Sous les pavés la musique (VI) : l’oreille sur le Gidon

On ne pourra pas accuser Deutsche Grammophon de ne pas avoir anticipé le 70ème anniversaire de Gidon Kremerle violoniste letton né le 27 février 1947 à Riga. Et ce pavé de 22 CD est tout simplement exceptionnel. Il ne s’agit pas, comme certains intitulés pourraient le faire croire, de l’intégrale des enregistrements du violoniste pour la marque jaune, mais de tous les concertos ou oeuvres concertantes qu’il a gravés pour Philips et DGG.

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Et sans vouloir être désagréable, ni établir d’inutiles comparaisons, ce coffret n’a pas grand chose à voir avec les pavés récents de DGG consacrés à Ithzak Perlman ou Pinchas Zukerman. Aucun des illustres confrères de Kremer n’a jamais eu cette inlassable curiosité pour les compositeurs de son temps, et cette passion pour le travail d’interprétation « historiquement informée » des grands classiques. Qui se souvient aujourd’hui du choc provoqué par l’intégrale des concertos pour violon de Mozart enregistrée avec Harnoncourt et des Wiener Philharmoniker sacrément bousculés ?

C’est grâce à Gidon Kremer que j’ai  découvert et aimé des oeuvres phares comme Offertorium de Sofia Goubaidoulinapuis les concertos de John Adams ou Philip Glass, plusieurs pièces de Schnittke et d’improbables compositeurs baltes, qu’il fut souvent le premier à « révéler » en Europe de l’Ouest.

J’ai un très beau souvenir personnel de Gidon Kremer, une tournée de l’Orchestre de la Suisse Romande à l’automne 1987 au Japon. Il partageait avec Martha Argerich le rôle de soliste invité d’Armin Jordan. Jamais plus entendu depuis interprétation plus habitée, incandescente, intense du concerto pour violon de Sibelius. Je me rappelle aussi un long entretien passionnant, enregistré dans un train, que j’avais fait pour la Radio suisse romande et qui a dû être effacé presque aussitôt (comme celui que j’avais réalisé – deux heures de bande magnétique – avec Martha Argerich !). Sibelius n’est pas dans ce coffret jaune, mais je conseille vivement ce formidable témoignage du tout jeune Kremer (23 ans) capté à Moscou avant son départ pour l’Occident.

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On l’a compris, pour moins de 60 €, ce coffret est un indispensable de toute discothèque, l’honneur d’un musicien qui a épousé son siècle et ne s’est jamais reposé sur des lauriers précoces.

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Sous les pavés la musique (V) : tout sur Robert

On a un peu oublié aujourd’hui l’art et la personnalité de Robert Casadesus (1899-1972), le pianiste français préféré des Américains, en tout cas de George Szell.

J’ai déjà raconté, dans une précédente version de ce blog, ce rendez-vous avec Gaby Casadesus qui, à 96 ans, avait tenu à se déplacer à mon bureau de France Musique pour s’assurer que le centenaire de son mari serait bien célébré comme elle entendait qu’il le soit, par les formations et les antennes de Radio France. Elle tenait, en particulier, à ce qu’on joue Casadesus compositeur, ce qui était rien moins qu’évident… La conversation avait été passionnante avec cette dame d’une élégance et d’une courtoisie hors d’âge. Je m’étais dit qu’elle tiendrait jusqu’à ce centenaire, elle est morte six mois après à 98 ans.

Aujourd’hui nous sont restitués quantité d’enregistrements devenus introuvables, ou très partiellement réédités au fil des ans, de Robert Casadesus, de sa femme Gaby et de leur fils Jean, tragiquement disparu en 1972 à 44 ans d’un accident de voiture au Canada.

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On trouvera ci-dessous les détails de ce coffret de 30 CD, des enregistrements qui vont de 1947 à 1972. Des références déjà connues – les Ravel – et rééditées – les concertos de Mozart avec Szell, mais curieusement pas la totalité, qu’on peut avoir dans le coffret très bon marché ci-dessous. Les formidables 1er et 4eme concertos de Beethoven captés à Amsterdam avec Eduard van Beinumla sonate de Bartok pour 2 pianos et percussions (avec le neveu Jean-Claude !), mais surtout des Chopin, Bach, Scarlatti et Rameau absolument admirables. Et puis, enfin disponibles (on les avait déjà dans un import japonais) ces sonates de Brahms et Beethoven avec le complice de toujours, le violon solaire de Zino FrancescattiMais quand donc SONY se décidera-t-il à rééditer le legs américain de ce fabuleux violoniste ?

