Comment prononcer les noms de musiciens ?

Cauchemar pour tous les intervenants sur une chaîne de radio « classique » (et pour les chefs d’antenne), la prononciation des noms de compositeurs, interprètes, artistes !

Je me suis dit qu’ayant vécu moi-même ce genre de situation, soit à l’antenne, soit comme directeur de chaîne, je pourrais peut-être aider ceux qui s’y collent tous les jours, avec quelques conseils, quelques astuces aussi ! Il y a la phonétique… et les usages.

Dans la sphère francophone (Belgique, France, Suisse) on prononce certains noms très connus.. à la française (ce qui ne veut pas dire que ce soit linguistiquement correct ! )

BACH = BAK  (et surtout pas comme je l’entends parfois en Belgique, Ba-ch’ – comme le ‘ich’ allemand)

SCHUBERT = CHOU-BERRE

MOZART = MO-ZAR

Très incorrect, mais courant (à mon grand regret) : STRAUSS = CHTRÔÔSS ! Idem pour le librettiste favori dudit Richard Strauss, Hugo von Hofmannsthal : on entend Hofmann-CHtal, alors qu’on doit dire Hofmanns-tal !

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Poursuivons par les noms russes, avec, pour les francophones, une difficulté supplémentaire résultant de l’orthographe internationale en vigueur.

Ainsi Chostakovitch, qui était Schostakowitsch pour les Allemands, est devenu Shostakovich. Quand on n’est pas anglophone, comment deviner que ch se prononce tch ?

Pire Cajkovskij ! Qu’on écrit encore heureusement de façon plus phonétiqueTchaikovsky/ski ou Tschaikowsky. À ce propos j’entends trop souvent sur les antennes belges une prononciation pour le moins fautive : Tchè-kov-ski (comme Tchekhov). Or il n’y a pas trente-six manières de dire Чайковский, c’est bien :Tcha-ï-kov-ski !

Et Rojdestvenski, qu’on voit désormais le plus souvent écrit : Rozhdestvensky.. Qui sait que zh se prononce (comme dans jeu) ?.

Je me rappelle un dîner un peu trop mondain à mon goût il y a quelques années, où l’on évoquait la personnalité et l’œuvre d’Alexandre Soljenitsyne – il était encore vivant à l’époque ! – et je m’agaçais d’entendre un convive pérorer et parler constamment de So-liet-ni-tsineen déformant doublement le nom du grand auteur russe. J’eus beau lui faire remarquer son erreur, il n’en démordit pas jusqu’à ce que je lui écrive sous le nez et en russe Солженицын, le ж de l’alphabet cyrillique étant l’exact équivalent de notre j !

Par ailleurs, il est difficile de prononcer correctement les noms russes si on n’est pas un tant soit peu russophone, les voyelles ne se prononçant pas de la même manière suivant leur place dans le mot et/ou l’accentuation. Ainsi l’adverbe bien ou bon – хорошо, horocho, se dit : ha-ra-chó !

Si, dans un nom, le -ev final est accentué, il se prononce -off. Exemples célèbres : Gorbatchev ou Khrouchtchev se disent : Gorbatchoff ou Khrouchtchoff, mais Gergiev se dit bien Guer-gui-eff !

Et pour finir (provisoirement) avec les Russes, mettez-vous dans la peau du présentateur qui doit annoncer le concerto pour violoncelle de Schumann dans la version légendaire de Mstislav Rostropovitch (oups, en orthographe internationale, Rostropovich) et Guennadi Rojdestvenski…

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En revanche, dans les noms d’origine serbe ou croate, le j se prononce bien i. Ainsi le violoniste Victoire de la Musique classique 2014Nemanja Radulovic se prononce : Né-ma-nia Ra-dou-lo-vitch. C’est d’ailleurs bien ainsi qu’il est présenté dans les médias. Mais pourquoi donc, en France en tout cas, se complique-t-on la vie avec le chorégraphe Angelin Preljocaj, qu’on s’obstine à nommer Prèle-jo-cage, alors qu’il est tellement plus simple de prononcer correctement : Pré-lio-caille.

Cela étant, le grand Josef Haydn n’a pas non plus été mieux servi des décennies durant. Il est si simple de dire : Haille-deunn, mais plus fun sans doute d’ânonner un improbable : Aïn-den !.

