Beethoven 250

 

À plus d’un an du 250ème anniversaire de la naissance de Beethoven (Bonn, 16 décembre 1770), les éditeurs fourbissent déjà leurs coffrets. Le premier à dégaîner Universal (Deutsche Grammophon Decca) propose rien de moins qu’une « nouvelle édition complète » de l’oeuvre intégrale du compositeur allemand.

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Ne pas croire cependant qu’il s’agit de nouveaux enregistrements, sauf pour certaines raretés. Plutôt d’une habile compilation du fonds considérable accumulé par la Deutsche Grammophon, Philips et Decca, avec des minutages très généreux (souvent supérieurs à 80′). : 118 CD, 3 Blue Ray Audio avec les symphonies de Karajan (1961-63), les sonates pour piano de Kempff (1963-1971) et les quatuors par les Amadeus (1959-1965). 2 DVD (Fidelio/Bernstein et les symphonies 4 et 7 dirigées par Carlos Kleiber au Concertgebouw). Le tout à un prix plus qu’attractif pour une somme pareille (env. 220 €).

Seule déception : l’ouvrage richement illustré qu’on découvre dans le coffret, tout comme les livrets qui accompagnent chaque catégorie de CD (musique orchestrale, piano, etc.), n’ont manifestement pas été conçus pour le public français, puisqu’ils ne sont présentés qu’en allemand et en anglais. Mais rien à dire sur la qualité et la quantité d’informations fournies (lieux, dates d’enregistrement, etc.)

Sur le contenu, voir le détail complet iciBEETHOVEN THE NEW COMPLETE EDITION.

Quant au choix des versions retenues dans ce coffret, on pourra toujours critiquer ou s’interroger sur certaines options.

Sur le corpus symphonique, l’éditeur ne manifeste pas une grande confiance envers la dernière intégrale en date, puisqu’il n’en a gardé que les 7ème et 8ème symphonies. Il faut dire que la déception est grande à l’écoute d’Andris Nelsons et de l’orchestre philharmonique de Vienne. 

On n’est pas loin de partager l’avis de Pascal Brissaud qui souligne les précédents ratages de Rattle et Thielemann avec les mêmes Wiener Philharmoniker : Le chef letton, qui adopte une approche très traditionnelle -tempos, tendance vif, mais sans rien de la virtuosité et de la culture sonore d’un Karajan par exemple, phrasés, couleurs, articulations-, sans souci particulier d’exactitude historique ou de renouvellement du texte, sculpte les phrases et les contre-phrases, les irise, musarde dangereusement, le signifiant prenant presque toujours le pas sur le signifié, pour le moins nébuleux, au-delà d’un lustre ou d’un chatoiement de façade, où de grands éclats cuivrés alternent sans grande consistance avec des alanguissements lyriques assez fades. Nelsons s’approche assez de la lumière et de la générosité d’un Bruno Walter, dont il n’a pas tout à fait le galbe et le génie de la couleur : son objectif semble de rendre présent les aspects les plus humains, les plus sensibles, les plus lumineux de cette musique, au risque de s’attarder jusqu’à l’évanescence au chaud soleil du lyrisme beethovénien, sans aucune considération pour les ténèbres, le démonisme ou la dette métaphysique de cette musique que d’autres (de Furtwängler ou Klemperer à Harnoncourt ou même, paradoxalement, le tout récent et sublimement objectif Blomstedt/Gewandhaus), ont su magnifier. Ceci nous vaut d’excellentes symphonies 1, 2, 4 et 8 (cette dernière sans humour, hélas) même si le naturel de la propulsion et le jeu des accents apparaissent un rien timides et bien peu interrogatifs. En revanche, l’Héroïque manque de vigueur, d’aspérités et de drame, noyée dans une euphonie un brin superficielle, à l’instar de la Cinquième, dont le scherzo, sans aucun mystère, échoue à ouvrir sur la surprise d’un finale ici trop convenu. La Pastorale reste un chromo assez plat (et là encore, sous-dramatisé : les mvts 3 et 4 ! ) qui n’ouvre sur aucun mysticisme. La Septième, sous-dimensionnée (dès l’introduction lente), pâtit de temps intermédiaires trop édulcorés (même si l’inhabituelle poésie de l’allegretto ne manque pas d’intérêt) et la Neuvième, extraordinairement aérée et lumineuse, d’une approche sans hauteur ni profondeur, où les tensions apparaissent insuffisamment marquées et d’où la subjectivité est trop absente pur en révéler le caractère d’exception ».

