Vienne, Klimt, Schiele et la musique

J’aurais pu donner à ce billet le même titre qu’à celui que j’ai écrit en février 2017 : Wien, nur du allein. Ce nouveau séjour (Vienne sur son 31), presque neuf ans plus tard, a été l’occasion de voir et revoir ces lieux où vivent si fort les témoignages de l’histoire culturelle de Vienne.

Musée Leopold

Je n’avais pas eu le temps, lors de mes précédentes visites, de prendre mon temps pour visiter l’un des plus intéressants musées de Vienne, le musée Leopold, qui se targue – à juste titre – de posséder la plus grande collection d’oeuvres d’ Egon Schiele, et de montrer dans toutes ses dimensions l’impressionnante vitalité culturelle de la Vienne du tournant du siècle.

On trouvera dans mon album photoVienne Leopold Museum – une petite partie des trésors du musée.

Evidemment, l’émotion vous saisit devant certains chefs-d’oeuvre comme ce Tod und Leben de Klimt ou cette audacieuse Caresse (Le cardinal et la nonne) de Schiele

La musique est partout dans ce musée, comme dans les rues de Vienne.

Liaison fatale

On reste pas très convaincu des talents de peintre de Schoenberg : ici sa femme Mathilde et son autoportrait (1910)

En revanche, j’avoue avoir découvert au musée Leopold, et le peintre Richard Gerstl (1883-1908) et l’aventure fatale qui l’a lié au couple Schoenberg, et à Mathilde en particulier. Une aventure qui a conduit le jeune peintre au suicide et aurait été à l’origine de changements radicaux dans l’inspiration du compositeur si l’on en croit cet article (Mathilde Schoenberg and Richard Gerstl 
Muse and Femme Fatale
)

Richard Gerstl, Portrait de Mathilde Schoenberg, 1908

À ceux qui l’ignoreraient, l’une des salles du musée Leopold rappelle que Schoenberg, comme ses amis Berg et Webern ont gagné quelque argent en transcrivant des valses de Johann Strauss.

L’inspiration Wagner

On n’est pas surpris, au musée Leopold, de voir évoquée la figure d’Otto Wagner (1841-1918), le célèbre architecte qui est, avec Klimt, Moser, Josef Hoffmann entre autres, l’initiateur du mouvement Secession.

La maison aux médaillons (1898) sur la Wiener Linkzeile (à quelques mètres du Theater an der Wien)

mais l’autre Wagner, Richard, occupe aussi une place de choix avec des compositions inattendues.

J’ai une tendresse particulière pour ce Schubert au piano de Klimt (1898) qui devait faire partie du décor de la salle de musique du palais du riche industriel Nikolaus Dumba

Comme je l’ai déjà relevé (voir Vienne sur son 31) les références à la musique sont innombrables au musée Leopold.

Menaces

Pas de visite à Vienne sans passer par la Dorotheengasse, et ses deux adresses incontournables, le café Hawelka, inatteignable cette fois-ici mais où l’on se souvient jadis avoir été accueilli par Leopold Hawelka en personne, et le magasin de musique Doblinger.

J’avais lu que cette vénérable et indispensable institution viennoise (lire l’article Doblinger menacée) risquait de devoir fermer avant la fin de l’année 2025. Mercredi dernier au matin, les portes étaient closes…

On ne parle même pas de la disparition des magasins de disques…Ne subsiste plus que celui qui est installé au rez-de-chaussée de la Haus der Musik, mais les rayons dégarnis et les bacs de CD soldés ne laissent rien présager de bon…

Pour les humeurs et bonheurs du moment, suivre mes brèves de blog !

Vienne sur son 31

Retour à Vienne pour cette fin d’année 2025 (voir ma brève de blog). Je n’ai pas fait le compte des occurrences Vienne sur ce blog, mais elles sont nombreuses. En revanche, je n’étais jamais venu à cette période de l’année, et je constate depuis trois jours que je ne suis pas le seul à avoir eu l’idée. Les hôtels sont pleins, les restaurants aussi, sans parler des cafés et autres adresses un peu connues de Vienne : Le froid vif ne dissuade pas des centaines de touristes de faire la queue pour tenter d’obtenir une place.

Devant la célèbre pâtisserie Demel
Devant la Hofburg.

Deux soirs à l’opéra

Pour et grâce à Bachtrack, j’ai pu et pourrai voir deux spectacles à l’opéra de Vienne. Lundi soir c’était Hänsel und Gretel d’Humperdinck, un classique des fêtes de fin d’année surtout en pays germaniques (lire ma critique sur Bachtrack : L’enchantement des contes de l’enfance à Vienne)

Ce soir, une Chauve-Souris doublement exceptionnelle, puisqu’elle marque la clôture de l’année Strauss (voir Sang viennois) et parce que Jonas Kaufmann y chante pour la première fois Eisenstein…

Compte-rendu à lire sur Bachtrack : Une inaltérable Chauve-Souris à l’opéra de Vienne

La musique est partout

Même après avoir parcouru la ville – qui n’est pas très grande – de long en large, on découvre toujours une maison, un palais, un jardin où la musique est présente.

