La découverte de la musique (VI) : le cor des Alpes et Karajan

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Avant de poursuivre le récit de mon été festivalier de 1974 (Lucerne), une précision géographique qui n’est pas sans rapport avec la musique. La petite ville du centre de la Suisse est située au bord du lac des Quatre Cantons (Vierwaldstättersee), protégée par deux montagnes familières aux Lucernois : le Pilatus ci-dessus, et le Rigi ci-dessous.

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Animant un jeu de culture musicale le samedi matin, à la fin des années 80, sur la chaîne culturelle de la Radio suisse romande (Espace 2), j’étais toujours en quête d’anecdotes, de musiques méconnues. J’avais reçu de l’éditeur suisse Claves un CD auquel je n’avais guère prêté attention (le titre et la couverture n’y incitaient pas vraiment) et que j’ai fini par ouvrir, en panne d’inspiration.

J’ai alors découvert que c’est au cours d’un séjour sur les pentes du Rigi que le jeune Brahms a entendu une sonnerie de cor des Alpes (Alphorn), qu’il a reproduite sur une carte postale qu’il a envoyée à Clara Schumann… et qu’il a ensuite utilisée telle quelle dans le finale de sa Première symphonie !

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Un souvenir plus récent : au cours d’une séance d’Ecouter la musique consacrée à la 1ere symphonie de Brahms à Liège, le cor solo de l’Orchestre, Bruce Richards, nous avait fait la surprise de jouer ce fameux thème sur un authentique cor des Alpes !

Revenons à l’été 1974 et au Festival de Lucerne.

Ma mémoire a fait un tri dans les concerts qui ne m’ont pas marqué ou déçu. L’un des temps forts du Festival devait être le concert de Yehudi Menuhin – les concertos pour violon de Bach avec les Festival strings, placidement dirigés par Rudolf Baumgartner. J’ai déjà raconté (lire Quelque chose de Menuhin) ma déception, et ma surprise le lendemain.

Le festival de Lucerne déborde largement sur septembre, mais la perspective de la rentrée scolaire pour mes deux soeurs plus jeunes (ma rentrée universitaire était pour début octobre) obligeait la petite famille à rentrer en France. J’ai tout de même pu assister à l’un des deux concerts de Karajan avec « son » orchestre philharmonique de Berlin, le 31 août. J’en suis sorti – bêtement – déçu, je n’étais pas prêt à goûter les subtilités d’un programme qui comportait La Mer de Debussy et le Pelléas et Mélisande de Schoenberg. Le triptyque debussyste ne m’était pas familier, quant à Schoenberg je faisais manifestement un blocage (cf. mon billet d’hier). Je me suis rattrapé depuis…

Karajan et Lucerne, c’est une histoire qui vaut d’être rappelée. Le chef autrichien, compromis avec le régime nazi, avait été, de fait, banni des principales scènes de concert et d’opéra dans l’immédiat après-guerre. En 1948, le festival de Lucerne, fondé dix ans plus tôt par Ansermet et Toscanini, lui tend la main et lui offre ainsi une réhabilitation spectaculaire. Karajan ne l’oubliera jamais, et jusqu’en 1988 (il est mort en juillet 1989), il honorera chaque été le festival de Lucerne de sa présence. Le rituel était immuable : à partir de 1968 avec les Berliner Philharmoniker deux concerts, deux programmes différents le 31 août et le 1er septembre (le détail de quarante ans de présence de Karajan à Lucerne sur l’excellent site japonais Karajan info). C’est dans l’orchestre du Festival que Karajan trouvera son légendaire premier violon berlinois Michel Schwalbé. C’est aussi avec cet orchestre qu’il réalisera, trois mois avant sa mort prématurée, en septembre 1950, l’un des disques les plus parfaits de Dinu Lipatti, un 21ème concerto pour piano de Mozart, pour l’éternité !

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Martha A.

Un vieux fond d’éducation m’empêcherait normalement de citer l’âge d’une dame, a fortiori de lui souhaiter son anniversaire. Mais comme elle défie les années et qu’à 75 ans aujourd’hui, elle reste d’une éternelle jeunesse, j’y vais aussi de mon compliment à Martha Argerich. 

