La fête du civisme ?

Et si ce jour de Fête Nationale pouvait réhabiliter ce beau mot et cette belle idée de civisme ?

Après les annonces du président de la République lundi soir, je me suis tenu à l’écart des réseaux sociaux, d’abord parce qu’en tant que responsable de festival, j’ai les mains dans le cambouis. Bien sûr ça ne nous arrange pas de devoir changer tout notre dispositif d’accueil et d’organisation des concerts à partir du 21 juillet – je n’ai toujours pas compris le pourquoi de cette date, alors que les cafés, restaurants et autres lieux accueillant du public sont soumis au nouveau régime à partir du 1er août – voir ici ma déclaration à France 3 (à 4’38)

Mais nous allons tout mettre en oeuvre pour que les concerts du Festival restent une fête, un plaisir. Dans une sécurité sanitaire maximale.

Dictature ?

Le fait de se soumettre à une obligation vaccinale constituerait, selon certains, une atteinte intolérable aux droits de l’homme, voire la manifestation d’une dictature.

J’ai relevé hier deux textes qui n’émanent pas, c’est le moins qu’on puisse dire, de soutiens d’Emmanuel Macron. Ils n’en revêtent que plus de force.

Du sénateur socialiste de l’Hérault Hussein Bourgi :

« Vous avez dit Dictature?

Depuis hier je vois fleurir les posts enflammés et indignés signifiant que la France aurait basculé dans la dictature (sic). Rien que ça !

J’ai beau guetter et tendre l’oreille. Je n’ai entendu aucun coup feu. Je n’ai pas vu l’armée déployée plus que de raison dans les rues. Je n’ai pas aperçu de dépouilles sur les trottoirs.Je n’ai pas connaissance de cohortes d’opposants au régime qui seraient exécutés séance tenante ou arrêtés par je ne sais quelle milice. J’ai beau scruter les chaînes de TV et de radios, elles débitent toujours les mêmes mièvreries. Point de chants nationalistes, ou glorifiant le président de la République.

Mieux il semblerait qu’il n’y ait ni pénurie, ni rationnement, ni file d’attente devant les commerces. Alors de quelle dictature, parle-t-on ? On m’aurait menti ? Ou aurais-je mal compris ?

J’estime que tous ceux et toutes celles qui utilisent le terme de dictature sont des salauds qui piétinent la mémoire et les corps des victimes des vraies dictatures. Ces dictatures d’hier et d’aujourd’hui qui ont fait des dizaines de millions de morts. Par respect pour ceux-ci, personne ne peut et ne doit galvauder le terme de dictature au risque de basculer dans le relativisme et le révisionnisme.

Alors de grâce, chers complotistes, chers révolutionnaires de salon, chers résistants intermittents de Facebook, rappelez-vous que les mots ont un sens.Ne rajoutez pas l’indignité à l’outrance qui est devenue votre seconde nature !La langue française est riche, cherchez bien, et vous trouverez assurément d’autres mots plus appropriés que le mot dictature.

Je terminerai par un message spécial à destination de tous les salopards qui osent faire un copier coller d’un message mettant en garde contre la Shoah vaccinale .Je classe systématiquement votre courriel dans la corbeille et vous place dans la poubelle car c’est la bonne et juste place pour les ordures. » (Facebook, 13 juillet 2021)

Du député européen Raphael Glucksmann :

En voyant la révolte contre le pass sanitaire au nom des « libertés », on comprend qu’il y a un immense malentendu dans notre pays sur la liberté et la contrainte en démocratie.

Je suis libre tant que ma liberté individuelle ne nie pas celle des autres ou de l’ensemble. Simple.

Or, dans ce cas précis, ne pas me faire vacciner condamne potentiellement toute la nation au confinement à moyen terme. Donc voir mes droits d’accès limités parce que je décide de faire peser un risque sur l’ensemble, ce n’est pas attaquer mes droits, c’est normal. Basique.

Depuis des mois, j’écoute attentivement les arguments de celles et ceux qui doutent des vaccins anti-covid. Délai d’autorisation de mise sur le marché jugé trop rapide, défiance légitime vis à vis de « Big Pharma », défiance vis à vis des autorités de régulation, etc. Le doute n’est pas une mauvaise chose, au contraire: il constitue le point de départ de toute interrogation intéressante sur le monde et la base de la citoyenneté.

Mais quand le doute se transforme en suspicion généralisée, ce n’est plus du doute. Cela devient un rejet de toutes les contraintes collectives qui nous permettent de faire société. Au Parlement européen, je combats les multinationales, « Big Pharma » , le scandale que constitue la privatisation de notre santé… Donc je connais la nocivité de ces labos. Mais je connais aussi le processus de validation scientifique d’un vaccin et je peux vous dire que les vaccins en question ont subi un grand nombre d’essais cliniques et de vérifications indépendantes.

