Binationalité

Puisque le thème s’est invité in extremis dans une campagne électorale d’une rare indigence, on s’est demandé ce qu’auraient été la Musique, la Culture en France, et même l’Histoire de France ces derniers siècles, si l’on y avait interdit la présence de doubles nationaux, ou d’étrangers qui avaient fait de la France leur patrie de coeur… Faut-il insister ?

Merci à François Morel pour sa réplique sans appel : Vive la France !

Je limiterai mon propos à quelques figures musicales bien connues.

Frédéric Chopin (1810-1849) ou l’archétype du binational ! Père d’ascendance française, le natif de Żelazowa Wola, a passé la moitié de sa vie en France. Ici son 2e concerto joué par un autre natif de Pologne, naturalisé Américain, et Parisien presque toute sa vie, Artur Rubinstein, accompagné par un chef américain, né à Berlin, André Previn.

Arthur Honegger (1892-1955), né dans la ville dont Edouard Philippe est l’actuel maire, mort à Paris, mais de nationalité suisse. Compositeur français ou helvète ? La question n’a pas de sens. Les références à la Suisse sont bien peu nombreuses dans son oeuvre, sauf pour sa 4e symphonie qui porte le titre de Deliciae Basilienses.

Les Italiens à Paris : Donizetti fait chevalier de la Légion d’honneur par Louis-Philippe, Rossini, inhumé au Père-Lachaise, Cherubini nommé directeur du Conservatoire, Spontini compositeur particulier de la Chambre de l’impératrice Joséphine (dont l’opéra La Vestale est à l’affiche de l’Opéra Bastille)

On n’aurait garde d’oublier le plus célèbre des Italiens de Paris, Jean-Baptiste Lully, l’irremplaçable surintendant de la Musique de Louis XIV, naturalisé Français en 1661, Lully dont Armide était aussi dans l’actualité lyrique de ce mois de juin, à l’Opéra Comique.

Que dire du plus célèbre compositeur français du IIIe Empire, le juif Jakob né à Cologne en 1819, naturalisé Français le 14 janvier 1860 comme Jacques Offenbach, le maître de l’opérette française ?

Histoire personnelle

Comme je l’ai déjà raconté ici (L’été 69) j’ai une double nationalité : française et suisse. Mais ce n’est le cas que depuis 1986 et une loi redoutablement efficace votée par la Confédération helvétique. La Suisse – qui a aussi connu des vagues populistes – a toujours eu un déficit de cadres notamment dans les zones frontalières, Genève, Bâle, pour les grosses entreprises et les institutions implantées dans ces régions. Pour éviter de devoir systématiquement recourir aux travailleurs frontaliers, la Suisse propose, en 1986, de conférer la nationalité suisse aux personnes âgées de moins de 32 ans à l’époque, nées à l’étranger d’une mère suisse (ce qui était mon cas), et pour que la mesure soit encore plus attractive, la nationalité suisse est étendue aux conjoints et enfants sans restriction, et les hommes ainsi naturalisés échappent aux obligations notamment militaires des natifs ! Le résultat ne s’est pas fait attendre : 5000 nouvelles naturalisations dans les deux ans qui ont suivi la promulgation de la loi ! Au moment où j’ai intégré la Radio suisse romande, c’est donc comme citoyen suisse que j’ai été recruté ! Quand, en 1999, la Belgique m’a embarqué dans une aventure qui allait durer quinze ans (Liège à l’unanimité), ils n’avaient sans doute pas mesuré le risque d’engager un double national franco-suisse…

Coup de jeune pour Wolfgang

Depuis quand n’y avait-il pas eu une « nouveauté » Mozart ? Un disque de symphonies de surcroît ? On a l’impression. que depuis Harnoncourt – il y a vingt ou trente ans -, Abbado qui avait remis l’ouvrage sur le métier peu avant sa mort (2014) quelques initiatives plus récentes – Antonello Manacorda à Potsdam (Sony), Mozart n’était plus à la mode, encore moins pour la jeune génération de la direction d’orchestre.

Et voici que sans prévenir Deutsche Grammophon crée la surprise avec un disque au couplage et au contenu inédits dirigé par le benjamin de la baguette, le Finlandais Tarmo Peltokoski, dont on a déjà dit et écrit le plus grand bien (Le début d’une belle histoire entre Peltokoski et l’orchestre de Toulouse). Trois symphonies de Mozart, les 35, 36 et 40. Et en contrepoint trois improvisations au piano par le chef-compositeur lui-même.

