Des hommes de fer

Félicitations à l’orchestre d’harmonie de la Garde républicaine qui proposait, en ce 11 Novembre, un concert gratuit dans le cadre grandiose de Saint-Louis des Invalides à Paris. D’abord parce que c’est une formation d’excellence, qu’on ne peut réduire à ses seules prestations officielles, ensuite – et surtout – parce que le public populaire (le « grand public »!) qui se pressait dans la haute nef de la basilique a eu droit à un programme intelligent, qui ne cherchait pas le client, sans pour autant être en quoi que ce soit austère. La Marseillaise bien sûr, puis la Marche lorraine de Louis Ganne, la grandiose Fanfare for a common man de Copland.

Puis une suite – une découverte pour moi – Les Noces de cendre du compositeur marseillais Henri Tomasi (1901-1971) : http://www.henri-tomasi.fr/index.php?page=oeuvres&categorie=notice&id=13

Après l’intermezzo de L’Arlésienne de Bizet, la 9ème symphonie de Chostakovitch (dans une version pour orchestre d’harmonie). Ce n’est pas le lieu de critiquer l’interprétation, un peu timide et pâle (malgré de magnifiques solos du basson), mais d’expliquer la présence de cette oeuvre dans ce programme.

C’est la fin de la Deuxième Guerre mondiale, Chostakovitch a écrit ces monuments que sont sa 7ème symphonie « Leningrad » (1941) et sa 8ème symphonie (1943). Tous s’attendent, Staline en tête, à ce que sa Neuvième symphonie célèbre la Victoire de l’Armée rouge, en s’inspirant, chiffre et circonstances obligent, d’une autre Neuvième. Raté, le compositeur qui a déjà eu maille à partir avec le tyran et ses sbires, lui sert une « petite » symphonie – moins de trente minutes, pour un orchestre modeste – qui n’est qu’ironie, sarcasme, et douleur dans le bref et poignant largo chanté par les trombones et le tuba repris par le basson. C’est l’ami de toujours, l’indéboulonnable patron de l’orchestre philharmonique de Leningrad, Evgueni Mravinski, qui crée l’oeuvre le 5 novembre 1945 dans la ville martyre (on n’a malheureusement pas de témoignage discographique de cette 9e par Mravinski)

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Sans refaire ici l’histoire complexe et compliquée des rapports entre créateurs, compositeurs, musiciens et le régime soviétique, particulièrement dans sa version stalinienne, on doit noter, une fois de plus, que, si à nos yeux d’Occidentaux donneurs de leçons, Prokofiev, Chostakovitch et bien d’autres se seraient trop souvent compromis avec le régime, acceptant des décorations (Prix Lénine, Prix Staline, Artiste du peuple etc.), des commandes à la gloire de l’URSS et de ses valeureux dirigeants, ils ont au contraire fait de la résistance de l’intérieur, avec et par leur art.

Face à l’Homme de Fer (Staline, littéralement Сталин, l’homme d’acier (сталь), il y  eut bien d’autres hommes de fer, comme Chostakovitch, Mravinski, Rostropovitch.

Staline justement fait l’objet d’un documentaire en trois volets (diffusé par France 2 le 3 novembre dernier) dans la série – stupidement intitulée – Apocalypse, d’Isabelle Clarke et Daniel Costelle.

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Il y aurait bien des critiques à faire, un portrait uniquement à charge – il est vrai que le bonhomme ne suscite pas vraiment la sympathie ! – une écriture vraiment peu subtile de l’histoire, des événements et de leurs acteurs (Lénine, Trotski, etc.), un commentaire univoque, mal dit par Mathieu Kassovitz, meilleur derrière une caméra que devant un micro. Mais la richesse des archives, pour beaucoup restituées dans leur couleur d’origine ou colorisées, les documents historiques, les témoignages sonores et/ou visuels, sont d’un bout à l’autre passionnants, édifiants même, au risque de choquer les belles âmes (les déportations, les exécutions massives, les boucheries sur le front, rien ne nous est épargné) et surtout de détruire à jamais la légende – qui a perduré même après la déstalinisation puis la chute de l’Union soviétique et du communisme – d’un Staline « petit père des peuples », héros de la lutte contre le nazisme.

Le Russe oublié

Les politiques d’édition et de réédition des grands labels classiques (les majors) répondent à des critères pour le moins mystérieux : un anniversaire rond constitue en général un bon prétexte, mais c’est loin d’être suffisant.

