La reine Beatrice

Alain Lompech (sur Facebook) : Beatrice Rana vient de publier un disque fabuleux… Perlemuterorichtérogilelsien… Elle sait tout de l’art du piano et de la musique… On s’incline… et on applaudit à tout rompre…

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Jean-Charles Hoffelé (sur FB aussi, bientôt dans Classica) : Fabuleux et renversant.

Alain Lompech, encore : Elle est incroyable : la science de l’alchimie sonore et la perfection de l’analyse  plus la domination totale du clavier – alla Richter ou dans un genre différent Lipatti -, plus le son rond, ample, profond qui fait entrer tout le piano en transe sonore…
Ses Goldberg m’avaient bien sûr beaucoup plu, mais beaucoup moins que celles récentes de Gabriel Stern, je l’avais entendue en concert – malheureusement bridée par Krivine dans le 3ème de Prokofiev, entendue en récital… mais là d’un coup, elle ouvre grand ses ailes et, sans jamais faire l’intéressante, se hisse aux premiers rangs des pianistes de son temps…

J’ai téléchargé ce nouveau disque dès vendredi. Je serais bien incapable d’user de tous les qualificatifs que lui attribue Alain Lompech, je les partage complètement. Il faut aussi, et peut-être d’abord, ajouter que le programme de ce CD est d’une intelligence rare, et que c’est, à ma connaissance, la première fois que se côtoient Ravel et Stravinsky dans un disque de piano solo. Oui, tout ici est miraculeux. Finalement conforme à ce que j’ai aimé chez cette pianiste (tout juste 26 ans!) dès que je l’ai entendue en concert.

Le dimanche 26 janvier 2014, Beatrice Rana était la soliste d’un de ces concerts dominicaux qui font la joie d’un public familial à Paris. Fayçal Karoui dirigeait les Concerts Lamoureux et la jeune pianiste italienne jouait le 2ème concerto de Saint-Saëns. Subjugué, je fus immédiatement subjugué : la simplicité, l’absence de posture de la pianiste devant son clavier, une virtuosité et une maîtrise confondantes, sans esbroufe, le chic, l’allure qu’il faut dans cette oeuvre (qui commence comme Bach et finit comme Offenbach selon le bon mot de George Bernard Shaw).

Quelques mois plus tard, je retrouvais Beatrice Rana, complice du Quatuor Modigliani, au Festival d’Auvers-sur-Oise (Une fête de la musique) :

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« En seconde partie… le quintette pour piano et cordes de Schumann – on manque de superlatifs pour le qualifier ! et l’entrée en lice de Beatrice Rana, une musicienne de 22 ans dont j’ai déjà dit et écrit qu’elle a déjà tout ce qui fait d’elle une grande, une très grande artiste. Qui n’a besoin ni d’esbroufe ni de look savamment étudié pour imposer une présence. Au début du Schumann, on la trouvait presque effacée, trop discrète, face à ses compères du Modigliani, et puis on a vite compris que, mine de rien, c’est elle qui menait le train de ces quatre mouvements sublimes et suspendus de musique pure »

Il fallait absolument que j’invite Beatrice Rana au Festival Radio France à Montpellier. Elle y était déjà venue dans la série des jeunes solistes en 2012, mais cette fois je voulais qu’elle ouvre le festival dans la grande salle Berlioz du Corum. Le 11 juillet 2016. Et avec une première pour elle ! Rien moins que les Variations Goldberg de BachC’est à Montpellier qu’elle les donnerait pour la première fois en public, avant une tournée de récitals qui allait déboucher sur le premier disque de l’artiste italienne chez Warner.

Dans Le Monde du 12 juillet 2016, Marie-Aude Roux écrit : « Beatrice Rana n’a certes rien à prouver sur le plan technique. Mais sa maturité sereine et son sens architectonique impressionnent, qui font de cette œuvre monumentale – plus d’une heure et quart de musique – une véritable pierre de Rosette. Le thème initial de l’« Aria » semble en effet se poser comme une énigme. Elégance du phrasé, fluidité du jeu, sonorité d’une rondeur charnelle, Rana prendra le temps de dévoiler une à une les solutions proposées par chacune des variations ».

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Le 16 juillet 2018, Beatrice Rana revenait à Montpellier, encore pour une première pour elle : le 4ème concerto de Beethoven (« Lorsque je joue Beethoven, je ressens une grande responsabilité. C’était le cas pour ce concert ici à Montpellier, je jouais ce concerto pour la première fois, c’était beaucoup d’adrénaline ».