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Abbado, Bernstein, Böhm, Chailly, Giulini, Fricsay, Karajan, Carlos Kleiber, Monteux, NelsonsSchmidt-Isserstedt se partagent les symphonies côté versions « traditionnelles », on nous ressert Gardiner pour les versions « historiquement informées » et on a puisé dans les archives des extraits de versions archi-connues (dont la toute première Cinquième enregistrée, en 1913, par Arthur Nikisch), Furtwängler, Richard Strauss, Van Kempen, Karajan 1941, etc.  (détails à voir sur bestofclassic). Le 1er BluRay Audio redonne la première intégrale Karajan/Berlin)

Même mélange pour les concertos, avec des choix plus audacieux peut-être comme deux « live » de Martha Argerich (le 1er concerto avec Ozawa et le Mito chamber orchestra, le 2ème avec Chmura et l’orchestre de la Suisse italienne, capté à Lugano), les 3ème et 4ème tirés de l’intégrale Brendel/Rattle/Vienne, le 5ème par Zimerman/Bernstein, mais aussi Buchbinder/Thielemann (1), Gulda/Stein (2), Pollini/Abbado (3), Pollini/Böhm (4), Kempff/Leitner (5), pour le concerto pour violon les choix un peu étranges de la récente version Repin/Muti ou de Mutter/Karajan (bien compassée), mais très bienvenu pour Schneiderhan/Jochum. Même étonnement pour le choix de la version du trio Chung pour le Triple concerto. (détails sur bestofclassic).

Pour les autres oeuvres d’orchestre (ouvertures, ballets, musiques de scène), le nouveau coffret ne fait que reprendre des versions déjà publiées et republiées par DGG lors de précédents « anniversaires » ! Pour Fidelio, le choix en CD s’est porté sur la dernière version d’Abbado avec Kaufmann/Stemme, et un CD d’extraits des versions historiques de Böhm, Fricsay, Karajan. C’est Bernstein qui a été retenu pour l’un des 2 DVD du coffret.

La Missa solemnis est proposée dans deux versions, Gardiner et la première Karajan (1964).

Pour les sonates pour piano, outre le BluRay Audio de l’intégrale Kempff, les choix nous semblent particulièrement pertinents. On est heureux, en particulier, de retrouver les premières gravures beethovéniennes de Stephen Kovacevich (réalisées dans les années 70 pour Philips) pour plusieurs sonates et surtout les Variations Diabelli

Arrau, Brendel, Gilels, Pollini se partagent, sans surprise, les autres sonates. Plus rares, Demus, Kocsis, Freire, Lupu, Perahia, Uchida, Ashkenazy, et même Hélène Grimaud et Kissin.

La musique de chambre fait appel aux valeurs sûres, souvent consacrées (Kremer, Maisky, Argerich, Dumay, Pires, le Beaux Arts trio, les quatuors Emerson et Italiano (le 3ème BluRay Audio nous offre la célèbre intégrale des Amadeus).

On prendra un peu plus de temps à découvrir la centaine de de songs irlandais, écossais, gallois et de chants populaires collectés par Beethoven, dans les interprétations de référence d’artistes britanniques réunis autour de Felicity Lott, Ann Murray, Thomas Allen…

Warner annonce, dans quelques semaines, un coffret Beethoven Complete Works… en 80 CD ! A rebours de la variété de versions et d’approches proposées par le coffret Universal, il s’agira d’une compilation d’intégrales homogènes (les symphonies par Harnoncourt, les sonates par Kovacevich (2ème version), etc.)

Détails complets du coffret DGG/Decca : BEETHOVEN 250 THE NEW COMPLETE EDITION

L’opéra parfait

Le plus souvent vu

Bonne idée, l’Orchestre de chambre de Paris avait choisi de sortir des sentiers de rentrée trop battus, en ouvrant sa saison avec une représentation de Don Giovanni de Mozart. C’était jeudi soir au Théâtre des Champs-Elysées.