Béla Bartók (1881-1945)
Sonata for 2 pianos and percussion Sz.110
Camille Saint-Saëns (1835-1921)
Concerto for piano and orchestra No.4 in C minor Op.44
Carl Maria von Weber (1786-1826)
Konzertstück for piano and orchestra in F minor Op.79
César Franck (1822-1890)
Sonata for violin and piano in A major, Symphonic Variations for piano and orchestra
Claude Debussy (1862-1918)
Arabesques, Children’s Corner, En blanc et noir, pour deux pianos, Estampes, Images Livre I et II, L’Ile joyeuse, Masques, Petite suite (for piano four hands), Préludes Livre I et II, Sonata for violin and piano in G minor, Sonata for violoncello and piano in D minor
Erik Satie (1866-1925)
Trois morceaux en forme de poire
Ernest Chausson (1855-1899)
Concert, Op.21
Franz Liszt (1811-1886)
Concerto for piano and orchestra No.2 in A major
Franz Schubert (1797-1828)
Divertimento « sur des motifs originaux francais » D.823  Andantino varié Op.84 No.1, Fantasia for piano 4 hands in F minor D.940
Frédéric Chopin (1810-1849)
Ballades, Sonata No.2 in B flat minor Op.35
Gabriel Fauré (1845-1924)
Ballad for piano and orchestra Op.19, Dolly Suite Op.56 for piano four hands, Quartet for piano and strings No.1 in C minor Op.15, Sonata for violin and piano No.1 in A minor Op.13,  Sonata for violin and piano No.2 in E minor Op.108, Two Préludes Op.103
Johann Sebastian Bach (1685-1750)
French Suite No.6 in E major BWV817, Italian Concerto in F major BWV971, Partita No.2 in C minor BWV826, Sonata No.2 in A major for violin and piano BWV1015, Toccata in E minor BWV914
Johannes Brahms (1833-1897)
Piano concerto No.2 in B flat major Op.83, Sonatas for violin and piano in A minor Op.100, in D minor Op.108, in G major Op.78 
Manuel de Falla (1876-1946)
Noches en los Jardines de España 
Jean Philippe Rameau (1683-1764)
Gavotte, Le Rappel des Oiseaux, Les Niais de Sologne, Les Sauvages