Est-Ouest

Continuons notre périple à l’Est, les noms polonais n’en parlons même pas, sauf à être natif on est sûr d’écorcher les Lustoslawski, Penderecki et autres Szymanowski. Donc la règle ou le conseil, c’est de faire comme on peut… à la française !

Idem pour les noms hongrois, où, cette fois, c’est moins la prononciation que l’accentuation qui peut poser problème. Dans ce cas, se contenter d’énoncer le nom tel qu’on le lit, Bartók, Liszt (sz=ss).

Ça se complique chez les Tchèques, Moraves et autres Bohémiens, avec la prononciation si particulière du ř de Dvořák ou Bedřich (Smetana). Pour bien faire il faut rouler le ř, et le faire suivre immédiatement d’un jAllez-y, entraînez-vous : Bèd-rrrrr-ji-che, ou alors évitez le prénom de Smetana !

Mais il n’est pas utile d’en rajouter dans la complication : j’entends parfois Dvor-djack pour Dvořák. Dvor-jak (comme Jacques) suffit, et on n’est même pas obligé de rouler le « r » !

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Repassons à l’Ouest, en terres anglophones, au choix Grande-Bretagne ou Etats-Unis. 

Par exemple ces quatre lettres ravageuses : ough ! Annoncez Stephen Hough, pianiste, et William Boughton, chef d’orchestre, se produisant à Edinborough, sympathique perspective : ça devrait donner à peu près Stephen Hâââf, William Bôôôton, Edinboro…. Ou si vous dites correctement la ville festivalière chère à BrittenAldeburgh (Ôld-brâ), il y a des chances que vos auditeurs ne comprennent pas ce dont vous parlez ! Mais rien ne vous oblige à l’affreux et incorrect Yok-chaille pour Yorkshire, Yôôk-cheu fait nettement mieux l’affaire !

Quant aux noms américains d’origine européenne, nul ne vous oblige à adopter les usages de Manhattan (Beûrnstiiiin pour Bernstein). Il n’est pas interdit non plus de savoir que Philadelphia Orchestra n’est pas une marque de fromage, mais se dit Orchestre de Philadelphie. 

Cela dit, pour les perles, pas besoin de franchir l’Atlantique : je me rappelle un producteur pourtant chevronné de France-Musique désannonçant un disque d’Armin Jordan (le chef se revendiquant d’une double culture, française et alémanique, on peut le nommer Jor-dan ou Ior-dann), qui dirigeait- sic – l’orchestre Basler ! En effet sur la pochette du CD, il était bien indiqué : Basler Sinfonie-Orchester, autrement dit Orchestre symphonique de…Bâle (en Suisse)…

Et je n’ai pas encore évoqué les noms espagnols ou portugais… et je ne m’y risquerai pas, étant un piètre connaisseur de ces idiomes.

Le seul conseil finalement qui vaille, c’est, quand on ne sait pas, ne pas se fier à des sites internet de prononciation, quasiment tous anglophones, mais prononcer les noms à la française, faute de mieux…Cela évite le ridicule ou le comique involontaire…

Abbado, Karajan, les lignes parallèles

La mort de Claudio Abbado n’en finit pas de secouer le monde musical, et sur Facebook les souvenirs, les anecdotes, les témoignages se multiplient. Lorsque Sylvain Fort demande, avec son habituelle fausse naïveté, quels disques d’Abbado on préfère, il sait que les réponses ne vont pas être unanimes, et que la question même suscite le débat…

J’ai malheureusement peu de souvenirs personnels de concerts dirigés par Claudio Abbado. Deux ou trois seulement, à Paris, une fois à la Cité de la Musique, une autre.. au Cirque d’hiver (une chaleur étouffante, et le Gustav Mahler Jugendorchester si ma mémoire ne me fait pas défaut). Des symphonies de Haydn pétillantes, mais pas très creusées, un 3e concerto pour piano de Beethoven avec la toute menue mais épatante Maria Joao Pires… Maigre bilan donc, mais finalement pas étonnant pour quelqu’un comme moi qui n’a jamais cédé à une sorte d’Abbadomania !