Je n’ai pas fait le compte, mais je crois que Don Giovanni est l’opéra que j’ai vu le plus souvent, depuis que j’ai commencé à fréquenter, un peu, les scènes lyriques. Premier grand et fort souvenir, le Don Giovanni du bicentenaire (de la mort de Mozart) au Grand Théâtre de Genève, raconté ici : Don Juan.

« J’ai vu assez souvent Thomas Hampson sur scène, mais je conserve un souvenir tout particulier d’un Don Giovanni, donné en 1991 – bicentenaire de la mort de Wolfgang oblige – au Grand Théâtre de Genève, dans la mise en scène éblouissante du grand Matthias Langhoff, sous la baguette de mon cher Armin Jordan, avec une équipe comme savait les constituer le patron de la scène genevoise de l’époque, Hugues Gall : aux côtés de Thomas Hampson, prestance physique et vocale idéale pour Don Juan, Marylin Mims (Donna Anna), Gregory Kunde (Don Ottavio), Nancy Gustafson (Donna Elvira), Willard White (Leporello), Francois Harismendy (Masetto), Della Jones (Zerlina), Carsten Harboe Stabell (le Commandeur), et bien sûr l’Orchestre de la Suisse Romande »

Et puis, j’en oublie certainement, il y eut 1998 l’inauguration de l’ère Lissner à Aix-en-Provence avec Peter Mattei mis en scène par Peter Brook et la direction confiée en alternance à Claudio Abbado et Daniel Harding (21 ans !).

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Il y eut l’été 2002 à Glyndebourne : Louis Langrée me donna à entendre ce soir-là une version, une vision, une incarnation – plus qu’une interprétation – comme je ne l’ai plus jamais entendue depuis, même sous baguette. C’est simple, à part le grand cheval mort qui obstruait la scène, je n’ai pas retenu grand chose de la mise en scène de Graham Vick, je n’ai pas non plus retenu le détail d’une distribution inégale, mais j’ai compris, grâce à Louis Langrée, pourquoi  Don Giovanni est une oeuvre parfaite (toujours citée d’ailleurs dans les 10 opéras les plus marquants de l’histoire de la musique).

L’opéra parfait

Dans tous les autres ouvrages de Mozart, les Noces, Cosi, la Flûte, on peut trouver quelques longueurs, ou des conventions de théâtre qui diluent le propos. Pas dans Don Giovanni ! Il y a comme un concentré du génie dramatique et mélodique de Mozart, rien de trop, une « urgence » (mon Dieu, que je déteste ce mot, mais je n’en trouve pas d’équivalent ici), des scènes, des airs, des ensembles qui s’enchaînent, quintessence du dramma giocosoà un rythme qui ne laisse aucun répit ni au spectateur ni aux interprètes.

A Glyndebourne, The Guardian (lire l’article de Tim Ashley) écrivait : « Louis Langrée conducts with a combination of driven intensity and heady languor ». Une combinaison d’intensité passionnée et de langueur enivrante. Tout est dit.

En 2010 à Aix-en-Provence, Louis Langrée renouvelle presque l’exploit, musicalement, mais le moins qu’on puisse dire est que les tripatouillages de Dmitri Tcherniakov n’ont pas convaincu. Gilles Macassar dans Télérama ne contient pas sa rage à l’encontre du metteur en scène russe (Un Don Giovanni navrant par Monsieur Sans-Gêne

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Puis j’ai vu à la télévision le Don Giovanni de Michael Haneke.

Dalla sua pace

Je laisse à d’autres le soin de faire la critique du concert de jeudi, une version semi-scénique donnée cet été au Festival de Garsington (une sorte de petit frère, créé en 1989, du festival de Glyndebourne).

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Je ne connaissais a priori aucun des chanteurs :

Jonathan McGovern Don Giovanni
David Ireland Leporello
Camila Titinger Donna Anna
Sky Ingram Donna Elvira
Trystan Llŷr Griffiths Don Ottavio
Mireille Asselin Zerlina
Paul Whelan Le Commandeur
Thomas Faulkner Masetto

Un cast inégal et pas toujours convaincant.