Tout a été dit, écrit sur cette musicienne hors norme, cette pianiste phénoménale, cette personnalité singulière. J’ai eu la chance de la rencontrer à plusieurs reprises, de l’entendre plus souvent encore (La reine et le géant). Elle fait partie de ma vie. Je lui souhaite un bel anniversaire et lui exprime une infinie gratitude pour tout ce qu’elle nous apporte.

Ces jours-ci a lieu, à Lugano, la dernière édition d’un festival unique, conçu avec, pour et par Martha Argerich (La fin d’une belle aventure). On se consolera, un peu, en réécoutant les beaux échos de ce « projet », publiés année après année, et riches de formidables rencontres, moments inédits, découvertes musicales.

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Nathalie et ses guides

Ce vendredi l’actualité c’était Paris sous l’eau et ses photos spectaculaires.

C’était aussi cette délicieuse soirée dans ce lieu si improbable et si chaleureux qu’est le Théâtre des Bouffes du Nord, autour de Gilbert Bécaud et de ses auteurs.

IMG_3402C’est l’homme de tous les talents, pianiste, chef, compositeur, arrangeur, Bruno Fontaine, qui en a eu l’idée avec le concours de la SACEM.

IMG_3403C’est d’abord cette actrice magnifique, qu’on ne peut qu’aimer profondément, inconditionnellement, Sandrine Bonnaire, silhouette légère dans une légère robe rouge, qui dit sans fard ni artifice des textes de Bécaud ou de ses célèbres paroliers Pierre Delanoë, Louis Amade, Aznavour.., c’est Bruno Fontaine qui connaît tout son piano classique qui parsème ses interventions, ses arrangements, de discrètes allusions à Chopin, Bach, Debussy et tant d’autres, ce sont des chanteurs qu’on n’attendait pas forcément dans Bécaud.

J’avais complètement perdu de vue Jean Guidoni, la silhouette s’est appesantie, la voix s’est arrondie, on pense parfois à Nougaro, et on est heureux de le retrouver. Arthur H nous émeut plus qu’on ne l’aurait imaginé avec Nathalie

Je découvre un beau personnage, Ben Mazué, qui se coule à merveille dans Les marchés de Provence et Quand tu danses.

J’apprécie l’énergie de Clarika, mais moins ses poses et une voix souvent fâchée avec la justesse. Bruno Fontaine, Christophe Willemme à la basse et Daniel Ciampolini à la batterie nous offrent un plein de nostalgie avec un Dimanche à Orly instrumental.

Et puis, une fois encore sans aucune objectivité, on cède à la voix, à la lumineuse présence d’Isabelle Georges – qui a eu une permission de sortie d’un soir du Théâtre La Bruyère (Parlez moi d’amour) -. Elle chante Je t’attends, L’absent et conclut la ronde avec l’une des plus belles chansons de son propre spectacle (Amour Amor) C’est merveilleux l’amour.

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L’art de la critique (suite)

L’un de mes billets de la rentrée n’était pas passé inaperçu (https://jeanpierrerousseaublog.com/2015/09/09/le-difficile-art-de-la-critique/).

La lecture des magazines musicaux d’avril confirme autant la difficulté que la relativité de la critique. Cela aurait plutôt tendance à me réjouir, mais je comprends que les lecteurs, les mélomanes, et les artistes eux-mêmes, puissent être déconcertés par de telles différences de jugement.

Deux exemples significatifs, deux intégrales : les concertos pour piano de Rachmaninov, les symphonies de Nielsen.

 

Rachmaninov 4 # dans Diapason, 1 seule étoile dans Classica. Le bienveillant Jérôme Bastianelli (Diapason) trouve de belles qualités à la pianiste française dans les 1er et 4eme concertos (« l’élan qui manquait aux concertos médians et s’y fait même jubilatoire »), l’impitoyable Stéphane Friédérich (Classica) s’attarde, lui, sur les 2ème et 3ème concertos, qui « cumulent tous les défauts… sirop hollywoodien…prise de son cotonneuse… mollesse incompréhensible de l’orchestre ».  Je n’ai pas écouté (et je n’ai pas nécessairement envie de le faire) cette nouvelle production; si on lit bien entre les lignes, les deux critiques ne sont sans doute pas si éloignés l’un de l’autre. Une nouveauté vraiment pas indispensable. Références inchangées (Wild/Horenstein, Rösel/Sanderling, Orozco/de Waart)

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Nielsen : Diapason d’Or d’une part, 2 petites étoiles dans Classica. Dans ce cas, le divorce est manifeste entre Jean-Charles Hoffelé (Diapason) et Stéphane Friédérich (Classica). Là où JCH est emballé par le « style furioso du chef estonien », SF évoque une « énergie brouillonne, grandiloquente et superficielle » rien que ça! Tandis que le second dénonce une « prise de son trop réverbérée qui brouille une conception à la limite du contresens », le premier termine son papier d’un « Et tout cela enregistré à la perfection! ». On ne peut suspecter ni l’un ni l’autre de ne pas être des auditeurs professionnels, des critiques confirmés. C’est finalement rassurant de constater que nous n’entendons pas tous la même chose.