Sur le legs discographique du chef italien j’en ai déjà beaucoup dit (https://jeanpierrerousseaublog.com/2014/01/20/lheritage-abbado/),

Mais, à bien y regarder, il y a plus d’un parallèle à faire entre Claudio Abbado et son prédécesseur légendaire à la tête des Berliner Philharmoniker, Herbert von Karajan. 

Morts au même âge – dans leur 81eme année – après des années de maladie et de souffrance, ils ont l’un et l’autre soigneusement construit et cultivé leur image, beaucoup enregistré (trop ?), Et l’un comme l’autre – c’est mon point de vue ! – ont laissé d’incontestables réussites là où on ne les attendait pas, et ne sont pas  toujours des références dans les répertoires qui leur étaient a priori les plus familiers.

Dans le symphonique, malgré plusieurs intégrales, ni Karajan ni Abbado ne sont mes « indispensables » dans Beethoven, Brahms ou Dvorak. En revanche, ils ont gravé d’admirables Tchaikovski, laissé d’inégales réussites dans Mahler et Bruckner, compris mieux que des natifs les sortilèges de Debussy et Ravel. Dans Mozart et Haydn, l’un et l’autre privilégiaient l’allure, la beauté plastique, et la manière de « retour aux sources » opérée par Abbado avec son orchestre Mozart cette dernière décennie ne m’a jamais vraiment convaincu.

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Dans la discographie de Karajan, ce sont les « hors piste » les plus intéressants : le coffret consacré au trio Schönberg/Berg/Webern, la 4e symphonie de Nielsen, la 5e symphonie de Prokofiev, la 10e symphonie de Chostakovitch (deux fois), et bien sûr les symphonies de SIbelius.

Chez Abbado, on doit rappeler la meilleure intégrale, la plus fiévreusement romantique, des symphonies et ouvertures de Mendelssohn :

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Mais ce qui, toujours dans le répertoire symphonique, rassemble les deux anciens « patrons » de l’orchestre philharmonique de Berlin, ce sont des Mahler et des Bruckner transfigurés par l’épreuve de la maladie, Abbado avec l’orchestre du festival de Lucerne qu’il avait ressuscité, Karajan avec les Viennois. Témoignages absolument admirables heureusement disponibles en DVD.

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Je reviendrai dans un prochain billet sur les parallèles entre Abbado et Karajan dans le domaine de l’opéra.

Pour l’heure, je retiens de Claudio Abbado un double enregistrement qui n’est sans doute pas ce qui viendrait immédiatement à l’esprit de qui voudrait citer une « référence » de ce chef : la 1ere symphonie de Bruckner. L’une de ses toutes premières gravures dans les années 60 avec Vienne, et l’une des dernières avec Lucerne – qu’on trouve l’une et l’autre séparément ou en coffret.

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L’héritage Abbado

Le 26 juin 2013, Claudio Abbado, décédé ce lundi 20 janvier, fêtait ses 80 ans. J’avais écrit tout un billet sur sa riche discographie (Claudio Abbado 80)

« Le grand chef italien Claudio Abbado fête aujourd’hui ses 80 ans. C’est en soi un exploit, puisque nul ne peut ignorer qu’il est gravement malade depuis plus de dix ans, et que peu lui prédisaient une telle longévité. Qui ne ne souvient des images d’Abbado dirigeant le Requiem de Verdi le visage ravagé, diaphane, au sortir d’une première opération ?

On est d’autant plus heureux de souhaiter à ce musicien qui a longtemps conservé (ou entretenu) une allure juvénile et séduisante, le meilleur des anniversaires !

Pour la circonstance, son éditeur de longue date a plutôt bien fait les choses, avec un beau coffret de rééditions de l’imposant corpus symphonique que Claudio Abbado a enregistré en quarante ans de collaboration avec le label jaune.

Ce n’est pas le lieu ni le moment de se livrer à une critique détaillée de ce coffret. Disons, pour faire bref, qu’on n’est pas très convaincu par les Mozart (tout récents, ceux qu’Abbado a gravés en Italie avec “son” orchestre Mozart), ou les Haydn (les 12 symphonies londoniennes) enregistrés “live” avec l’Orchestre de chambre d’Europe. Les Symphonies de Beethoven sont aussi les plus récentes – avec Berlin et en “live” – tout comme les Brahms, l’intégrale des symphonies de Mahler, souvent sous-estimée, me paraît le lot le plus abouti de ce coffret symphonique, avec les phalanges prestigieuses de Chicago et Vienne. De belles symphonies de Bruckner aussi avec les Viennois. Les symphonies de Mendelssohn avec le Symphonique de Londres ont toujours figuré en tête de la discographie de ces 5 bijoux du romantisme. Les symphonies de Schubert aussi avec l’orchestre de chambre d’Europe – à la réécoute je les trouve vraiment trop sages et impersonnelles.