La vaccination est aujourd’hui la seule manière de nous sortir de la pandémie et de son cortège de morts, de malades, de faillites, de dépressions, d’effondrements. Si nous ne voulons pas d’un nouveau confinement, il n’y a pas d’autre solution. Alors s’il vous plaît, si vous êtes en âge de le faire : vaccinez-vous. Pour arrêter la transmission du virus et par souci des autres et de l’intérêt général.

P.S : Je dis ce que je pense, je ne suis là pour flatter personne et ne cours après aucune voix. Vous n’êtes pas obligé d’être d’accord et vous pouvez évidemment le dire. Par contre on doit rester dans le cadre d’un échange poli, sans insulte et sans haine.

Sur cette histoire de vaccin, rappelons deux ou trois faits :

Les personnels soignants sont déjà obligés d’être vaccinés contre l’hépatite B.

Quand un voyageur se rend dans certains pays, il est soumis à l’obligation de certains vaccins (contre la fièvre jaune par exemple)

Enfin les gens de ma génération ont dû se faire vacciner contre des maladies aujourd’hui éradiquées (polio, tuberculose, variole), les enfants d’aujourd’hui sont soumis à une obligation de 11 vaccins !

Le 14 juillet en musique

Ce soir à Montpellier, c’est la fête partout, sur le parvis de l’Hôtel de Ville, au nord de la ville à l’amphithéâtre du Domaine d’O (tout le programme ici)

Quel bonheur de retrouver Isabelle Georges et Roland Romanelli pour la création de 17 nouvelles chansons en ce soir de fête nationale ! Souvenez-vous, ils étaient déjà présents au Festival le 15 juillet 2018 – le soir de la victoire des Bleus !

Schumann et la Marseillaise

Dans l’article que j’avais écrit il y a sept ans sur Mozart et la Marseillaise, je n’avais pas exploré tous les avatars de notre hymne national, ce que Max Dozolme avait, au contraire, très bien fait pour France Musique (La Marseillaise dans la musique classique).

En 1851, Schumann compose cette ouverture Hermann und Dorothea en référence au récit épique de Goethe. Les citations de La Marseillaise sont explicites.

Riccardo Muti en a donné la version de référence (lire Riccardo Muti, la quarantaine rugissante)

Samson à Orange

Je ne parviens pas à me rappeler la dernière fois que je suis venu à Orange, mais c’était il y a longtemps, plus de vingt ans sans doute.

J’étais heureux de retrouver ce lieu magique hier soir pour l’unique représentation de l’opéra de Saint-Saëns, Samson et Dalila.

Que dire qui n’ait déjà été écrit sur ce spectacle ? Des chanteurs tous francophones, dans les rôles titres, les meilleurs qu’on puisse entendre aujourd’hui, Roberto Alagna et Marie-Nicole Lemieux. Une mise en scène astucieuse de mon ami Jean Louis Grinda, qui ne se croit pas obligé de « revisiter » une œuvre qui tient finalement plus de l’oratorio. Tendance qu’accentue la direction trop peu contrastée d’Yves Abel qui dispose pourtant d’une phalange – l’Orchestre philharmonique de Radio France – qu’on devinait prête à plus d’audace.

Sentiment de nostalgie – ce temps qui passe inexorablement – lorsque je me rappelle le même Roberto Alagna en 1995 dans Rigoletto. Quel magnifique parcours ! Et hier soir quel éloquent démenti à l’annonce faite par le ténor en 2015 qu’il ne reviendrait plus à Orange !

Préparatifs

Les quelques jours qui précèdent l’ouverture d’un festival – en l’occurence le Festival Radio France Occitanie Montpellier – constituent un mélange parfois (d)étonnant d’excitation, d’énervement – les retards, les ratés, les urgences – d’enthousiasme… et de sérénité.

J’ai bien aimé cette une de l’hebdomadaire La Gazette de Montpellier. La photo est celle de Philip Venables, l’iconoclaste auteur de l’opéra Denis et Katya, donné en français et en création européenne les 26, 28 et 29 juillet.

Franck et Chamayou

Belle double page avec les coups de coeur de la rédaction pour huit artistes invités du festival, avec une jolie coquille pour Bertrand Chamayou qui est annoncé comme « jouant la symphonie Urbs Roma de Saint-Saëns »… L’ouvrage est bien au programme du concert du 20 juillet – l’Orchestre national de France et son chef Cristan Macelaru en seront les interprètes – et Bertrand jouera bien deux oeuvres concertantes pour piano et orchestre, dont les titres peuvent égarer un journaliste non familier de la musique classique : les Variations…symphoniques (!) et Les Djinns de César Franck.