En visitant le Musée Leopold – on y consacrera tout un article – on tombe sur des documents exceptionnels, comme ce programme de concert de 1905.

C’est ce document qui est à l’origine du formidable travail d’Olivier Lalane, que j’avais salué il y a quelques mois (Les défricheurs) et que, depuis, la presse internationale honore et récompense à juste titre, puisqu’il s’agit rien moins que la redécouverte d’un compositeur Oskar Posa, qui comme on le voit, créait ses propres oeuvres entre la Seejungfrau de Zemlinsky et Pelléas et Melissande de Schoenberg !

D’autres nouvelles de Vienne à suivre… l’année prochaine et/ou dans mes brèves de blog

Les meilleures notes de 2025

Oublier l’encombrant, le navrant, l’accessoire, ne garder que l’exceptionnel, le singulier, l’essentiel. C’est ainsi que je fais mon bilan d’une année musicale dont je ne veux retenir que les moments de grâce. Ces souvenirs de concert, j’ai la chance de les avoir consignés pour Bachtrack.

C’est ce que j’écrivais le 31 décembre 2024 (Les meilleures notes de 2024). Je n’attends pas le dernier jour de cette année, parce que j’espère le passer dans un lieu très emblématique pour célébrer un anniversaire dont j’ai beaucoup parlé sur ce blog.

J’ai fait le compte : 48 concerts ou représentations d’opéra chroniques pour Bachtrack au cours d’une année pas encore tout à fait terminée ! Des déceptions bien sûr, des avis mitigés parfois, mais surtout beaucoup d’enthousiasmes et de joies partagés. Ce sont ces temps forts que je veux rappeler aujourd’hui

Klaus Mäkelä exalte l’esprit français (Orchestre de Paris, 9 janvier 2025)

La petite renarde rusée à l’Opéra Bastille (Opéra de Paris, 15 janvier 2025)

Deux maîtrises pour Notre Dame (Notre-Dame de Paris, 5 février 2025)

L’intense poésie de Renaud Capuçon et Daniel Harding (Radio France, 27 février 2025)

« En quelques minutes, Éric Tanguy nous empoigne pour ne plus nous lâcher : la narration qu’il confie au violon, et l’espace qu’il dessine autour de lui dans l’orchestre provoquent toutes sortes de sentiments chez l’auditeur. On retrouve cette singularité du compositeur aujourd’hui quinquagénaire, qui se défie des modes, des dogmes, sans renier ses modèles – Dutilleux, Messiaen, Sibelius – et nous livre une musique libre, romantique au sens où Chopin ou Liszt l’entendaient. Comme un costume bien coupé, une robe bien faite, rien n’est de trop, tout est à sa juste place« 

Le Printemps des Arts de Monte Carlo (16 mars 2025)

« Un mot d’abord d’un festival qui porte bien et haut son nom, qui n’est pas juste une addition de grands noms et de tubes du classique, qui rempliraient à coup sûr le Forum Grimaldi ou l’Auditorium Rainier III, mais un patchwork astucieux de rencontres d’avant (les before) ou d’après (les after) concert, de soirées de musique de chambre, de récitals, de concerts symphoniques, et à l’intérieur de ces formats habituels, des surprises, des aventures, et toujours ce lien entre un directeur artistique, le compositeur Bruno Mantovani, aussi savant que pédagogue, et le public qui boit ses paroles introductives, rit à ses souvenirs croustillants ou admire sa capacité d’expliquer simplement des concepts bien complexes.« 
Dans la salle du Conseil National, un exemple de ces before entre Bruno Mantovani (à gauche) et Tristan Labouret (à droite)

Dusapin, Il Viaggio, Dante (Opéra Garnier, 22 mars 2025)

Après l’enthousiasme de la reprise à Garnier d’un spectacle créé à Aix, c’était une nouvelle création de Pascal Dusapin à la Philharmonie cette fois – Antigone – en octobre dernier (voir Pendant ce temps)

Le sacre des frères Jussen (Théâtre des Champs-Elysées, 2 avril 2025)

Trop glamour ? les deux frères blonds doivent en énerver plus d’un. Arthur et Lucas Jussen sont beaux et incroyablement doués. J’en avais déjà eu la preuve à l’automne 2009 à Liège, ça se confirmait en avril à Paris

La prodigieuse Voix humaine de Barbara Hannigan (Philharmonie de Paris, 3 avril 2025)

Qui n’aime pas Barbara Hannigan ? À jamais pour moi liée à une date définitivement impossible à oublier : Le silence des larmes

Les joyeuses Pâques musicales de Deauville (Deauville, 19 avril 2025)

À Deauville, il y a toujours de la musique, des musiciens… et des instruments à découvrir !