Domenico Scarlatti (1685-1757)
Sonata in A major K.533, Sonata in B minor K.27, Sonata in D major K.23, Sonata in D major K.430, Sonata in E major K.380, Sonata in G major K.14
Ludwig van Beethoven (1770-1827)
Concertos for piano and orchestra No.1 in C major Op.15, No.4 in G major Op.58, No.5 in E flat major Op.73 « Emperor », Sonatas No.1 in D major Op.12 No.1, No.10 in G major Op.96, No.14 in C sharp minor Op.27 No.2 « Moonlight », Sonata No.2 in A major Op.12 No.2, No.2 in A major Op.2 No.2, No.23 in F minor Op.57 « Appassionata », No.24 in F sharp major Op.78 « A Thérèse », No.26 in E flat major Op.81a « Les Adieux », No.3 in E flat major Op.12 No.3, No.31 in A flat major Op.110, No.4 in A minor Op.23, No.5 in F major Op.24 « Spring », No.6 in A major Op.30 No.1, No.7 in C minor Op.30 No.2, No.8 in G major Op.30 No.3, No.9 in A major Op.47 « Kreutzer », 
Maurice Ravel (1875-1937)
A la manière de Borodine (valse), A la manière de Chabrier, Berceuse sur le nom de Gabriel Faure, Gaspard de la nuit, Habanera, Jeux d’eau, Le Tombeau de Couperin, Ma mére l’Oye, Menuet Antique, Menuet sur le nom d’Haydn, Miroirs, Pavane pour une infante défunte, Piano concerto « for the left hand », Prélude in A minor, Sonatine, Valses nobles et sentimentales
Robert Casadesus (1899-1972)
Toccata Op.40, Sextet for piano and wind instruments Op.58, Sonata No.2 for violin and piano Op.34, Three Mediterranean Dances for 2 pianos Op.36
Robert Schumann (1810-1856)
Carnaval Op.9, Dichterliebe Op.48 (from the « Lyrisches Intermezzo » by H. Heine), Fantasia in C major Op.17, Papillons Op.2, Romance Op.28 No.2 in F sharp major, Symphonische Etüden, Waldszenen Op.82
Wolfgang Amadeus Mozart (1756-1791)
Andante and Variations for piano four hands in G major K.501, Concerto for 2 pianos and orchestra No.10 in E flat major K.365, Concerto for 3 pianos and orchestra No.7 in F major K.242, Concertos for piano No.12 in A major K.414, No.18 in B flat major K.456, No.20 in D minor K.466, No.21 in C minor K.467, No.22 in E flat major K.482, No.24 in C minor K.491, No.26 in D major K.537 « Coronation », piano No.27 in B flat major K.595, Concerto in F major for 3 pianos KV.242, Quintet in E flat major for piano and winds K.452, Sonata for 2 pianos in D major K.448 (K.375a), Sonatas for piano No.13 in B flat major K.333, No.14 in C minor K.457, No.17 in D major K.576
Robert Casadesus, Gaby Casadesus, Jean Casadesus, pianos, Jean-Claude Casadesus, percussions
Zino Francescatti, violin
Maurice Marechal, cello
Jean-Pierre Drouet, percussions
Pierre Bernac, barítono
André Sagnier, flute – Lucien Debray, oboe – Marcel Jean, clarinet – Gérard Tantôt, bassoon
J. de Lancie, oboe – A. Gigliotti, clarinet – B. Garfield, bassoon – M. Jones, French horn
Joseph Calvet, violin – Léon Pascal, Alto – Paul Mas, cello
Guilet Quartet
Columbia Symphony Orchestra, Dir. George Szell
Cleveland Orchestra, Dir. George Szell
Concertgebouw Orchestra, Dir: Edward van Beinum
Philadelphia Orchestra, Dir. Eugene Ormandy
Orchestre National de France, Dir. Carl Schuricht
Orchestra della RAI di Torino, Dir. Fernando Previtali
New York Philharmonic, Dir. Leonard Bernstein
New York Philharmonic, Dir. Dimitri Mitropoulos

Un conseil d’achat : pour une fois éviter les magasins et les sites en ligne qui proposent ce coffret à 100-120 €.  En le commandant directement à l’éditeur Scribendumrecordings.comil vous en coûtera 60 £ (env. 67 €), et vous le recevrez dans les huit jours par la poste.

 

Sous les pavés la musique (IV) : l’hommage à Nikolaus H.

C’est le dernier en date de ses éditeurs qui a dégainé le premier pour rendre un hommage spectaculaire à Johann Nikolaus Graf von La Fontaine und Harnoncourt-Unverzagt plus connu comme Nikolaus Harnoncourt, disparu en mars dernier.

Un énorme pavé, format 33 tours, regroupant tous les enregistrements réalisés ces quinze dernières années pour Sony (et Deutsche Harmonia Mundi). Y compris les ultimes CD Beethoven posthumes, plusieurs « nouveautés », des enregistrements de 2007 « autorisés » mais non publiés jusqu’à ce coffret : le Stabat Mater de Dvorak, le Christ au mont des Oliviers de Beethoven, et deux cantates de Bach (26 et 36). S’y ajoute un somptueux ouvrage de 140 pages, remarquablement présenté et illustré, dans lequel chaque oeuvre, chaque période abordée par Harnoncourt dans ses disques est documentée par le maître lui-même – souvent par le biais d’interviews contemporaines des enregistrements – dans cette langue si éloquente, brillante…et compréhensible, qui nous rend plus intelligents, plus cultivés, plus curieux encore de partager les découvertes et les recherches que le chef disparu a menées pendant plus de soixante ans.