J’ai vu mes petits camarades critiques crier au génie ou s’étouffer devant tant d’impertinence. Comme toujours, tout ce qui est excessif est.. inutile.

Moi j’aime qu’enfin un chef de la jeune, très jeune, génération, s’affronte aux classiques. Parce qu’il est somme toute assez facile d’aborder le grand répertoire symphonique du XXe siècle, un peu moins les romantiques, et encore moins les classiques. Ces chefs se comptent sur les doigts d’une main. Comme Maxim Emelyanychev que ‘j’avais invité à Montpellier pour « mon » dernier festival en 2022.

Alors Peltokoski dans Mozart ? Cela donne une vision juvénile, mais pas surexcitée, sans les tics et les trucs d’un Harnoncourt, avec une fantaisie tout à fait à propos qui conduit le chef à ornementer certaines reprises. Qu’on en juge…

Quand je lis ici et là qu’il prend des tempi vraiment rapides, je me dis qu’on a un peu oublié certains aînés du jeune Finlandais. Karajan au milieu des années 70, cela donnait ça :

Et l’orchestre philharmonique de Berlin peut en remontrer à plus d’une formation d’aujourd’hui !

La surprise du chef

Apparemment elles ne sont pas sur le CD des trois symphonies, mais elles sont disponibles sur les sites numériques (comme Idagio) : Tarmo Peltokoski s’est amusé à glisser trois improvisations de son cru sur chacune des symphonies. C’est extrêmement culotté, déjanté, tout ce qu’on veut, et on adore ! C’est vraiment dans l’esprit du Mozart effronté et joueur qu’on préfère au personnage perruqué et poudré qu’on se représente à tort.

Les joies de juin

D Day #80 : Félicitations

Félicitations à France 2, à la télévision publique en général, pour cette journée très réussie de commémoration des 80 ans du Débarquement. De Télématin à la cérémonie de fin d’après-midi, j’ai appris beaucoup de choses, de détails historiques, que j’ignorais, et cela sans le recours à d’incessants micro-trottoirs qui tiennent trop souvent lieu de reportages. Musicalement, la cérémonie internationale d’Omaha Beach avait l’allure et la carrure nécessaires : tout et tous étaient à leur place. Lambert Wilson, magnifique récitant, Alexandre Tharaud et son piano poétique, le choeur de l’Armée française préparé par sa cheffe Aurore Tillac, et peut-être surtout la Maîtrise populaire de l’Opéra Comique qui nous a profondément émus.

Chantilly sans crème

En septembre dernier, j’avais bien aimé le rendez-vous festif qu’Iddo Bar-Shai propose à Chantilly (Double crème). Je me réjouissais de retrouver le cadre imposant des anciennes écuries royales, en ce premier jour de juin, pour les Coups de coeur de Steven Isserlis.

Déception, frustration de ne pas plus et mieux entendre des musiciens que j’admire, comme je l’ai écrit pour Bachtrack : Frustrations à Chantilly

Oslo à Paris

Mardi dernier en revanche, l’affiche a tenu ses promesses. Un programme tout Brahms proposé par l’Orchestre philharmonique d’Oslo en tournée, dirigé par un chef qu’on connaît bien à Paris, Klaus Mäkelä, jouant aussi la partie de violoncelle du double concerto de Brahms. En compagnie d’un violoniste, Daniel Lozakovich, qui ne cesse de nous impressionner, concert après concert. Compte-rendu enthousiaste à lire sur Bachtrack : Klaus Mäkelä voit double avec l’Orchestre philharmonique d’Oslo

En marge du concert, deux brèves rencontres inattendues. Dans le métro de retour d’abord, une vieille dame un peu voûtée, le regard pétillant, s’adressant à deux jeunes hommes qui venaient manifestement d’assister au concert, et une voix que je n’ai reconnue qu’au dernier moment avant qu’elle ne sorte à la station Stalingrad, l’une des productrices emblématiques de France Musique, Martine Kauffmann, que je n’avais plus revue depuis près de trente ans.