Au début de ce papier, j’évoquais Thomas Hampson qui était, par la taille, l’allure, la séduction de ses traits, un Don Giovanni idéal. On a un peu de mal à imaginer que celui qui chantait le rôle hier tombe toutes ses conquêtes grâce à un physique avantageux ou un organe vocal remarquable… Leporello ressemble à un pilier de pub, le Commandeur n’est pas très effrayant, Masetto donne le change, tandis que les trois femmes, à défaut de belles voix (une Elvira un peu ingrate) incarnent aussi justement qu’il est possible leurs rôles. On garde le meilleur pour la fin, le jeune ténor gallois Trystan Llyr Griffiths

France Musique l’avait déjà repéré l’an dernier. Il a à peu près tout pour lui ! Et comme Mozart a eu la bonne idée de confier deux de ses plus beaux airs de ténor à l’Ottavio de son Don Giovanni – Dalla sua pace et Il mio tesoro intanto – Trystan Llyr Griffiths m’a mené plus d’une fois au bord des larmes… Ah cette reprise sur les cîmes du souffle du thèmé de Dalla sua pace ! Instant d’éternité.

La dernière fois – c’était en concert en 2006 à Liège – qu’un chanteur m’avait à ce point ému et ébloui dans ces airs, c’était Kenneth Tarver

J’ai eu envie de revenir ce week-end à un grand classique du disque, à une version qui tient toujours son rang de référence :

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Le scandale du Boléro

Dans l’histoire des Ballets russesaucun scandale à noter lors de la création, il y a quatre-vingt-dix ans, le 22 novembre 1928, du Boléro de Ravel. Rien de comparable avec  la première du Sacre du printemps de Stravinsky au Théâtre des Champs-Elysées le 29 mai 1913.

Et pourtant, il y a un scandale Boléro, qui revient sous les feux de l’actualité : les droits d’auteur faramineux que l’oeuvre a générés au profit de prédateurs issus de « l’entourage » du compositeur, décédé en 1937 sans héritier ni légataire. Le Boléro rapporterait chaque année environ 1,5 million d’euros de droits (46 millions d’euros entre 1970 et 2006 )

Au Canada, au Japon et dans les pays observant un délai de 50 ans post mortem, le Boléro, comme toutes les œuvres de Ravel, est entré dans le domaine public le 1er janvier 1988. Aux États-Unis, le Boléro de Ravel est protégé jusqu’en 2024. Dans les pays de l’Union européenne observant un délai de 70 ans post mortem, le Boléro, comme toutes les œuvres de Ravel, est entré dans le domaine public le 1er janvier 2008.

En France, jusqu’en 1993, le Boléro est resté à la première place du classement mondial des droits à la SACEM. En 2005, c’était encore la cinquième œuvre musicale française la plus exportée bien que n’étant pas à cette date dans le domaine public. Ravel étant mort sans enfants, la lignée d’héritage des ayants droit est extrêmement complexe. Depuis au moins 1970, les droits sont perçus au travers de sociétés légalement enregistrées à l’étranger (Monaco, Gibraltar, Amsterdam, Antilles néerlandaises, îles Vierges britanniques) : un consortium conçu et dirigé par Jean-Jacques Lemoine, aujourd’hui décédé, qui avait auparavant occupé les fonctions de directeur-adjoint des affaires juridiques de la SACEM. Sur ses conseils, en France, la SACEM a continué à percevoir des droits jusqu’au 1er mai 2016, invoquant les prorogations de guerre dues à la Seconde Guerre mondiale, qui auraient allongé la durée des droits d’auteur de 8 ans et 120 jours (soit 3042 jours écoulés entre le 03/09/1939 au 01/01/1948), la faisant passer du 01/01/2008 au 01/05/2016.

En 2016, les héritiers contestent à nouveau l’entrée du Boléro dans le domaine public en France, arguant de ce que le Boléro ayant initialement été créé comme un ballet, il s’agit d’une œuvre collaborative, dont la protection s’étend jusqu’à la fin des droits de tous ses co-auteurs, donc en y incluant la chorégraphe Bronislava Nijinska et le décorateur Alexandre Nikolaïevitch Benois décédé en 1960. L’échéance du domaine public serait alors repoussée de vingt nouvelles années. La SACEM avait cependant rejeté ces nouvelles prétentions, rendant publique l’œuvre le 2 mai 2016.