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Aussi imposant soit-il, ce coffret n’est certes pas complètement représentatif de l’art et de la personnalité d’Harnoncourt, tels qu’ils se sont inscrits dans la mémoire des musiciens et des mélomanes. Tout son travail de recherche sur le répertoire baroque et classique, entrepris dès le mitan des années 50, n’est présent ici que par les reprises d’ouvrages qu’il avait déjà enregistrés chez Teldec/Warner (aurons-nous un jour une « édition » Harnoncourt intégrale ?) : Requiem et dernières symphonies de Mozart, quelques cantates et l’Oratorio de Noël de Bach. Mais le bouquet final est extraordinaire : les Symphonies parisiennes de Haydn, les symphonies de jeunesse de Mozart – on est un peu moins enthousiaste d’un curieux alliage avec Lang Lang – , une paire de symphonies de Bruckner, une grandiose Paradis et la Péri de Schumann, un austère Requiem allemand de Brahms, toute une ribambelle de valses viennoises qui mériteraient vraiment un plus large sourire. Et des incursions pour le moins exotiques : Verdi et son Requiem (Harnoncourt s’est même essayé à Aida.. chez Warner !), des Dvorak, Smetana, Bartok, jusqu’à Porgy and Bess de Gershwin ! Mais quand on lit ce qu’Harnoncourt dit de ces oeuvres et de ces compositeurs, on les comprend (et on les entend) avec d’autres oreilles…

Absolument indispensable !

Tous les détails, oeuvres, interprètes, dates et lieux d’enregistrement à voir ici : Nikolaus le Grand

On relira avec intérêt la dernière interview que Nikolaus Harnoncourt avait accordée – en 2013 – au magazine Diapason : La dernière interview

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PS 1 Précision utile, qui répondra aussi à quelques commentaires sur Facebook : tous les disques, coffrets, que j’évoque sur mon blog, je les achète moi-même. À quelques très rares exceptions près, je ne les reçois pas gratuitement ni des éditeurs (ce qu’on appelle des « services de presse ») ni des artistes. Ma liberté est aussi à ce prix ! Accessoirement, j’ai appris à trouver les meilleurs fournisseurs au meilleur prix, en neuf ou en occasion.

PS 2 J’en profite pour rappeler à mes lecteurs qui sont à Paris ou qui passent par la capitale française qu’il y a, au 38 boulevard St Germain (en face de l’église St Nicolas du Chardonnet et de la Mutualité), le meilleur magasin classique de « seconde main » – avec beaucoup d’imports japonais -. Une visite régulière s’impose. Et pour ceux qui sont trop loin de Paris, le site est là pour combler vos attentes : Melomania, la passion du classique.

Sous les pavés la musique (III) : le grand Charles

Sony s’est fait une spécialité de la réédition exhaustive du prestigieux fonds de catalogue du label américain RCA. Après Arthur Rubinstein, Vladimir Horowitz, Jascha Heifetz et – pour les chefs – Pierre MonteuxFritz Reiner, c’est Charles Munch qui en bénéficie. 71eiyyffknl-_sl1200_

Le coffret est imposant, il aurait pu compter moitié moins de galettes (86 CD) si l’on n’avait pas strictement respecté les minutages (et la couverture) des LP d’origine. Livret trilingue de grande qualité, très bien documenté.

Peu d’inédits, les enregistrements mythiques de la grande époque Munch/Boston ont souvent été réédités, surtout les Berlioz, la musique française. On admire au passage la splendeur des prises de son, notamment les toutes premières en stéréo (1954/1955 !) malgré l’acoustique confinée (donc non trafiquée artificiellement) du Boston Symphony HallIl y a évidemment plusieurs doublons (Ravel, Berlioz), des déceptions (une Inachevée de Schubert étonnamment prosaïque), mais beaucoup de bonnes surprises (Milhaud, Martinů – la 6ème symphonie dont Munch est le dédicataire et le créateur en 1955), des curiosités, et pour les amateurs les plus anciennes gravures new-yorkaises excellemment remastérisées.

