétexte à ne pas bouger, à ne pas essayer. La perspective de changer le destin d’une région s’éloigne pour longtemps (25 ans après rien n’a changé !). J’aurai le malheur de dire lors d’un conseil municipal de Thonon le dépit qui était le nôtre face à cette attitude d’un ministre qui semblait renoncer avant même d’avoir livré bataille. Ledit ministre convoquera toute la municipalité à Annecy pour remonter les bretelles à ces Thononais récalcitrants. Retenu à Paris – je suis depuis 1993 directeur de France Musique ! – je ne répondrai pas à cette « convocation », ce qui me vaudra une longue lettre de reproches, assortie d’un communiqué de presse. Entre-temps j’ai abandonné toute responsabilité partisane. Ma vie a pris un autre tour, B. Bosson ne sera plus ministre après 1995, et son étoile pâlira fortement. Après une réélection de justesse comme maire d’Annecy en 2001 il perdra son siège réputé imperdable de député en 2007, l’année de l’élection de Sarkozy.

Mais les divergences et les désaccords ne m’ont jamais fait oublier l’ami et le soutien qu’il fut, l’ardent militant démocrate et européen qu’il n’a jamais cessé d’être, l’écologiste qu’il fut jusqu’à son dernier souffle pour préserver le lac d’Annecy. De lui je ne veux me rappeler que les beaux jours et un destin inachevé au service d’un puissant idéal.

 

Poison d’avril

Jusqu’où certains médias ne sont-ils pas prêts à aller ?

J’ai ce matin sur mon smartphone deux alertes : à 13 h on annonce une prise de position de Valéry Giscard d’Estaing, 91 ans, sur le site de Paris Match, en faveur d’Emmanuel Macron (« Comprenez-moi, cha me rappelle ma campagne victorieuje de 1974… mais il aurait dû faire comme moi, ajouter une particule à son nom, Macron du Touquet, cha a quand même plus d’allure ! ») Mais plus fort encore, Quotidien promet une déclaration fracassante de Jacques Chirac, que Yann Barthès a poursuivi jusque dans sa résidence marocaine : « Je voterai Hollande ». L’ancien président, ragaillardi après un long séjour dans une clinique cubaine spécialisée dans la régénération gériatrique (Fidel Castro était un habitué) , en est certain : Hollande doit revenir dans la course et il va la gagner.

Ces ralliements sont-ils de nature à modifier le cours d’une campagne qui n’a pas été avare en surprises, coups tordus, revirements et renoncements opportunistes ?

Le vrai poison qui s’instille durablement dans cette élection présidentielle, c’est l’abstention. La surprise du 23 avril risque bien d’être la victoire du premier parti de France, celui des abstentionnistes…

Il y a tout de même des médias qui font honneur à la profession de journaliste ! Je veux saluer la rigueur et le sérieux de l’enquête de L’Obs qui fait d’authentiques révélations ce matin : François Hollande tweete sous pseudo

Anniversaires : 90 + 175

Certains artistes deviennent des emblèmes de leur vivant, des icônes après leur mort. Callas c’est LA cantatrice, Menuhin c’est LE violoniste, et Mstislav Rostropovitch c’est LE violoncelliste ! Tout est prétexte à les célébrer et les recélébrer, multiples rééditions en prime.

Hier France Musique consacrait toute sa journée au « violoncelliste du siècle », né le 27 mars 1927 et disparu le 27 avril 2007. Deutsche Grammophon et Warner proposent deux imposants coffrets (rien d’inédit) : cf. L’aristocrate et le moujik

51AMDe6GCDL81z1lKxGIIL._SL1400_Deux souvenirs personnels de Rostro.

Evian d’abord où le grand patron d’industrie Antoine Riboud s’était entiché de Slava, dont il avait fait, en 1987, le président et l’âme des Rencontres Musicales d’Evian (fondées en 1976 par Serge Zehnacker) et à qui il avait offert une salle de concert hors norme dans le parc de l’hôtel Royal, la Grange aux Lacs.

