« De tous ceux qui n’ont rien à dire, les plus agréables sont ceux qui se taisent » (Coluche, Pensées et anecdotes).
Jamais le côté « café du commerce » de la Toile, des réseaux sociaux, Facebook surtout, ne m’a paru plus insupportable que depuis dimanche. L’effet de sidération, de stupeur, qui nous avait tous saisis dès vendredi soir, s’étant estompé, les pires vannes se sont ouvertes. Pourtant je suis resté connecté sur ces réseaux, j’ai essayé de partager les questions, les analyses, les commentaires de beaucoup de mes amis et relations.
Comme tout le monde, j’essaie de comprendre, d’écouter ceux qui en savent plus que moi, je fais appel aussi aux ressources de ma conscience, de ma mémoire. Et finalement je préfère le silence, qui n’est pas l’indifférence, le repli sur soi. Qui peut être communion avec ceux qui ne sont plus, avec ceux qui restent et pleurent leurs morts, avec ceux qui veulent vivre.
J’ai eu besoin de beaucoup de musique. Comme celles-ci :
La 6eme symphonie n’est pas la plus connue ni jouée des symphonies de Bruckner, et pourtant j’y reviens souvent, à cet extraordinaire adagio d’une grandeur infinie.
La voix, le timbre de la grande contralto canadienne Maureen Forrester (https://fr.wikipedia.org/wiki/Maureen_Forrester) me bouleversent à chaque écoute. Le label Praga vient de rééditer deux versions de référence, parues séparément au début des années 60, des cycles de Mahler, Des Knaben Wunderhorn et les Rückert Lieder.
La pureté, la simplicité, l’essence de ce chant de douleur de Bach, sous les doigts de ma grand-mère préférée du piano russe, Tatiana Nikolaieva que j’ai eu la chance de côtoyer dans un jury à Genève et surtout d’entendre en concert. Je reviens souvent à ses Bach et ses Beethoven, gorgés d’humanité.
J’ai dû écouter ces derniers jours plusieurs versions de l’ultime chef-d’oeuvre de Rachmaninov, ses Danses symphoniques. Aucune n’atteint l’intensité du désespoir que Kirill Kondrachine exprime dans le 2e mouvement, cette valse de fin du monde, ces trompettes hurlantes qui ouvrent le bal tragique. Ecouter à partir de 11’10 » (mais les trois Danses sont de la même eau)
Je ne suis rien de plus (ni de moins) qu’un citoyen. J’ai eu et j’ai encore des responsabilités, professionnelles ou politiques, j’ai des valeurs, celles que la vie et ma famille m’ont enseignées. Bientôt 72 heures après les attentats de Paris, je veux simplement consigner ici ce que j’ai vécu, vu, entendu.
Vendredi soir j’étais à la campagne, j’écoutais de la musique, de nouveaux disques à critiquer. Je suivais distraitement Facebook, lorsqu’un mécanisme s’est déclenché dans mon cerveau, une alerte. Quelque chose d’anormal, des bribes éparses, info ou intox, mais un faisceau d’indices graves. Immédiatement, comme un réflexe, recouper, rechercher d’autres sources, puis allumer une chaîne d’info en continu à la télévision.
Réflexe aussi d’appeler mes proches à Paris, là où j’habite, à 100 mètres du Bataclan. De joindre l’un de mes fils – c’est son anniversaire ce 13 novembre ! – il sort d’un entraînement sportif, je lui intime de rentrer chez lui en évitant le centre de Paris, il me rassure, il est en sécurité, il regardera les images jusqu’au bout de la nuit. Et le lendemain nous nous retrouverons tous, la famille réunie, avec les rires des tout-petits pour éloigner pour un temps le spectre de l’horreur.
Les réseaux sociaux démontrent, ce triste vendredi noir, qu’ils sont plus utiles que pernicieux. Les uns et les autres s’informent, s’interrogent, se rassurent.
Je ne quitte plus les écrans de télévision, juste surpris que France 2 ait maintenu l’émission pré-enregistrée de Frédéric Taddei, une aimable conversation en complet décalage avec ce que nous vivons. La chaîne du service public se rattrapera dès minuit.
Je pleure plus d’une fois, parce que tous les lieux visés, le Bataclan au coin de l’avenue de la République et du boulevard Richard Lenoir, où j’ai habité plusieurs années, la rue de Charonne, la rue de la Fontaine-au-Roi, c’était ceux que j’avais si souvent fréquentés. Et puis ça aurait pu être n’importe où dans Paris, là où l’esprit de fête et de fraternité a toujours soufflé…
Peu avant minuit, je regarde la première allocution de François Hollande. Toute la presse l’a noté, moi aussi, il est bouleversé, presque confus, on le serait à moins. Au Bataclan, les opérations sont encore en cours, ailleurs on n’en est pas encore à compter les morts, doit-on craindre d’autres attaques ?
Je réponds aux SMS, aux amis qui m’interrogent sur Facebook, qui a activé une application qui avait servi lors de catastrophes climatiques. Je me suis demandé si je devais appeler ma mère à Nîmes qui s’est sûrement couchée tôt, je ne le fais pas, inutile de l’affoler.
