Entre le Bulgare d’hier et l’Ouzbek d’aujourd’hui

Se souvenir d’Alexis Weissenberg

Finalement je l’ai acheté ce coffret, ces 37 CD qui restituent l’intégralité des enregistrements du pianiste pour EMI, et même un disque de sonates de Haydn déjà paru dans un coffret RCA.

Pourtant la dernière prestation d’Alexis Weissenberg (1929-2012) à laquelle j’ai assisté en 1997 ou 1998 m’a laissé un souvenir terrible. C’était un concert organisé par une grande école parisienne avec je ne sais plus quel orchestre, c’était au Palais Garnier, et à force de pressions, France Musique avait été obligée de capter ce concert, dirigé par Yehudi Menuhin avec en soliste Alexis Weissenberg. Au programme figurait le concerto n°9 de Mozart, c’était mal parti le pianiste bousculait déjà le premier mouvement, mais le comble de la confusion fut atteint dans le rondeau final. Weissenberg avalait les notes et les traits à une telle vitesse qu’il était impossible pour Menuhin et l’orchestre de suivre le soliste. On eut donc ce résultat, digne d’un Tom and Jerry, avec un pianiste posant le dernier accord deux bonnes minutes avant l’orchestre. Nous étions plusieurs, assis dans la salle, à nous regarder effarés par un tel naufrage. Cela n’empêcha pas une salle d’invités d’applaudir à tout rompre…et les organisateurs de s’assurer que France Musique avait bien diffusé l’exploit en direct. Je leur expliquai que non ce n’était pas du direct et que pour la diffusion on aviserait ultérieurement….

Quelques années après, allant féliciter un pianiste qui venait de jouer au Théâtre des Champs-Elysées, je vis devant moi dans le couloir qui menait à sa loge, un très vieux monsieur tout voûté avançant à pas lents. Je mis un peu de temps à reconnaitre Alexis Weissenberg, qui était alors dans sa soxantaine. Ce n’est qu’après sa mort que j’apprendrai, comme le monde musical, l’un des secrets les mieux gardés, la maladie de Parkinson qui l’avait touché dès le début des années 80.

Mais Alexis Weissenberg je l’avais souvent vu à la télévision, merci le Grand Echiquier de Jacques Chancel (en particulier lors de cette soirée mémorable avec Karajan et l’orchestre philharmonique de Berlin (à voir sur ma chaîne YouTube). Et une première fois en récital à Poitiers. Je m’étais fait dédicacer son tout nouveau disque du 5e concerto de Beethoven dirigé par Karajan…

Je me rappelle des critiques sur ces concertos de Beethoven qui, étonnés par les bizarreries de la prise de son, se demandaient si le piano n’avait pas été enregistré séparément de l’orchestre, puis mixé pour le disque…

En réalité, Alexis Weissenberg est un artiste à part. Cette sorte d’objectivité, de droiture diront certains, dans l’approche des oeuvres, de Bach à Chopin, de Schumann à Ravel, surprend encore aujourd’hui ceux qui s’attachent à la qualité du son, ou à l’engagement du musicien dans l’oeuvre. Au moins ne risque-t-on pas la monotonie, même si on est plus d’une fois bousculé dans ses certitudes !

Une décennie après

Je me demandais l’autre soir à Liège où j’avais entendu pour la dernière fois le pianiste ouzbek Behzod Absudarimov.

Maintenant, grâce à ce blog, j’en retrouve la trace. C’était en 2015 dans le tout nouvel Auditorium de Radio France. Behzod faisait ses débuts parisiens dans le 3e concerto de Prokofiev.

« On a d’abord été surpris par ce qui nous semblait de la prudence dans le jeu du jeune pianiste ouzbek Behzod Abduraimov – on a trop les feux d’artifice de Martha Argerich dans l’oreille ! – puis conquis par cette calme puissance, typique d’une certaine école russe, qui ménage ses effets, emporte l’adhésion sans épate. Preuve supplémentaire dans le bis : on aurait dit Gilels dans La Campanella de Liszt « 

Dans le 1er concerto de Tchaikovski jeudi à Liège c’était, onze ans après, la même impression de « calme puissance » :

Intéressant de comparer ces deux visages du piano d’hier et d’aujourd’hui.

Cadeau

Plus personne aujourd’hui ne joue en concert la 2e symphonie de Borodine, ni ne l’enregistre plus. Dans la discographie de Carlos Kleiber, il y a cette archive prodigieuse de 1972.

Et toujours humeurs et réactions du moment dans mes brèves de blog

Au jour d’aujourd’hui

Rien de personnel dans ce billet, puisque, comme jadis les mauvais élèves au fond de la classe, je me contente de copier intégralement ce papier paru sur le blog des correcteurs du journal Le Monde (http://correcteurs.blog.lemonde.fr/2015/10/13/les-pleonasmes-les-plus-en-vogue-dans-la-presse/). Je copie et je partage !

« En grec ancien, pleonasmos signifie « excès », « surabondance », « exagération ». Si le pléonasme ne va pas jusqu’à l’hubris, la déraison, la démesure qui appelle la vengeance divine, il n’en suscite pas moins l’ire ou la dérision des lecteurs. La grande fréquence des pléonasmes dans la presse illustre l’usure des mots, mais aussi la méconnaissance de leur sens. Voici une revue de détail.

Commençons par faire un sort au taux d’alcoolémie. L’alcoolémie étant le « taux d’alcool » dans le sang, à quoi bon en rajouter, sauf à voir double après une consommation immodérée de produits du terroir ?