En revanche, je savais d’avance que j’apercevrais au pupitre de clarinettes, Pierre Xhonneux (prononcer O-noeud), un musicien que j’avais engagé tout jeune – il avait 18 ans ! – à l’Orchestre philharmonique de Liège, et qui avait rejoint les rangs du philharmonique d’Oslo en 2015. Impossible de le retrouver dans le dédale de couloirs et de salles qui forme les coulisses de la Philharmonie, au milieu des « flightcases » de l’orchestre. Le lendemain matin, sortant du Café Charlot, rue de Bretagne où j’ai mes habitudes pour le petit déjeuner, je tombe sur Pierre et deux de ses collègues norvégiens. Ou comment le hasard fait bien les choses…

Sawallisch inconnu

Je l’ai longuement évoqué il y a un mois (Sawallisch ou les retards d’un centenaire) à propos de deux publications récentes. Je n’avais pas encore reçu le premier des deux coffrets que Warner consacre au chef allemand, né en 1923, disparu en 2013. Par rapport à un premier coffret EMI, acheté naguère au Japon, qui était limité au répertoire symphonique et concertant, il y a bien sûr l’œuvre chorale (Schubert) et de nombreux disques de Lieder où Sawallisch est au piano, mais aussi quelques pépites que je n’avais jamais vues en CD parmi les premiers enregistrements du jeune chef avec le Philharmonia.

ou encore une complète découverte pour moi que ces mélodies de Pfitzner avec Dietrich Fischer-Dieskau

Et puis, last but not least, l’excellent texte de Remy Louis, qui est une mine d’informations de première main sur l’art de ce chef.

Mon marché de printemps

J’ai une dilection particulière pour ces musiques qu’Armin Jordan qualifiait de « décadentes » avec une gourmandise non feinte, comme celles de Schreker ou Zemlinsky. Christoph Eschenbach nous offre une belle nouveauté avec ce double album enregistré à Berlin, et deux solistes splendides, Chen Reiss et Mathias Goerne.

Trouvé à petit prix sur jpc.de, je n’avais jamais repéré ce CD paru en 1998 de Stephen Hough (pour la prononciation, je renvoie à Comment prononcer les noms de musiciens ?) consacré à un compositeur singulier autant qu’admirable, Federico Mompou

Le miracle Kempff

Il y a bien longtemps que j’éprouve une admiration sans limite pour Wilhelm Kempff, le grand pianiste allemand qui a fini ses jours à Positano (lire Le pianiste de Positano), sur la côte amalfitaine. Je me ressource régulièrement à ses enregistrements – Bach, Mozart, Beethoven, Schubert, Schumann –

J’avais trouvé, lors d’un voyage à Tokyo en 2013, ce triple CD des concertos de Beethoven captés au Japon.

Et grâce à l’ami Philippe Cassard et à sa récente chronique dans Le Nouvel Obs,

j’ai acheté et reçu tout récemment un coffret de 9 CD qui sont d’authentiques merveilles. L’éditeur Meloclassic a réuni des captations de radio d’excellente qualité.

Tout est admirable, mais j’ai eu un véritable coup de coeur pour le CD 4, en particulier le 1er concerto de Brahms qui, sous bien des doigts, même les plus illustres, me semble monumental, empesé, alors que c’est l’oeuvre d’un jeune homme de 30 ans. Kempff fait sonner son piano comme personne, et restitue la fougue, l’élan du jeune Brahms avec cette patte qui n’était qu »à lui.

Heureusement, on peut réécouter toute l’émission que Philippe Cassard a consacrée à Wilhelm Kempff et précisément à ce coffret samedi dernier sur France Musique : Wilhelm Kempff en concert.

Je précise qu’il est très facile d’acquérir ce coffret pour un prix très raisonnable directement sur le site de Meloclassic, que les frais de port sont très modestes. Et l’éditeur assure lui-même le suivi des commandes et le service à ses clients ! Ajoutons que le livret inclus dans le coffret est une mine d’informations et de documents sur Kempff.

Pivot et la Neuvième

Bernard Pivot (1935-2024)

Tout le monde a rendu ou va rendre hommage à Bernard Pivot et ce n’est que justice.