Alexandre Tharaud

Il y a deux jours, j’avalais une salade dans un sympathique bistrot proche de la place de la Comédie à Montpellier. Un homme, mince et jeune d’allure, déjeunait à la table d’à côté, je lui trouvais un air de ressemblance avec Alexandre Tharaud, jusqu’à ce que je me rende compte que c’était bien lui. Longue conversation sur la crise sanitaire. Et lui de se/nous rappeler notre première rencontre, en 1991, dans le cadre de la fondation Juventus dans les Salines royales d’Arc-et-Senans : il avait joué sa propre transcription de La Valse de Ravel ! Depuis, il a fait la carrière que l’on sait, et il se produit ce week-end dans un concert bien à son image, singulier, original, avec Angélique Kidjo : voir Les Mots d’amour

14 juillet

On y est arrivé ! Montpellier va fêter en grand le 14 juillet, et le Festival y sera pour quelque chose. Mais c’est typiquement le genre de projet compliqué à monter en temps d’incertitude sanitaire, les lieux, les horaires, les configurations ont dû évoluer au fil des semaines et de ces tout derniers jours.

Cette fois c’est annoncé et bien annoncé : Un grand concert sur le parvis de l’Hôtel de Ville. Voir aussi : Le Festival fête le 14 juillet

Rencontres : le Peul et la Pologne

Les Rencontres de Pétrarque, c’est le rendez-vous annuel de France Culture à Montpellier, dans le cadre du Festival Radio France Occitanie Montpellier, c’était le début hier dans la cour Soulages du Rectorat.

En dépit du report en octobre du sommet Afrique France, initialement programmé le week-end prochain, les Rencontres ont maintenu leur thème : « Sommes-nous dépassés par l’Afrique ? ». La foule était au rendez-vous de la première soirée

Deux invités, deux artistes sénégalais, le plasticien Mansour Ciss Kanakassy et le poète Souleymane Diamanka.

Je ne connaissais ni l’un ni l’autre (devrais-je m’en excuser ?) et ce n’est pas faire injure au plasticien que d’avouer que la révélation, la « rencontre » de ce débat a été, pour moi, Souleymane Diamanka.

Parce que sa langue est magnifique, somptueuse, son jeu sur et avec les mots, un double héritage fièrement et humblement revendiqué, la langue peule et le français.

Double hommage

J’ai chroniqué pour Forumopera la récente publication de l’opéra Halka du grand compositeur polonais Stanislas Moniuszko, contemporain de Verdi et Wagner. Lire La Fiancée perdue

Je ne pensais pas, ce faisant, devoir rendre un double hommage, au chef Gabriel Chmura disparu quelques mois après la captation « live » dans les murs de l’opéra de Poznan dont il était le directeur artistique (lire Deux disparitions) et à la lumineuse Mélanie Defize (voir Un an après) victime des attentats terroristes de Bruxelles du 22 mars 2016, qui avait écrit pour Forumopera un texte aussi érudit que passionnant sur le personnage de Halka et l’oeuvre de Moniuszko.

Ce n’est qu’un au revoir

Philippe Jordan dirigeait hier soir, à l’Opéra Bastille, le dernier concert de son mandat de directeur musical de l’Opéra de Paris, fonction qu’il exerçait depuis 2009.

Ce fut une soirée exceptionnelle à plus d’un titre.

D’abord pour des raisons personnelles. Je connais Philippe depuis ses 14 ans, quand il était venu assister à une répétition de son père, Armin, avec l’Orchestre de la Suisse romande à Genève. Grand adolescent timide. Quelques années après, son père me parle de l’été qu’il va passer à Aix-en-Provence (un Mozart je crois), et me rapporte ce dialogue avec son fils : « Que fais-tu cet été? – Je serai à Aix – Comment ça à Aix ? – Oui je serai chef de chant assistant pour Le Chevalier à la rose dirigé par Jeffrey Tate… » Armin de m’avouer bien sûr sa surprise – son fils ne lui avait rien dit – et sa fierté, Philippe avait tout juste 19 ans !.

Sitôt nommé à Liège, je vais inviter plusieurs jeunes chefs au début de leur carrière. Comme Philippe Jordan, 29 ans, en 2003. Et dejà une personnalité affirmée, un programme original : la sérénade pour vents K. 488 de Mozart, la sérénade pour ténor et cor de Britten (avec le ténor anglais Patrick Raftery et l’un des cors solo de l’OPRL, Nico de Marchi), et la Troisième symphonie de Schumann.

La carrière de Philippe Jordan va ensuite se développer à un tel rythme que je ne parviendrai plus à le réinviter à Liège.