Réconciliera-t-on nos deux amis autour de cette formidable prestation de Leonard Bernstein avec l’orchestre de la radio danoise ?

Il arrive aussi que l’unanimité se fasse, dans l’admiration comme dans la détestation. Ainsi la réédition des Variations Goldberg de Bach sous les doigts de Daniel Barenboim, captées live au Teatro Colon de Buenos Aires en 1989, Choc de Classica (« Barenboim à son meilleur, inspiré, le geste aérien, précis »), DIAPASON D’OR (« geste épique…le souffle qui porte l’immense narration autorise tous les contrastes »)

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Même unanimité pour une autre réédition qui, elle, ne s’imposait vraiment pas dans ces conditions

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« Publication simplement honteuse » (Classica), « pitoyables conditions sonores » (Diapason).

Et puisqu’on évoque ici le beau et noble artisanat de tous ces labels, petits ou grands, qui, contre vents et marées, continuent de nous offrir l’émotion de la découverte, comment oublier l’épouvantable actualité bruxelloise, qui a ôté la vie à Mélanie Defize, qui avait sûrement collaboré à l’édition de ce disque tout récent…au titre prémonitoire.

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Rassemblés sur ce disque, trois orchestres (l’Orchestre national de Belgique, l’Orchestre philharmonique royal de Liège et l’Orchestre national de Montpellier) qui me sont chers autour d’un compositeur belge dont j’aime suivre le parcours singulier depuis bientôt deux décennies.

C’est demain qu’ont lieu les obsèques de Mélanie. On y sera de toute la force de nos pensées.

http://www.rtc.be/reportages/262-general/1470524-aline-bastin-et-melanie-defize-victimes-des-attentats

Quelque chose de Menuhin

Menuhin, comme Callas, Karajan, Rubinstein, c’est une marque universelle. Tout le monde – surtout les plus éloignés de la musique classique – connaît le nom et l’associe au violon. Vivant, c’était déjà une légende, une référence, un personnage éminent.

Son centenaire – Yehudi Menuhin est né le 22 avril 1916 à New York, mort le 12 mars 1999 à Berlin – est déjà célébré par son éditeur historique, qui avait déjà bien exploité le filon (https://fr.wikipedia.org/wiki/Yehudi_Menuhin).

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Je viens de passer quelques jours là où le grand violoniste fit un premier concert, en 1957, avec Benjamin Britten, Peter Pears et Maurice Gendron (https://jeanpierrerousseaublog.com/2016/03/20/vus-ou-pas-a-la-tele/). L’été prochain, ce sera la 60ème édition de ce qui est devenu un incontournable rendez-vous estival (http://www.gstaadmenuhinfestival.ch/site/fr/).

C’est dans la belle église de Saanen (chef-lieu de la commune dont Gstaad fait partie) que très longtemps les concerts du festival se sont déroulés.

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C’est dans le centre de Saanen qu’on trouve aussi cet étrange buste de Menuhin. Le sculpteur a manifesté travaillé sur une image inversée du violoniste…et le résultat n’est pas très flatteur.

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Des élus et associations locales ont voulu rendre hommage au grand homme, qui s’était fait une réputation et une image de sage, en proposant un parcours philosophique  sur les six kilomètres qui relient l’église de Saanen et la chapelle du centre de Gstaad.

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Initiative sympathique qui ne m’a pas convaincu de la profondeur de la pensée menuhinienne… Ou alors à considérer que tout étant dans tout et inversement, nous sommes tous des philosophes sans le savoir…

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De Menuhin, on a envie de retenir autre chose, notamment toutes ses initiatives pédagogiques. Ils sont nombreux aujourd’hui dans le monde musical à avoir grandi humainement et artistiquement grâce à Yehudi Menuhin.