La noblesse du Chevalier à la rose de Warlikowski (Théâtre des Champs-Elysées, 21 mai 2025)

Personne n’a plus douté, après cette série de représentations, que Véronique Gens est une Maréchale idéale…

Herbert Blomstedt et l’Orchestre de Paris pour l’éternité (Philharmonie, 22 mai 2025)

Sonya Yoncheva enchante le festival d’Auvers (Auvers-sur-Oise, 12 juin 2025)

L’exultation de Sabine Devieilhe et Maxim Emelyanychev (Théâtre des Champs-Elysées, 27 juin 2025)

Fin août, ce furent Les miracles de La Chaise-Dieu

Vivaldi et Mozart avec Julien Chauvin (La Chaise-Dieu, 28 août 2025)

Le concert référence de Langrée et Degout (La Chaise-Dieu, 30 août 2025)

Le succès des Prem’s à la Philharmonie (3 septembre 2025)

Entente parfaite au festival de Laon (Laon, 11 septembre 2025)

L’éclatant succès du Chineke! Orchestra (Philharmonie, 26 septembre 2025)

L’apothéose de Daniel Barenboim (Philharmonie, 16 octobre 2025)

Un trio radieux à la Fondation Vuitton (24 octobre 2025)

Lahav Shani et l’orchestre philharmonique d’Israël (Philharmonie, 6 novembre 2025)
Je ne peux pas ne pas mentionner ce concert comme étant un des événements de mon année musicale, mais tout ce qui s’est passé avant, pendant et après continue de me navrer (La haine, la honte et finalement la musique)

L’heure exquise du duo Ancelle-Berlinskaia (Musée d’Orsay, 25 novembre 2025)

Les mélodies du bonheur de Lea Desandre (Opéra-Comique, 14 décembre 2025)

L’accomplissement ravélien d’Alain Altinoglu (Philharmonie, 17 décembre 2025)

23 mai 1927 – 24 décembre 2025

Je l’espérais autant que je le redoutais, cet appel de ma sœur ce matin tandis que j’étais sur la route pour les dernières courses de Noël. Ma mère est morte paisiblement, dans la nuit, à une heure du matin, sans que l’une ou l’autre d’entre nous ait eu le temps de la rejoindre à Nîmes où elle résidait.

Ma mère le jour de son 95e anniversaire, en mai 2022.

Le 26 décembre 2024, j’écrivais : Ce matin je n’ai pas été réveillé par le coup de fil matinal qui me rappelait ma naissance un 26 décembre dans une clinique de Niort. Pas plus que l’an dernier. Je ne suis ni le premier ni le dernier à éprouver l’inexorable éloignement de celle qui m’a donné le jour et qui désormais me reconnait à peine, quand elle ne me confond pas avec un fantôme du passé…Puisse-t-elle être bientôt délivrée ! C’est le seul voeu que je puisse désormais formuler pour elle…

Délivrance

Autant on ne se remet jamais vraiment du choc d’une disparition brutale, celle de mon père en décembre 1972 (Il y a cinquante ans), autant, dans le cas de ma mère, j’ai eu tout le temps de me préparer à cette nouvelle, depuis qu’elle m’avait confié, en juin 2023, ses dernières volontés, son souhait de partir rejoindre au plus vite le seul amour de sa vie, mon père.

Mais il ne faut pas regretter le chemin parcouru, par elle, par nous ses enfants (essentiellement l’une de mes soeurs qui a été d’une présence exceptionnelle), depuis ces temps incertains, où le lent travail de dégénérescence, l’extrême vieillesse, ont commencé à faire leur oeuvre.

En novembre dernier, j’ai pensé qu’elle me reconnaissait encore quand elle s’est accrochée à mon bras pour un tendre câlin, un geste que je ne lui avais jamais connu.

Nous allons maintenant faire le tri dans nos souvenirs, les petits-enfants et arrière-petits-enfants aussi. Effacer ce qu’il ne sert à rien d’encombrer nos mémoires, ne laisser à la surface des souvenirs que les bribes de bonheur, les plus importantes.