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Beaucoup de souvenirs pas seulement musicaux de ces retrouvailles annuelles, auxquelles j’assistais en voisin. J’y reviendrai, tant il y en eut d’émouvants, d’agaçants ou de cocasses. L’un me revient à propos de Pierre Bouteiller : celui-ci n’était jamais le dernier à courir les cocktails d’après-concert, surtout lorsqu’ils avaient lieu au RoyalA l’heure où la plupart des convives rassasiés partaient se coucher, Pierre se mettait au piano près du bar et jouait des standards de jazz…

Autre souvenir lié à l’inauguration devant un parterre très people de la Grange aux Lacs. La soirée avait été particulièrement pluvieuse, les abords immédiats de la salle n’étaient pas achevés, et c’est sur des chemins de terre détrempés que les invités devaient rejoindre le dîner au Royal en contrebas. Sortant par hasard de la salle à côté de Raymond Barre, j’entendis l’ancien Premier ministre s’exclamer : « Ce n’est pas la Grange aux lacs ce soir, c’est la grange aux flaques » !

Pour les 70 ans de Mstislav Rostropovitch, ce fut une fête comme Paris en a peu connues à la fin du siècle dernier, un concert hors norme au Théâtre des Champs-Elysées le jeudi 27 mars 1997. Le compte-rendu du New York Times est éloquent. France Musique diffusant la soirée en direct (non sans d’âpres négociations préalables !), j’avais obtenu une petite place au parterre du théâtre (je me rappelle avoir été assis à côté du chroniqueur des têtes couronnées qui n’était pas encore la star des médias qu’il est devenu Stéphane Bern ! il avait fort à faire ce soir-là avec le prince de Galles, la reine Sophie d’Espagne et quelques autres célébrités du Gotha). Tout était too much, à la mesure et à la démesure du héros de la soirée. On n’avait pas encore de smartphone/appareil photo… sinon j’aurais sûrement conservé des instantanés magiques comme cette conversation surprise dans un recoin du théâtre entre Maia Plissetskaia et Van Cliburn  Le pianiste américain nous gratifia d’un Widmung à pleurer…

Ce 28 mars est un autre anniversaire : le premier concert de l’Orchestre philharmonique de Vienne, il y a 175 ans, en 1842, sous la direction du compositeur Otto NicolaiFaut-il en rajouter sur l’admiration qu’on porte depuis toujours à une phalange qui a jalousement préservé son identité sonore ? Lire L’orchestre en gloire.

Deutsche Grammophon annonce un coffret anniversaire, qui risque de décevoir l’amateur de raretés mais qui comblera ceux qui veulent un aperçu fidèle d’une histoire prestigieuse.

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L’Absente

C’est peu dire qu’elle est absente du débat présidentiel : la Culture n’est plus un sujet, ni un enjeu.

« Ils sont étonnants, nos candidats à la présidentielle, quand ils parlent de culture. On les imagine assis cinq minutes dans un coin, se gratter la tête et interroger deux conseillers : « Que peut-on inventer de neuf ? » Sans trop se soucier du vieux. Le vieux, c’est ce qui existe, c’est ennuyeux, c’est l’institution. Le système.

Pouah ! Ce sont nos musées, salles de concerts, monuments, opéras, théâtres, maisons de la culture, festivals… Personne ou presque n’interroge ces lieux qui absorbent pourtant les quatre cinquièmes des budgets avant même de lever le petit doigt. Un peu comme si nos candidats parlaient du social en oubliant le chômage, de la santé sans évoquer les hôpitaux, de l’islam sans un mot sur l’islamisme. » (Michel Guerrin, Le Monde 3 février 2017)

Le même Michel Guerrin récidive dans Le Monde d’aujourd’hui :

Quand tout le monde ou presque était au lit, en clôture du débat présidentiel à la télévision, le lundi 20 mars, Emmanuel Macron a lâché : « Le projet que je porte donne accès à la justice, au droit, à l’éducation, à la culture… » La culture ! Un mot banni depuis des lustres, absent des élections de 2007 et de 2012 et des primaires de 2017, était enfin prononcé par un candidat au trône. Bon, c’est juste un mot, pas de quoi grimper aux rideaux. Mais quand même. A une époque où personne ne parle de culture afin de ne pas donner l’impression de défendre une élite contre le peuple, ça fait du bien.
C’est navrant, affligeant et, pourtant, s’il y a un sujet à mettre en avant en France, un sujet surtout qui devrait cimenter l’Europe, c’est celui des valeurs culturelles, de la défense des créateurs et de la liberté d’expression – Macron est le seul à le dire dans son programme. Du reste, les Européens circulent bien en Europe, les marchandises aussi, et les œuvres culturelles encore plus. Pourquoi ne pas le dire haut et fort ?
(Tout l’article à lire : La Belle et la bête ou comment la culture pourrait souder l’Europe

Ne soyons pas injuste. Plusieurs candidats se sont exprimés, ont fait des propositions,  mais quelle ambition portent-ils pour la Culture, en ont-ils même une ? Certains silences sont éloquents…

Plus rien ne bouge

Depuis dix ans, ce n’est faire insulte à personne que de constater que rien n’a bougé, aucun projet ambitieux n’a été lancé par les présidents et les gouvernements qui se sont succédé.