Mais pourquoi a-t-on omis 4 magnifiques symphonies deTchaikovski, la 2eme enregistrée à Boston en 1967, les 4, 5, 6 avec un Philharmonique de Vienne somptueux ?

Autre réédition bienvenue, les quelques disques qu’Abbado avait faits pour Decca dans ses jeunes années, déjà avec Vienne ou Londres (une étonnante 1ere symphonie de Bruckner, déjà les 3e et 4e symphonies de Mendelssohn, les 7e et 8e de Beethoven, Prokofiev, Hindemith, et plus inattendu un récital d’airs de Verdi par Nicolai Ghiaurov.

En pleine année VerdiDeutsche Grammophon a aussi eu la bonne idée de ressortir les opéras qu’Abbado avait gravés notamment pendant la période où il dirigeait la Scala de Milan. Je préfère souvent la fougue, l’élan de Muti dans les mêmes ouvrages, mais Abbado creuse les partitions et les caractères comme personne.

Je reste fasciné par le Claudio Abbado dernière période, et ses magnifiques concerts de Lucerne, avec l’orchestre d’amis qu’il a rassemblés autour de lui. L’homme n’a plus rien à prouver, l’artiste s’est dépouillé de tous les artifices, l’émotion naît de la musique, simplement offerte, donnée, à son acmé.

 

L’île mystérieuse

J’ai besoin de l’aide de mes lecteurs pour élucider un mystère. Oh pas l’un de ces mystères qui ferait la une des médias people, ni même un articulet dans un journal sérieux… C’est d’ailleurs bien pour cela que je ne suis pas parvenu à résoudre l’énigme !

Il s’agit d’un tableau parmi les plus célèbres qui soient :

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L’île des morts est sans doute la toile la plus connue du peintre suisse Arnold Böcklin (1827-1901) et une parfaite représentation du courant symboliste en peinture.

Selon les informations que j’ai trouvées, elle a existé en cinq versions différentes : deux datant de 1880 conservées l’une au Kunstmuseum de Bâle, l’autre au Metropolitan Museum de New York (où je l’avais déjà vue), une troisième en 1883 exposée à la Alte Nationalgalerie de Berlin, une quatrième détruite pendant le bombardement de Rotterdam en 1944, la dernière de 1886 se trouvant au Museum der bildenden Künste de Leipzig.

Et pourtant c’est bien cette même Île des morts de Böcklin que j’ai vue et photographiée à l’Ermitage de Saint-Pétersbourg. J’ai peine à croire qu’une oeuvre aussi connue ne soit pas répertoriée, ni mentionnée parmi les trésors du musée russe. Alors un prêt ? un achat ? un transfert ? La réponse viendra-t-elle de et sur ce blog ?

En attendant, les mélomanes savent que le chef-d’oeuvre de Böcklin en a inspiré un autre à Rachmaninov, un poème symphonique composé et créé en 1909 à Moscou. Mais pas seulement à Rachmaninov ! En 1913, Max Reger (1873-1916), compose une extraordinaire suite de Vier Tondichtungen nach Böcklin (Quatre poèmes symphoniques d’après Böcklin). L’ïle des morts en constitue le 3e mouvement. La proximité entre les oeuvres de Rachmaninov et Reger est aussi saisissante qu’inattendue !

Au disque, relativement peu de versions de ces deux chefs-d’oeuvre symbolistes, mais de premier plan.

Pour Reger, on cherchera en priorité la magnifique vision du grand Hans Schmidt-Isserstedt et de son orchestre hambourgeois, on trouvera aussi la belle version de Heinz Bongartz dans le coffret Brilliant Classics à tout petit prix.

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Pour Rachmaninov, le souffle extraordinaire de Fritz Reiner reste une référence absolue, tandis que Svetlanov et Jansons exaltent la puissance symphonique de l’oeuvre.