Et puisque ma mère se rappelait si fort la période qu’elle a passée à Londres entre 1949 et 1954 (lire L’eau vive), elle sera peut-être heureuse, là où son âme s’est envolée, de réentendre Elisabeth Schwarzkopf (entendue au Wigmore Hall); Peter Pears et Benjamin Britten (aperçus quelques dimanches chez les personnes qui l’hébergeaient à Londres en tant qu’étudiante infirmière et nurse des enfants), ou encore les musiques jouées à l’occasion du couronnement d’Elizabeth II, auquel elle se rappelait avoir assisté en 1953.

et le mouvement lent du concerto pour clarinette de Mozart, qui émouvait tant mon père.

À 96 ans, elle était fière de pouvoir encore fêter son anniversaire avec ses arrière-petits-enfants…

Merci Maman !

Winter comes slowly

En ce dimanche gris et brumeux de début de l’hiver, c’est à Purcell et sa merveilleuse Fairy Queen que je pense aussitôt : Now winter comes slowly

C’est une des nombreuses musiques que l’hiver a inspirées à des compositeurs de tous horizons. A peu près chaque année, j’ai consacré un billet à cette saison (Rêves d’hiver) qui n’est pas toujours synonyme de réjouissances et de fête.

J’ai piqué au hasard dans ma discothèque quelques tubes et quelques raretés.

  • L’inverno (L’hiver) de Vivaldi, et une version – la première que j’ai acquise – celle de Felix Ayo avec I Musici qui n’a pas pris une ride

De ce cycle de douze pièces pour piano (une par mois) de Tchaikovski, que j’aime jouer (uniquement pour moi !) et qui était longtemps resté l’apanage de quelques pianistes russes, comme Sviatoslav Richter, il y a depuis quelques mois une épidémie de parutions…

Je laisse aux critiques spécialisés le soin de les départager. Je livre ici une version qui m’est chère, celle de Brigitte Engerer

C’est à Paris qu’en 1929, le compositeur et chef d’orchestre originaire de Saint-Pétersbourg, réalise le premier enregistrement de son ballet Les Saisons, une des rares oeuvres qui émerge encore d’un corpus symphonique abondant, mais pas toujours inspiré. C’est à Neuilly qu’il décèdera le 21 mars 1936.

Les Russes n’ont pas le monopole de l’évocation de l’hiver. J’aime beaucoup la première symphonie de Roussel, qui reste dans une veine « impressionniste » qui disparaîtra dans les symphonies n°3 et 4.

Deux versions très réussies, qu’on n’a pas envie de départager :

  • Schubert, Der Winterabend

Quand on évoque Schubert, on pense évidemment à son cycle de mélodies Winterreise / Le Voyage d’hiver (1827). Le Lied Der Winterabend lui est postérieur d’un an.

  • Wagner, Die Walküre / La Walkyrie acte I, air de Siegmund « Winterstürme wichen den Wonnemond »

Dans le 1er acte de la Walkyrie, Siegmund chasse le souvenir des « tempêtes hivernales ».

  • Josef Strauss, Winterlust

Et puisqu’on y sera bientôt, anticipons les joies de l’hiver à Vienne avec le frère cadet de Johann Strauss

  • Richard Strauss, Winterweihe (1900)

Cette mélodie de Richard Strauss sur un poème de Carl Friedrich Henckell est une promesse autant qu’une invitation, et résonne presque comme un chant de Noël.

In diesen Wintertagen,
Nun sich das Licht verhüllt,
Laß uns im Herzen tragen, 
Einander traulich sagen,
Was uns mit innerm Licht erfüllt.

Was milde Glut entzündet,
Soll brennen fort und fort, 
Was Seelen zart verbündet
Und Geisterbrücken gründet,
Sei unser leises Losungswort.

Das Rad der Zeit mag rollen,
Wir greifen kaum hinein,
Dem Schein der Welt verschollen, 
Auf unserm Eiland wollen
Wir Tag und Nacht der sel’gen Liebe weih’n
.

En ces jours d’hiver, Maintenant que la lumière est voilée, Portons dans nos cœurs, Confions-nous intimement, Que ce qui nous emplit de lumière intérieure. ce qui allume une douce braise brûlera sans fin, ce qui unit tendrement les âmes et bâtit des ponts spirituels, soit notre mot d’ordre silencieux. La roue du temps peut tourner, Nous la touchons à peine, Perdus dans l’illusion du monde, Sur notre île, nous voulons consacrer jour et nuit à l’amour béni (Libre traduction JPR)

Et toujours humeurs et bonheurs à lire dans mes brèves de blog

Ravel #150 : apothéose

Cette année de célébration du sesquicentenaire de la naissance de Ravel – le 8 mars 1875, s’est achevée à Paris par deux concerts d’exception, comme je le relate pour Bachtrack : L’accomplissement ravélien d’Alain Altinoglu

Le Choeur et l’Orchestre de Paris dirigés par Alain Altinoglu à la Philharmonie le 17 décembre 2025 (Photo JPR)

Il y avait d’abord… une création, la première audition publique de Semiramis, les esquisses d’une cantate que Ravel avait prévu de présenter pour le Prix de Rome en 1902. Lire la note très complète que publie le site raveledition.com.