Mais voici que Le Figaro du 20 novembre révélait que la SACEM avait été assignée en juin 2018 devant le tribunal de grande instance de Nanterre.

Les actuels ayants droit de Ravel et les héritiers d’Alexandre Benois, décorateur du ballet Boléro commandé à Ravel par Ida Rubinstein, reviennent à la charge pour qu’Alexandre Benois soit déclaré coauteur du Boléro. puisque la prise en compte de la date du décès de Benois permettrait à l’œuvre de revenir et rester dans le domaine privé jusqu’en 2039. « Un bonus de 20 millions d’euros à se partager selon nos informations », selon Thierry Hillériteau et Léna Lutaud, les auteurs de l’article du Figaro

D’un côté, il y a donc les actuels ayants droit de Ravel, Evelyn Pen de Castel et Jean-Manuel de Scarano, qui n’ont pas de liens familiaux avec le compositeur et sont installés en Suisse. De l’autre, le journal fait mention de cinq héritiers Benois : Dimitri Vicheney, Alberto Romano Benois, François Tcherkessoff, Françoise Braslavsky et Maxime Braslavsky. Tous se seraient ainsi rapprochés.

Juste avant l’entrée du Boléro dans le domaine public, en mai 2016, la SACEM avait déjà rejeté une demande similaire de la part des héritiers Benois. Une première audience est attendue en 2019. Selon les informations des journalistes, les héritiers Benois réclament 250 000 euros à la SACEM au titre de préjudice économique, 10 000 pour préjudice moral et la nomination d’un expert (Source France Musique).

Sans doute la plus célèbre version dansée du Boléro, celle de Maurice Béjart avec son danseur fétiche Jorge Donn.

A propos de Jorge Donn, ce souvenir personnel : voyageant à la fin des années 80 à bord d’un TGV Paris-Genève, le hasard du placement m’avait installé en face du danseur. Comme souvent lorsqu’on voit quelqu’un sur scène, je l’imaginais grand, et j’avais devant moi un homme plutôt petit, recroquevillé sur son siège. Je n’ai pas osé lui dire mon admiration…

Quant aux innombrables versions discographiques de ce tube, on a l’embarras du choix, même si peu de chefs ont réussi ce savant et délicat mélange entre rigueur rythmique et sensualité. J’ai beaucoup de tendresse pour cette ultime concert de Nouvel an de Karajan en 1985, le Boléro lui allait bien.

Les versions Ozawa et Abbado me semblent l’une et l’autre lumineuses, et magnifiquement captées.

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La pire est celle de Maazel avec les Viennois, un ritardando final complètement hors de propos et un sommet de vulgarité.

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Les sans-grade (X) : Horst Stein

« He shunned the flamboyant and jetset lifestyle enjoyed by the likes of Karajan, and to watch he could be somewhat uncharismatic. » On peut difficilement faire plus juste et piquant que The Telegraph dans la nécrologie que le journal britannique publia à la mort du chef d’orchestre allemand Horst Stein (1928-2008)

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Une tête, un physique qu’on croirait échappés d’un tableau médiéval, et une notoriété en effet très loin de celle des stars de la baguette, réduite au cercle restreint des mélomanes avertis.

Et pourtant Horst Stein a fait une carrière plus qu’honorable, malheureusement interrompue par la maladie à la fin des années 90 et a surtout laissé une discographie de très grande qualité.

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J’avais salué le beau coffret consacré à Max Reger pour l’essentiel constitué d’enregistrements réalisés par Horst Stein avec l’orchestre symphonique de Bamberg, une phalange qui a fêté ses 70 ans l’an dernier et dont il a été le directeur musical de 1985 à 2000.