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La victoire en chantant

Depuis la nuit des temps, le résultat d’une guerre ou d’une bataille se traduit par la victoire pour les uns, la défaite pour les autres. C’est ce que m’a opportunément rappelé ma visite de l’Ermitage à Saint-Petersbourg il y a une semaine, quand j’ai découvert cette impressionnante galerie :

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Dans cette Galerie 1812 ou Galerie Militaire – c’est son nom – sont accrochés 329 portraits, réalisés par le peintre anglais George Dawe, de généraux, maréchaux, soldats russes, héros de la Guerre patriotique de 1812.

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1812 ça ne vous rappelle rien ? Cet autre tableau, toujours accroché à l’Ermitage de Saint-Petersbourg, vous rafraîchira la mémoire

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(Peter von Hess, La traversée de la Berezina le 17 novembre 1812)

C’est évidemment l’un des épisodes les plus marquants des guerres napoléoniennes, et selon certains, le début de la fin des rêves de grandeur de l’Empereur. Pour les Russes, c’est une des grandes victoires de leur Histoire, pour les Français, ce n’est pas exactement le souvenir qu’ils en ont gardé !

Cette année est aussi synonyme d’une oeuvre musicale célèbre : l’Ouverture solennelle « L’année 1812 » op.49 – pour reprendre son titre exact et complet – de Tchaikovski. C’est en prévision de l’inauguration de la Cathédrale du Saint-Sauveur de Moscou, en 1882, pour célébrer la victoire de la Russie sur la Grande armée de Napoléon soixante-dix ans plus tôt, que cette oeuvre de circonstance a été commandée à Tchaikovski.

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Le compositeur qui n’imagine pas la célébrité posthume, et universelle, de l’œuvre, se montre assez lucide : « L’ouverture sera très explosive et tapageuse. Je l’ai écrite sans beaucoup d’amour, de sorte qu’elle n’aura probablement pas grande valeur artistique. »

De fait, on a connu Tchaikovski plus raffiné et surtout plus inspiré. De quoi se compose cette Ouverture 1812 comme on l’appelle maintenant ?

L’Ouverture solennelle 1812 commence par le chant militaire russe Dieu, sauve ton peuple, annonçant l’entrée en guerre de la Russie contre la France. Celui-ci est suivi de chants solennels évoquant la victoire pour la Russie. Ensuite vient le thème des armées en marche annoncé par les cors. La victoire française à la bataille de la Moskova et la prise de Moscou sont représentées par l’hymne national français : La Marseillaise. Ensuite, deux thèmes issus de chants populaires russes annoncent les futurs revers de Napoléon. Un diminuendo représente la retraite de Napoléon hors de Moscou (octobre 1812). Arrivent enfin les coups de canon représentant l’avancée russe à travers les lignes françaises. Puis, les cloches et les salves de canon célèbrent la victoire de la Russie et la défaite française. Dieu sauve le tsar, l’hymne impérial russe, retentit alors, en opposition avec La Marseillaise entendue précédemment. Durant la période soviétique, le thème de l’hymne Dieu sauve le tsar fut souvent remplacé par celui du chœur final de l’opéra Une vie pour le tsar de Mikhaïl Glinka.

Deux versions incontestables au disque, toutes deux avec choeurs (même si la version purement orchestrale est la plus fréquemment jouée) :

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À lire avant d’aller à l’opéra ou au concert

On se dit qu’un normalien, passé par la banque, mordu de Puccini (et Verdi), ne peut pas être foncièrement mauvais. Ce qui se confirme à la lecture de cet éditorial de www.forumopera.com que son auteur, Sylvain Fort, m’a autorisé à reproduire intégralement. Dans le but d’instruire tous ceux qui s’apprêtent pour une soirée à l’opéra ou un concert philharmonique.

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Troubles de voisinage

« Le concert est au mélomane rigoureux ce que la messe est au catholique sourcilleux : là et seulement là se manifeste la réelle présence. Autant la chose me semble avérée dans le rituel catholique, autant je me permets d’en douter chaque jour davantage en ce qui concerne le concert. En fait de présence, ce qui se manifeste, c’est surtout celle de vos voisins. J’en distingue plusieurs types. 

