Régime de fête (VII) : la marche des Rois

Mon unique petit-fils porte le nom de l’un des rois mages, il n’est donc pas surpris, chaque 6 janvier, qu’on lui demande où sont les deux autres. J’ai bien ri à cette photo, sachant que la grand-mère du petit-fils en question s’appelle Fanny…

Blague à part, je n’ai ni l’envie, ni le temps de faire un long article sur la mythologie des rois mages et de l’Epiphanie. On peut toujours compter sur Jean-Marc Onkelinx pour puiser à bonne source (lire Epiphanie).

La marche des rois

Depuis qu’enfant je la chantais, je ne me suis jamais vraiment soucié de l’origine de la chanson La marche des rois mages.

De bon matin, j’ai rencontré le train
De trois grands Rois qui allaient en voyage,
De bon matin, j’ai rencontré le train
De trois grands Rois dessus le grand chemin.

Venaient d’abord des gardes du corps,
Des gens armés avec trente petits pages,
Venaient d’abord des gardes du corps,
Des gens armés dessus leurs justaucorps.

Puis sur un char doré de toutes parts,
On voit trois Rois modestes comme des anges,
Puis sur un char doré de toutes parts,
Trois Rois debout parmi les étendards.

L’étoile luit et les Rois conduit
Par longs chemins devant une pauvre étable,
L’étoile luit et les Rois conduit
Par longs chemins devant l’humble réduit.

Au fils de Dieu qui naquit en ce lieu
Ils viennent tous présenter leurs hommages,
Au fils de Dieu qui naquit en ce lieu
Ils viennent tous présenter leurs doux vœux.

De beaux présents, or, myrrhe et encens,
Ils vont offrir au maître tant aimable,
De beaux présents, or, myrrhe et encens,
Ils vont offrir au bienheureux enfant
.

Une chanson populaire attribuée à Joseph-François Domergue (1691-1728), curé d’Aramon dans le Gard, mais qui a connu de nombreux avatars, et des versions en provençal et en français.

Je me rappelle une question qui revenait toujours en classe à propos du « train » du premier vers : personne ne comprenait comment on pouvait « rencontrer un train ». Question restée sans réponse durant mon enfance, sans doute pas la faute de nos instituteurs, qui ne menaient – déjà à l’époque ! – pas « grand train ».

Ne pas compter non plus sur les très jolies voix du choeur d’enfants du Bolchoi pour comprendre un traitre mot de la chanson :

C’est évidemment Bizet qui a définitivement popularisé cette Marche des Rois en l’intégrant à sa célèbre musique de scène L’Arlésienne, composée pour le drame éponyme d’Alphonse Daudet :

On sait le tube du répertoire symphonique que c’est devenu, malgré l’échec de la musique de scène. Ce qui ne veut pas dire qu’elle réussit à tous les chefs.

J’aime beaucoup, pour ma part, cette très belle, vigoureuse et poétique version dénichée sur YouTube. J’en profite pour adresser des voeux chaleureux et saluer affectueusement mon amie Nathalie Stutzmann qui, en plus d’être la grande contralto qu’on aime depuis longtemps, est aujourd’hui la meilleure cheffe française en exercice, et l’une des meilleures dans le monde.

Aussi étrange que cela semble, il est plutôt difficile de trouver de bonnes versions notamment de ce Prélude de l’Arlésienne. Souvent trop lent, trop pesant, même sous d’illustres baguettes que, par charité, on ne citera pas.

Comme souvent, pour le répertoire français, on trouve à Montréal avec Charles Dutoit l’esprit festif et transparent de Bizet.

Epiphanie

On ne peut évidemment faire l’impasse sur la seule oeuvre qui porte le nom d’Epiphanie, la « fresque musicale pour violoncelle et orchestre » écrite en 1923 par André Caplet. J’ai au moins deux bonnes raisons de l’évoquer ici. D’abord parce que l’un des plus beaux enregistrements de l’oeuvre a été réalisé par Marc Coppey avec l’Orchestre philharmonique royal de Liège et Pascal Rophé, et ce qu’on ne sait pas forcément, c’est que c’est la suggestion d’Henri Dutilleux lui-même que ce couplage d’Ephiphanie de Caplet avec son chef-d’oeuvre Tout un monde lointain.

Deuxième raison, tout aussi réjouissante, la perspective, maintenant très prochaine, de la réédition d’une des premières grandes versions au disque de l’oeuvre de Caplet, où l’on retrouve (comme par hasard !) Charles Dutoit et surtout l’ami Frédéric Lodéon, du temps où il était le violoncelliste français le plus inspiré, le plus fougueux, le plus flamboyant en effet.

Régime de fête (VI) : aimer, boire et chanter

Un bouquet de voeux ? le titre français de la valse de StraussWein, Weib und Gesang (1869) me va mieux que l’original allemand, il n’impose ni le choix de l’être aimé, ni celui de la boisson !

Cette valse est un marqueur de l’interprétation de ce répertoire, d’abord parce qu’elle comporte une très longue introduction – près de la moitié de la durée de l’oeuvre ! – dont beaucoup de chefs ne savent pas quoi faire, et qu’ils raccourcissent ou suppriment carrément, le plus souvent, ensuite parce que la tendance de nombre de baguettes est à wagnériser, noyer le flot orchestral.