L’autre raison personnelle tient au choix de la deuxième partie de ce concert exceptionnel : l’acte III de Parsifal de Wagner. J’ai un souvenir réellement inoubliable du Parsifal qu’y avait dirigé Armin Jordan en 1997 (dans une mise en scène de Graham Vick).

Les autres raisons de partager ce concert exceptionnel tiennent, bien entendu, au formidable engagement qui a été celui de Philippe Jordan à l’Opéra de Paris. Le nouveau directeur de l’Opéra, Alexander Neef, dans un discours qui aurait gagné à plus de spontanéité, Emilie Belaud* au nom de ses collègues musiciens, avec des mots justes et sincères, ont rappelé tout ce que le chef suisse, aujourd’hui « patron » de l’opéra de Vienne, a apporté à l’Opéra de Paris. Bilan impressionnant : 40 ouvrages différents – lyriques et symphoniques – dirigés en 12 ans, des formations musicales qui ont encore gagné en qualité, en homogénéité, une osmose évidente entre chef et musiciens.

Je suis malheureusement loin d’avoir pu suivre toute cette aventure parisienne. De ces dernières années, me reviennent les souvenirs du Prince Igor, d’un Don Carlos, de Benvenuto Cellini des Gurre-Lieder de Schoenberg à la Philharmonie de Paris, de symphonies de Beethoven, pas les Wagner, ni Tétralogie, ni Tristan, à grand regret.

Mais il reste bien des témoignages filmés et enregistrés de ce mandat extraordinaire (voir plus bas)

Liszt et Parsifal

Pour cette soirée, non pas d’adieu, mais d’au-revoir (si l’on en croit les propos d’Alexander Neef et de Philippe Jordan lui-même), le chef avait choisi deux oeuvres emblématiques, qui lui permettait de faire jouer l’ensemble des musiciens de l’Opéra, les deux formations symphoniques, et un choeur d’hommes nécessairement restreint pour cause de Covid-19.

D’abord la Faust Symphonie de Liszt :

L’ouvrage est créé à Weimar le 5 février 1857, à l’occasion de l’ inauguration du monument dédié à Gœthe et Schiller

La Faust Symphonie est principalement écrite à Weimar au cours de l’été 1854. Encouragé par l’honneur que lui fit Berlioz en lui dédicaçant La Damnation de Faust, Liszt, termine la partition de la Faust-Symphonie, en trois mouvements (Faust, Marguerite, Méphistophéles)  en octobre 1854. Elle compte trois cents pages !

La version originale n’utilise que des vents, des cors et des cordes. Liszt révise sa partition en 1860 en adjoignant à la fin un Chorus Mysticus, dans lequel des extraits du Second Faust sont chantés par un chœur d’hommes et un ténor solo.

J’ai fait le compte dans ma discothèque, une douzaine de versions, et pas par de petites pointures.

D’où vient qu’hier soir, j’ai trouvé l’oeuvre longue, vraiment longue, et pas vraiment passionnante, malgré l’engagement du chef, les formidables qualités de l’orchestre et de ses solistes ?

Parsifal acte III

La seconde partie du concert ne va pas nous lâcher une seconde et va aviver encore les regrets de n’avoir pas entendu Philippe Jordan dans les Wagner qu’il a dirigés ici. Mention pour la très brève intervention d’Ève-Maud Hubeaux – qu’on avait laissée en Dame Ragonde dans le Comte Ory dirigé par Louis Langrée à l’Opéra Comique – et pour les formidables René Pape (Gurnemanz), Andreas Schager (Parsifal) et le sublime Peter Mattei (Amfortas)

S’en est suivie une bonne demie heure d’applaudissements, de standing ovation, comme on ne se rappelle pas en avoir jamais connue à Paris. Mais le public comme les musiciens auraient pu chanter à l’adresse de Philippe Jordan : « Ce n’est qu’un au revoir… »!

Le legs de Philippe Jordan à l’Opéra de Paris

*Emilie Belaud a été quelques (très belles) années premier violon solo de l’Orchestre philharmonique royal de Liège, avant de rejoindre les rangs de l’orchestre de l’Opéra de Paris

La jolie fille de Madame Angot

C’est encore l’exploit des infatigables Alexandre et Benoît Dratwicki qu’il faut saluer. La présidente et l’état-major de la Fondation Bru/Palazzetto Bru Zane, ce centre de musique romantique française installé à Venise, et les musicologues jumeaux qui en sont l’âme et la caution artistique, étaient installés dans la loge d’honneur du théâtre des Champs-Elysées, ce dernier soir de juin, pour la recréation de l’opérette de Charles Lecocq, La fille de Madame Angot.

Avouons-le d’emblée : je ne connaissais de l’ouvrage que quelques airs, toujours les mêmes, qu’on retrouve dans toutes les « compils » d’opérette française, et je n’imaginais pas être à ce point agréablement surpris par toutes les qualités, d’abord musicales, de cette « Fille ».