Le centenaire de la naissance du chef Igor Markevitch en 2012 n’avait suscité aucune réaction. EMI/Warner s’est réveillé un peu tard en publiant cet automne un pavé bienvenu :

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Mais rien du côté de chez Universal ! Pourtant le catalogue Markevitch chez Philips et Deutsche Grammophon est très loin d’être négligeable. N’y a-t-il plus personne dans les équipes de cette major qui connaisse la richesse et la variété des catalogues de ces marques prestigieuses ?

Il faut croire que non, quand on voit le traitement réservé au plus grand chef russe du XXème siècle (oui je sais il y a Mravinski, Svetlanov, Rojdestvenski et d’autres encore) : Kirill Kondrachine (ou Kondrashin pour épouser l’orthographe internationale, c’est-à-dire anglo-saxonne, imposée au monde entier). Le plus grand selon moi, ce qui n’ôte aucun mérite à ceux que j’ai cités plus haut et que j’admire infiniment, parce qu’il a embrassé presque tous les répertoires et a marqué chacune de ses interprétations d’une personnalité hors norme.

Le centenaire de sa naissance en 2014 a été complètement occulté (https://fr.wikipedia.org/wiki/Kirill_Kondrachine)

L’éditeur russe historique Melodia ressort les enregistrements de Kondrachine au compte-gouttes et sans logique apparente. Il faut naturellement se précipiter dessus dès qu’ils paraissent.

Decca a fait le service minimum avec cette piteuse réédition : deux disques symphoniques multi-réédités et un disque d’accompagnement de concertos.

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Personne pour signaler cette collection de « live » captés au Concertgebouw d’AmsterdamBernard Haitink avait généreusement accueilli le grand chef qui avait fui l’Union soviétique en décembre 1978 (et où Kondrachine avait régulièrement dirigé depuis 1968) ? Je viens de tout réécouter de cette dizaine de CD, portés par la grâce, le geste impérieux, un élan irrésistible, dans Ravel comme dans Brahms, dans Gershwin comme dans Chostakovitch…. Pourquoi laisse-t-on dormir de tels trésors ?

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Il n’est peut-être pas trop tard pour un vrai coffret d’hommage ?

Au moins Kondrachine est resté présent dans les catalogues comme l’accompagnateur de luxe de pianistes comme Van Cliburn, Byron Janis ou Sviatoslav Richter.

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Je découvre sur Youtube un document doublement rare, le duo Richter-Kondrachine en concert à Moscou et dans un concerto, le 18ème de Mozart, que ni l’un ni l’autre n’ont officiellement enregistré.

Deux recommandations encore, en espérant que cet appel à Monsieur Decca/Universal sera entendu : le tout dernier enregistrement de Kondrachine, dans la salle du Concertgebouw, mais avec l’orchestre du Norddeutscher Rundfunk (NDR) de Hambourg le 7 mars 1981. Dans la nuit qui suivra Kondrachine sera foudroyé par une attaque cérébrale, alors qu’il allait prendre la direction musicale de l’orchestre symphonique de la Radio Bavaroise.

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On le répète, tout ce qu’on peut trouver de disques avec Kondrachine est indispensable ! Comme cette inusable référence, « la » version de Shéhérazade de Rimski-Korsakov, couplée à une fabuleuse 2e symphonie « live » de Borodine

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Des touches et des voix

J’aurais pu titrer « l’été meurtrier », les disparitions survenant à un rythme accéléré : hier on apprenait le décès le 10 juillet d’une légende, Jon Vickers (https://en.wikipedia.org/wiki/Jon_Vickers).

On ne peut pas dire que la voix ait jamais été belle, pas sûr d’ailleurs que le Canadien l’ait cherché. En revanche, on a grandi avec son Florestan, son Tristan, son Otello et on vibrait à l’intensité de ses incarnations.

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En revanche, on peut souhaiter un bon anniversaire, 90 ans le 11 juillet, à un autre grand ténor dont un site spécialisé avait prématurément annoncé la mort, Nicolai Gedda. Warner avait déjà édité un copieux coffret, qui essayait de retracer la prodigieuse carrière du chanteur suédois, installé depuis des lustres sur les bords du lac Léman.