J’ai moi-même raconté sur Facebook mon seul souvenir d’une rencontre avec lui :

« J’ai un seul souvenir, minuscule, d’un contact direct avec Bernard Pivot. Il y a une quinzaine d’années, je fréquentais le Balzar, à côté de la Sorbonne, à l’époque où l’on pouvait encore y manger convenablement. Il y avait des habitués, célèbres ou moins. Un jour on m’assied à côté de la table de Jean Tulard (qui se plaçait toujours face au miroir de dos à la salle). A peine étais-je installé que je vois s’approcher Bernard Pivot, qui prend place à ma droite. Inévitablement j’entends la conversation entre Pivot et Tulard et un troisième convive que je n’ai pas identifié. Je vois que Pivot regarde souvent en ma direction. Apercevant Le Monde du jour sur un coin de ma table, il en prend prétexte pour me demander où j’ai pu me procurer le journal normalement pas disponible en kiosque avant 14 h. C’est ainsi que nous avons échangé de délicieuses banalités et que j’ai eu l’impression que mon illustre voisin aurait bien aimé poursuivre la conversation avec l’inconnu que j’étais, plutôt qu’avec ses commensaux. J’eus aussi à ce moment-là la confirmation de l’influence du « Roi Lire » sur le monde des lettres, lorsque deux autres hôtes du Balzar s’en vinrent le saluer respectueusement : Jean-Noël Jeanneney et l’académicien Marc Fumaroli, tout en remerciements d’un article qu’avait dû lui consacrer Pivot.

La dernière apparition de Bernard Pivot à la télévision – dans C à vous je crois – m’avait profondément attristé. D’une absolue lucidité sur son état – ces mots qui désormais lui manquaient, s’absentaient – je m’étais dit que ce soir-là il prenait congé de nous. »

Mais on pourra voir et revoir bien sûr ses grandes émissions et ses interviews mythiques avec les plus grands auteurs du XXe siècle. Et surtout si l’on veut retrouver ce personnage si profondément sympathique, relire cette manière d’autobiographie

« Mots autobiographiques, mots intimes, mots professionnels, mots littéraires, mots gourmands… Tous ces mots forment un dictionnaire très personnel. Mais les mots de ma vie, c’est aussi ma vie avec les mots. J’ai aimé les mots avant de lire des romans. J’ai vagabondé dans le vocabulaire avant de me promener dans la littérature » (Bernard Pivot)

La Neuvième a 200 ans

Renaud Machart nous rappelle opportunément dans Le Monde que la Neuvième symphonie de Beethoven a été créée le 7 mai 1824 : ‘Il allait de soi qu’Arte, chaîne franco-allemande, fasse honneur à la Symphonie n9 de Ludwig van Beethoven (1770-1827), créée voici deux siècles exactement, le 7 mai 1824 : le compositeur allemand avait cru dans les promesses des Lumières et de la Révolution française avant de devenir – par-delà le bien et le mal – un symbole national allemand puis européen. » A suivre donc ce soir sur Arte et sur Arte.tv une soirée exceptionnelle.

La charge symbolique et politique de l’ultime symphonie de Beethoven reste puissante. On se rappelle tous ce concert extraordinaire au lendemain de la chute du Mur de Berlin, et les choeurs rassemblés sous la houlette de Leonard Bernstein transformant le texte de Schiller en « Ode à la Liberté« 

Inclassables : Biolay, Rattle et Joséphine M.

Un article pour évoquer trois inclassables : un film, un chef, une femme.

Un jeudi au cinéma

J’avais quelques heures devant moi, jeudi dernier, avant le deuxième des concerts de l’intégrale Sibelius à Radio France (voir mon dernier article Mes symphonies de Sibelius). J’ai choisi un film dont je ne savais rien, parce que la salle et l’horaire me convenaient, et je suis très bien tombé.

Le pitch : Arthur Berthier (Benjamin Biolay), critique rock relégué aux informations générales après avoir saccagé une chambre d’hôtel, découvre que le journalisme est un sport de combat. Envoyé à l’hôpital par un CRS en couvrant l’évacuation d’un camp de migrants, il tombe sous le charme de Mathilde (Camille Cottin) la responsable de l’association Solidarité Exilés et accepte d’héberger Daoud, un jeune Afghan, pour quelques jours croit-il.« 

Pour son premier film, Julie Navarro réussit à traiter un sujet casse-gueule sous la forme d’une comédie romantique : ce n’est pas un faux documentaire militant sur ces pauvres migrants, impossibles à loger à Paris – même si tout sonne et résonne juste dans la description de ces bénévoles confrontés aux urgences du quotidien. Aucun personnage n’est caricatural, et si la fin, un peu trop attendue, vire à l’eau de rose, on n’a pas le sentiment de s’être fait avoir ni sur le contenu ni sur le contenant.