Un coffret indispensable, qui ne fera pas oublier que Charles Munch était un chef de l’instant, capable comme personne d’enflammer musiciens et public. On aimerait une réédition – aussi soignée que l’édition d’origine – de tous les live de Munch avec l’Orchestre National au Théâtre des Champs-Elysées…

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Détails du coffret RCA à lire ici : Bestofclassic : le grand Charles

Sous les pavés la musique (II) : un Prêtre peu orthodoxe

Son physique de mauvais garçon devait séduire Poulenc – dont il fut un interprète d’élection – et, de fait, il n’y a rien d’ecclésiastique dans le personnage du chef d’orchestre nonagénaire Georges Prêtre.

Ce nouveau coffret Erato a le mérite de nous restituer quantité d’enregistrements qui avaient depuis belle lurette déserté les bacs des disquaires, quand ils n’avaient tout simplement pas été publiés en CD. On connaissait les Saint-Saëns et Poulenc, mais pour le reste c’est la redécouverte. Et on n’a rien entendu de très convaincant. Ou plus exactement on y entend, exacerbés au fil des ans, des « défauts » qui étaient apparemment la marque de Prêtre dès sa jeunesse, si l’on en croit ces souvenirs livrés à L’Express

J’ai le souvenir d’un concert au Théâtre des Champs-Elysées pour les 80 ans du chef, où Ravel, Gershwin et quelques autres pièces avaient dû subir rubatos, ralentis, cabotinages qui en avaient mis plus d’un – dont moi – de fort méchante humeur.

Inutile de dire que les deux concerts de Nouvel An que Georges Prêtre a dirigés à Vienne sont un festival de préciosités, de phrasés plus hasardeux que jamais, mal de mer garanti !

Je préfère garder le souvenir d’un bon chef d’opéra (sa Carmen avec Callas, sa Traviata avec  Caballé) et, de ce nouveau coffret, retenir les belles lectures des symphonies de Saint-Saëns, le précieux couplage Gershwin avec le beaucoup trop rare Daniel Wayenberg et bien évidemment ses Poulenc, canailles à souhait et les magnifiques poèmes symphoniques de Vincent d’Indy.

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Sous les pavés la musique (I) : Eugen sans gêne

La tendance de l’automne est aux gros pavés. Coup sur coup, les majors du disque nous proposent de superbes rééditions (à des prix presque cassés). Jochum, Munch, Harnoncourt…

Commençons par Eugen Jochum (1902-1987), incontournable figure et héraut de la culture germanique, toujours demeuré, quant à la notoriété, dans l’ombre des Böhm, Karajan ou Kubelik, pour ne citer que ses contemporains.

Deutsche Grammophon a, semble-t-il, entrepris de rééditer l’important legs discographique du chef allemand (ce que EMI/Warner a déjà fait pour les dernières gravures réalisées pendant la dernière décennie de sa carrière – cf.ci-dessous). Premier coffret dévolu au répertoire symphonique et concertant.

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42 CD reprenant des intégrales souvent célébrées des symphonies de Bruckner, de Brahms ou Beethoven (la première des trois que Jochum a gravées, partagée entre les orchestres de Munich et Berlin). Détail ci-dessous.

Alors pourquoi faut-il (ré)écouter Jochum ? Il ne faut surtout pas se fier à son look austère, voire sévère, très chapeau bavarois et culotte de peau.

Dans Bruckner, Brahms ou Haydn il fuit la grandeur hiératique, la solennité empesée, il est mobile, inventif, n’hésitant jamais à bousculer un tempo, à traquer l’humour du dernier Haydn. Plus « classique » dans Mozart ou Beethoven, il rappelle néanmoins les vertus d’une direction fluide, vivante. Dommage qu’on n’ait pas plus de témoignages enregistrés de Richard Strauss ou Wagner. Dommage encore qu’Universal n’ait pas inclus dans ce coffret les quelques enregistrements parus sous étiquette Philips, notamment les Symphonies et ouvertures de Beethoven gravées pour le bicentenaire du maître de Bonn (1970) avec le Concertgebouw d’Amsterdam.