51fgWVa6XyL 81+LB3mFQVL._SL1417_Un autre coffret est annoncé, avec des opérettes (intégrales) de Strauss et LeharGedda a particulièrement brillé, depuis les premières gravures avec Schwarzkopf et Ackermann jusqu’aux versions Electrola des années 70

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À Montpellier, l’événement c’était samedi le grand marathon pianistique. On en connait qui n’ont pas loupé une seule note des six concerts qui se sont déroulés à la Salle Pasteur de 9h30 à 23h15 : les deux livres du Clavier bien tempéré de Bach (le premier à Cédric Pescia, le second à Dominique Merlet), les Préludes de Chopin et le 1er cahier de Préludes de Debussy à Nelson Goerner, les Préludes op.89 de Chostakovitch avec Muza Rubackyte et le Ludus Tonalis de Hindemith par Andrei Korobeinikov. 

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Autour de Philippe Cassard, maître d’oeuvre de cette folle journée, Cédric Pescia, Dominique Merlet, Nelson Goerner, Muza Rubackyte.11701135_10153031169037602_5025133019420429048_nAprès un dimanche éclaté dans toute la région, ce lundi invite les curieux à (re)découvrir le coeur de Montpellier à la faveur de rencontres musicales inattendues.

Et sur France Culture, à 15 h, dans Continent Musiques d’été on évoque l’histoire du Festival au micro d’Anna SIgalevitch : http://www.franceculture.fr/emission-continent-musiques-d-ete-multidiffusion

Un Premier Mai en musique

Il est entendu que le jour de la Fête du travail… on ne travaille pas ! Cette chanson du groupe Pink Martini me paraît donc tout à fait de circonstance :

C’est assez logiquement en Russie que le 1er Mai a inspiré plusieurs oeuvres, plusieurs compositeurs, pour donner en général des ouvrages… de circonstance ! Ainsi la 3e symphonie de Chostakovitch, aussi peu jouée que sa deuxième, l’une et l’autre devant célébrer des événements révolutionnaires, et portant des sous-titres évocateurs : la Deuxième – « Octobre » – est écrite en 1927 pour fêter la Révolution d’octobre de 1917, la Troisième, composée en 1929, créée en 1931, est titrée « 1er Mai » pour célébrer ce qui, jusqu’à la disparition de l’Union Soviétique, sera l’autre date incontournable de la liturgie soviétique – parades, défilés militaires sur la Place Rouge. Voir ce document exceptionnel restitué par l’INA, du défilé militaire du 1er mai 1937 sous la présidence de Staline :

http://fresques.ina.fr/jalons/fiche-media/InaEdu02029/staline-assiste-a-une-grande-parade-militaire-a-moscou-a-l-occasion-du-1er-mai-1937.html

Lire : http://lemondenimages.me/2014/05/01/trois-ans-apres-i-premier-mai-a-moscou/.

Etrangement, la tonalité générale de cette 3e symphonie est plutôt sombre, jusqu’au choeur final qui exalte les vertus révolutionnaires du Premier Mai (écouter à partir de 28’35 »)

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Quand on évoque le 1er mai, on fredonne immédiatement une chanson qui, au départ, n’a pourtant absolument rien à voir avec cette fête. Une chanson populaire traditionnelle ? Même pas. Les Nuits de Moscou / Подмосковные Вечера n’appartient pas au folklore russe, c’est l’oeuvre, écrite en 1955, de Vassili Soloviov-Sedoï pour la musique et de Mikhaïl Matoussovski pour les paroles.

Version « Armée rouge » :

Version glamour avec Dmitri Hvorostovsky et Anna Netrebko… sur la Place rouge !

Le grand vainqueur du Concours Tchaikovski de Moscou en 1958, l’Américain Van Cliburn, va assurer une célébrité mondiale à cette chanson en l’adaptant au piano :

Son jeune collègue, le bien vivant Stephen Hough, en a réalisé sa propre adaptation :

Mais c’est évidemment, pour nous francophones, sous le titre « Le temps du muguet » que cette chanson nous est devenue familière et synonyme de 1er Mai. Grâce au chanteur Francis Lemarque, compagnon de route du Parti communiste français, qui dès 1959 adapte très librement – avec ses propres paroles – la chanson de Soloviov-Sedoi :

Et pour tous les admirateurs – qui sont nombreux, je le sais, parmi les lecteurs de ce blog ! – de notre Mireille nationale :