Quant au violoniste, chef d’orchestre, on a des souvenirs mitigés, qui nous rendent parfois nostalgiques d’une époque où l’on pouvait reconnaître immédiatement le son, l’archet d’un violoniste. Menuhin, c’était l’irrégularité, une technique souvent défaillante (Michel Schwalbé, le légendaire Konzertmeister de Berlin sous Karajan, m’avait jadis expliqué les problèmes dont souffrait son confrère), et de cette faiblesse il tirait, parfois, des moments de grâce absolue.

Je me rappelle le festival de Lucerne en 1974, j’avais eu la chance d’y travailler – bénévolement – comme ouvreur et donc d’assister à tous les concerts (et même à certaines répétitions). Menuhin était programmé dans les concertos de Bach avec un orchestre de chambre (les Festival strings ?), ce fut un festival de dérapages incontrôlés, de crispations pénibles. Déception…d’autant plus vive que j’avais encore le souvenir lumineux d’une séance de sonates dans la grande salle des pas perdus du Palais de Justice de Poitiers deux ans auparavant, avec la partenaire de toujours, sa soeur Hephzibah. Le lendemain, au moment de prendre mon service, je lis une annonce sur les portes du Kunsthaus : Zvi Zeitlin qui devait jouer le concerto pour violon de Schoenberg n’ayant pas pu rejoindre Lucerne, il était remplacé par… Yehudi Menuhin et le concerto de Beethoven ! Ce soir-là, j’entendis l’immense, le légendaire violoniste, un mouvement lent d’une beauté intemporelle.

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Je ne revis Menuhin que bien des années plus tard, lorsqu’ayant remisé son archet, il entreprit de développer sa carrière de chef, avec des bonheurs inégaux. Mais il suppléait une technique de direction approximative par un tel rayonnement, une telle générosité, qu’il réussissait de petits miracles (avec le Sinfonia Varsovia notamment). Les auditeurs de France Musique et les spectateurs du Festival de Radio France et Montpellier de l’été 1996 s’en souviennent :

http://sites.ina.fr/festivalradiofrancemontpellier/tempo/!/media/CAB96042243

René Koering, pour les 80 ans du violoniste, l’avait invité à diriger les neuf symphonies de Beethoven à l’Opéra Berlioz…

Musique contemporaine

Réaction de Renaud Capuçon qui donnait hier soir, sous la direction du compositeur,  la première suisse de Mar’eh, le concerto pour violon de Matthias Pintscher : « Ce n’est pas de la musique contemporainec’est de la musique tout court, comme lorsque Bach, Beethoven, Brahms créaient ou faisaient créer leurs oeuvres devant leurs contemporains ».

IMG_2325Mille fois raison, Renaud, et il sait de quoi il parle, puisqu’il fait partie de cette génération d’artistes qui arpente avec autant d’ardeur et de bonheur les sentiers très battus du répertoire comme les chemins plus mystérieux de la création.

J’écrivais ceci (https://jeanpierrerousseaublog.com/2015/01/29/personnalites/) il y a un an : Lundi c’était la première française du Concerto pour violon de Pascal Dusapin, toujours à la Philharmonie. Qui nierait au compositeur – bientôt sexagénaire sous son allure juvénile – une place singulière dans le paysage musical mondial ? Dusapin n’est pas consensuel, ni conforme, il met même quelque volupté à se distinguer des courants dominants. Et nul parmi les milliers d’auditeurs qui ont réservé une longue ovation à l’interprète (Renaud Capuçon) et au compositeur, et qui n’appartiennent pas, loin s’en faut, au public initié à la musique contemporaine, n’a douté une seconde d’avoir assisté ce soir-là à l’éclosion d’un chef-d’oeuvre.

Hier soir au Victoria Hall, c’était ce même public, réputé traditionnel, conservateur, qui écoutait, découvrait, dans un silence éloquent, suspendu à l’univers onirique de Pintscher, une partition certes redoutable de difficulté pour l’orchestre comme le soliste, mais si libre d’apparence, d’une transparence toute française. Personne, j’en suis sûr, ne s’est en effet posé la question de savoir si c’était ou non de la « musique contemporaine »…le débat est obsolète.