Il y a le voisin-doublure. C’est simple : pas une mesure de la partition d’orchestre ne lui échappe. Sa battue l’atteste, qui redouble avec plus de fougue celle du chef. Souvent, je remarque que les points d’orgue sur les notes aiguës sont moins généreusement tenus par le chef au pupitre que par le voisin-doublure, certainement plus amateur de contre-uts. Parfois, on sent un peu d’hésitation dans le prélude de Tristan, mais que d’inspiration, quel sentiment de la musique. Il faut bien du courage pour résister à la tentation de l’expédier dans la fosse à coups de pied. 

Il y a le voisin au petit papier. Celui-là, nous le connaissons tous. Non content de déballer à grand froissement un bonbon acidulé, il fait subir à l’enveloppe en papier toutes les tortures de l’Inquisition, qu’on rêve alors de lui infliger en retour. Une fois, cependant, au moment où j’allais procéder à une strangulation de vieillarde (qui m’eût valu d’écrire ces lignes depuis une confortable cellule climatisée), je me rendis compte que ce crissement odieux provenait en réalité du continuo de clavecin tenu ce soir-là par une étoile censément baroque. 

Il y a le voisin à la goutte félonne. Comme moi, vous maudissez les tousseurs qui font pleuvoir sur le parterre la fine pluie de leurs postillons et le coup de tonnerre de leur atchoum au moment le plus ténu d’un air longtemps désiré. Mais il est des supplices plus lents. Ainsi la déglutition de votre voisin s’invite souvent dans votre paysage sonore. Le léger raclement de gorge réveillant les marécages tranquilles de glaires qui sommeillaient au fond de sa gorge ne vous échappe pas. Vous entendez le flux et le reflux, et même l’afflux de ruisselets soudain agités. Et cela ne manque jamais : un des ruisselets se trouve bloqué dans l’épiglotte. On entend alors les gloussements et mouvement de muqueuse supposés remettre dans le droit chemin ce filet égaré. Mais il se rebelle. Il réplique. Alors surgissent les contractions maxillaires. Le liquide ne reflue pas. Il s’accroche. Contraint votre voisin à une défense plus agressive, qui se manifeste par une toux étouffée : celle-là même dont vous savez d’expérience qu’elle prélude à quinze minutes de suffocation. Les larmes qui se mettront alors à baigner les yeux de votre voisin en prise à des convulsions horribles feront couler les vôtres, de rage celles-ci.

Il y a le voisin-SDF. Il a le goût du concert, de l’opéra, de la musique. Il fait l’effort de se munir d’un billet valable. Il est à l’heure, avide et passionné. Hélas, cette mobilisation de tout son être depuis plusieurs semaines l’aura trop préoccupé pour qu’il songe aux menues servitudes de la vie quotidienne, où il faut bien inscrire l’hygiène élémentaire qui sied à l’habitant des villes. L’âcre mélange de sueur, de crasse et de gras humide percute vos narines dès la première seconde de son installation à vos côtés, et ne cessera d’en racler les parois jusqu’à la fin du spectacle. Evidemment, si vous assistez au Tabarro ou à De la maison des morts, vous pourrez toujours vous figurer vivre un odorama dernier cri. Tout autre argument vous fera simplement sentir la misère de l’humaine condition et chercher fanatiquement à attraper un peu des fortes fragrances émanant de la grosse dame quelques places plus loin, dont pour une fois vous quêterez la consolation. 

Il y a le voisin-critique. C’est en principe un confrère ou une consoeur. C’est le plus souvent, aussi, un(e) parfait(e) inconnu(e). A fortiori pour toi, lecteur. Toi comme moi cependant devinons assez rapidement à qui nous avons affaire lorsque dans la pénombre nous le voyons sortir avec un air pénétré un crayon et un carnet où, dans des conditions d’exécution qui équivaudraient pour un parachutiste à un saut de 4000 mètres de nuit par grand vent, le critique va consigner les riches impressions produites sur son exquise sensibilité par le spectacle en cours, qui le plus souvent ne semble pas en demander autant. Parfois, pour donner le change, j’avoue exhumer de ma poche un Bic hors d’usage et griffonner dans un coin du programme quelques mots, que je n’arrive jamais à déchiffrer une fois rentré chez moi. Quelques jours plus tard, je lirais avec émotion le chatoiement d’émotion consigné par mon intrépide confrère. Et je m’avoue qu’il aurait été regrettable de céder sur le moment à mon désir ardent de le trépaner avec les dents. 