Le seul qui évite tous les pièges de la partition et qui en donne un modèle interprétatif est Willi Boskovsky. Ecoutez comme il avance, accélère même insensiblement, et fait tournoyer les valseurs, à partir de 5′

Le parfait contre-exemple est cet enregistrement de Karajan, tout le début tronqué, et des valses engluées, sans ressort ni rebond. La comparaison est cruelle…

Barenboim 2022

J’ai regardé hier le concert de Nouvel an de Vienne, j’étais plutôt réticent, après l’expérience plutôt désastreuse de l’an passé, et surtout le souvenir très mitigé des précédentes éditions dirigées par le même Daniel Barenboim

J’ai trouvé le chef, pas encore octogénaire, dans une forme physique fragile et – conséquence de cela ? – moins impérieux, moins dans le contrôle permanent. Autre élément surprenant pour les habitués du. chef : la présence des partitions au pupitre, alors qu’il les connaît et dirige toujours par coeur. Comme s’il faisait confiance à ses musiciens, leur lâchait la bride. Et ce fut finalement un concert de Nouvel an beaucoup plus intéressant, vivant, « viennois » que ce que à quoi Barenboim nous avait habitués.

Le contraste est saisissant avec le concert de 2014 – et cette ouverture de Waldmeister maniérée, empesée.

Le concert idéal

J’ai une marotte, je crois l’avoir maintes fois décrite ici (Capitale de la nostalgie), je collectionne les Concerts de Nouvel an, j’ai parfois du mérite ! Aucun, même Carlos Kleiber en 1989 et 1992, n’est parfait de bout en bout.

Je me suis donc amusé, en guise d’étrennes et de voeux de bonne année, à dresser une sorte de concert idéal de Nouvel an, en reprenant le programme d’hier

Journaux du matin (Morgenblätter)

Zubin Mehta en 1995 donne de l’allure et de l’allant à cette valse, où, en 2001 Harnoncourt et plus encore Georges Prêtre en 2010, minaudent, « rubatisent », à en être insupportables.

La Chauve-souris (Die Fledermaus) ouverture

L’ouverture de La Chauve-souris, aussi populaire soit-elle, n’est pas à la portée de toutes les baguettes, et les ratages, même de la part de très grands, sont plus nombreux que les réussites. J’ai été plutôt séduit par ce qu’en a fait Daniel Barenboim hier. Mais de tous les titulaires du podium du Nouvel an viennois, c’est définitivement Carlos Kleiber qui, en 1989, tient la référence.

Ziehrer : Les noctambules / Nachtschwärmer

Pour beaucoup, cette valse chantée… et sifflée de Carl-Michael Ziehrer aura été une découverte. J’ai éprouvé en voyant et en entendant les Wiener Philharmoniker, et surtout en regardant Barenboim comme lointain, hagard, parfois absent, un intense sentiment de nostalgie.

Peu de versions au disque, mais celle-ci qui me permet de signaler ce formidable coffret de l’un des plus grands maîtres de la musique viennoise, Robert Stolz (1880-1975).

Mille et une nuits

Une valse assez souvent programmée le 1er janvier. Evidemment Carlos Kleiber reste le maître, Gustavo Duhamel, en 2017, a encore un peu de chemin à faire pour épouser les sortilèges de cette valse. Mais dans ma discothèque, je reviens finalement assez souvent à un chef, Eugene Ormandy (1899-1985), né Blau-Ormándy Jenő à Budapest.

Musique des sphères

Benoît Duteurtre l’a redit hier, je l’ai souvent écrit ici, Johann Strauss considérait son cadet Josef né en 1827 et mort à 42 ans en 1870, comme « le plus doué » de la famille. La production de Josef Strauß est, par la force des choses, moins abondante que celle de son frère aîné, mais plus riche d’authentiques chefs-d’oeuvre notamment ses valses.

La Musique des sphères, entendue hier, en est un, et particulièrement difficile pour un chef qui voudrait tout contrôler (le meilleur contre-exemple est Christian Thielemann en 2019 !).

Ici, c’est un Karajan malade, au même âge que Barenboim hier (79 ans), qui, un peu à l’instar de son cadet, avait décidé, lors de l’unique concert de Nouvel an qu’il dirigea le 1er janvier 1987, de se laisser porter, d’aimer tout simplement des musiciens qu’il dirigeait depuis si longtemps, et cela donne, comme hier avec Barenboim, la quintessence de la valse viennoise.

Le Danube d’Abbado

Faire un choix dans les centaines de versions du Beau Danube bleu relève de l’impossible. On s’en tiendra donc à une version maintes fois célébrée hier, puisque sortie largement en tête d’un Disques en lice (la défunte tribune de critique de disques de la Radio suisse romande). Sans doute la plus attendue : Claudio Abbado lors du concert du Nouvel an 1988, l’un des deux qu’il dirigea dans les années 80. On ne s’en lasse pas !

Quant à la marche de Radetzky, qu’on finit par ne plus supporter… certains ont critiqué la lenteur du tempo de Barenboim. En l’occurrence, c’est lui qui a raison. Ce n’est pas « cavalerie légère », c’est une marche militaire qu’il faut imaginer à cheval (lire La marche de Radetzky). Harnoncourt en 2001 proposait une « version originale » et marquait les auditeurs justement par la modération de son tempo :