J’écoutais lundi dernier Renzo Piano évoquer sur France Inter (à écouter ici : Boomerangles 40 ans du Centre Pompidou et la personnalité, l’ambition de l’ancien président de la République. On célèbre dans le même temps la création de l’IRCAM et de l’Ensemble IntercontemporainGiscard décida le Musée d’Orsay, Mitterrand le nouveau Louvre, la Grande Arche, la Bibliothèque de France, Chirac le musée du quai Branly et la Philharmonie de Paris.  Depuis plus rien d’aussi ambitieux.

1601593_10152652484972602_3864765384190557457_n(L’inauguration de la Philharmonie le 14 janvier 2015)

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On m’opposera – à juste titre – qu’une politique culturelle ne se résume pas à de grands projets présidentiels, comme des résurgences d’Ancien régime. Mais dans notre système de monarchie présidentielle, dénoncé par Jean-Luc Mélenchon, rien ne se décide ni ne s’entreprend sans l’impulsion du sommet de l’Etat.

Une architecture dépassée

Comme le rappelle Michel Guerrin (cf.supra)  « personne ou presque n’interroge ces lieux qui absorbent pourtant les quatre cinquièmes des budgets avant même de lever le petit doigt », personne ne fait, en effet, l’état des lieux de culture, d’une politique qui n’a guère changé dans ses fondamentaux depuis Malraux et ses Maisons de la Culture. De colloque en colloque, on s’est certes beaucoup interrogé sur les pratiques culturelles, les publics, sans que jamais on en tire d’autres conclusions que de pieuses promesses.

L’architecture institutionnelle de la Culture est aujourd’hui totalement inadaptée d’abord aux attentes et aux pratiques des citoyens, ensuite à l’organisation territoriale telle qu’elle se dessine depuis la loi NOTRe.

13445760_10153732374762602_7305182103276171635_n(Vue des fenêtres du Ministère de la Culture sur les colonnes de Buren)

Des perspectives, réforme ou révolution ?

Il est plus que temps de retracer des perspectives, de réformer (de révolutionner ?) les organisations et les structures, qui ne sont pas là pour préserver des droits acquis mais pour servir les pratiques et les attentes de nos concitoyens.

Il est plus que temps de redessiner une géographie des responsabilités : qui fait quoi ? et comment ? Entre l’Etat, les nouvelles régions, les départements, les métropoles, les communes.

Il est plus que temps de repenser l’usage de l’argent public, le nôtre, celui des contribuables, en matière de Culture. Est-ce la vocation de l’Etat et des collectivités publiques d’accompagner, voire de soutenir une industrie du loisir, du divertissement, dominée par les géants du Web ? Est-ce leur mission de surfer sur les modes, d’épouser les démagogies du temps ?

Il est plus que temps de reformuler l’idée généreuse de l’accès à la Culture partout et pour tous.

Je rencontrais ce jeudi des étudiants de l’institut des  Hautes Etudes de Journalisme de Montpellier, 20 ans de moyenne d’âge. Je leur ai posé plusieurs questions sur leurs pratiques culturelles et leurs réponses ne m’ont pas surpris.

A la question : Ecoutez-vous régulièrement de la musique ? Presque 100% de réponses affirmatives ! Pour cela, écoutez-vous régulièrement une chaîne de radio ? Réponse 0 %. C’est le régime unanime de la playlist sur les sites spécialisés.  Allez-vous au concert ? 80 % oui, une à deux fois par an lorsqu’il s’agit d’un événement, d’un chanteur, d’un groupe qu’on ne veut pas manquer. Mais jamais à un concert « classique ».

A la question : Allez-vous au cinéma ? Oui pour la quasi-totalité. Pourquoi allez-vous dans une salle alors que vous avez tout à disposition sur le Web ? Parce que ce sont des sorties entre amis, qu’on est bien ensemble avec les autres dans un lieu convivial.

Plus de culture virtuelle, plus de culture réelle

La réaction de ces jeunes dit à peu près tout des enjeux de l’époque : plus nous disposons de sources d’information, de divertissement, d’accès à toutes les dimensions de la science et de la culture – c’est le fabuleux avantage du Net – plus nous avons besoin, comme êtres humains, sociaux, de contact réel avec le savoir, les artistes, les interprètes, la culture qui se partage. Dans le domaine qui est le mien, j’en fais le constat tous les jours, le festival dont j’ai la charge fait le plein d’auditeurs, de spectateurs, qui se déplacent, parfois de loin, pour rencontrer, écouter, vibrer, apprendre, en vrai, en direct, alors qu’ils pourraient rester chez eux devant leur écran.