Il y a le voisin-corporate. Il est là à l’invitation d’un fournisseur. Homme, il arbore le costume-cravate, la mine austère, la bedaine installée, la calvitie discrète et parfois la rosette de qui fait une belle carrière dans l’assurance-dommage ou le marketing pétrolier. Femme, elle porte les lunettes à forte monture, le tailleur griffé et l’impeccable chevelure de celle dont le destin est tristement devenu de montrer aux hommes qu’elle en a une sacrée paire. Homme ou femme, du reste, ils ne vont à l’opéra qu’invités. Le malheur veut qu’ils ne soient jamais invités seuls. Tous nous connaissons ces soirées où la composition de la salle ressemble à un celle d’un gigantesque comité exécutif, ou d’une convention de hauts cadres au palais des congrès. Alors une chape de plomb tombe sur la salle. Terrorisé à l’idée de démontrer son ignorance complète de la chose lyrique à ses contreparties commerciales, le voisin-corporate se garde bien d’applaudir, de peur de le faire à mauvais escient. La salle corporate n’applaudit donc pas. Par contre, le voisin-corporate est désireux de montrer qu’il entend et goûte la chose. Il va donc passer sa soirée à réagir aux surtitres, gloussant plus souvent qu’à son tour, et souvent à contretemps, aux récitatifs mozartiens ou rossiniens non à mesure qu’ils sont dits mais à mesure qu’ils s’affichent sur l’écran. C’est très rafraîchissant finalement. Le voisin-corporate est un grand enfant. Après l’entracte, grisé d’un peu de champagne, il gloussera plus fort encore. Et à la fin du spectacle, invariablement, arrive cette chose merveilleuse : il a un avis. 

Enfin, il y a le voisin qui sent bon, ne griffonne rien, écoute religieusement, ne croit pas en savoir plus que les interprètes, ne glousse pas, n’émet pas d’avis à peine le spectacle terminé, connaît toutes les ruses pour chasser la goutte de salive traîtresse, ne croque pas de bonbon, et reçoit la conscience claire et le cœur pur ce que la musique et les musiciens lui offrent ce soir : ce voisin, c’est toi, lecteur. « 

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Jonas le vampire et les enfants du roi

ou le terrible secret du ténor le plus sexy de la planète !

Il est beau, sexy, il chante Wagner et Verdi comme personne, c’est une star qui fait les beaux jours (et les bonnes recettes) de Decca et maintenant Sony. Son nom ? Jonas Kaufmann.

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Mais Jonas n’a pas toujours été le chanteur vedette du Met, de la Scala, et de toutes les grandes scènes du monde. Il a fait ses classes, chanté dans bien des productions plus modestes, et même enregistré des rôles et des répertoires complètement méconnus, oubliés.

En 1999, le tout jeune Kaufmann est en tête de distribution d’un ouvrage de Heinrich Marschner : Le Vampire. Une réédition en double CD à petit prix dans une fantastique collection du label allemand Capriccio (qui travaille essentiellement avec les orchestres de radio) :

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De meilleurs spécialistes que moi pourraient décrire ce compositeur, absolument méconnu dans nos contrées latines, comme le maillon manquant entre Weber et Wagner. À ce prix et avec cette distribution éblouissante, il ne faut surtout pas passer à côté de ce Vampire.

Le beau Jonas Kaufmann était aussi de l’équipe réunie en 2004 autour d’Armin Jordan (dont c’est le tout dernier enregistrement) à Montpellier pour cet autre opéra injustement méconnu d’Engelbert Humperdinck, Die Königskinder (Les enfants du Roi).

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Vous l’avez compris, si vous voulez faire un cadeau intelligent et original à ceux de vos amis qui sont fans de Jonas Kaufmann, et accessoirement (!) si vous voulez un peu sortir des sentiers rebattus de l’opéra allemand, ces disques sont pour vous.