La caserne évoquant pour tous la Grande Muette, autrement dit l’armée, quelle information de plus donne-t-on en parlant de caserne militaire — à part rallonger la sauce quand on est payé au signe ?

Comment faut-il interpréter la locution au pluriel populations civiles ? Est-ce à dire que les populations non respectueuses des bonnes manières en sont exclues ? La population, au singulier, n’est-ce pas exhaustif ?

Le tri étant une sélection, parler de tri sélectif c’est bégayer. Un peu comme « sélection sélective ».

Le principal protagoniste nous laisse dubitatifs : le « protagoniste » étant l' »acteur principal » (étymologiquement, « celui qui combat au premier rang »). Par exemple, dans l’Iliade, le protagoniste est Achille, et dans l’Odyssée, Ulysse. Et dans Ivanov de Tchekhov, c’est… Ivanov.

On peut lire ici ou là talonner de près. Talonner de loin, de toute façon, c’est ardu.

Le cadeau gratuit relève plus de la novlangue publicitaire que de celle de la presse, certes, mais il y fait aussi des incursions sournoises. Si un cadeau est payant, ce n’est plus un cadeau.

A quoi bon faire suivre « lorgner » de la préposition « sur », alors que ce verbe est transitif ? On peut donc faire l’économie de ladite préposition. Lorgner sur finit par faire loucher, ce qui est d’ailleurs le sens premier de ce verbe.

Un tollé étant par définition une… « clameur collective » (pléonasme du Larousse), on se gardera bien d’employer tollé général. La même remarque vaut pour liesse ou pour consensus.

Veto signifiant en latin « je m’oppose », il n’est pas nécessaire d’opposer son veto quand on a cette prérogative. On se contentera de « mettre son veto ».

Enfin, il est superfétatoire de faire suivre la locution adverbiale etc. (pour le latin et cetera, « et les autres choses ») des points de suspension (etc…), car ils ont ici le même sens de « et les autres choses »…

Cette liste n’est pas close. Les pléonasmes ne se limitent donc pas à « monter en haut », « descendre en bas » ou « prévoir l’avenir », les exemples donnés par les dictionnaires. Beaucoup ne sont pas perçus comme tels et ont reçu l’onction des dictionnaires, comme au fur et à mesure ou donner le gîte et le couvert (dans les deux cas, on dit deux fois la même chose). D’autres ont été sanctifiés par la littérature (pauvre hère ou frêle esquif) et d’autres sont indivisibles, comme aujourd’hui ou se suicider.

Le très mode au jour d’aujourd’hui étant une espèce de record, une façon de dire trois fois la même chose, cette locution est un chef-d’œuvre de vacuité. »

Plantu, lui, ne risque pas le pléonasme avec son dessin quotidien à la une du Monde, puisqu’il réussit le tour de force d’une sorte de concentré de l’actualité, le choc des maux de l’époque.

12034371_929250293813244_1980535852876907404_o

(Plantu dans Le Monde du 23 septembre 2015)

Aristocrate

Il fêtait il y a trois jours ses 85 ans, il porte un nom à rallonge qui fleure bon l’ancienne noblesse d’Europe centrale : Johann Nikolaus Graf von La Fontaine und Harnoncourt-Unverzagt (http://fr.wikipedia.org/wiki/Nikolaus_Harnoncourt#G.C3.A9n.C3.A9alogie)

Plus connu sous son nom de musicien, Nikolaus Harnoncourt, né à Berlin le 6 décembre 1929, est et a toujours été un aristocrate de la musique. De ceux qui ont une haute conception de leur art, de leur métier, un comportement exemplaire envers la musique, les compositeurs et le public. Si Harnoncourt a toujours inspiré le respect aux musiciens, aux auditeurs, à la critique, c’est parce qu’il n’a jamais transigé avec une éthique, une exigence, une certaine idée de la Musique.

Je suis loin d’avoir toujours été d’accord avec ses choix, je me suis parfois ennuyé  à certains concerts – où le sens du détail, la qualité de l’articulation me semblaient brider l’élan d’une symphonie de Mozart ou de Bruckner, mais j’admire et reviens souvent à  sa discographie, même quand elle surprend :

61GMGmxE1yL 516l08PJeQL 816eLZRFciL._SL1500_

En cette période de fêtes, le choix est faste pour célébrer Harnoncourt. Deux livres d’abord, une réédition en poche d’un classique, parfois ardu, toujours pertinent :

Unknown

Et cette compilation, qui bénéficie d’une formidable préface de Sylvain Fort (qui a aussi traduit de l’allemand, sans jamais les trahir, les propos de Nikolaus Harnoncourt)

61TAPAY2RPL

61FImKkot8L

Dans une discographie surabondante, Warner ressort un coffret plutôt inattendu, et pour tout dire passionnant : trois CD de valses de Strauss, dont le concert de Nouvel An 2001, et deux intégrales de La Chauve-Souris et du Baron Tzigane qui, à leur sortie, n’avaient pas eu les faveurs de la critique, parce que finalement on reprochait à Harnoncourt d’aborder ces oeuvres avec trop de sérieux. Il est vrai que ces versions manquent parfois de paillettes, mais elles disent surtout combien Strauss est un grand compositeur, à l’époque respecté par Brahms et Wagner.

81FJfiJldWL._SL1475_81Ojebep3XL._SL1155_