 

Beethoven:

Symphonies Nos. 1-9 (complete) BRO*, BPO*

Violin Concerto in D major, Op. 61 (2 versions 1958 et 1962 avec Wolfgang Schneiderhan BPO

Piano Concerto No. 1 in C Major, Op. 15 (Pollini, VPO*)

Piano Concerto No. 2 in B flat major, Op. 19 (Pollini, VPO)

Fidelio Overture Op. 72c

The Ruins of Athens Overture, Op. 113

The Creatures of Prometheus Overture, Op. 43

Brahms:

Symphonies Nos. 1-4 (Complete) (Hamburg, BPO)

Piano Concerto No. 1 in D minor, Op. 15 (Gilels, BPO)

Piano Concerto No. 2 in B flat major, Op. 83 (Gilels, BPO)

Violin Concerto in D major, Op. 77 (Milstein, VPO)

Variations on a theme by Haydn for orchestra, Op. 56a ‘St Anthony Variations’

Bruckner:

Symphonies 1-9 (complete) BRO, BPO

Elgar:

Enigma Variations, Op. 36 LSO*

Handel:

Organ Concerto No. 4 in F major, HWV292, Op. 4 No. 4

Haydn:

Symphony No. 88 in G major BRO

Symphony No. 91 in E flat major + 98 BPO

Symphonies Nos. 93 – 104 (the London Symphonies) LPO*

Höller, K:

Symphonische Phantasie über ein Thema von Gerolamo Frescobaldi Op. 20

Sweelinck-Variationen, Op. 56

Mahler:

Das Lied von der Erde (Merriman, Haefliger, Concertgebouw)

Mozart:

Symphony No. 33 in B flat major, K319

Symphony No. 36 in C major, K425 ‘Linz’

Symphony No. 39 in E flat major, K543

Symphony No. 40 in G minor, K550

Symphony No. 41 in C major, K551 ‘Jupiter’

Violin Concerto No. 4 in D major, K218 (Martzy, RBO)

Serenade No. 13 in G major, K525 ‘Eine kleine Nachtmusik’

Serenade No. 10 in B flat major, K361 ‘Gran Partita’

Schubert:

Symphony No. 5 in B flat major, D485

Symphony No. 8 in B minor, D759 ‘Unfinished’

Symphony No. 9 in C major, D944 ‘The Great’

Sibelius:

The Tempest, Op. 109

The Oceanides, Op. 73

Night Ride and Sunrise, Op. 55

Strauss, R:

Don Juan, Op. 20

Till Eulenspiegels lustige Streiche, Op. 28

Waltz Sequence No. 1 (from Der Rosenkavalier)

Schlagobers, Op. 70: Waltz

Wagner:

Parsifal: Prelude to Act 1

Lohengrin: Prelude to Act 1

Parsifal: Good Friday Music

RBO* = orchestre symphonique de la Radio Bavaroise / BPO* = orchestre philharmonique de Berlin / VPO* = orchestre philharmonique de Vienne / LSO* = orchestre symphonique de Londres / LPO* = orchestre philharmonique de Londres.

La comparaison entre les symphonies de Bruckner gravées de 1958 à 1964 pour Deutsche Grammophon, et celles enregistrées à la fin des années 70 avec la Staatskapelle de Dresde (dans le coffret ci-dessous) est passionnante. L’art d’un très grand chef à son apogée.

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Il est libre Max

Le centenaire de sa mort a été inégalement célébré. Et n’a pas contribué à une meilleure connaissance de son oeuvre de ce côté-ci du Rhin. La France n’a jamais eu beaucoup de considération pour celui qui passe, au mieux, pour un épigone de BrahmsMax Reger.

Né en 1873, mort d’une crise cardiaque à 43 ans le 11 mai 1916, le compositeur allemand reste largement méconnu, voire méprisé, et quasiment jamais au programme d’un concert en France. Je me rappelle l’étonnement du public (et de la critique) lorsque j’avais programmé à Liège les quatre Poèmes symphoniques d’après Böcklin une première fois en 2004, puis en 2011 (pour la saison des 50 ans de l’Orchestre). Lire L’île mystérieuse.

Les clichés sont tenaces, concernant Max Reger. Contrapuntiste sévère, tourné vers le passé (Bach), hors de son temps (voir la liste de ses oeuvres). Contemporaines du Sacre du printemps et de Daphnis et Chloé, ses grandes oeuvres symphoniques, si elles n’épousent la modernité radicale d’un Stravinsky ou les audaces françaises de Debussy ou Ravel, évitent la surcharge post-romantique d’un Richard Strauss ou du Schoenberg de Pelléas et Mélisande.