Sir Simon à Berlin

Après avoir « emboîté » sa nombreuse discographie à Birmingham, Warner vient de faire de même pour la période berlinoise de Simon Rattle

Je n’avais pas beaucoup de ces disques. Ce coffret comme le précédent me laisse perplexe quant à la trace que le chef anglais a laissée à Berlin. Peut-on imaginer discographie plus disparate, avec des redites de Birmigham à Berlin qui n’apportent rien de neuf ? Pourquoi des poèmes symphoniques de Dvorak ? une Symphonie fantastique qui manque complètement de folie ? On aime bien les Haydn qui suivent un triptyque (60,70,90) déjà gravé à Birmingham, une Carmen surprenante avec Mme Rattle dans le rôle-titre… On va essayer d’écouter le reste sans préjugés

D’autant que les quelques fois où j’ai entendu Simon Rattle en concert, je n’ai pas mesuré mes éloges : voir Berlin à Paris, Vérifications. Encore récemment à la Philharmonie, j’avais chroniqué pour Bachtrack sa Sixième de Mahler « suffocante ».

Hommage à Joséphine Markovits

Qui dans le microcosme musical parisien ne connaissait pas Joséphine Markovits, disparue ce 18 avril à l’âge de 77 ans ? Le portrait que Radio France fait d’elle est assez juste (Figure historique du Festival d’automne) mais il ne dit pas l’incroyable ténacité qui animait celle qui fut consubstantielle au Festival d’automne. Il y a trente ans quand je dirigeais France Musique, elle était déjà incontournable, en bisbille permanente avec toutes les autres institutions musicales de la place, a fortiori Radio France, dès lors qu’on lui résistait ou qu’on ne partageait ses enthousiasmes souvent coûteux. Sa technique, très bien rodée, pouvait se résumer à : « Je commande, vous exécutez (et vous payez !) ». J’en ai encore fait les frais comme directeur de la Musique, en octobre 2014… Mais Joséphine soulevait les montagnes, et finissait toujours par obtenir ce qu’elle voulait en faveur des créateurs et de la création. C’était de surcroît une commensale très agréable et dotée d’un sens de l’humour ravageur y compris à ses dépens !

Je ne suis pas sûr qu’il y ait encore dans notre univers culturel des personnages aussi clivants, entiers, voués tout entiers à leur passion.

Hommage !

Mes symphonies de Sibelius

J’ai été vraiment très heureux de participer, la semaine dernière, à une aventure unique : l’intégrale en trois concerts consécutifs des symphonies de Sibelius par l’Orchestre philharmonique de Radio France dirigé par son directeur musical, Mikko Franck. J’ai tout raconté sur Bachtrack : Le fascinant parcours de Mikko Franck dans les paysages de Sibelius.

Cette intégrale est à réécouter sur France Musique

Ce qui était unique ici, c’est l’immersion trois soirs de suite dans les sept symphonies de Sibelius, avec le même chef et le même orchestre.

Sibelius autorise une multiplicité d’approches, d’interprétations. Plutôt que les habituelles références toujours citées pour les intégrales, je voudrais distinguer quelques versions moins attendues, plus rares de chacune des symphonies, qui occupent une place de choix dans ma discothèque.

Symphonie n°1 : Carl von Garaguly / Orchestre philharmonique de Dresde

Carl von Garaguly (1900-1984) est un chef d’origine hongroise, qui a fait l’essentiel de sa carrière en Scandinavie et qui a laissé des enregistrements remarquables des 1e, 2e et 7e symphonies de Sibelius avec l’orchestre philharmonique de Dresde (à ne pas confondre avec la Staatskapelle de la même ville !)

Symphonie n°2 : Pierre Monteux / London Symphony Orchestra

Comme c’est de loin la plus enregistrée des symphonies de Sibelius, j’en compte un grand nombre de versions dans ma discothèque. La plus juvénile d’entre elles est celle d’un homme de 85 ans, l’immense Pierre Monteux (1875-1964), nommé en 1961 chef à vie du London Symphony Orchestra !