Je n’ai pas envie de lire certains « commentaires », je vais essayer de dormir après avoir écouté ceci :
Je « partage » ce poème d’Aragon que Camille de Rijck a publié sur son « mur’ :
Où fait-il bon même au coeur de l’orage Où fait-il clair même au coeur de la nuit L’air est alcool et le malheur courage Carreaux cassés l’espoir encore y luit Et les chansons montent des murs détruits Jamais éteint renaissant de la braise Perpétuel brûlot de la patrie Du Point-du-Jour jusqu’au Père-Lachaise Ce doux rosier au mois d’août refleuri Gens de partout c’est le sang de Paris Rien n’a l’éclat de Paris dans la poudre Rien n’est si pur que son front d’insurgé Rien n’est ni fort ni le feu ni la foudre Que mon Paris défiant les dangers Rien n’est si beau que ce Paris que j’ai Rien ne m’a fait jamais battre le coeur Rien ne m’a fait ainsi rire et pleurer Comme ce cri de mon peuple vainqueur Rien n’est si grand qu’un linceul déchiré Paris Paris soi-même libéré
(Louis Aragon, 1944)
L’aurore me réveille samedi matin. France 2 a rassemblé un plateau d’hommes d’expérience, de raison et de sagesse, l’ancien juge du pôle anti-terroriste Marc Trévidic, le politologue Gilles Kepel, Antoine Basbous et d’autres encore. Nul n’en rajoute, la réalité est bien assez effrayante, tous expliquent, avec des mots justes, pourquoi ces attentats, d’où ils viennent, par qui, comment. On est loin de certains tweets ou « commentaires » hargneux, honteux, hideux, qu’on découvre au petit matin.
La vie reprend, on va rejoindre la famille. Ce samedi midi sera ensoleillé par les rires de G. et L., à deux ans et quelque le garçon me parle de Saint-Säens et de son Cygne, la demoiselle est d’une bonne humeur sans limite. Le soir, on se dit qu’on va éviter la télévision, et puis finalement on ne peut s’en empêcher. Je me surprends à apprécier Mélenchon, à le trouver même excellent dans ce qu’il dit, dans ce qu’il exprime. Ruquier et ses compères, Yann Moix et Léa Salamé, opinent. Les artistes, acteurs, musiciens ne sont pas dans l’arène habituelle du samedi soir, ils sont touchants, maladroits, à notre image. Catherine Frot : « Je suis venue pour ne pas être seule face à cette douleur, pour être avec vous ».
Hier dimanche, c’est décidé, je laisse en plan certains travaux, je rentre à Paris. Moi aussi j’ai besoin d’être parmi les Parisiens et tous les autres qui aiment Paris, y sont venus le temps d’un week-end… ou d’un concert ! La rue de Bretagne semble se ranimer doucement, ma libraire a rouvert, le café Charlot, les commerces sont moins pleins que d’habitude, mais avec le soleil, la vie reprend.
Déjeuner rapide, et après un peu d’hésitation – comment ne pas tomber dans le voyeurisme, la curiosité malsaine ? – nous décidons, parce que c’est aussi un parcours habituel de balade, d’aller rue Oberkampf, boulevard Richard Lenoir puis sur la place de la République.
Je répugne à photographier les bougies, les fleurs, les anonymes qui pleurent et se recueillent. Le silence est impressionnant, prenant. Place de la République, un petit groupe fait de la musique, mais le coeur n’y est pas. Plus tard dans la soirée, un bref mouvement de panique ne réussit pas à dissuader la foule de poursuivre son rassemblement. On entend encore un hélicoptère, des sirènes, le glas qui résonne à Notre Dame. Il est temps que ce funeste week-end s’achève.
Sur Facebook ce lundi matin, on découvre les images de la solidarité planétaire. Tous ces gestes, ces couleurs arborées par les grands monuments du monde, ne résoudront rien, mais la compassion est nécessaire et bienvenue.
A midi, comme un horrible écho, les mêmes musiciens (l’Orchestre national de France), dans les mêmes lieux (le nouvel Auditorium de la Maison de la radio), jouaient le même compositeur (Beethoven) que le 8 janvier dernier. Quand la tragédie se répète…
Ce sont les premiers mots qui me sont venus au coeur de cette nuit d’horreur.
La République nous appelle Sachons vaincre ou sachons périr Un Français doit vivre pour elle Pour elle un Français doit mourir.
La Liberté guide nos pas
Tremblez ennemis de la France Rois ivres de sang et d’orgueil. Le Peuple souverain s’avance, Tyrans descendez au cercueil
(Le Chant du Départ, 1794 / M.J.Chénier-E.Méhul)
Je n’étais pas à Paris, mais dans mon refuge de campagne. Mais tous les lieux de massacre, ce furent les miens, pendant des années. Mes fenêtres donnaient sur les locaux de Charlie Hebdo, les bistrots, les petits restaurants de la rue de Charonne, en passant par la rue de Lappe, c’était nos sorties. Le Bataclan, c’est combien de souvenirs de soirées de musique et de joie partagées…
Comme cette présentation d’un nouveau disque de la musique pour piano du plus parisien des compositeurs espagnols, Manuel de Falla, avec Jean-François Heisser
Ils savaient ce qu’ils faisaient, les criminels. Mais nul n’est jamais parvenu à tuer le bonheur ni la liberté.
Etat d’urgence ? Urgence en effet de réaffirmer le courage, l’espoir, l’unité de tous les républicains, de tous les hommes libres.