Pas de longueurs, les figures obligées bien sûr de ce genre d’ouvrage, mais parfaitement troussées, des mélodies, des airs, des ensembles qui fusent sans relâche.

Comme l’écrit Emmanuelle Giuliani dans La Croix : Face à un livre, un film ou un spectacle joyeux et bienfaisant, on aime à dire qu’il « devrait être remboursé par la Sécurité sociale »… Au sortir du Théâtre des Champs-Élysées, ce mercredi 30 juin, un sondage rapide aurait sans nul doute ajouté la représentation de La Fille de Madame Angot sur la liste de ces médecines artistiques à l’efficacité garantie. Il suffit d’évoquer les applaudissements nourris d’un auditoire qui ne voulait pas laisser les artistes retourner en coulisses, souhaitant les fêter et les remercier tant et plus !

Voici la jeune Clairette, adorable fausse ingénue promise au perruquier Pomponnet. Si la noce enthousiasme le promis, la fiancée en aime un autre, le poète royaliste Ange Pitou (2) dont les vers brocardent le nouveau régime. Larivaudière, un financier véreux sensible au beau sexe, Mademoiselle Lange, comédienne qui sait « se placer » auprès des puissants, quelques conspirateurs et autres policiers dépassés par les événements… la joyeuse compagnie entonne airs, duos, ensembles et chœurs ciselés avec art par un compositeur fort habile. Dans le programme, le musicologue Gérard Condé cite l’un de ses confrères d’antan, Paul Landormy : « Charles Lecocq est un plus grand musicien qu’on ne le croit d’ordinaire et qu’il ne le croyait lui-même ». (La Croix, 1er juillet 2021)

Parce que, évidemment, le succès de la soirée, et du livre-disque à venir (Alexandre Dratwicki me confiait que cette « Fille » avait été mise en boîte en février dernier), tient à une distribution exceptionnelle, qu’on tient à citer complètement :

Anne-Catherine Gillet | Clairette Angot 
Véronique Gens | Mademoiselle Lange 
Artavazd Sargsyan | Pomponnet 
Mathias Vidal | Ange Pitou 
Matthieu Lécroart | Larivaudière 
Ingrid Perruche | Amarante / Babette / Javotte 
Antoine Philippot | Louchard 
Flannan Obé | Trenitz 
David Witczak | Cadet / Un Incroyable / Un Officier

Sébastien Rouland | direction 
Orchestre de chambre de Paris
Chœur du Concert Spirituel

Le rôle-titre, Clairette, la fille de cette mystérieuse Madame Angot, est chantée et jouée par Anne-Catherine Gillet, dont la voix a gagné en profondeur sans jamais rien perdre de la jeunesse et de la justesse qu’on lui connaît depuis ses premières apparitions sur les scènes belges. Ses deux amoureux, deux ténors, le perruquier Pomponnet, Artavazd Sargsyan et le poète Ange Pitou, Mathias Vidal, excellent dans leurs rôles de caractère. Tous les autres pétillent, et, toujours très grande dame, saisie par le comique de situation, Véronique Gens ne cesse de nous étonner en demi-mondaine (c’est une habituée du Festival Radio France et des ouvages rares)

On a hâte de retrouver cette belle équipe au disque. Enfin une version complète et récente d’un ouvrage qui n’encombre pas les rayons des disquaires…

Quant à Anne-Catherine Gillet, je conseille à ses fans d’écouter ce très beau disque réalisé avec l’Orchestre philharmonique royal de Liège et Paul Daniel il y a un peu plus de dix ans

Quant à Ange Pitou, je me demande si je ne vais pas me replonger dans une lecture qui m’avait captivé adolescent, le roman d’Alexandre Dumas.

Servir plutôt que se servir

Les valeurs de Renaud Capuçon

Prononcer son nom sur certains réseaux sociaux vous expose à toutes sortes de railleries et d’apostrophes. Renaud Capuçon on aime ou on déteste !

Le violoniste que j’ai invité le 16 juillet prochain à Montpellier avec Michel Dalberto à jouer Fauré, Elgar et Richard Strauss (lefestival.eu) se livre, comme jamais, dans un long entretien au magazine Classica de juillet.

