De l’intime au général

Un blog en accès libre, c’est devenu comme les réseaux sociaux. Risqué, voire dangereux, quand on évoque l’intime, le personnel. Je n’oublie pas qu’il y a deux ans, ma vie aurait pu basculer (Des Champs-Elysées à l’hôpital)

En famille

La semaine écoulée a été prodigue en moments forts : l’anniversaire de J.B. le 13 novembre, juste nous quatre, ses parents et son frère aîné (celui qui a été mêlé au procès-fleuve du 13 novembre 2015, auteur d’une magnifique plaidoirie : Croire au matin). J’avais choisi Drouant, parce que c’était un lundi soir et que la table y est toujours bonne. Le vol-au-vent Jean Cocteau tient sa réputation !

Puis ce furent deux petites journées d’une famille recomposée, la visite à ma très vieille mère sur les hauteurs de Nîmes dans ce qui est désormais la résidence de sa vie finissante. Famille recomposée car c’était la première fois, depuis si longtemps que la mémoire a dû en effacer la trace, que mes deux soeurs et moi nous nous retrouvions autour d’elle.

De la chambre qu’elle partage avec une autre pensionnaire, elle peut observer les oiseaux et les écureuils qui l’accompagnent dans les errements de sa mémoire. Chaque visite nous confirme une lente et inexorable dérive vers l’absence, parsemée pourtant de moments joyeux, de souvenirs heureux, qu’il faut chérir quand ils viennent. Admiration en tout cas pour ces « soignants » (encore ce jargon techno) qui font la vie plus douce…

Vendredi soir nous avions décidé de fêter l’anniversaire d’une rencontre qui a changé ma vie et la sienne, il y a quelques lustres. dans un lieu magique, considéré pour la 7e année consécutive comme le meilleur restaurant du monde. Et d’y être chaleureusement accueillis par le maître des lieux, Guy Savoy

(French chef Guy Savoy cooks in the kitchen of his Michelin three-starred restaurant « Restaurant Guy Savoy » in the Monnaie de Paris on September 21, 2017, in Paris. / AFP PHOTO / Eric Feferberg)

Des lectures

Je déguste le troisième tome des Mémoires de Franz-Olivier Giesbert. C’est bien écrit, très bien même, les portraits de politiques notamment ciselés à la pointe sèche, souvent d’une drôlerie irrésistible (l’allure d’un Fabius, la poignée de main de Balladur, etc.), une autodérision permanente. Et beaucoup d’informations « de l’intérieur ».

Dans un genre très proche, avec un égal talent de plume (comme Catherine Nay, Michèle Cotta est passée par la case Françoise Giroud à L’Express), ce récit à la première personne de cette Cinquième république qu’elle a vécue dès ses débuts.


Et enfin un autre livre, qui vient d’obtenir le prix Médicis, et qui se lit avec un plaisir de gourmet

« Toute mon adolescence, j’ai entendu parler des personnages d’ À la recherche du temps perdu, persuadée qu’ils étaient des cousins que je n’avais pas encore rencontrés. À la maison, les répliques de Charlus, les vacheries de la duchesse de Guermantes se confondaient avec les bons mots entendus à table, sans solution de continuité entre fiction et réalité. Car le monde révolu où j’ai grandi était encore celui de Proust, qui avait connu mes arrière-grands-parents, dont les noms figurent dans son roman. 
J’ai fini, vers l’âge de vingt ans, par lire la Recherche. Et là, ma vie à changé. Proust savait mieux que moi ce que je traversais. il me montrait à quel point l’aristocratie est un univers de formes vides. Avant même ma rupture avec ma propre famille, il m’offrait une méditation sur l’exil intérieur vécu par celles et ceux qui s’écartent des normes sociales et sexuelles. 
Proust ne m’a pas seulement décillée sur mon milieu d’origine. Il m’a constituée comme sujet, lectrice active de ma propre vie, en me révélant le pouvoir d’émancipation de la littérature, qui est aussi un pouvoir de consolation et de réconciliation avec le Temps.
 » (Présentation de l’éditeur)

J’en ai profité pour aller boire un cocktail dans un tout nouvel établissement du centre de Paris, juste à côté du Carreau du Temple, la Maison Proust

Les jours d’après

On va éviter les clichés. Quand on sort debout de l’hôpital, on se dit qu’on a eu de la chance, mais il y a tellement d’autres souffrances plus longues, plus graves, qu’on va éviter de s’attarder sur son propre sort. Il y a certes des choses qu’on doit apprendre (ou réapprendre) : la patience, le repos, le goût des moments simples. Il y en a d’autres qui me sont familières, comme faire confiance à l’équipe qui travaille auprès de moi pour faire tourner la boutique, avancer sur les projets. Nul n’est irremplaçable, et la durée de mon absence au travail n’est pas de nature à compromettre l’avenir.