Il y a , dans toutes les couches de la population, dans toutes les classes d’âge, un besoin, un désir, une envie de Culture, qui peine parfois à s’exprimer, qui ne trouve pas toujours à s’assouvir dans l’offre qui est proposée (Le grand public).  

Mais pour répondre à ce besoin, il faut changer nos logiques de production et de diffusion de la culture.

Et commencer par le commencement : combien de lois sur l’éducation artistique, la culture à l’école  jamais suivies d’effet ? Une mesure simple, concrète, applicable partout et pour tous les écoliers de France : une heure de chant choral par semaine en CE 1 dans toutes les écoles. Tout y est : l’apprentissage de l’écoute, de la discipline, du respect du groupe, le partage d’une émotion musicale, un instrument que tout le monde possède et qui ne coûte rien – la voix -. De l’emploi pour des centaines, des milliers d’enseignants et de musiciens.

Autre idée simple, le principe de Lagardère (le chevalier !) : si tu ne viens pas à la Culture, c’est la Culture qui vient à toi. Les inégalités dans l’accès à la Culture restent criantes. Inégalités sociales, géographiques, même si, en matière muséale notamment, de vrais efforts ont été faits. J’avais, à Liège, usé d’une formule qui ne me semble pas périmée : porter la musique partout où elle peut aller, j’écrirais maintenant plutôt partout où elle est attendue.

En effet, s’il faut tout faire pour rendre les lieux de culture familiers au plus grand nombre,  il faut, dans le même mouvement, faire entrer la culture dans le cercle familier de ceux qui en sont les plus éloignés, les territoires ruraux, les petites villes. C’est très concrètement ce que fait depuis 2006 (à l’instigation de celui qui était alors le bouillonnant maire de Montpellier et président de la Région Languedoc-Roussillon Georges Frêche) le Festival Radio France Occitanie Montpellier : en juillet prochain, il se déploiera dans 56 communes et 65 lieux différents de la grande région Occitanie. En dix ans, on a pu mesurer combien la musique est désirée, attendue, aimée là où elle est trop rare parce que hors des circuits et des réseaux traditionnels de diffusion.

Un souhait, pas un voeu pieux : qu’on profite des quelques semaines qui restent avant l’élection présidentielle et les élections législatives pour remettre la Culture au coeur du débat ! Chiche.

 

 

 

 

 

 

 

 


Programme ou projet ?

Premier constat : depuis 1974 j’ai suivi toutes les campagnes présidentielles – et participé à certaines d’entre elles – , celle que nous vivons est sans doute unique, si pas vraiment inédite. Moins que jamais on ne peut prédire, prévoir l’issue du scrutin du 23 avril (et par voie de conséquence de celui du 7 mai). « Ce qui est probable devient hautement incertain » (Gilles Boyer, ex-directeur de campagne d’Alain Juppé)

Les favoris perdants

On avait déjà observé que les favoris de la course, six mois avant la date fatidique, n’en étaient jamais les gagnants. En 1974 après la mort de Pompidou, avantage Chaban-Delmas, Mitterrand en embuscade, et finalement Giscard élu de peu. En 1981 – tout le monde l’a oublié – jusqu’en janvier les sondages donnaient VGE réélu, victoire de Mitterrand. En 1988, la logique eût voulu que la droite revenue majoritaire au Parlement en 1986 reprenne la présidence, Mitterrand réélu largement. En 1995, Balladur était élu dans un fauteuil, Delors ayant renoncé et Chirac replié dans son Hôtel de Ville parisien, Jospin en tête du 1er tour, Chirac élu. En 2002, le grand choc que personne n’avait vu venir, Le Pen au second tour.

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En 2007 et 2012, surviennent, à gauche, les « primaires » – en complète contradiction avec la réforme constitutionnelle de 1962 instituant l’élection présidentielle au suffrage universel direct et donc un lien sans intermédiaire entre le peuple et les candidats à la magistrature suprême. Qui prévoyait que Ségolène Royal allait balayer des concurrents aussi capés que Strauss-Kahn et Fabius à la primaire socialiste de 2006 ? Qui prévoyait en 2011 que le même DSK serait écarté d’une primaire qu’il aurait eu toutes les chances de remporter ? Et, ces dernières semaines, qui pouvait imaginer les victoires de François Fillon à droite et de Benoît Hamon à gauche, et même le renoncement de François Hollande ?