Ses admirateurs comme ses détracteurs devraient lire ce que dit Renaud Capuçon, sans aucune langue de bois :

Sur la crise sanitaire : « Je n’ai laissé voir que le côté bon élève gentil qu’on retrouve dans mon aspect physique ou ma manière de m’habiller. Or j’étais intérieurement désespéré. Pas pour moi, mais pour les autres. Je sais que l’Etat a fait beaucoup, bien plus que les autres pays du monde, mais si le musicien d’orchestre ou les intermittents ont été protégés, ce n’est pas le cas des solistes qui ont vu s’annuler tous leurs concerts de l’année contre une maigre obole de 1500 €. Il y a eu des gens connus qui n’arrivaient plus à payer leur loyer.. »

Un projet sans lendemain : « Au lieu de pleurer, j’ai imaginé le projet d’une gigantesque captation de toute la musique française, de Rameau à nos jours, pour donner du travail à tous et créer un document unique, payé par l’Etat, consultable partout et qui pourrait s’avérer un trésor national »…. Le violoniste dit en avoir parlé à Emmanuel Macron, Bruno Le Maire et Roselyne Bachelot, mais constate que ça n’a pas pu se faire : « Je n’en veux à personne, mais c’est dommage car c’était un vrai plan Marshall pour la culture, qui aurait mis tous les musiciens français, connus ou pas connus, à égalité et qui aurait rallumé la flamme »

Notre-Dame et les insultes : Renaud Capuçon évoque sa traversée de la crise sanitaire, les projets qu’il a imaginés avec de jeunes musiciens pour des captations, et un épisode qui l’a meurtri : « à Pâques en 2020, l’archevêché de Paris m’a demandé de jouer les Sept dernières paroles du Christ de Haydn avec mon quatuor à cordes. Je suis musicien, croyant, amoureux de Notre-Dame, j’ai tout de suite dit oui. Mais le général Georgelin a prévenu qu’il était impossible d’accueillir plus d’un musicien pour des raisons de sécurité. J’y suis donc allé seul. Après cette expérience, j’étais encore rempli d’émotion quand un ami m’a appelé. C’est par lui que j’ai appris le déchaînement d’insultes déversées sur ma page Facebook. Il y avait des violonistes, des personnes que je connaissais. J’étais abasourdi. Cette période révèle la vraie nature des gens »

Plus loin, Renaud Capuçon confesse une addiction paradoxale aux réseaux sociaux, mesure les avantages comme les inconvénients de la célébrité, de l’exposition (surexposition ?) médiatique..

Servir et non se servir de la musique : « Mon obsession, c’est que la musique ne soit jamais reléguée au second plan. Ne jamais perdre de vue le noyau, l’intégrité. Chaque jour je dois prendre des décisions, je suis très souvent sollicité pour des choses qui pourraient me tenter… J’ai refusé de participer à Prodiges* qui est une émission de divertissement. Je reste attaché à une certaine éthique, celle des Casals, Busch, Menuhin.

En un mot, j’aime et j’admire ceux qui ne se servent pas de la musique mais qui la servent.

Je n’ai pas regardé les dernières Victoires de la musique classique. Je reste marqué par une certaine époque et une certaine classe, celle d’un Jacques Chancel hier ou d’une Anne Sinclair aujourd’hui. Partager le beau avec un large public sans avilir. J’ai souvent l’impression que la télévision ignore ce qu’est un vrai talent ou un vrai musicien. Sur les chaînes publiques la musique fait partie du cahier des charges, mais on lui demande aussi de faire de l’audience alors même qu’il n’y a plus de publicité à cette heure-là. Il faudrait s’inspirer de la BBC qui opère une distinction entre culture et divertissement…. Ce n’est pas le nombre de followers qui doit décider qui joue bien une sonate de Mozart. La musique classique, c’est tout sauf ce monde-là ! »

Il faut lire toute la suite de l’entretien, largement consacrée au répertoire du musicien, à ses rapports avec les compositeurs d’aujourd’hui, à son activité d’enseignement et aux projets qu’il nourrit avec l’Orchestre de chambre de Lausanne dont il vient d’être nommé directeur artistique


Quant à moi, je ne suis pas surpris de lire cet entretien. Je connais Renaud depuis ses 18 ans ! Je l’ai vu se former, se forger son identité de musicien, progresser pas à pas, je l’ai invité plusieurs fois à Liège – Brahms, Rihm, Escaich, Beethoven… -. Je l’ai entendu créer les oeuvres de Dusapin, Mathias Pintscher. Je lui avais demandé, en 2017, de jouer à Montpellier le concerto de Khatchaturian, voici ce qu’il en disait au micro de France Musique : « C’est la première fois que je joue ce concerto. Au départ, je comptais présenter le n°1 de Prokofiev mais j’ai accepté le challenge de travailler un nouveau concerto car il était totalement dans le thème de cette soirée appelée « Aux confins de l’Empire ». Je suis très heureux de le jouer car c’est une œuvre que je connaissais mal. Elle a beaucoup d’allure et qui va plaire au public. C’est très daté dans l’écriture car quand on compare avec ce que pouvait composer Schönberg, Stravinsky ou Berg à la même époque ou plus tôt. Ce concerto illustre extrêmement bien l’époque, la Russie des années 1940.« 

J’ai hâte de le retrouver le 16 juillet prochain à Montpellier.