Ici la création à New York, de la première partie – Prélude et danse

Mais le clou de cette soirée parisienne, ce fut l’intégrale de Daphnis et Chloé, une partition magistrale, essentielle, qu’on entend trop peu souvent en concert. Je lui avais consacré un billet en mars dernier (Ravel #150 : Daphnis et Chloé) en y confiant mes références, qui n’ont guère changé. Mais j’ai un peu revisité ma discothèque, où j’ai trouvé 24 versions différentes, qui ont toutes leurs mérites – il est rare qu’on se lance dans l’enregistrement d’une telle oeuvre si l’on n’a pas au moins quelques affinités avec elle ! Je ne vais pas les passer toutes en revue, mais m’arrêter seulement à celles qui, en plus des versions déjà citées comme mes références, attirent l’oreille.

  • Claudio Abbado, London Symphony Orchestra (1994)
  • Ernest Ansermet, Orchestre de la Suisse romande (1958)
  • Leonard Bernstein, New York Philharmonic (1961)
  • Pierre Boulez, Berliner Philharmoniker
  • Pierre Boulez, New York Philharmonic
  • André Cluytens, Société des Concerts du Conservatoire
  • Stéphane Denève, Südwestrundfunk Orchester
  • Charles Dutoit, Orchestre symphonique de Montréal
  • Michael Gielen, Südwestrundfunk Orchester
  • Bernard Haitink, Boston Symphony Orchestra
  • Armin Jordan, Orchestre de la Suisse romande
  • Philippe Jordan, Orchestre de l’Opéra de Paris
  • Vladimir Jurowski, London Philharmonic Orchestra
  • Kirill Kondrachine, Concertgebouw Amsterdam

Après maintes écoutes et réécoutes, c’est bien ce prodigieux « live » à Amsterdam qui tient le haut du pavé

  • Lorin Maazel, Cleveland Orchestra
  • Jean Martinon, Orchestre de Paris
  • Pierre Monteux, London Symphony Orchestra (1962)
  • Pierre Monteux, Concertgebouw Amsterdam (1955)
  • Charles Munch, Boston Symphony Orchestra
  • Seiji Ozawa, Boston Symphony Orchestra
  • André Previn, London Symphony Orchestra
  • Simon Rattle, City of Birmingham Symphony Orchestra
  • François-Xavier Roth, Les Siècles
  • Donald Runnicles, BBC Scottish Symphony Orchestra

Quelques autres recommandations en cette fin d’année.

Pour le piano de Ravel, je ne suis pas sûr d’avoir déjà mentionné la belle intégrale qu’en a réalisée un pianiste trop discret, François Dumont

Je n’ai pas encore évoqué non plus le dernier disque de Nelson Goerner, impérial dans les deux concertos pour piano.

Humeurs et bonheurs du jour à suivre sur mes brèves de blog

La musique pour rire (XI) : Victor encore

On n’oublie ni les tragédies du monde, ni les turpitudes de l’actualité, mais il faut – en tout cas moi j’en ai besoin ! – s’en délester à intervalles réguliers en riant de bon coeur aux saillies de talents aussi exceptionnels dans le sérieux que dans l’humour. J’ai déjà évoqué ici la figure de Børge Rosenbaum, plus connu sous le nom de Victor Borge (1909-2000). Depuis mon précédent billet il y a plus de cinq ans, on a vu apparaître nombre d’extraits de concerts, de « performances » d’un artiste qui semblait doté de tous les dons.

Cette interview nous en apprend beaucoup sur un destin hors norme.

Cette compilation en donne une large idée, mais comme toutes les vidéos présentes sur le Net, elles peuvent avoir une durée de vie variable…

Pure virtuosité

Une chanson de circonstance

Il faudra qu’un jour j’évoque plus longuement la figure de Robert Merrill (1917-2004), le baryton star du Met.

L’opéra pour les nuls

La star des Boston Pops

J’aurais pu ajouter à mes articles sur Fiedler et les Boston Pops cet extrait d’une soirée de 1986, mais c’était alors John Williams qui la dirigeait.

Je n’ai malheureusement pas trouvé beaucoup d’extraits qui témoignent de l’art du pianiste qu’était Victor Borge, en dehors de quelques séquences… acrobatiques !

Au lendemain de la tuerie de Sydney, ces pièces jouées par un artiste qui n’a jamais oublié ses origines ni les raisons de son exil aux Etats-Unis en 1940, m’emplissent d’une émotion immense

J’ai en vain cherché la trace d’un biopic annoncé en 2017 sur Victor Borge. Je serais reconnaissant à ceux qui pourraient m’en dire plus sur ce projet.