Entre-temps, elle avait publié son premier disque concertant, couplage à nouveau inédit, et toutes les qualités qu’on reconnaît à Beatrice Rana.

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Merci, chère Beatrice, de démontrer que virtuosité, maîtrise époustouflante du clavier peuvent se marier à la musicalité la plus pure, et que vous n’avez besoin d’aucun artifice, de ne cultiver aucun look provocateur ou aguicheur, pour avoir le public à vos pieds. Restez ce que vous êtes, une très belle personne, une très grande artiste !

 

L’art de la critique (suite)

L’un de mes billets de la rentrée n’était pas passé inaperçu (https://jeanpierrerousseaublog.com/2015/09/09/le-difficile-art-de-la-critique/).

La lecture des magazines musicaux d’avril confirme autant la difficulté que la relativité de la critique. Cela aurait plutôt tendance à me réjouir, mais je comprends que les lecteurs, les mélomanes, et les artistes eux-mêmes, puissent être déconcertés par de telles différences de jugement.

Deux exemples significatifs, deux intégrales : les concertos pour piano de Rachmaninov, les symphonies de Nielsen.

 

Rachmaninov 4 # dans Diapason, 1 seule étoile dans Classica. Le bienveillant Jérôme Bastianelli (Diapason) trouve de belles qualités à la pianiste française dans les 1er et 4eme concertos (« l’élan qui manquait aux concertos médians et s’y fait même jubilatoire »), l’impitoyable Stéphane Friédérich (Classica) s’attarde, lui, sur les 2ème et 3ème concertos, qui « cumulent tous les défauts… sirop hollywoodien…prise de son cotonneuse… mollesse incompréhensible de l’orchestre ».  Je n’ai pas écouté (et je n’ai pas nécessairement envie de le faire) cette nouvelle production; si on lit bien entre les lignes, les deux critiques ne sont sans doute pas si éloignés l’un de l’autre. Une nouveauté vraiment pas indispensable. Références inchangées (Wild/Horenstein, Rösel/Sanderling, Orozco/de Waart)

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Nielsen : Diapason d’Or d’une part, 2 petites étoiles dans Classica. Dans ce cas, le divorce est manifeste entre Jean-Charles Hoffelé (Diapason) et Stéphane Friédérich (Classica). Là où JCH est emballé par le « style furioso du chef estonien », SF évoque une « énergie brouillonne, grandiloquente et superficielle » rien que ça! Tandis que le second dénonce une « prise de son trop réverbérée qui brouille une conception à la limite du contresens », le premier termine son papier d’un « Et tout cela enregistré à la perfection! ». On ne peut suspecter ni l’un ni l’autre de ne pas être des auditeurs professionnels, des critiques confirmés. C’est finalement rassurant de constater que nous n’entendons pas tous la même chose.

Réconciliera-t-on nos deux amis autour de cette formidable prestation de Leonard Bernstein avec l’orchestre de la radio danoise ?

Il arrive aussi que l’unanimité se fasse, dans l’admiration comme dans la détestation. Ainsi la réédition des Variations Goldberg de Bach sous les doigts de Daniel Barenboim, captées live au Teatro Colon de Buenos Aires en 1989, Choc de Classica (« Barenboim à son meilleur, inspiré, le geste aérien, précis »), DIAPASON D’OR (« geste épique…le souffle qui porte l’immense narration autorise tous les contrastes »)

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Même unanimité pour une autre réédition qui, elle, ne s’imposait vraiment pas dans ces conditions

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« Publication simplement honteuse » (Classica), « pitoyables conditions sonores » (Diapason).

Et puisqu’on évoque ici le beau et noble artisanat de tous ces labels, petits ou grands, qui, contre vents et marées, continuent de nous offrir l’émotion de la découverte, comment oublier l’épouvantable actualité bruxelloise, qui a ôté la vie à Mélanie Defize, qui avait sûrement collaboré à l’édition de ce disque tout récent…au titre prémonitoire.

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Rassemblés sur ce disque, trois orchestres (l’Orchestre national de Belgique, l’Orchestre philharmonique royal de Liège et l’Orchestre national de Montpellier) qui me sont chers autour d’un compositeur belge dont j’aime suivre le parcours singulier depuis bientôt deux décennies.

C’est demain qu’ont lieu les obsèques de Mélanie. On y sera de toute la force de nos pensées.

http://www.rtc.be/reportages/262-general/1470524-aline-bastin-et-melanie-defize-victimes-des-attentats