Dans la même collection Capriccio, je signale dès maintenant – pour y revenir une autre fois – de fabuleuses opportunités de (re)découvrir Franz Schreker (Der Schatzgreber, Der ferne Klang), Franz Schmidt (Notre Dame), Alexander von Zemlinsky (Der Kreidekreis) et Victor Nessler (Der Trompeter von Säckingen) :

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Vous hésitez encore ? Jetez juste un oeil sur le casting de ces raretés : Siegfried Lorenz, Reiner Goldberg, Gwyneth Jones, Hermann Prey, Franz Hawlatha, James King, Thomas Moser, Gabriele Schnaut… Qui dit mieux ?

La musique classique en 100 CD

Je râle assez contre les majors quand elles prennent leurs clients pour des gogos, pour ne pas saluer haut et fort une initiative qui me paraît particulièrement heureuse à l’approche des fêtes de fin d’année.

Il paraît que naguère les gros coffrets d’intégrales Mozart (en 170 CD !), Beethoven, Bach se sont vendus comme des petits pains, à des milliers d’exemplaires. Je me demande bien qui, parmi tous ces acheteurs attirés par le prix et l’aubaine, a écouté ne serait-ce que le dixième de ces coffrets.

Deutsche Grammophon vient de faire beaucoup plus intelligent : L’histoire (j’aurais préféré « une histoire ») de la musique classique en 100 CD ( pour à peine plus d’un euro le CD) – pour le détail complet des oeuvres et des interprètes cliquer sur : http://bestofclassic.skynetblogs.be/archive/2013/11/13/100-cd-pour-la-musique-classique-7985357.html.

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Les puristes auront vite fait de repérer les noms manquants ou de critiquer les interprétations choisies, un peu fond de catalogue il est vrai. Mais le panorama est bien dessiné, de Guillaume de Machaut à Philip Glass. Et surtout pas de saucissonnage des oeuvres symphoniques ou concertantes, certes les grands oratorios ou opéras en extraits. Et la crème du catalogue de la célèbre marque jaune : Böhm, Karajan, Abbado, Kubelik, Kleiber, Kempff, Gilels, Milstein, Pinnock, Goebel, Boulez, Berlin et Vienne en écrasante majorité.

Le néophyte comme le mélomane confirmé n’y trouveront que de l’excellent. Highly recommended comme on dirait chez nos voisins !

Les sans-grade (IV) : Lovro von Matacic

Un de mes lecteurs m’a suggéré plusieurs noms à ne pas oublier dans cette galerie de « sans-grade » de la direction d’orchestre, par exemple celui de Lovro von Matacic (1899-1985), chef croate tout imprégné de culture viennoise. Une carrière curieusement conduite, jamais vraiment attachée à un orchestre ou un opéra (son plus long mandat, 7 ans, a été pour Monte-Carlo !).

J’ai le souvenir que, dans ses dernières années, l’Orchestre de Chambre de Lausanne en avait fait un invité privilégié et avait enregistré quelques beaux disques avec lui.

Une discographie essentiellement réalisée avec le Philharmonia (Matacic était dans « l’écurie » de Walter Legge, mais en second rang !) et l’orchestre philharmonique tchèque, et plutôt hérétoclite. Très belle version de… La Veuve Joyeuse, la seconde de Schwarzkopf en stéréo (1963).

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Les sans-grade (III) : Martin Turnovsky

Quand il faut citer de grands chefs tchèques, ce sont toujours les noms de Vaclav Talich, Karel Ancerl ou Vaclav Neumann qui reviennent. Quasiment jamais celui de Martin Turnovsky, né à Prague le 28 septembre 1928. Parcours classique pourtant pour le jeune assistant de Karel Ancerl à la Philharmonie tchèque : à 30 ans, il remporte le 1er Prix du Concours de jeunes chefs d’orchestre de Besançon, durant une décennie il fait ses armes dans la plupart des phalanges tchèques, à Brno, Plsen, à la radio de Prague, mais le prometteur « chef qui monte » imite son aîné Karel Ancerl et fuit Prague à l’arrivée des chars soviétiques en 1968. Il demande et obtient l’asile politique en Autriche, mais, allez savoir pourquoi, sa carrière ne prendra jamais l’envol international que son talent aurait mérité.

On en est donc réduit à quelques disques épars, et récemment à un double album Supraphon, pour mesurer la force d’une personnalité authentique.

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