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Une situation unique, mais pas inédite

Ce qui caractérise le paysage présidentiel, deux mois et quelque avant le premier tour, c’est que rien n’est joué entre les principaux candidats, comme le note la dernière enquête du CEVIPOFMarine Le Pen est toujours en tête – mais elle est la seule à avoir déjà fixé la majorité de ses électeurs – les autres se tiennent dans un mouchoir, si l’on veut bien prendre en compte la marge d’erreurs de ce type de sondage. Et la volatilité des intentions de vote est une donnée inquiétante pour les candidats.

On répond qu’une fois – mais quand ? – qu’on entrera dans le vif du sujet, programme contre programme, les tendances s’affirmeront… Voire.

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Aucune élection présidentielle n’a jamais été gagnée depuis 40 ans sur un programme, ou plus exactement tout le monde sait, à commencer par les électeurs, que les propositions, engagements, programmes (communs ou non) ne sont pas déterminants dans les raisons de leurs votes.

Un projet, une personnalité

Les Français, tous les cinq ans maintenant, se donnent le sentiment (l’illusion ?) de voter pour le monarque sans couronne, qui sera responsable et comptable, et parfois coupable, de tout, du destin du pays, de leur sort personnel. Ils ont envie de croire qu’un homme – ou une femme – peut tout changer, tout décider…

Mais on ne choisit pas un président comme une majorité parlementaire. On ne demande pas au président de se substituer au gouvernement. Il lui faut tracer une perspective, un objectif, un projet qui entraîne le pays au-delà des difficultés de l’heure.

L’extrême droite l’a compris, qui tient le même discours depuis vingt ans : repli sur soi, sortie de l’Europe. Hamon l’a compris, lors de la primaire de la gauche, avec son idée de revenu universel. Mélenchon c’est déjà plus flou, la France insoumise ce n’est pas un projet, ni même une idée. Fillon – indépendamment de ses ennuis actuels – tenait une posture – la réforme radicale – mais il est devenu inaudible dès que s’est enclenchée la bataille des chiffres (500.000 fonctionnaires de moins ? 100 milliars d’économies ?). Et Macron ? « Il n’a pas de programme », il ne chiffre pas ses propositions (L’absence de programme). Mais, concession à la pression médiatique, il annonce pour le 22 février le « cadrage budgétaire » de son programme/projet. Il a déjà parlé de 60 milliards d’économie.

Je n’ai aucun conseil à donner aux candidats, mais, encore une fois, ce n’est pas un programme, un projet de loi de finances, qu’on leur demande. Mais de nous dire le projet, le rêve même, l’ambition qu’ils ont pour le pays, l’Europe et le monde. En somme l’idée qu’ils ont de la France.

 

Primaire : effets secondaires

Si l’affaire n’était sérieuse, je pourrais dire que je me suis bien amusé ces derniers jours, ces dernières heures. De nouveau, les électeurs n’en ont fait qu’à leur tête et ont donné tort aux sondeurs, commentateurs et autres éxégètes patentés. Décidément, après le Brexit, Trump, ça commence à bien faire. Où va-t-on  ?

Je ne suis pas meilleur analyste que les autres, je pensais aussi – même si je ne me suis guère passionné pour cette « primaire de la droite et du centre » – que le second tour se jouerait entre Juppé et Sarkozy

Comme l’écrit Anne Sinclair – qui est bien placée pour le savoir ! – « l’époque est aux histoires imprévues ». Lire son éditorial : Une drôle d’histoire

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Quelques considérations, qui ne prétendent pas à l’originalité :

– Les électeurs de cette primaire ont clairement affirmé qu’ils ne voulaient pas voir le match retour de 2012 – deux conversations récentes avec ma mère m’avaient édifié sur ce rejet – : ni Hollande ni Sarkozy. Ce dernier a aggravé son cas en refaisant la même campagne clivante, extrême, qu’en 2012.. qui ne lui avait pas vraiment réussi, puisque déjà  il y a cinq ans, une grande partie du vote Hollande avait été un vote de rejet du sortant.

