99 ans : les deux B

On n’est pas étonné de lire à propos du décès d’Herbert Blomstedt (lire L’autre Herbert) : « c’était le dernier chef nonagénaire en activité, suivi par Zubin Mehta ».

Sans doute la presse dite spécialisée a-t-elle oublié jusqu’au nom de Serge Baudo, né le 16 juillet 1927 (quand Blomstedt était du 11 juillet), le grand chef d’orchestre français toujours bien vivant aux dernières nouvelles !

Pour l’éternité

J’en profite pour saluer ces deux personnalités, même si, dans le cas de Blomstedt, j’ai déjà abondamment commenté sa discographie. Mais je ne peux m’empêcher de repenser au dernier concert qu’il a dirigé à Paris en mai 2025 : L’Orchestre de paris et Herbert Blomstedt pour l’éternité

Je n’ai pas trouvé de captation vidéo de ce concert mais le vieux chef avait donné le même programme à Stockholm. À Alan Gilbert, chef de l’Opéra royal de Stockholm qui assistait à ce concert et qui lui demandait depuis quand il dirigeait la 2e symphonie de Berwald, Blomstedt avait répondu : « Pour la première fois il y a quinze jours » !

Le lien pour voir et écouter ce concert : https://www.konserthuset.se/en/play/herbert-blomstedt-conducts/

La 2e symphonie de Berwald n’est pas un chef-d’oeuvre mais quand un chef de l’envergure de Blomstedt s’en empare cela donne ceci :

Peut alors commencer une œuvre de 1842, créée en 1914, mais entrée au répertoire de l’orchestre de Paris seulement hier soir grâce au chef d’origine suédoise. On entend ce soir la Deuxième Symphonie du compositeur suédois Franz Berwald qu’on ne connaissait que par le disque. Tout au long des trois mouvements de cette symphonie surnommée « capricieuse », on comprendra pourquoi la Suède n’a pas eu de porte-étendard comme ses voisins scandinaves (Nielsen pour le Danemark, Sibelius pour la Finlande ou Grieg pour la Norvège) : c’est de la très jolie musique qui disparaît de la mémoire sitôt écoutée, très ancrée dans le romantisme allemand, une pincée de Mendelssohn, un zeste de Schumann, quelques harmonies du jeune Brahms.

Mais ce qu’en font l’Orchestre de Paris et Blomstedt est proprement stupéfiant : l’« Allegro » initial paraît presque prudent, mais ce n’est que pour mieux laisser s’épanouir des thèmes très brefs, des modulations, des changements d’humeur qui peuvent dérouter l’auditeur habitué aux développements d’un Beethoven. Suit un « Andante » empli de tendresse, qui bénéficie heureusement de la beauté des timbres de l’Orchestre de Paris pour pallier une absence évidente d’inspiration. Le finale, avec son irrésistible rythme de tarentelle, fait évidemment penser à Mendelssohn (deuxième mouvement de la Troisième Symphonie). Ça tourne vite en rond, à chaque fois qu’on croit la conclusion arriver, ça repart pour un tour, mais les musiciens s’y ébrouent avec tellement de grâce et de précision qu’on leur fait un triomphe comme à celui qui les a conduits d’un geste aussi sûr que libre. (Bachtrack @JPR mai 2025)

Pour ce qui est de la probité stylistique, on peut faire une totale confiance à Blomstedt dans le grand répertoire classique et romantique. Ce n’est pas toujours le plus audacieux, mais c’est toujours un parfait connaisseur de la partition et quand il dirige Dresde ou Leipzig, il puise aux meilleures sources.

Mais tout ce qu’on trouve sous divers labels, Berlin Classics, Eterna, Denon, est à écouter. Avec Blomstedt on n’est jamais hors sujet

Ainsi pour l’ultime symphonie de Schubert, leçon de style, leçon de musique.

Serge Baudo (1927-)

On espère, on souhaite qu’au même âge que Blomstedt, le chef français soit toujours en forme. Je retrouve cette interview qui date de 2016.

Je n’ai pas revu Serge Baudo depuis qu’il était venu, à mon invitation, diriger les concerts du 40e anniversaire de l’Orchestre philharmonique de Liège en décembre 2000. Le chef « permanent » de l’orchestre avait claqué la porte au printemps 1999. Entre temps j’avais été nommé directeur général de l’orchestre et nous n’avions pas encore formellement choisi le directeur musical qui allait prendre ses fonctions en septembre 2001, Louis Langrée.

Il nous fallait trouver un chef, d’une envergure certaine, qui accepterait de reprendre l’essentiel du programme donné par l’orchestre pour son concert inaugural en décembre 1960. Serge Baudo accepta notre invitation, et ce fut, à Bruxelles comme à Liège, un grand succès.

Il serait temps que Warner réédite tous les disques réalisés par Baudo pour EMI, comme il serait formidable que Supraphon réédite, même si ce n’est pas la mode chez le label tchèque, un ou des coffrets de tout ce que le chef français a enregistré avec l’orchestre philharmonique tchèque. C’est un legs absolument prodigieux. Avec, au premier plan, une intégrale jamais égalée des symphonies d’Arthur Honegger

Ne pas oublier que Baudo fut, entre autres, le créateur avec Rostropovitch, du chef-d’oeuvre de Dutilleux, Tout un Monde lointain

Cadeau

Il y a des trésors dans les archives de l’ex-Allemagne de l’Est, heureusement réédités sous divers labels, dont Berlin Classics.

Dans ce coffret, la seule version à ma connaissance que Blomstedt a enregistrée de la 8e symphonie de Dvorak et la toujours aussi formidable Staatskapelle de Dresde, captée dans les meilleures conditions.

Et toujours humeurs et réactions dans mes brèves de blog.