Les oeuvres concertantes souffrent, au contraire, de redondances que même d’illustres interprètes comme Rudolf Serkin– qui a étudié avec Reger – ne parviennent pas à gommer.

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L’autre problème de Reger, c’est sa profusion. Son corpus d’oeuvres instrumentales est tel que l’amateur qui voudrait s’y aventurer s’épuisera vite : le violon, l’alto, le violoncelle, la clarinette et l’orgue. Des sommes un peu indigestes.

Mais pour le mélomane qui ne voudrait pas passer à côté d’un compositeur original, singulier même dans son époque, deux coffrets complémentaires sont de nature à satisfaire sa curiosité. L’un comprend la totalité de son oeuvre symphonique et concertante, dans des versions de premier ordre, l’autre – qui vient de paraître – est plus ouvert à tous les genres abordés par Max Reger et bénéficie aussi d’interprètes remarquables.

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Julius le Grand ou le piano enchanté

Je l’ai évoqué brièvement hier (Légendes vivantes) mais je me dois de revenir en détail sur l’inestimable cadeau que représente pour tous les mélomanes la réédition par Decca de tous les enregistrements réalisés par le pianiste Julius Katchen, qui aurait eu 90 ans le 15 août dernier s’il n’avait eu la très mauvaise idée de mourir d’un cancer à 42 ans en 1969.

On a toujours du mal à trouver des qualificatifs qui ne soient ni exagérés ni convenus pour des musiciens de cette trempe. Katchen c’est comme un idéal de piano (le mien en tout cas) : une virtuosité sans limite, un son charnu, profond, un ambitus infini de nuances, et un sens poétique exceptionnel. Son intégrale Brahms est depuis toujours citée en référence, et tout, en effet, y est admirable, parce que conjuguant toutes les qualités que je viens de décrire. Mais plus encore que la musique pour piano ou les concertos, le miracle absolu réside dans les tout derniers enregistrements du pianiste américain : les sonates pour violon et piano avec Josef Suk, la 2e sonate seulement pour violoncelle avec Janos Starker, et surtout les trois trios. Indépassables. Ecoutez simplement le tout début de l’opus 8…La poésie à l’état pur.

Mais ses Mozart, ses Beethoven ne sont pas moins admirables, les concertos bien sûr et deux versions prodigieuses des Variations Diabelli.

Les discophiles chérissent depuis longtemps – j’ai eu le CD sous divers couplages et rééditions – la version stéréo (1958) du 2e concerto de Rachmaninov qu’un Katchen tendu, électrique – et immense poète dans le second mouvement – a gravé avec son alter ego à l’orchestre, Georg Solti. Je crois bien connaître la discographie de ce tube, j’en reviens toujours à ce disque qui me comble, me touche, me met en effervescence à chaque écoute. Même constat pour la Rhapsodie sur un thème de Paganini survoltée et romantique en diable de 1954 avec Adrian Boult. La surprise du coffret c’est une version antérieure (1951) du 2e concerto avec Anatole Fistoulari. S’attendre au meilleur.

Et puis encore des concertos de Schumann, Grieg, Prokofiev (3), Bartok (3), Gershwin parfaits de galbe, de nerf et de projection, la plupart avec le jeune István Kertész.

Toutes les oeuvres et versions à lire ici : Julius Katchen l’édition Decca. Plusieurs inédits en CD. Indispensable évidemment.

 

La découverte de la musique (X): Georges et Christian

Jusqu’au début des années 70, ma bonne ville de Poitiers était un désert musical. Jusqu’à l’arrivée à la direction du Conservatoire d’un fringant jeune premier, Lucien Jean-Baptiste (rien à voir avec l’acteur homonyme). Le détail amusera, mais le premier et durable souvenir qui m’est resté de lui est l’odeur caractéristique qui régnait dans son bureau, mélange de Chanel pour homme et de cigarettes blondes. Comme par hasard, ma première eau de toilette fut Chanel pour homme et je ne fumai pendant vingt ans que des blondes. C’est grave docteur Freud ?