– Je suis surpris que personne n’ait mis en avant une constante de la Vème République : depuis 1965, aucun président n’a été réélu sur son bilan. Giscard battu au terme d’un unique septennat, Mitterrand certes réélu en 1988 mais après une période de cohabitation avec le gouvernement Chirac, le même Chirac également réélu en 2002 mais après 5 ans de gouvernement Jospin (et l’effondrement de celui-ci au 1er tour de la présidentielle). Sarkozy battu en 2012, et si l’on se fie à la totalité des sondages et enquêtes d’opinion, une très forte probabilité pour qu’Hollande connaisse le même sort si même il parvient à être candidat à la prochaine élection.

– Le paradoxe de cette primaire – et ce n’est pas le seul – c’est qu’au prétexte d’éliminer Sarkozy le revenant, on remet en selle deux anciens premiers ministres qui n’incarnent pas exactement le renouveau, ni le rajeunissement. Je ne parle même pas de leur corpus idéologique, ni de leur programme économique. Qu’on en arrive, en 2016, à évoquer les mânes de Lady Thatcher à propos de François Fillon, qu’Alain Juppé reprenne fièrement une expression qui lui avait joué de mauvais tours il y a… vingt ans (« Droit dans mes bottes »), n’est pas très rassurant quant aux perspectives d’avenir de notre pays…

– On nous dit que l’embellie spectaculaire du vote Fillon traduit une adhésion des électeurs à son programme. L’ont-ils simplement lu, compris, en ont-ils mesuré les conséquences ? Pas plus sans doute le programme Fillon que les autres. Alors le personnage ? L’éternel second – qui a tout de même été 5 ans le premier ministre de Sarkozy ! – intègre, sérieux, austère, qui a fendu l’armure lors du dernier débat télévisé ? L’explication est plus plausible… et renvoie à un autre parcours, celui d’un ancien premier secrétaire du PS crédité de 3% d’intentions de vote quand il se lance dans la course aux primaires de la gauche en 2011 et qui finit président de la République.

Alain Juppé a-t-il déjà perdu ? Ne pas le dire trop vite. Le corps électoral de dimanche prochain sera certainement très différent de celui du premier tour. Et la participation sans doute moindre. Quand on aura comparé les deux programmes, les deux visions, mais aussi les soutiens et les alliés des deux hommes… la surprise peut encore survenir.

– Cette primaire de la droite rebat les cartes de la gauche. Emmanuel Macron semble être bien seul à proclamer qu’il n’est pas inéluctable que la gauche soit absente du second tour de la présidentielle. Même si l’histoire ne se répète jamais, on est pour le moment dans un scénario de type 21 avril 2002. À moins que la raison ne finisse pas l’emporter…

 

 

Jamais sans elles

Cela faisait quelque temps que je voulais évoquer le dernier-né du duo Patrice Duhamel-Jacques Santamaria. Ces deux-là, mes amis, en sont à leur troisième ouvrage, bien parti comme les précédents pour devenir un bestseller. Après L’Elysée, coulisses et secrets d’un palais, et Les Flingueurs, anthologie des cruautés politiques, ils brossent d’émouvants portraits de femmes qui ont compté dans l’histoire politique du dernier siècle.

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Qu’y a-t-il de commun entre Yvonne de Gaulle, Adelaïde Jaurès, Jeanne Blum, Marie-Louise Chirac, Charlotte Badinter et la princesse Mathilde Bonaparte ? Elles confirment toutes l’adage populaire qui nous dit que derrière chaque grand homme se cache une femme. Qui connaît par exemple l’influence réelle d’Yvonne de Gaulle auprès de son mari, notamment pour l’autorisation de la pilule contraceptive ? Ou encore la complicité étonnante et peu connue entre Tante Yvonne et André Malraux ? Sait-on que la femme la plus influente dans la vie de François Mitterrand, celle qui lui a appris à aimer charnellement la France, fut sa grand-mère  » Maman Ninie  » ? Le rôle de Claude Chirac auprès de son père est connu mais sait-on qu’Elisabeth de Gaulle a souvent influencé son Général de père ? Et que dire de Liliane Marchais, la militante communiste au soutien indéfectible ; de Denyse Seguin, à qui son fils Philippe vouait un véritable culte ; ou encore de Michelle Auriol, la première des Premières dames à avoir joué un rôle politique réel ? De Napoléon à Valls en passant par Giscard, Badinter, Juppé, Jospin, Bayrou, Sarkozy ou Hollande, quelle aurait été leur carrière politique sans leur mère, ces femmes qui les ont façonnés et épaulés dans leurs combats ? Aucun de ces hommes n’aurait franchi les étapes les conduisant au pouvoir sans ces femmes dont la vie nous est racontée ici et qui offrent un éclairage original sur l’histoire politique française.