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Avant Bamberg, Stein avait dirigé l’Orchestre de la Suisse Romande, de 1980 à 1985, où il avait succédé à Wolfgang Sawallisch. Et enregistré pour Decca quelques disques qui font référence, comme un exceptionnel ensemble Sibelius

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Dans la même collection Eloquence, à signaler toute une série d’enregistrements, passés inaperçus, mais hautement recommandables, avec l’Orchestre philharmonique de Vienne, comme une fantastique intégrale des concertos pour piano de Beethoven avec Friedrich Gulda,,les 2ème et 6ème symphonies de Bruckner (Decca avait entrepris une intégrale avec Vienne et plusieurs chefs, Abbado, Maazel notamment), Weber, Wagner.

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Tolérance

J’avais à peine signalé le rapatriement d’un blog, jusqu’alors hébergé en Belgique, sur un site français – bestofclassic -, publié un article – Les symphonies de Schubert – où je raconte comment, et avec quels interprètes, j’ai découvert ce corpus, que je me prenais, sur les réseaux sociaux, un déferlement de critiques et de « commentaires » de la part d’une poignée de courageux vigiles cachés derrière des pseudonymes – toujours les mêmes arbitres auto-proclamés des élégances !

Ce n’est pas la première fois (et pas la dernière !) que je constate, sur Facebook, Twitter ou des forums spécialisés, que la Musique classique est loin d’adoucir les moeurs de ceux qui lui vouent un amour exclusif, jaloux, quasi-sectaire, le plus souvent solitaire, voire égoïste.

« Vous portez des jugements, lapidaires, péremptoires et (c’est le moins qu’on puisse dire) peu musicologiques ! » m’écrit l’un de ces gardiens du temple.

J’ai osé dire que je n’avais jamais accroché à une intégrale des symphonies de Schubert, souvent citée en référence, celle de Claudio Abbado, que Karl Bôhm – avec qui j’ai découvert la 6ème symphonie de Schubert – me semblait bien « pépère » !

Mon contempteur n’avait sans doute pas lu un autre article du même blog, à propos de Karl Böhm, qui m’avait d’ailleurs valu une volée d’indignations pour cause de titre non convenable (l’humour n’est pas la vertu la mieux partagée chez les « mélomanes avertis » !) : Faut-il être sexy pour être un grand chef ?  Extraits : Karl BÖHM (Graz 1894 – Salzbourg 1981) est…de la race des très grands chefs d’orchestre. Sans doute l’exact opposé, en termes de « look » ou d’exposition médiatique de son compatriote et contemporain Herbert von KARAJAN (1908-1989). Sérieux jusqu’à l’austérité, et pourtant dans la rigueur capable d’une sensualité inattendue, notamment dans les oeuvres de celui qu’il a servi avec le plus de fidélité : Richard STRAUSS….. On n’est pas obligé de souscrire aux options du chef dans des Mozart etSchubert souvent excessivement sages et mesurés, mais il n’y a jamais de contresens ni d’absence de perspective. En revanche, on aime beaucoup ses Beethoven grandioses et ses Brahms denses et fluides à la fois….

Il n’avait pas lu non plus les deux articles consacrés à Claudio Abbado : Claudio Abbado 80 ans  et Abbado, Karajan, les lignes parallèles

Non, cher anonyme correspondant, je ne permets pas de « jugement péremptoire, lapidaire, et peu musicologique » quand j’évoque les enregistrements que j’aime et/ou avec lesquels j’ai grandi, quand je parle d’artistes que j’admire profondément mais dont les disques ou les concerts ne m’ont pas toujours passionné.

En effet, je ne suis ni musicologue, ni critique professionnel. Juste quelqu’un qui a la chance infinie de travailler, depuis une trentaine d’années, pour et avec des musiciens.

Sur la critique, je me suis expliqué à plusieurs reprises : L’art de la critique (suite), et surtout Le difficile art de la critique

« Résumons, on peut distinguer trois types de critiques :

  • les critiques auto-proclamés
  • les critiques automatiques
  • les critiques autocritiques

Dans la première catégorie, presque tous les internautes, adeptes des réseaux sociaux, animateurs de sites, blogs et autres forums. Comme les supporters de football, ils refont le match à la place des joueurs et les équipes à la place des sélectionneurs. Le problème c’est qu’ils finissent par croire qu’ils ont la science – de la critique – infuse et le font croire aux malheureux organisateurs de concerts qui n’arrivent plus à convaincre les rares critiques professionnels qui restent de faire un papier, un articulet, même une brève.