(* Prodiges est une émission de France 2, un « concours » pour jeunes musiciens avec un jury dont fait partie Gautier Capuçon, le frère violoncelliste de Renaud)

Des morts vivants

La chronique mortuaire est l’une de celles qui ne risque pas de tarir. J’évite pourtant de faire de ce journal un obituaire.

Deux disparitions cette semaine qui marquent plus que d’autres. Mais l’art d’une interprète comme Jeanne Lamon, l’artisanat d’un éditeur comme René Gambini demeurent bien vivants.

Jeanne Lamon (1949-2021)

C’est un nom que les discophiles comme moi connaissaient depuis longtemps, mais on doute que sa disparition ait ému le monde musical européen : Jeanne Lamon, violoniste, cheffe d’orchestre canadienne, associée à l’ensemble Tafelmusik de Toronto, est morte à 71 ans le 20 juin dernier. C’est grâce à elle – même si elle partagea la direction de l’ensemble avec Bruno Weil – que s’est constituée une formidable discographie.

René Gambini

(Le couple Gambini, René et Suzanne, créateurs du label Lyrinx)

La disparition, mardi dernier, à 86 ans de René Gambini signe la fin d’une histoire, aussi féconde que romanesque, celle de ces couples d’artisans du disque – une spécificité française ? – qui ont forgé les catalogues les plus originaux de ces soixante-dix dernières années : Michel et Françoise Garcin pour Erato,

Eva et Bernard Coutaz pour Harmonia Mundi, et les Marseillais Suzanne et René Gambini pour Lyrinx

Le label est fondé en 1976 par René Gambini2 par un premier disque, La Nuit transfigurée de Schönberg, interprété par les Solistes de Marseille.

Le label s’est fait rapidement connaître au Japon et aux États-Unis par des prises de son naturelles, sans artifice, utilisant deux microphones et une électronique à tubes spécifiquement construite pour les besoins du label, dans des conditions de concert public.

Dans les années 1980 Lyrinx a attendu autant que possible avant d’abandonner le vinyle et de passer au format CD, la technologie de ce dernier n’étant selon nombre de spécialistes pas aboutie.

En 1998, à la suite de la présentation par Sony, dans les studios d’Abbey Road, du nouveau support numérique Super Audio CD (SACD) basé sur la technologie de numérisation Direct Stream Digital (DSD), Lyrinx s’est vu mettre à sa disposition du matériel expérimental, afin de le tester… le label réalise alors tous ses enregistrements en DSD stéréo depuis 1998, et en DSD « multichannel » (surround) depuis janvier 2001, devenant ainsi le premier éditeur français à utiliser cette technologie, et l’un des tout premiers dans le monde.

Lyrinx, c’est surtout pour les mélomanes, amateurs de beau piano, que nous sommes, une famille d’artistes, surtout des pianistes, réunie par Suzanne et René Gambini. La fidélité à des personnalités originales, singulières.

Parmi tous ces artistes, une tendresse particulière pour la si regrettée Catherine Collard (1947-1993) et ses Schumann d’anthologie, plusieurs ont fait les beaux soirs ou vont faire ceux l’été prochain du Festival Radio France, Muza Rubackyte, Vittorio Forte, Ingmar Lazar..

La quarantaine rugissante

Riccardo Muti fête ses 80 ans le 28 juillet prochain.

Pour l’occasion, Warner réédite la totalité de ses enregistrements symphoniques parus sous l’étiquette EMI, 91 CD avec les pochettes d’origine, alors que le chef italien était directeur musical successivement du Philharmonia Orchestra de Londres (1973-1982) et de l’orchestre de Philadelphie (1980-1992)

Voir tous les détails du coffret ici : Muti l’intégrale symphonique

Je pensais avoir acquis, au fil des ans, la quasi-totalité de ces enregistrements, sans y prêter toujours une grande attention. J’ai redécouvert, voire découvert des disques dont je ne me souvenais pas. Et surtout réévalué des versions que j’avais négligées.

Ce qui ressort, de manière presque caricaturale, de ces vingt et quelques années d’enregistrements, c’est l’évolution d’un jeune chef fougueux, cinglant (il n’a pas gagné pour rien le concours Guido Cantelli !), brillant, qui redonne une pleine jeunesse à une formation qui s’était assoupie sous le règne du vieil Otto Klemperer – le Philharmonia de Londres -, qui, la décennie suivante, tout juste quadragénaire, fait briller de tous ses feux Philadelphie, une phalange héritée en ligne directe de son légendaire bâtisseur Eugene Ormandy.