Les deux auteurs ne se contentent pas des clichés habituels, chaque portrait est l’occasion d’un condensé d’histoire et de mises en perspective salutaires.

L’actualité discographique remet au premier plan des femmes, des musiciennes pour lesquelles je pourrais reprendre à mon compte le titre de l’ouvrage de Duhamel et Santamaria : Jamais sans elles. Anna Moffo et deux Elisabeth, Schwarzkopf et Grümmer. 

L’Américaine Anna Moffo (1932-2006) – https://fr.wikipedia.org/wiki/Anna_Moffo -, a fait une carrière relativement courte mais la somptuosité et le grain unique de sa voix n’avaient d’égale que la beauté et le port d’une star italienne. J’ai découvert nombre d’opéras dans mon adolescence grâce à elle et à ses enregistrements pour RCA. On retrouve dans ce coffret les qualités exceptionnelles de cette chanteuse (notamment une parfaite diction française)

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On ne peut ensuite imaginer carrières et matières plus contrastées que les deux Elisabeth, quasi  contemporaines. La sophistication suprême, les grandes manières pour « la » Schwarzkopf, la pureté de diamant, les vibrations lumineuses d’une voix céleste, celle d’Elisabeth Grümmer (1911-1986) qui ne fit jamais (à cause de l’autre ?) la carrière discographique qu’elle eût méritée. Dans un coffret très bon marché, d’excellents repiquages de références parfois disparues depuis longtemps.

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Le problème des électeurs

« François Mitterrand disait que les économistes sont surtout excellents pour expliquer après coup pourquoi les choses ne se sont pas passées comme ils l’avaient prédit » (in Jean-Louis Bianco, Mes années avec Mitterrand – Fayard 2015).

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Ajoutons « analystes » ou « commentateurs » à « économistes » et la phrase reste d’une pertinente actualité. Cela vaut non seulement pour les professionnels de la profession, mais pour tous les adeptes des réseaux sociaux.

Il n’est plus une élection, en France ou dans les pays proches (les seuls auxquels on s’intéresse), dont les résultats ne contredisent prévisions, prédictions et sondages. C’est énervant ces électeurs qui ne votent pas comme ils devraient voter !

Cela devrait nous inciter (je me mets dans le lot des « analystes » et « commentateurs ») à un peu de modestie, à un peu de retenue. Et à chaque fois, à une remise en perspective.

La Turquie dimanche dernier ? L’affreux Monsieur Erdogan et son parti l’AKP gardent la majorité au Parlement au terme d’élections démocratiques. Horreur et stupeur ! Oui mais le vote a été truqué, les électeurs trompés par une campagne orientée par des médias dans la main du pouvoir. Sans doute – et je serai bien le dernier à défendre un parti et un régime qui a condamné mon ami Fazil Say pour délit d’opinion ! – mais les électeurs ont exprimé leur choix. À moins de considérer que les électeurs turcs ne sont pas de même catégorie que les électeurs français ou allemands. Comme l’aurait dit Desproges, ces électeurs votent mal, supprimons les électeurs !

La Grèce ? Que n’a-t-on lu et entendu sur ce pauvre peuple grec, étranglé par une chancelière allemande sûre et dominatrice (tiens ça nous rappelle quelque chose !), par les technocrates de Bruxelles,  heureusement défendu par ces chevaliers blancs qui ont nom Tsipras ou Varoufakis. Qui, dans la cohorte de ceux qui proclamaient leur soutien indéfectible à la Grèce opprimée, avait eu juste un peu de curiosité, qui, parmi les grandes consciences d’une certaine gauche qui n’était pas la dernière à crier, avait relevé le niveau de corruption, de laisser-aller budgétaire atteint par un pays gouverné pendant des décennies par le PASOK (le parti socialiste grec !). Personne n’a plus rien à redire à l’alliance pour le moins hétérogène qu’a constituée et reconstituée Tsipras après deux consultations électorales, personne ne prône plus le Grexit… et personne ne semble surpris que M. Varoufakis se fasse rémunérer ses prestations médiatiques…

Et la France ? Je lis en ce moment beaucoup de mémoires, de livres de souvenirs d’acteurs ou de témoins des vingt dernières années (comme le bouquin de Bianco cité plus haut, comme le dernier opus d’Eric Roussel, biographe de haute volée de Pompidou, De Gaulle, et maintenant Mitterrand)

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Depuis une bonne vingtaine d’années, l’élection présidentielle de 1995, il n’est pas une consultation électorale qui n’ait démenti ou corrigé sérieusement les pronostics établis par les spécialistes, journalistes, sondeurs, politologues.