 

Eloge de la lenteur

Le vent, une bise glacée, a soufflé en tempête ce week-end sur les bords de l’Oise, où je me reposais d’une semaine plutôt chargée. J’ai revisité une partie de ma discothèque, en quête d’artistes, d’interprètes… apaisants. Deux légendes du XXème siècle, si opposées par leurs origines et leur carrière, aux parcours contemporains, Otto Klemperer (1885-1973) et John Barbirolli (1899-1970), se sont imposées à mes oreilles.

Warner a copieusement réédité le legs imposant du vieux chef allemand réalisé en une vingtaine d’années pour EMI à Londres, avec le Philharmonia. On sait que c’est un homme diminué par plusieurs accidents, affaibli par la maladie, qui a gravé cette somme, et du coup la critique s’est souvent contentée de qualifier Klemperer de marmoréen, impressionnant, grandiose, mais insensible au vent de modernité, de recherche d’authenticité qui soufflait déjà fort sur Bach, Haendel, Haydn ou Mozart du fait de plus jeunes collègues, comme Marriner, Colin Davis, et bientôt Leonhardt, Harnoncourt. La comparaison entre les versions Klemperer (1964) et Davis (1966) du Messie de Haendel est sans pitié pour le grand aîné !

Oui, Klemperer est souvent hiératique, parfois complètement à côté du sujet (concertos brandebourgeois de Bach), ou comme statique (dans un Cosi fan tutte privé de substance dramatique). Et puis, souvent, il vous prend à la gorge, vous impose sa lenteur qui n’est pas absence de mouvement, creuse la partition jusqu’à la sève (les symphonies de Beethoven, Schumann, Brahms, même une étonnante symphonie de Franck !). Parfois c’est la surprise, foudroyante

La 25ème symphonie de Mozart, la plus agitée, la plus Sturm und Drang, de toute la discographie !

C’est le même Klemperer qui, dans Beethoven, vide Fidelio de tout élan et insuffle, au contraire, à la Missa solemnis une énergie, un rayonnement spirituel inégalés :

Et puis, en dehors de tous autres critères, existe-t-il plus haute vision de la Passion selon St Matthieu de Bach ?

Dietrich Fischer-Dieskau nous avait confié, lorsque France-Musique était allé célébrer son 70ème anniversaire dans les studios de la RIAS à Berlin, que l’enregistrement de cette Passion avait été un chemin de croix pour tous les interprètes, Klemperer n’étant pas dans ses meilleurs jours à cause de sa santé. C’est Wilhelm Pitz, le chef de choeur attitré de Bayreuth, qui officiait alors à la tête des choeurs anglais, et c’est à lui qu’en réalité se fièrent solistes, choristes et même musiciens pour faire tenir le tout ensemble…Il n’empêche, c’est bien le Bach de Klemperer.

John Barbirolli, c’est autre chose. C’est une manière d’aborder les grandes arches symphoniques (Brahms, Mahler) comme des fleuves au cours changeant, tour à tour tempétueux ou languide. Donc d’assumer des tempos alentis, contrastés, là où la plupart de ses confrères pressent le pas, confondant souvent vitesse et vivacité, mouvement et animation. Le Sibelius du chef italo-britannique est sans doute celui qui évoque au plus près les immensités de la Carélie, forêts et lacs à perpétuité.

 

Warner vient de republier les symphonies et les ouvertures de Brahms que Sir John avait gravées à Vienne au milieu des années 60, et que j’avais réussi à acheter au fil des ans en disques séparés dans d’improbables collections économiques éphémères. Une expérience singulière, un Brahms qui surprend, mais comme c’est celui – la 4ème symphonie – avec lequel j’ai appris cette musique, je suis en terrain familier.

 

La nostalgie a une patrie : Vienne, un héraut : Barbirolli.

Quand j’ai eu mon Bach

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L’actualité a complètement occulté l’excellent dossier que le numéro de janvier de Diapason consacre à un compositeur qui n’a jamais fait l’objet des foudres ni de Pierre Boulez ni de David Bowie, ni de quiconque avant eux d’ailleurs. Même si on n’aime ou ne comprend pas toute son oeuvre, Bach est le père, la référence, la source de notre musique. Incontesté. Incontestable.

Il faut donc lire Diapason, et les remarquables articles de Gilles Cantagrel, la discographie proposée par Gaëtan Naulleau et Paul de Louit, et le billet de Jacques Drillon qui recycle le débat, plutôt stérile de mon point de vue, sur : Bach, clavecin ou piano ?.