Symphonie n°3 : Okko Kamu / Orchestre philharmonique de Berlin (DG)

En 1969, le jeune chef finlandais gagne le concours de direction Herbert von Karajan. Dans la foulée, le chef de l’Orchestre philharmonique de Berlin lui confie son orchestre pour enregistrer la 2e symphonie, mais c’est à Helsinki en 1971 que Kamu grave la 3e avec l’orchestre de la radio finlandaise.

Symphonie n° 4 : Ernest Ansermet / Orchestre de la Suisse romande (Decca)

Le grand chef suisse, fondateur de l’Orchestre de la Suisse romande, s’est peu aventuré en terres nordiques, mais on n’est pas étonné qu’il ait été attiré par la plus « moderne » des symphonies de Sibelius, la Quatrième, dont il souligne l’âpreté et les audaces

Symphonie n° 5 : Herbert von Karajan / Orchestre philharmonique de Berlin (live 28 mai 1957)

Herbert von Karajan, justement, a été l’un des interprètes les plus constants et inspirés de Sibelius. Les enregistrements de studio avec le Philharmonia ou les Berlinois sont légendaires, mais cette captation d’un concert à Berlin, le 28 mai 1957, quelques mois avant la mort du compositeur, est vraiment exceptionnelle : le finale est époustouflant ;

Symphonie n° 6 : John Barbirolli / Hallé Orchestra

Le chef britannique John Barbirolli (1899-1970). a toujours été un interprète particulièrement inspiré de Sibelius. Il creuse cette 6e symphonie comme peu le font, lui donnant une dimension tragique peu banale.

Symphonie n°7 : Lorin Maazel / Orchestre philharmonique de Vienne (Decca)

Pour l’ultime symphonie, on a l’embarras du très bon choix. C’est par la version du jeune Lorin Maazel à Vienne (1964) que j’ai découvert l’oeuvre : les timbres des Viennois, la somptuosité de la prise de son, rendent pleinement justice à ce chef-d’oeuvre.

Tout cela n’est évidemment pas exhaustif ! Pour chaque symphonie, je pourrais citer tant d’autres versions qui, à un titre ou un autre, me séduisent ou m’intéressent. Sur ce blog, j’ai nombre souvent évoqué Sibelius et ses interprètes, comme Santtu-Matias Rouvali, Paavo Järvi (la première intégrale enregistrée avec un orchestre français, l’Orchestre de Paris !), Alexander Gibson, Paavo Berglund évidemment et ses trois intégrales plus quelques versions isolées, Eugene Ormandy et la photo, dont il n’était pas peu fier, de sa rencontre avec le compositeur en 1955

le formidable James Levine pour les 2e, 4e, 5e symphonies, Klaus Mäkelä à Oslo, Mariss Jansons, Neeme Järvi, Horst Stein, Esa-Pekka Salonen, plus étonnant peut-être dans cette liste Georges Prêtre…. Liste non exhaustive qu’on complètera à l’occasion…

Pour revenir à Mikko Franck, sa discographie sibélienne se résume à un seul disque enregistré au tout début de sa carrière avec une très belle version de la Suite de Lemminkäinen.

Les anniversaires 2024 (V) : Ives l’Américain

Dernier épisode de cette courte série annonçant les anniversaires à célébrer en 2024.

Quand on veut faire bref, on cite Charles Ives comme le premier compositeur américain natif. Historiquement inexact, mais musicalement significatif ! 2024 va permettre de célébrer le compositeur né le 20 octobre 1874 à Danbury dans le Connecticut, mort 80 ans plus tard à New York, le 19 mai 1954.

L’intérêt de Charles Ives pour le mélomane européen est qu’il n’entre dans aucune case, aucune catégorie pré-définie. Et s’il nous fallait simplement des oreilles neuves, débarrassées de références, de comparaisons, pour écouter une oeuvre disparate, audacieuse, singulière. Il n’est que de prendre ses quatre symphonies, elles sont très différentes les unes des autres. On y reviendra.

Clin d’oeil au pays natal de Charles Ives, avec cette oeuvre de jeunesse – il a 17 ans -, ces Variations sur America, l’hymne des Etats-Unis, d’abord destinées à l’orgue, puis orchestrées par un compatriote d’Ives, William Schuman (1910-1982)

A l’autre extrême, la Quatrième symphonie composée entre 1910 et 1916 qui ne fut créée qu’en 1965 par Leopold Stokowski ! Je me rappelle l’avoir entendue une fois à la Philharmonie de Berlin dans une joyeuse mais parfaite cacophonie.