Et toujours humeurs et bonheurs du temps dans mes brèves de blog

Actualisation

Collectionneur impénitent je suis et je reste. Je ne parviens pas à me contenter d’une discothèque tout numérique. Tant qu’il y a encore des CD et des DVD, surtout lorsqu’ils sont rassemblés en coffrets (avant disparition ?), je suis preneur.

J’ai fait ces derniers temps quelques achats – neufs ou occasion – qui me semblent induire une actualisation de certains articles.

Etudes

Il y a plus de deux ans, j’avais écrit un article – Hautes études – en relation avec une discographie établie par la revue Gramophone des deux cahiers d’Etudes de Chopin. Entre temps de nouveaux disques sont parus et j’en ai découvert d’autres que j’ignorais, comme celui que le festival d’Auvers-sur-Oise faisait enregistrer à Jean-Frédéric Neuburger à tout juste 20 ans en 2006

Et chemin faisant, je trouve ceci de prodigieux sur YouTube, Daniil Trifonov, 20 ans lui aussi, à l’époque du concours Rubinstein de Tel Aviv

Et puis il y a eu ce disque de Yuncham Lim, dans sa vingtaine triomphante lui aussi)

Ce disque a obtenu toutes les récompenses possibles. Une première écoute rapide ne m’avait pas vraiment passionné : tout me paraissait un peu « trop », trop vite, trop uniforme, trop purement virtuose. Et à la réécoute je lui trouve finalement de très belles qualités.

Il y a aussi cette réédition – enfin – des Chopin du pianiste chinois naturalisé britannique Fou Ts’ong (1934-2020)

Saint-Saëns

À l’occasion du centenaire de sa mort, en 2021, j’avais consacré une série d’articles à Saint-Saëns, en particulier à ses concertos pour piano (lire Saint-Saëns #100)

J’y parlais déjà du premier volet des concertos enregistrés par le fils – Alexandre – et le père – Jean-Jacques Kantorow.

Ce n’est que récemment que j’ai pu acquérir les 2 CD. Indispensables évidemment !

Il y a surtout un disque que j’avais oublié dans ma recension, mais mentionné en bonne place en rendant hommage à Nelson Freire (1944-2021)

Des nouvelles de Carl

C’est un chef, violoniste à l’origine, dont j’ai quelquefois parlé ici avec admiration, Carl von Garaguly (1900-1984) pour les seuls enregistrements que j’avais trouvés de lui, Sibelius… et Johann Strauss !

Je viens de trouver sur IStore, en téléchargement uniquement donc, une formidable 2e symphonie de Nielsen enregistrée à Copenhague (avec un orchestre qui n’existe pas, sans doute l’orchestre de la radio danoise sous un pseudonyme !)

Puisque nous sommes encore dans l’année Strauss (Un bouquet de Strauss), rappelons cette merveille. Il faut écouter la liberté, la souplesse, dont use sans économie le chef qui n’a pas oublié ses racines hongroises.

Chansons tristes

Il y a tout juste un mois, j’évoquais les chansons tristes que j’aime écouter pour leur effet bienfaisant, aussi paradoxal que cela puisse paraître. Je dois y ajouter une séquence qui m’émeut profondément quand je la revois, cette dernière rencontre entre deux amis, Serge Lama et Nana Mouskouri autour d’une chanson – Une île – que j’aurais dû ajouter à ma première liste

Et puis comme toujours mes humeurs, bonnes ou moins bonnes, dans mes brèves de blog

Opulence

Le concert de l’Orchestre national de France, jeudi dernier, avait une caractéristique : l’opulence orchestrale. Comme je l’ai écrit pour Bachtrack, le menu était sans doute trop copieux, pour qu’en quelques répétitions, des musiciens, même aussi aguerris que ceux du National, et leur chef, puissent en révéler toutes les subtilités.

L’orchestre de Pierné

Quelle belle idée de programmer Gabriel Pierné, né en 1863 à Metz et mort la même année que Ravel et Roussel en 1937 ! Un personnage capital de la vie musicale parisienne, un compositeur passionnant, auquel je n’ai encore jamais consacré une ligne sur ce blog, même lorsque Warner a publié un coffret tout à fait intéressant.

En revanche, j’avais repéré de longue date le superbe enregistrement réalisé par Jean Martinon à la tête du National du ballet Cydalise et le chèvre-pied

Je suis toujours surpris que nos formations nationales n’explorent pas plus ardemment un patrimoine orchestral qui, à voir les affiches de la très grande majorité des concerts, se résumerait à Berlioz, Debussy et Ravel. Le seul XXe siècle est d’une richesse impressionnante, et Pierné fait partie de ces injustement oubliés. Or pour les amateurs d’opulence orchestrale, avec lui on est servi. Il suffit d’écouter – elles ne sont pas légion – ses quelques pièces d’orchestre.