Les musiciens qui, pour certains, supportent déjà mal la critique tout court, supportent encore moins cette nouvelle race de critiques auto-proclamés (sauf lorsque, par exception, ils écrivent des gentillesses).

Je force le trait ? Pas sûr.

Dans la deuxième catégorie, les critiques automatiques, je range les fans, les fans de lyrique en premier. Leurs admirations, et leurs détestations, sont inconditionnelles, exclusives, pavloviennes……Mais ce type de critiques automatiques vaut pour le piano, le violon, les chefs d’orchestre….

Heureusement, il y a une troisième catégorie, les critiques autocritiques. Ceux qui n’ont pas d’avis définitif, qui font confiance à leur expérience et à leurs oreilles, plutôt qu’à l’air du temps, à la pression de la « com », qui aiment et respectent  suffisamment les artistes pour ne tomber ni dans la complaisance ni dans la condescendance.

La critique est une école de l’humilité. J’en ai fait l’expérience grâce à la première émission de critiques de disques qui a reposé sur le principe de l’écoute à l’aveugle, Disques en lice, lancée fin 1987 sur Espace 2, la chaîne culturelle de la Radio suisse romande, par François Hudry. Pendant six ans, jusqu’à mon départ pour France Musique, semaine après semaine, nous avons exploré tous les répertoires, entendu, comparé des centaines de versions et appris la modestie. Tel(le) pianiste présenté(e) comme une référence absolue ne passait jamais l’épreuve de la première écoute, tel orchestre au son typiquement américain s’avérait être plus français que français, tel(le) chanteur/euse  si reconnaissable était un(e) illustre inconnu(e). »  (extraits de mon billet Le difficile art de la critique 9 septembre 2015)

Pour en revenir au sujet initial – les symphonies de Schubert ! – l’écoute anonyme de six versions de la 5ème symphonie de Schubert, dans Disques en liceavait été fatale… à Claudio Abbado, en même temps qu’elle avait révélé Beecham !

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Encore un exemple tout récent ! Puisque j’ai osé cibler les fantaisies que se permettait Nikolaus Harnoncourt dans sa première intégrale des symphonies de Schubert avec le Concertgebouw et que, de ce fait, je me suis rendu coupable du crime de lèse-Harnoncourt, que mes accusateurs se donnent la peine d’écouter la Table d’écoute à laquelle Camille de Rijck avait eu la faiblesse de me convier, sur la 40ème symphonie de MozartEcoute à l’aveugle, comme toujours.

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Me taxeront-ils de trop d’enthousiasme ou de respect pour le grand chef disparu il y a deux ans ?

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Si la critique est une école de l’humilité, je devrais ajouter que l’écoute critique est, ou devrait être, une école de la tolérance. 

Sur ce blog, comme sur d’autres où j’ai choisi de m’exprimer, je n’impose rien à personne – qui serais-je pour le faire ? – et je me garde bien de poser des jugements, des avis définitifs. Je livre parfois des souvenirs, les méandres d’un parcours qui m’a conduit aux responsabilités que j’ai assumées et assume encore, mes goûts plus que mes dégoûts, mes enthousiasmes plus que mes déceptions. En toute liberté.

 

Festival d’orchestres

J’avais au moins trois bonnes raisons d’être à Liège vendredi dernier : une oeuvre – la 9ème symphonie de Beethoven, un orchestre et un chef – l’Orchestre philharmonique royal de Liège et Christian Arming – qui me sont chers, la fidélité à un engagement – le combat de la Fondation Ihsane Jarfi

Orchestre et chef en très grande forme, Christian Arming, en Viennois pur sang qu’il est, maîtrise à la perfection cette étrange objet musical qu’est la 9ème symphonie d’un compositeur, certes né à Bonn, mais devenu Viennois à 22 ans. Le public du Festival Radio France avait déjà pu s’en apercevoir lors de la soirée de clôture de l’édition 2015. Arming dirigeait alors choeur et orchestre de Montpellier…

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En ce triste anniversaire du 13 novembre 2015 (Le chagrin et la raison), comme vendredi soir pour commémorer le martyre d’Ihsane Jarfi il y a cinq ans, l’exhortation  de Schiller et de son Ode à la joie résonne plus haut que jamais : Alle Menschen werden Brüder / Que tous les hommes deviennent frères…

La semaine dernière je recevais aussi deux coffrets que j’étais impatient de découvrir.