Ce qui n’est pas cliché en revanche, c’est le goût qu’on retrouve, pas à pas, pour les joies du quotidien, le premier restaurant, le premier cinéma, bientôt j’espère le premier concert.

La première sortie au cinéma c’était pour voir Aline de et avec Valérie Lemercier

La critique avait loué à peu près unanimement la qualité de ce film qui n’a rien d’un biopic ordinaire. J’ai un peu craint, en début de séance, que Valérie Lemercier ne fasse un peu trop du… Valérie Lemercier, dans les scènes de début où elle joue Céline Dion, pardon Aline Dieu, enfant puis adolescente. Et puis le film est tellement bien écrit et délicatement réalisé – rien n’est jamais trop, too much – qu’on se laisse entraîner sans réserve dans cette belle histoire de vie, d’amour, de réussite, d’hommage à un destin hors du commun. Je n’étais pas fan de Céline Dion avant ce film, j’ai l’impression de l’être un peu devenu.

Cela m’a rappelé une très brève rencontre, un salut échangé, il y a une quinzaine d’années : j’allais entrer chez Bofinger, la célèbre brasserie de la place de la Bastille, il y avait une belle limousine, moteur ronronnant, portes ouvertes, juste devant. J’eus juste le temps de m’écarter pour laisser sortir du restaurant… Céline Dion, qui se répandit en mille sourires d’excuses pour sa sortie un peu brusque. Céline comme un coup de vent !

Résolutions

Ce n’était qu’un conseil de sa part, mais j’ai décidé de suivre la recommandation du cardiologue : j’ai commencé hier toute une série de séances de « rééducation » cardiaque, autrement dit pour l’essentiel du sport, quotidien, encadré, surveillé, mesuré. Je faisais déjà du sport avant mon accident, mais le faire, dans le cadre apaisant d’un superbe domaine, qui, au XVIIIème siècle, accueillait les malades et les fous incurables, avec quelques partenaires qui ont subi la même épreuve, c’est un bonheur qui ne se refuse pas.

J’ai résolu aussi non seulement de ne jamais évoquer, pas plus demain qu’hier, ni même suivre certains candidats à l’élection présidentielle. Ni le ridicule ni la honte ne tuent, sinon on compterait déjà au moins 6 victimes. Liste non limitative…

Quand on lit les souvenirs de Catherine Nay, on est malheureusement conforté dans le triste constat d’une effrayante baisse de niveau du personnel politique depuis une vingtaine d’années.

C’est aussi, égoïstement, pour me préserver, pour réserver mes capacités d’indignation à des causes qui en valent vraiment la peine, que je me suis abstenu et que je m’abstiendrai de suivre des « débats » qui n’en sont pas. Comme les médias, les sondeurs, n’ont rien appris du passé – qu’une élection présidentielle se joue dans les dernières semaines, qu’aucun sondage n’a jamais donné l’ordre d’arrivée, a fortiori le vainqueur, six mois avant l’échéance – autant éviter d’entrer dans un jeu sans issue et sans intérêt.

Redécouvertes

L’avantage du repos forcé qui m’est imposé, c’est le temps qui m’est donné de redécouvrir mes -thèques : bibliothèque, discothèque, DVD, de petits bijoux cachés dans un documentaire, ou annexés à un concert filmé.