Ici dans un concert donné dans le cadre des Prom’s de Londres, avec un maître de cérémonie particulièrement avisé :

Sur le plan discographique, personne n’égale la quasi-intégrale d’orchestre réalisée par Michael Tilson-Thomas avec les splendeurs des orchestres de Chicago et Amsterdam !

Des chefs et des dames

Les Français ne vous oublient pas

Hier spontanément j’ai souhaité un bon anniversaire à Michel Plasson – 90 ans – mais il a fallu qu’un chroniqueur britannique, trop heureux de pouvoir taper sur ce qui n’est pas British, affirme sur son blog que la France avait « oublié » son grand chef. Inutile querelle. Tous les mélomanes, et les musiciens, français savent ce qu’ils doivent à ce grand chef qui a si bien et si longtemps servi la musique de son pays, en particulier à la tête de l’Orchestre du Capitole de Toulouse.

Rattle fait un Mahler

J’ai encore compris hier soir pourquoi je redoute la Sixième symphonie de Mahler, pourquoi je ne l’écoute quasiment jamais au disque. Alors que je ne me lasse de pratiquement aucune autre – la fabuleuse Troisième entendue à Bucarest (lire Le Mahler de Mäkelä), l’étonnante Cinquième du Portugal et la découverte d’un grand chef, Dinis Sousa) pour n’évoquer que les plus récents concerts. Hier donc c’était l’Orchestre de la radio bavaroise – quelle volupté ! – et son nouveau chef Simon Rattle qui inauguraient leur relation.

Même si je ne l’ai pas formulé aussi abruptement dans mon compte-rendu pour Bachtrack (lire Suffocante Sixième symphonie de Mahler par Simon Rattle), je trouve l’oeuvre, et son dernier mouvement en particulier, à la limite de l’inaudible. Mais je ne regrette évidemment pas d’avoir entendu la version/vision plutôt singulière du chef anglais et de son fabuleux orchestre.

Catherine est Bernadette

Comme antidote à la déprime mahlérienne, rien de mieux ce matin que le nouveau film de Léa Domenach, Bernadette !

Je craignais qu’après toute la promo qui avait été faite, les multiples interviews des acteurs et surtout de Catherine Deneuve qui incarne Bernadette Chirac, je ne sois finalement déçu par un film qui a sinon divisé, du moins partagé la critique. SI j’en juge par le nombre de spectateurs présents en matinée dans une salle du centre de Paris, le film ne devrait pas connaître un gros succès de fréquentation. Nulle déception, mais le plaisir d’un bon cinéma, qui aurait gagné à un peu plus de nerf.

Peu importe, ce Bernadette évite à peu près tous les pièges du genre : le personnage qu’incarne formidablement une Catherine Deneuve souveraine – qui n’est jamais dans l’imitation ou la parodie – est souvent sympathique, tandis que tous les machos qu’elle côtoie (à commencer par son président de mari, formidable Michel Vuillermoz, l’inénarrable Sarkozy de Laurent Stocker), à l’exception de l’attendrissant conseiller Bernard Niquet si bien joué par Denis Podalydès, frôlent souvent le ridicule. Sara Giraudeau est une étonnante et très crédible Claude Chirac. Plusieurs jolis moments d’émotion et une bande-son des plus inattendues, qu’on ne divulgâchera pas…

L’été 23 (I): Karajan et Mozart

Petite série estivale pendant que ce blog prendra quelques distances avec l’actualité, quelques disques enregistrés en été, tirés de ma discothèque.

Herbert von Karajan (lire Les disparus de juillet) avait l’habitude, dans les années 60, de convoquer ses musiciens berlinois dans l’église de St. Moritz, la station chic et haut perchée des Alpes suisses (dans les Grisons précisément, où l’on pratique la quatrième des langues officielles de la Suisse, le romanche !) pour des enregistrements d’oeuvres qui ne nécessitaient pas le grand effectif d’orchestre. En particulier, les divertimenti de Mozart, d’ordinaire réservés à des formations de chambre, mais que le chef salzbourgeois affectionnait particulièrement au point de les jouer en concert, et pour certains de les enregistrer à deux reprises.

La virtuosité collective, le fini instrumental, la ligne de chant, sont simplement admirables. Pourquoi s’en priver ?