Les bons tuyaux

J’ai raconté une vocation ratée (La découverte de la musique : l’orgue)l’inauguration de deux instruments géants (Radio FrancePhilharmonie de Paris). Oui, l’orgue me fascine. Mais souvent plus que les organistes eux-mêmes. Je vais y revenir.

Saluons d’abord la parution, il y a quelques semaines, d’un précieux ouvrage dans une collection chez Buchet-Chastel qui a déjà abordé les grands interprètes du piano, du violon, du chant, de la direction d’orchestre : Les grands organistes du XXème siècle

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Deux auteurs que je connais bien, Renaud Machartjournaliste, critique musical, musicographe, longtemps producteur à France Musique, et Vincent Warnierle brillant co-titulaire des orgues de Saint-Etienne du Mont à Paris, improvisateur hors pair.

Si l’on s’attend à une sorte de dictionnaire objectif, de catalogue raisonné des organistes qui ont laissé un nom, on risque d’être déçu ou irrité par les partis-pris des auteurs. Leur sélection est elle-même sujette à discussion. On aura beau jeu de repérer ceux qui manquent, ou au contraire ceux qui bénéficient d’un « traitement de faveur ». Et puis le style de Machart et Warnier peut ne pas plaire aux tenants d’une musicographie corsetée, bien pensante. Leur galerie de portraits est vivante, savoureuse, elle fourmille d’anecdotes sur ces personnages de l’ombre, les seuls instrumentistes à ne jamais être en contact avec leur public, juchés qu’ils sont à la tribune de leur orgue (exception faite de ceux qui jouent d’un orgue de salle de concert). On l’a compris, j’aime ce bouquin, et ce qu’il raconte d’un métier, parfois d’une passion, finalement très méconnu du grand public. Il donnerait envie aux plus rétifs d’aimer l’orgue !

Je veux signaler aussi la très heureuse et bienvenue réédition de l’une des intégrales les plus vivantes, imaginatives, de l’oeuvre d’orgue de Bach, celle d’André Isoir (1935-2016).

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Je me rappelle une lointaine émission de « Disques en lice » consacrée à plusieurs oeuvres connues de Bach, dont la célèbre Toccata et fugue en ré mineur BWV 565. Au milieu de plusieurs versions d’un ennui profond, dont une de Marie-Claire Alain (!)  – je rappelle que le principe de cette émission est l’écoute anonyme – avaient émergé deux visions de lumière, celle d’André Isoir, et celle de Ton Koopman.

Clin d’oeil aux amis de l’Orchestre philharmonique royal de Liège, à Pascal Rophé et à Olivier Latry – l’un des « grands organistes » du XXème… et du XXIème siècle ! pour les deux disques qu’ils ont enregistrés ensemble, le premier, en 2001, d’oeuvres de Thierry Escaich – la partie d’orgue avait été captée à Notre-Dame de Paris – le second, en 2006, Jongen et Saint-Saëns, cette fois enregistré sur les orgues Schyven rénovées de la Salle philharmonique de Liège

Indispensables

Voilà quelques années que le mensuel Diapason – à l’instar de la plupart de ses  confrères français et anglo-saxons – offre un ou des CD à ses abonnés et lecteurs, avec chaque numéro. Il se singularise par cette collection d’Indispensables qui, au fil des mois, constitue un fort catalogue de références et de rééditions.

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Seul inconvénient, de taille : à de rares exceptions près, ne figurent dans ces Indispensables que des versions « libres de droits », donc relativement anciennes, même si elles bénéficient d’une édition soignée. C’est la limite de l’exercice.

Avec le numéro de janvier 2019, Diapason propose un double album de valses viennoises, dans des versions souvent sinon toujours citées en référence : Karajan/Vienne 1946-49, Krauss 1950-53, Böhm 1939, Erich Kleiber 1932, Szell 1934, Krips 1957, Boskovsky 1958-61. Glorieuses vieilles cires, mais rien pour les soixante dernières années.

Pour compléter cette sélection, j’ai donc fait ma propre liste de versions plus récentes, en stéréo, que je considère aussi comme… indispensables !

Comme cette magnifique et méconnue interprétation de la Valse…des empereurs – car c’est bien ainsi qu’on devrait traduire Kaiserwalzer et non Valse de l’empereur (en allemand ça donnerait (Des)KaiserS Walzer) comme le font tous les catalogues français depuis plus d’un siècle.

Qui sont les interprètes ? Réponse dans l’article ci-dessous avec vidéos, références, pochettes, et quelques commentaires historiques. Cliquer ici

Valses de Strauss: les indispensables

 

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Portraits de Berlin

Les musées de Berlin – la plupart situés dans la Museuminsel (l’île aux musées) – regorgent de trésors que j’ai enfin pris le temps d’admirer (voir Le peintre romantique et Les musiciens en peinture). 