Bref rappel : 1995 je le donnais en tête du 1er tour, tout le monde se riait de moi, résultat : Lionel Jospin arrive devant Chirac et Balladur (sans parler de la campagne qui a précédé où tous les médias annonçaient Balladur élu même dès le premier tour !); 2002 personne n’avait imaginé Jospin éliminé et un duel Chirac-Le Pen au second tour; 2007 Ségolène Royal écrasant ses rivaux – Laurent Fabius, Dominique Strauss-Kahn quand même ! – à la primaire socialiste, Bayrou dépassant 18% des voix; 2012 Monsieur 3%, c’était Hollande en 2008, battant Aubry, Montebourg, Valls, Royal, à la primaire et l’emportant – c’était plus prévisible – sur Sarkozy. Mais il y a aussi 2005, le référendum sur le nouveau traité constitutionnel européen, perdu et bien perdu. Et quasiment toutes les élections européennes, la plus récente – 2014 – étant la plus spectaculaire à la fois par le taux record d’abstentions et la première place du Front National.

Pour tous ces rendez-vous électoraux, sans exception, il suffit de relire la presse de l’époque, avant et après, c’est tout juste si on n’engueule pas les électeurs. Parce que les éditorialistes ont toujours raison, forcément raison !

Churchill, qui eut pourtant à pâtir de l’ingratitude des électeurs, n’en tenait pas moins fermement pour la démocratie : Democracy is the worst form of government – except for all those other forms, that have been tried from time to time.

Pour ne pas se décourager complètement, croire encore dans les vertus de la démocratie, il faut absolument lire l’un des essais les plus intelligents, cultivés, courageux de ces dernières années : Le bon gouvernement, de Pierre Rosanvallon. Salutaire, et bienfaisant !

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Non ou l’impossibilité du oui

Les humoristes ont fait leurs choux gras de cette célèbre apostrophe du premier ministre de l’époque, Jean-Pierre Raffarin

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C’était à l’occasion du référendum voulu par Jacques Chirac en 2005 : les Français devaient approuver le nouveau traité constitutionnel européen. Tous les responsables politiques, à l’exception des extrêmes, appelaient à voter OUI.

Paris Match avait même réuni sur la même photo de couverture le premier secrétaire du PS et le président de la nouvelle UMP :

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Et ce fut le NON qui l’emporta.

Pourquoi rappeler cet épisode d’il y a dix ans ? Parce que le parallèle entre ce vote français et le référendum grec de dimanche dernier est saisissant. Il suffit de relire/revoir analyses, commentaires, débats des deux événements…

A l’heure du café du commerce généralisé et de la toute-puissance des réseaux sociaux, il n’y a plus place pour l’argument, le développement d’une pensée, la référence à un corpus de doctrine, voire à un idéal. Les raisonneurs, les intellectuels, les penseurs n’ont plus rien à faire dans ces pseudo-débats. Puisque le vote est devenu un simple exutoire.

Les Grecs ont voté NON, mais non à quoi ? J’emprunte à Sylvain F. ce « post » sur FacebookSi je résume, il y a ceux qui sont pour le Grexit et ceux qui sont contre le Grexit, ceux qui sont pour l’euro sans la Grèce, ceux qui sont pour l’euro avec la Grèce, ceux qui sont contre l’euro avec ou sans la Grèce, ceux qui sont pour l’euro avec la Grèce mais sans l’Allemagne, ceux qui sont contre l’euro mais avec l’union européenne, ceux qui sont contre l’union européenne en général…. Et tous avancent la même raison, très nuancée : c’est ça ou le chaos.

Cet échange musclé résume plutôt bien la situation :

Déjà l’élection présidentielle de 2012 a été gagnée par le NON, les analystes sont à peu près unanimes : les électeurs ont rejeté la personne, plus que la politique, de Sarkozy, ils n’en ont pas pour autant adhéré au projet ni à la personnalité de François Hollande (ce qui explique que le nouveau président ait aussi vite et durablement dévissé dans les sondages de popularité).

Toutes les élections locales depuis lors ont été gagnées sur le rejet, et non l’adhésion.

Beaucoup plus préoccupant encore que cette impossibilité pour le politique de conquérir l’adhésion, l’assentiment des électeurs, l’abstention de plus en plus forte et du même coup le poids croissant des minorités les plus bruyantes. Quand la résignation prend le pas sur l’expression démocratique, il y a de quoi verser dans le pessimisme.