Au moment où j’écris ce billet, je finis de regarder le film Moscou, quartier des cerises (1963) : Moskva Cheryomushki est une délicieuse comédie musicale, écrite par Chostakovitch en 1959, dont l’action se situe dans la banlieue de Moscou. Le compositeur souhaitait rendre un hommage à Broadway (West Side Story avait connu un succès mondial dès 1957) 
Datant de 1963, le film est basé sur cette comédie musicale, qui connut à l’époque un important succès populaire et commercial. Satire de la vie et des aspirations de trois jeunes couples vivant en Union Soviétique – qui se débattent avec l’administration, la bureaucratie, la corruption et toutes les complications possibles pour acquérir des appartements de rêve dans le nouveau Quartier des cerises – le film possède à la fois le charme d’une comédie musicale hollywoodienne ainsi qu’une bande son irrésistible avec des chansons excellentes et des séquences dansées très réussies.

J’avais beaucoup aimé la production de la comédie musicale donnée à l’opéra de Lyon en décembre 2010, dirigée par Kirill Karabits, avec une quasi-débutante Olga Peretyatko, dans la mise en scène délurée et inventive de Jérôme Deschamps et Macha Makeieff.

Riccardo Chailly en a enregistré une version de grand luxe pour le disque avec l’orchestre de Philadelphie.

L’hommage à Josephine

J’ai aimé hier la cérémonie simple, belle, réussie, de l’entrée de Josephine Baker au Panthéon. Les musiques qui l’ont accompagnée.

La grande Catherine

On sait ma dilection pour les mémoires des acteurs ou des témoins de l’Histoire.

J’avais suivi avec gourmandise l’impressionnante somme publiée par Michèle Cotta :

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Je me régale depuis quelques jours d’un livre dont la banalité du titre et de la couverture dissimule mal la richesse, la qualité d’écriture, le fourmillement de détails et de témoignages, ces Souvenirs, souvenirs de Catherine Nay

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 » Je serai journaliste « , se promet très tôt la jeune provinciale de Périgueux. Pourquoi ce métier ? Par goût de l’écriture ? Pour partir en reportage et raconter le monde ? Non, pour être libre.
Après une enfance heureuse au sein d’une famille aimante et protectrice, Catherine Nay accomplit peu après son arrivée à Paris un rêve qui fut celui de tous les journalistes débutants dans les années 1960 : entrer à L’Express, la meilleure école de presse à cette époque, sous la double houlette de Jean-Jacques Servan-Schreiber et, surtout, de Françoise Giroud. Elle y trouve une sorte de seconde famille. La figure de Françoise Giroud, dont elle nous révèle ici des aspects inattendus, domine ces années. Elle incarne pour elle un modèle à la fois d’observatrice des moeurs de son temps et de femme de caractère.
Catherine Nay a obéi dans sa propre existence à ce même désir de liberté et d’indépendance. Elle évoque ici pour la première fois sa rencontre en 1968 avec l’un des grands acteurs de la Ve République, Albin Chalandon, resté cinquante ans plus tard le grand amour de sa vie.
Devenue familière des coulisses du monde politique, elle nous offre dans le premier volume de ses mémoires, entre portraits à vif et anecdotes savoureuses, un récit original et perspicace, plein d’humour, d’intelligence et de vivacité, des règnes successifs de Pompidou, Giscard et Mitterrand, jusqu’à l’élection de Jacques Chirac, une chronique intime de cet univers de passions où s’affrontent des personnages hors normes dont elle recueille les confidences, décrypte les facettes les plus secrètes ou les mieux dissimulées.
Sous le regard de cette enquêtrice aguerrie, le pouvoir apparaît tel qu’il est, avec ses rites, ses pratiques, ses grandes et petites rivalités : une comédie romanesque faite de sensibilités particulières, par-delà les idées et les convictions. Catherine Nay la raconte sans cacher ses coups de coeur ni ses partis pris.
Librement ! (Présentation de l’éditeur).

Catherine Nay, c’est un style, une plume (même si Françoise Giroud, qui l’avait recrutée à L’Express, avait confié à Etienne Mougeotte, qui allait faire entrer la journaliste à Europe 1, qu’elle ne « savait pas écrire » !). C’est surtout une capacité à restituer des moments d’histoire tels qu’enfant, adolescent, étudiant, et plus tard engagé en politique, j’ai vécus, avec un effet de zoom sur des événements, des situations, des personnages que j’avais approchés. C’est souvent croustillant, bien envoyé, jamais blessant ni méchant.

On attend avec impatience la suite de ces Souvenirs !