J’ai plusieurs fois pris parti, ici, pour le piano, sans doute parce que c’est en jouant moi-même du Bach sur mon piano – et pendant mes quelques années d’études au conservatoire – et en entendant Bach au piano sur mes premiers disques. Quoique non… je me rappelle un disque Musidisc avec des concertos pour clavier de Bach joués par le claveciniste Roggero Gerlin et le Collegium musicum de Paris dirigé par Roland Douatte.

 

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Mais le vrai premier choc, ce fut un disque d’Alfred Brendel, retrouvé bien sûr dans l’imposant coffret Philips (http://bestofclassic.skynetblogs.be/archive/2016/01/07/tout-brendel-8552178.html), les deux préludes de choral surtout « Nur komm’der Heiden Heiland » et « Ich ruf zu dir, Herr Jesu Christ ».

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Puis Le Clavier bien tempéré dans la version naguère parue sous étiquette Eurodisc et longtemps considérée comme une référence, puisque c’était celle du grand Sviatoslav Richter

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Depuis on y a regardé de plus près, et le bloc d’admiration s’est un peu fissuré, surtout lorsque beaucoup plus tard on a découvert la liberté, les libertés dont s’emparait le pianiste russe en concert. Et qu’on a retrouvées, magnifiées, dans le coffret du centenaire (attention édition limitée, la meilleure offre reste http://www.amazon.it)

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Dans les années 90, c’est à Tatiana Nikolaieva, en concert à Evian et à Genève, puis au disque, que je dois mes plus grands bonheurs chez un compositeur qu’elle chérissait entre tous (« la base », « la source », m’avait-elle répété, lorsque j’avais eu le bonheur de siéger à ses côtés dans un jury du Concours international de Genève).

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Puis j’ai butiné du côté d’Evgueni Koroliov et Vladimir Feltsman et bien sûr Martha Argerich (sa 2e Partita est la plus jazzy de toute la discographie !)

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Le dernier Kempff, à qui les doigts manquent parfois, pare son Bach d’une poésie ineffable.

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Et puis, à Maastricht, en voisin, j’ai découvert un jour un magnifique artiste, Ivo Janssen, qui me semblait exprimer à la perfection (magnifique instrument, superbe prise de son de surctoît) le Bach que j’aime :

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Et puis, Bach est inépuisable, tout est possible, toutes les visions sont intéressantes, dès lors qu’elles disent l’humanité, la simple grandeur, d’un compositeur qu’on n’aura jamais fini de découvrir.

Ce DVD reflet de concerts suisse et parisien est sans doute plein d’imperfections, il a une qualité primordiale à mes yeux et à mes oreilles : il nous met d’excellente humeur, il raconte la vie.

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Retrait et retirage

Tandis que le microcosme politique* s’interrogeait – retrait ? pas retrait ? -, un preux chevalier de la musique, le comte Johann Nikolaus  von La Fontaine und Harnoncourt-Unverzagt, plus connu comme Nikolaus Harnoncourt, annonçait le 6 décembre, le jour de son 86ème anniversaire, son retrait de la vie musicale, scènes et studios. (https://fr.wikipedia.org/wiki/Nikolaus_Harnoncourt)

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Libre traduction : « Cher Public, l’état de mes forces physiques m’oblige à renoncer à mes projets. Me viennent immédiatement ces pensées : entre nous sur scène et vous dans la salle s’est nouée une relation inhabituellement profonde – nous sommes devenus une heureuse communauté de découvreurs ! Il nous restera beaucoup de cette aventure… Votre Nikolaus Harnoncourt. »

Au-delà de tous les hommages attendus, convenus, qu’a suscités ce retrait soudain et définitif, une appréciation personnelle, nuancée, celle d’un simple auditeur qui n’a pas toujours partagé les enthousiasmes de la critique.

D’évidence, il y a un avant et un après Harnoncourt, qui semble symboliser à lui seul tout le mouvement de recherche historique qui s’est développé sur la musique ancienne et baroque (puis romantique) à partir des années 50. Mais à le statufier de son vivant, on ne l’a pas nécessairement servi. Car, comme tous les grands musiciens, le chef d’orchestre qu’il était avait ses bons et ses mauvais jours, ses grands et ses moins grands disques.