Ce nouveau directeur entreprit d’abord de créer l’Orchestre de chambre de Poitiers, composé de professeurs du Conservatoire bien sûr mais aussi – et surtout – de musiciens de l’opéra de Tours, puis avec l’aide du responsable local de l’agence de communication Bernard Krief (qui n’était pas Jean-Pierre Raffarin, tout poitevin qu’il fût), organisa une véritable saison de concerts, les Rencontres Musicales de PoitiersLes concerts avaient lieu soit dans le modeste Théâtre Municipal, soit dans la salle des Pas Perdus du Palais de justice, soit, lorsqu’il y avait un orchestre symphonique, dans le hall du Parc des Expositions (comme je l’ai raconté ici).

Ancien-théâtre-municipal-de-Poitiers-décembre-2013(L’ancien théâtre municipal fermé en 2013)

800px-Poitiers_Palais_Justice_Salle_pas_perdus(4)(La monumentale salle des Pas Perdus du Palais de justice de Poitiers).

J’ai beaucoup de souvenirs encore très vifs de ces « Rencontres » poitevines, je les raconterai si j’en trouve le temps. Mais au-dessus du lot, deux artistes qui m’ont marqué pour toujours, parce que – je ne le savais pas à l’époque, ce n’était qu’une intuition – ils étaient hors norme, hors catégorie : György devenu Georges Cziffra et Christian Ferras.

J’ai découvert le piano de Liszt par et grâce à Cziffra. Placé au premier rang du balcon, j’avais une vue plongeante sur ce démiurge, capable de faire oublier toutes les difficultés de partitions redoutables par une virtuosité foudroyante et complètement inexplicable pour l’apprenti pianiste que j’étais alors.

Sa prodigieuse intégrale des Rhapsodies hongroises sera le premier jalon de ma discothèque lisztienne.

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Je ne saurais trop conseiller à ceux qui ont parfois dédaigné un immense musicien, qui n’était pas qu’un batteur d’estrade, de se plonger dans le beau coffret qu’EMI lui a consacré.

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Christian Ferras m’accompagne depuis ce soir de 1972 où il joua les concertos pour violon de Bach (sous la direction de L. Jean-Baptiste).  Cette sonorité unique, ce violon frémissant, immédiatement reconnaissable, cette sensibilité à fleur d’archet qui n’était jamais sensiblerie, cette lumière dans le jeu, je les aimés d’emblée, et toujours maintenant, quand je veux entendre un violon qui résonne avec ma propre sensibilité, j’écoute Christian Ferras (en faisant abstraction de certains accompagnements lourdingues de Karajan dans Brahms ou Tchaikovski…)

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On ne comprend pas pourquoi le coffret Warner (le fonds EMI) édité au Japon n’est toujours pas disponible en Europe…

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Disques d’été (IV) : éternels présents

Le disque est heureusement là pour préserver et entretenir la mémoire de ceux qui sont morts trop tôt, emportés par la maladie. Je citais Lipatti dans mon billet du 2 août. Je voudrais évoquer  les pianistes Daniel Varsano et Youri Egorovdisparus à 35 ans au printemps 1988 à quelques semaines d’intervalle

Le premier n’a guère eu le temps de construire une discographie digne de son talent. Le sesquicentenaire de la naissance d’Erik Satie a été l’occasion de rééditer l’un des plus beaux disques qui aient été consacrés au compositeur d’Arcueil.

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Sony serait bien inspiré de rééditer ses versions aussi originales que passionnantes des Variations Goldberg de Bach – jamais éditées en CD à ma connaissance – et des Variations Diabelli couplées à la sonate Waldstein de Beethoven fugitivement disponibles en CD.

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Quant à Youri Egorov, on doit à ses amis proches, sa famille d’adoption et de coeur qui l’a accompagné jusqu’au bout de ses souffrances aux Pays Bas, de nous avoir offert une magnifique collection, d’abord d’enregistrements de studio pour EMI ou la radio néerlandaise essentiellement, puis de « live » tous plus émouvants, prodigieux, radieux les uns que les autres.

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Et juste avant l’été à nouveau un double CD qui porte si tristement son titre de Chants d’automne.

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Quelques mois avant sa mort, Youri Egorov se confiait à Schubert. La tendresse avait ce soir-là un visage. Pour l’éternité.