Fantaisies symphoniques

Sauf erreur de ma part, de tous les arrangements, fantaisies et autres suites symphoniques qui ont été tirés de ses opéras, Richard Strauss n’est l’auteur que de la seule « fantaisie symphonique » sur La femme sans ombre (Die Frau ohne Schatten). C’est étonnant comme, à la fin de sa vie, le vieux compositeur s’offre une dernière luxuriance orchestrale, comme une récapitulation d’une science inouïe de l’orchestre, toujours dominé par le cor glorieux du paternel Franz Strauss.

Les autres arrangements d’opéras de Richard Strauss sont le lot de chefs d’orchestre qui ont tous connu le compositeur. Ainsi cette suite de Die Liebe der Danae, l’avant-dernier ouvrage lyrique de Strauss, créé par Clemens Krauss en 1952 à Salzbourg. C’est le même Clemens Krauss qui en tire cette suite orchestrale.

Intéressant aussi ce « pot pourri » qui tient lieu d’ouverture à un opéra bien oublié de 1935, Die schweigsame Frau (La femme silencieuse)

Un peu comme les suites tirées de Carmen, les quatre interludes symphoniques de l’opéra Intermezzo forment un beau tableau d’orchestre si typiquement straussien.

Ce panorama serait évidemment incomplet sans les multiples suites tirées du plus célèbre des opéras de Richard Strauss, Der Rosenkavalier (Le Chevalier à la rose). mais avant de les évoquer, je veux saluer un enregistrement exceptionnel, et jusqu’à preuve du contraire resté unique, celui de la musique du film Der Rosenkavalier (1925) pour lequel Strauss et son librettiste Hofmannsthal avaient été sollicités – ce serait pour eux des revenus supplémentaires et bienvenus ! – Marek Janowski en a réalisé un disque admirable

Il y a d’abord de vraies suites de concert, comme celle qu’a établie et enregistrée Antal Dorati

ou celle qu’en a tirée un autre grand chef d’orchestre Lorin Maazel

Et puis il y a les suites de valses, assez logiques, puisque la valse irrigue tout l’ouvrage. Beaucoup de chefs aiment les diriger, mais il en est peu d’aussi exemplaires que Karl Böhm, grand serviteur de Richard Strauss.

Tout Strauss

On ne se lasse jamais de l’orchestre straussien. On recommande le coffret le plus complet et le mieux doté.

Une édition vraiment complète qui aligne un grand nombre de références, pour l’orchestre l’intégrale insurpassée de Rudolf Kempe et de la Staatskapelle de Dresde avec de nombreuses pépites comme cette Burlesque idéale sous les doigts du formidable virtuose américain Malcolm Frager.

Et que dire des opéras et de versions signées Karajan, Böhm, Sinopoli, Keilberth !

Et toujours humeurs et bonheurs du moment dans mes brèves de blog

Encore du piano

Mes billets se suivent et se ressemblent : après Latino et Les amis de Martha, je vais encore parler piano.

D’abord pour signaler un coffret d’hommage à Radu Lupu, ce bon géant du piano disparu la veille de la mort de son cadet Nicholas Angelich (lire Le piano était en noir) en avril 2022 !

« Ce coffret de 6 CD, autorisé par ses ayants droit, constitue une découverte fascinante, d’autant plus que le répertoire lui-même n’avait jamais été publié officiellement par Lupu, sous quelque forme que ce soit.

Le coffret est divisé en deux parties thématiques : des enregistrements studio Decca (deux CD) et des enregistrements radiophoniques en direct réalisés par la BBC, la radio néerlandaise et la SWR. Les deux disques studio Decca sont superbes, et l’on s’étonne encore de leur parution tardive. Les deux Quatuors pour piano de Mozart, interprétés avec le Quatuor à cordes de Tel Aviv en 1976, figurent parmi les plus belles interprétations actuellement disponibles. Elles s’inscrivent dans la lignée stylistique de Curzon, Rubinstein et (un peu plus tard) Ax, sans recourir aux approches plus récentes de l’interprétation sur période. Écoutez par exemple le jeu remarquable de Lupu dans les développements des premiers mouvements (CD 1, piste 1 à 6’34” et piste 4 à 6’06”), ou encore le phrasé chaleureux de l’ensemble dans les deux mouvements lents.