L’un des big five parmi les grands orchestres américains, le Boston Symphonybénéficie, sans raison apparente – pas d’anniversaire ou de commémoration – d’une mise en coffret de tous les enregistrements réalisés par la phalange de Nouvelle-Angleterre depuis le début des années 70… jusqu’à l’an dernier pour Deutsche Grammophon

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912rcpQLxmL._SL1500_45 ans d’enregistrements dont certains sont devenus légendaires, les tout premiers d’un tout jeune homme, Michael Tilson Thomasde magnifiques Ravel et Debussy par le guère plus vieux Claudio Abbadobien évidemment la part du lion pour le titulaire de l’orchestre pendant près de trente ans, Seiji Ozawa, directeur musical de 1973 à 2002, une quasi-intégrale Ravel qui a fait date, des Respighi resplendissants, des ballets idiomatiques (Roméo et Juliette, Le Lac des Cygnes, Casse-Noisette…). Et puis des raretés, le dernier concert de Leonard Bernstein quelques mois avant sa mort, sur les lieux de ses débuts (à Tanglewood), Eugen Jochum dirigeant Mozart et Beethoven, le grand William Steinberg qui n’aura guère eu le temps d’imprimer sa marque. Plus étonnant, sont inclus dans ce coffret les tout récents Chostakovitch (symphonies 5,6,8,9,10) enregistrés par Andris Nelsonspatron du BSO depuis 2014. Un vrai bonus avec plusieurs CD de musique de chambre dus aux Boston Chamber Playerscomme ces valses de Strauss, transcrites par Webern, Schoenberg ou Berg

Liste complète de ce coffret à voir ici : Boston Symphony : les années Deutsche Grammophon.

Demain j’évoquerai en détail un autre coffret au contenu parfois inattendu ou surprenant : Georges Prêtre, les enregistrements Columbia

Ouvertures

IMG_2139(L’Opéra-Comédie, Montpellier)

À quelques jours d’intervalle, les deux maisons d’opéra de la région Occitanie, Montpellier et Toulouse, ont fait l’ouverture de leur saison. Deux réussites, saluées comme telles d’abord par le public qui se pressait très nombreux à la première de l’Italienne à Alger à l’Opéra-Comédie le 26 septembre, et qui a fait un triomphe à la troisième représentation de Tiefland hier soir au Capitole.

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Pari toujours osé de ne pas choisir un « tube » du répertoire lyrique, encore que le Rossini de Montpellier ne soit pas une rareté.

Un Rossini dirigé comme du Mozart par le maître des lieux, Michael Schonwandtque je n’avais jamais entendu dans ce répertoire, et qui porte très haut la réussite de ce spectacle à la tête d’un orchestre en très grande forme (savoureux solos de cor, clarinette, flûte) et d’une distribution très jeune et homogène – mention spéciale pour le tout jeune ténor authentiquement rossinien Alasdair Kent ,timbre, virtuosité, ligne de chant, élégance.

À Toulouse, le choix de l’ancienne direction du Capitole d’ouvrir la saison avec un ouvrage doublement méconnu a surpris, et sans doute refroidi un public plus friand d’italianita.

Mais ce Tiefland d’Eugen d’Albert est un magnifique ouvrage qu’on ne connaissait que par le disque.

La réussite est totale, sur scène, dans la fosse, avec une distribution de très haute tenue, et l’oeuvre, musicalement, dramatiquement, est fascinante de bout en bout. L’orchestre et les choeurs du Capitole brillent de tous leurs feux sous la baguette très. inspirée d’un expert du romantisme allemand Claus Peter Flor (lire Forumopera : l’amour rédempteur)

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Deux références discographiques :

71m1BCM67KL._SL1400_L’Italienne d’Abbado permet de retrouver l’art incomparable d’Enzo Dara disparu il y a quelques semaines.

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J’en profite pour signaler la réédition à tout petit prix d’un très bel ensemble Mendelssohn dirigé par Claus Peter Flor

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