Chez Riccardo Muti, au fil des ans, la silhouette s’est empâtée comme sa direction. Le lendemain du concert de Nouvel an 2021, je le constatais dans ces lignes : Ces vieux qui rajeunissent…et inversement

La baguette affûtée, l’allure élégante ont laissé peu à peu la place à une sorte d’embourgeoisement confortable*, de perfection formelle un peu vaine. Témoin cette Neuvième de Beethoven, captée à Chicago, sans nerf, sans énergie, sans feu intérieur…

J’ai quelques souvenirs parisiens de concerts dirigés par Muti dans les années 80 et 90, c’était alors la sveltesse, l’allant, parfois l’audace. On retrouve tout cela dans une bonne moitié de ce coffret, quelques symphonies de Mozart, sa première intégrale des symphonies de Schumann, de superbes Mendelssohn 3, 4, 5…

Une intégrale des symphonies de Tchaikovski avec le Philharmonia (Muti reprendra les trois dernières symphonies avec Philadelphie quelques années plus tard) que j’ai redécouverte avec ce coffret : on y retrouve le chef napolitain con fuoco !

Faut-il penser que Muti a toujours été et reste d’abord un chef de théâtre, comme en témoigne d’abondance un legs discographique exceptionnel où dominent Mozart (la trilogie Da Ponte captée à Salzbourg), et bien sûr Verdi (à la Scala notamment) ? Dans ce coffret « symphonique » l’éditeur a glissé la quasi-intégrale des messes et requiems de Cherubini dont Muti s’est fait le héraut, ainsi que deux Requiem de Verdi (avec le Philharmonia et avec la Scala)

Mais s’il y a bien un répertoire où Muti, jeune ou moins jeune, semble ignorer le mouvement de « l’interprétation historiquement informée », c’est bien Vivaldi ou Haendel! Quelle étrange idée d’enregistrer à Berlin cette Water Music engluée dans un legato hors de propos (Kubelik avait fait de même avec les mêmes Berlinois pour DG) !

Et si c’était dans le post-romantisme d’un Scriabine, qu’on retrouvait le grand, l’admirable Riccardo Muti ?

* Riccardo Muti détient – selon Diapason – le record des chefs les mieux payés au monde pour son poste de directeur musical du Chicago Symphony !

Une fête pour la musique à la radio

La célèbre Maison ronde du quai Kennedy, inaugurée par le général de Gaulle en 1963, a changé de nom hier : c’est désormais la Maison de la radio et de la musique.

Y avait-il une raison de rebaptiser la maison de la radio ? La sortie d’une crise qui a profondément affecté Radio France, comme tous les Français, en a été le prétexte.

Mais, comme l’a rappelé excellement Jean-Michel Jarre, la radio de service public, est depuis toujours une maison de musique, pas seulement parce qu’on y donne plus de 300 concerts par an, pas seulement parce qu’elle héberge quatre formations prestigieuses – l’Orchestre National de France, l’Orchestre philharmonique de Radio France, le Choeur et la Maîtrise de Radio France – (lire Ma part de vérité), mais aussi parce que, depuis des décennies, on y a expérimenté, créé, innové dans le champ des musiques électroniques, les techniques de captation, de prise de son – les équipes de Radio France sont réputées et recherchées pour cela -. Et bien entendu, parce que, depuis la mi-novembre 2014, cette maison dispose de deux magnifiques salles de concert (voir La Fête), l’Auditorium et le Studio 104.

On a retrouvé avec plaisir bien sûr les actuels dirigeants de la Maison de la radio … et de la Musique, la présidente de Radio France depuis 2018, Sibyle Veil, le directeur de la musique et de la création Michel Orier, les patrons de toutes les chaînes du groupe, à commencer par Marc Voinchet (France Musique) et Sandrine Treiner (France-Culture), rejoints pour la photo par la ministre de la Culture, Roselyne Bachelot, qui, règles électorales obligent, est restée muette.

(de gauche à droite, Jean-Michel Jarre, Didier Varrod, Sibyle Veil, Michel Orier, Roselyne Bachelot)

Beaucoup de visages familiers, Frédéric Lodéon, les anciens présidents de Radio France, Jean-Paul Cluzel (celui qui avait lancé le chantier de l’Auditorium en 2005), Mathieu Gallet (qui l’avait inauguré en 2014), le président du CSA Roch-Olivier Maistre, Antoine de Caunes, Nicolas Droin (le directeur de l’Orchestre de chambre de Paris), beaucoup de musiciens, le quatuor Hermès, Félicien Brut, Edouard Macarez, Marie Perbost, le Bastet (l’ensemble de contrebasses du Philharmonique de Radio France), des gens qu’on connaît bien au Festival Radio France

Le public présent a pu aussi bénéficier d’une répétition de l’Orchestre National de France, en prélude au concert de ce jeudi soir.