Le second enregistrement studio Decca appartient à la série des Sonates pour piano de Schubert dirigées par Lupu. L’enregistrement numérique paru précédemment (1991) contenait des interprétations mémorables des D. 664 et D. 960 ; celui-ci propose les D. 840 (« Reliquie ») et D. 850 (« Gasteiner »). Les mouvements lents révèlent Lupu à son apogée : une profondeur discrète, une expressivité intense et une apparente simplicité.

La découverte majeure est le CD 3, qui comprend un récital Haydn donné en 1988 au Wigmore Hall de Londres. On y perçoit une prudence légèrement supérieure à celle de ses enregistrements en studio, et quelques fausses notes, mais le jeu et la profondeur d’interprétation sont remarquables. La maîtrise technique de Lupu est manifeste dans le dernier mouvement de la Sonate en do mineur (CD 3, piste 7), interprété à un tempo plus rapide que d’habitude.

Ce même disque contient également un enregistrement de la Sonate « facile » de Mozart, K. 545, capté à Aldeburgh en 1970, peu après la victoire de Lupu au Concours de Leeds. Il y apparaît déjà comme un musicien accompli, malgré un bref trou de mémoire dans le deuxième mouvement, qu’il surmonte avec brio. Les Études symphoniques de Schumann, enregistrées en public en 1991, témoignent de la virtuosité de Lupu, qui relève avec brio les défis techniques de l’œuvre tout en en restituant le caractère romantique et sombre.

Le CD 5 réunit des enregistrements en direct du Concertgebouw du Carnaval de Vienne de Schumann (1983) et des Tableaux d’une exposition de Moussorgski (1984). Ces deux œuvres confirment le charisme de Lupu et son talent exceptionnel pour la mise en valeur de son jeu. On notera la fantaisie des Tuileries et la majesté de la Grande Porte de Kiev. Il interprète ces œuvres en respectant scrupuleusement la partition originale et, hormis l’ajout d’octaves plus graves dans les passages les plus forts, évite les réinterprétations parfois hasardeuses d’autres pianistes.

Un autre point d’intérêt réside dans les premiers enregistrements d’œuvres du XXe siècle que Lupu a par la suite abandonnées à son répertoire. En plein air de Bartók révèle une fougue absente de ses interprétations ultérieures, et la Sonate pour piano de Copland est fascinante à écouter avec le timbre si caractéristique de Lupu, même s’il ne semble pas toujours totalement à l’aise avec cette pièce. Le dernier disque propose une interprétation captivante du Concerto pour piano n° 18 de Mozart, avec un deuxième mouvement particulièrement émouvant. Les enregistrements de 1970 à Leeds de trois œuvres de Chopin — le premier Scherzo et les deux Nocturnes op. 27 — souffrent d’une prise de son médiocre, et Lupu fait de son mieux avec un instrument manifestement problématique (Extraits de The Classical Review)

Indispensable évidemment !

Claviers inconnus

Mercredi soir j’ai été invité à la Seine Musicale au premier volet d’une série de concerts/enregistrements qui vont y prendre place durant trois saisons. Je connaissais le nom du chef et de son orchestre – Mathieu Herzog et Appassionato – mais pas celui du soliste, le pianiste d’origine russe Nikita Mndoyants.

Mathieu Herzog et son ensemble Appassionato m’avaient soufflé avec leur version exceptionnelle de la Nuit transfigurée de Schoenberg, captée « live » ici même il y a trois ans. C’est dire si leur projet d’intégrale Rachmaninov – symphonique et concertante – me met en appétit. Mercredi, c’était la 1e symphonie et le 3e concerto pour piano. Je redoutais un peu ce tube de tous les concours sous les doigts d’un inconnu (de moi) : j’ai été d’un bout à l’autre scotché par un piano d’une densité et d’une palette de couleurs exceptionnelles, par la tenue presque aristocratique du soliste et sa technique superlative, qui ne montre jamais ni les muscles ni les coutures. Hâte d’entendre les autres concertos sous ses doigts.

Quant à Mathieu Herzog, il empoigne cette 1e symphonie avec une énergie tranquille qu’il diffuse à ses jeunes troupes au risque parfois de quelques sorties de route, mais quel feu, quelle flamme, qui pourraient encore être plus majestueux notamment dans le dernier mouvement qui paie un large tribut à l’éternelle grande Russie.

L’autre découverte, c’est toujours chez Rachmaninov un pianiste français dont je connaissais le nom – Jean-Baptiste Fonlupt – mais que je n’avais encore jamais entendu en concert ou au disque. Et voici que son dernier disque – les Préludes de Rachmaninov – glane éloges et récompenses de la part de critiques qui ne sont pas toujours d’accord – un Diapason d’Or dans le numéro de décembre (Bertrand Boissard) et Jean-Charles Hoffelé sur Artamag.

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