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Essentiellement présents dans la Alte Nationalgalerie (photo ci-dessus) et la Gemäldegalerie (intégrée au Kulturforum, un complexe inauguré en 1998 à côté de la Philharmonie), ce sont des dizaines de portraits de toutes époques. Florilège très loin d’être exhaustif !

img_0684Sandro BotticelliJulien de Médicis (Gemälde-Galerie)

img_0688Sandro Botticelli, Portrait d’une jeune femme (probablement Simonetta Vespucci)

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Jan Sanders van Hemessen, ,La peseuse d’or

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Rembrandt, Jeune femme accoudée à la porte (Hendrickje Stoffels)

img_0654Frans Hals, Catharina Hooft et sa nourrice

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Rubens, L’enfant à l’oiseau

img_0629Lucas Cranach le jeune, Portait du juriste Leonhard Badehorn

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Anselm Feuerbach Autoportrait (1873)

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Arnold Böcklin, Le chanteur Karl Wallenreiter (1861)

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Böcklin, Autoportrait avec un verre de vin (1888)

img_0516Böcklin, Autoportrait avec la mort jouant du violon, 1872

img_0482Böcklin, Le peintre et sa femme, 1863

img_0463Elisabeth Jerichau-BaumannDouble portrait des frères Jacob et Wilhelm Grimm, 1855

img_0523Franz von LenbachRichard Wagner (voir aussi Les musiciens en peinture)

A propos de Wagner, je signale un coffret passionnant des trois opéras de jeunesse de Wagner dirigés par Sawallisch, encore proposé à prix réduit sur jpc.de

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L’aventure France Musique (VI) : un Premier janvier au Grand Hôtel

Devenu directeur de France Musiqueje me suis retrouvé de facto interdit d’antenne, selon une règle non écrite, mais strictement appliquée par les gardiens du temple : le responsable de la chaîne n’avait pas le droit de priver les producteurs d’un précieux temps d’antenne… Pourtant lorsque je voulus faire des journées spéciales pendant les fêtes de fin d’année, les volontaires ne se bousculaient pas au portillon, sauf à faire une antenne entièrement pré-enregistrée !

Heureusement il y avait quelques exceptions, des producteurs toujours prêts au direct, à la musique vivante ! Comme Arièle Butaux, à qui j’avais proposé d’animer avec moi toute une journée autour de la Valse (lire Capitale de la nostalgie). Arièle n’était pas vraiment emballée à l’idée de passer toute une journée en studio, même pour commenter le concert de Nouvel an en direct de Vienne.

C’est alors qu’elle vint me trouver avec une idée lumineuse, qui lui était venue de la lecture d’un article sur le Bal des débutantes : le Grand Hôtel, voisin de l’Opéra Garnier à Paris, dispose d’une splendide salle de bal conçue par Charles Garnier.

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Pourquoi ne pas y organiser une grande après-midi en direct, ce 1er janvier 1995, avec tous les artistes qui voudraient tenter l’aventure, et bien sûr en public ?

Rendez-vous fut pris avec les responsables du Grand Hôtel, très flattés que France Musique veuille créer un événement de ce genre. Il fallait ensuite convaincre les équipes techniques de Radio France de s’engager dans l’aventure un jour férié, en rupture avec toutes les habitudes de la maison. Il n’y aurait pas de répétition ni de « balance » préalables, alors même qu’on ignorait le programme de ces trois heures de direct ! Le principe avait été établi avec les artistes : vous venez seul ou accompagné, vous proposez ce que l’humeur du jour vous suggère. Du complet direct, sans filet !

Et pour être sans filet, ce le fut pendant trois heures. D’abord l’affluence du public ! Le Grand Hôtel dut appeler en urgence du personnel de sécurité. Les musiciens, même ceux qui ne s’étaient pas annoncés, se pressaient pour jouer. D’autres – je pense à Paul Meyer qui s’était coupé un doigt en voulant sabrer littéralement le champagne ! – s’étaient fait porter pâles. Eric Le Sage, pour remplacer le clarinettiste défaillant, me mit au défi de faire le récitant de l’Histoire de Babar de Poulenc, comme ça sans répétition et en direct ! Arièle accepta de partager le rôle. Et, en lecture à vue, sans même avoir le temps de sentir monter le trac, nous y allâmes de bon coeur. J’avais déjà connu des directs hasardeux, mais celui-ci fut sans doute le plus périlleux de ma vie de radio !

Je ne pouvais pas me douter, alors, qu’Eric Le Sage viendrait, huit ans plus tard, enregistrer à Liège, avec Stéphane Denève, Frank Braley et l’Orchestre philharmonique de Liège, la version qui fait toujours référence des concertos de Poulenc.

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Je n’ai pas retrouvé, dans les archives de l’INA, l’enregistrement de ce 1er janvier si spécial. Il doit pourtant exister…

Autre souvenir de ce jour de l’An 1995, une séquence de valses inconnues, pour sortir des  viennoiseries : je me rappelle la surprise et l’émotion qui avaient gagné Arièle Butaux et les techniciens en studio lorsqu’on diffusa cet extrait de la symphonie In Memoriam de Schnittke, dont j’avais eu le bonheur d’entendre la création française quelques années plus tôt à Evian

Ému je le suis maintenant de découvrir, sur Youtube, la version de la création, celle du grand chef disparu cette année, Guennadi Rojdestvenski (lire L’imprononçable géant).

Un mot du concert de Nouvel an 2019, dirigé hier par Christian ThielemannLe chef allemand a ses partisans, même dans ce répertoire. Beaucoup d’autres, dont je suis, l’ont trouvé lourd, raide, ennuyeux (ces ralentis, ces rubatos incessants, qui cassent la ligne, coupent les jambes aux danseurs), là où Carlos Kleiber faisait pétiller et valser… Mais il y a bien longtemps qu’on n’a plus atteint les sommets de 1989 et 1992…

On annonce, pour le 1er janvier 2020, la présence au pupitre des Wiener Philharmoniker, du jeune Andris Nelsons… Du renouveau en perspective ?