Commençons par le moins bon, le côté « je vais décortiquer la partition devant vous » au risque de passer complètement à côté de l’élan, de la vivacité du concert : la trilogie symphonique finale de Mozart au Victoria Hall – mon premier contact « live » avec Harnoncourt ! – mortelle d’ennui (j’ai des témoins… et non des moindres !), puis à Paris au Châtelet une 7ème symphonie de Bruckner interminable, et enfin des concerts de Nouvel An à Vienne philologiques sans doute mais manquant totalement de pétillement et d’entrain. Comme cette poussive Valse des Délires (!!) de Josef Strauss

Mais il y a tant de réussites à mettre au crédit du vieux chef qu’on ne va pas gâcher l’humeur unanime.

Comme des symphonies de Haydn, où NH fait courir la poste à tous les menuets – on doute très fort que l’on ait dansé le menuet à ce tempo d’enfer du temps de Haydn ou même Beethoven, avant l’apparition de la valse ! -, comme des symphonies de jeunesse de Mozart. 

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Dans les autres répertoires (Monteverdi, Bach, Handel, Beethoven et les romantiques) je ne mets pas Harnoncourt en tête de mes préférences, ce qui n’atténue en rien l’admiration que je lui porte. Il lui arrive même de surprendre, en bien, dans Dvorak ou Verdi (le Requiem), en mal quand il s’attaque à Bartok, Smetana ou… Gershwin (Porgy and Bess.. méconnaissable !)  Mais gratitude et reconnaissance pour tout ce qu’il nous a appris à mieux écouter, tout ce qu’il nous a révélé de compositeurs et de partitions que nous croyions connaître.

On n’oublie pas non plus qu’il y a cent ans exactement, le 9 décembre 1915, naissait Elisabeth Schwarzkopf, déjà évoquée (https://jeanpierrerousseaublog.com/2015/10/03/legerete/) lors de la sortie du coffret (entièrement remasterisé) que Warner ex-EMI lui consacre81szngqwkwl-_sl1500_

Sylvain Fort dit très bien les sentiments que la dame et ses enregistrements provoquent, et aussi l’emblème d’une époque révolue qu’ils constituent : http://www.forumopera.com/actu/elisabeth-schwarzkopf-100-ans-apres.

J’ai souvent raconté l’extraordinaire journée que France-Musique avait organisée pour les 80 ans de la cantatrice, qui était venue tout spécialement de Zurich le matin même de ce samedi 23 décembre 1995, et qui en guise de salutations nous avait d’entrée couverts de reproches pour avoir diffusé dans la nuit précédente une version « live » du Chevalier à la rose qu’elle pensait avoir fait interdire. Ce n’était pas digne d’une grande chaîne comme la nôtre qu’elle écoutait surtout pendant ses nuits d’insomnie…Lui expliquer que diffuser un enregistrement couramment disponible dans le commerce ne constituait pas une infraction, mais sans doute une faute de goût… La dame, se rendant compte qu’elle y était peut-être allée un peu fort, nous présenta des excuses que nous acceptâmes de bonne grâce, pensant surtout à réussir tout une après-midi en public confiée à Jean-Michel Damian. Le studio 104 était comble, Georges Prêtre (qui avait assuré la création française de Capriccio de Strauss à l’opéra de Paris en 1964 avec Elisabeth Schwarzkopf) était présent, d’autres collègues de l’invitée du jour avaient laissé des messages (Christa Ludwig, Iliana Cotrubas, etc.).

On déroula le fil de ses souvenirs et de ses enregistrements. Ayant lu que le disque qui lui paraissait le plus parfait était… une opérette, et pas la plus connue, de Johann Strauss, Wiener Blut, j’avais suggéré à Damian de lui faire la surprise de diffuser le duo le plus connu…Et c’est alors que tout le public présent et nous fûmes témoins de l’émotion qui submergea Elisabeth Schwarzkopf qui, les yeux soudain perdus dans le vague, revivait un moment de grâce rare en studio.

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Dix ans après ce disque, elle donnait cet air accompagnée par Willi Boskovsky. Cet extrait représente finalement assez bien ce que Sylvain Fort décrit dans son papier, tout ce qui chez Schwarzkopf peut fasciner autant qu’irriter, la sophistication, le contrôle, le maintien. Moi j’aime…

*Microcosme politique : l’expression favorite de l’ancien premier ministre Raymond Barre, en 1978, pour désigner les partis et les responsables politiques qu’il détestait cordialement.