Retour à la vie

C’était l’événement, le premier concert dans le monde dans une salle de concert devant un vrai public – 600 personnes ! – depuis le début du confinement. Ce 25 juin, Michel Orier, le directeur de la Musique et de la Création de Radio France, a eu les mots justes : « 105 jours sans vous, c’est long, trop long », après qu’une puissante salve d’applaudissements a salué l’arrivée sur la scène de l’Auditorium de Radio France les musiciens de l’Orchestre National de France.

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Le temps retrouvé

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Un orchestre qui ne peut encore (mais bientôt ?) jouer en grande formation, notamment avec les vents et les cuivres, des pupitres de cordes donc très sollicités.

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Un programme admirable, idéalement conduit par François-Xavier RothPeu sont capables comme lui de passer d’une symphonie du plus original des fils Bach, Carl Philip Emanuel au Divertimento de Bartók

Je me rappelle toujours avec bonheur – même si l’aventure fut de courte durée – les programmes imaginés dans l’enthousiasme avec le chef français pour son concert inaugural de directeur musical de l’Orchestre philharmonique royal de Liège en 2009 : Haendel (Royal fireworks), Haydn (symphonie n°96) et Holst (Les Planètes) ! Pas moins !

Conjurer l’angoisse

Comme Daniele Gatti le 11 juin dernier avec la 2ème symphonie d’Honegger (1941), le programme d’hier soir reprenait deux oeuvres quasi-contemporaines, écrites en 1939-1940, à la demande du chef et mécène suisse Paul Sachercomme de Double concerto pour cordes, piano et timbales de Martinů.

Le compositeur explique la frénésie de ce concerto par la pesanteur des années précédant la Seconde Guerre mondiale : « J’ai voulu me dégager de cette oppression, me défendre par mon travail et lutter contre cette menace qui devrait tourmenter chaque artiste et chaque homme dans ses convictions les plus profondes »

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Cédric Tiberghien avait rejoint les cordes et le timbalier de l’Orchestre National de France. Et ce fut sans doute une découverte pour une majorité du public présent comme de celui qui suivait le concert sur France Musique et/ou sur ArteConcert.

Concert à réécouter/revoir dans son intégralité ici sur francemusique.fr

Le Divertimento de Bartók

C’est dans le chalet de son commanditaire, Paul Sacher, près de Saanen (en Suisse), que Bartókcompose du 1er au 17 août 1939, cette oeuvre au titre paradoxal, qui n’a vraiment rien d’un aimable divertissement qui exprime « l’angoisse de l’auteur confronté à la guerre qui menace ». L’oeuvre est créée le 11 juin 1940 par l’orchestre de chambre de Bâle. Deux mois plus tard le compositeur s’exile aux Etats-Unis où il mourra en 1945 au terme d’un véritable chemin de croix physique et moral.

Il se trouve que c’est l’oeuvre qui m’a fait découvrir et aimer Bartok, lors de l’un des rares concerts auxquels j’ai pu assister, adolescent, à Poitiers (La découverte de la musique)Et à la différence du Concerto pour orchestre ou de la Musique pour cordes, percussions et célesta, elle reste peu programmée au concert.

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C’est donc avec une intense émotion que j’ai entendu ce Divertimento hier soir. Une vision, une version d’anthologie, sous la houlette de la merveilleuse Sarah Nemtanu – qui chantait dans son arbre généalogique – et de François-Xavier Roth restituant idéalement douleur et nostalgie, effroi et espérance, d’une partition si profondément bouleversante

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Au disque, des chefs d’origine hongroise pourtant comme Ormandy ou Solti ont trop gommé les aspérités, les racines populaires du Divertimento. Boulez à Chicago est tellement dans la musique pure qu’il passe à côté de l’oeuvre.

Pour moi, il n’y a guère que deux références, Sandor Vegh (1912-1997) et Antal Dorati (1906-1987).

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Après le concert

Comme un bonheur n’arrive jamais seul, on a retrouvé, après le concert, une adresse qu’on avait tellement aimée et qu’on avait vu lentement dépérir ces derniers mois – Chaumette rue Gros, rouverte il y a trois semaines sous un autre nom, mais avec le même décor, le même chef, cette cuisine joyeuse et goûteuse, ces vins aimables servis à la ficelle, comme dans la bonne tradition lyonnaise. Des serveurs virevoltant d’une table à l’autre, dans la bonne humeur et l’efficacité. On aura de nouveau plaisir à y revenir…

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Quelque chose de Menuhin

Menuhin, comme Callas, Karajan, Rubinstein, c’est une marque universelle. Tout le monde – surtout les plus éloignés de la musique classique – connaît le nom et l’associe au violon. Vivant, c’était déjà une légende, une référence, un personnage éminent.

Son centenaire – Yehudi Menuhin est né le 22 avril 1916 à New York, mort le 12 mars 1999 à Berlin – est déjà célébré par son éditeur historique, qui avait déjà bien exploité le filon (https://fr.wikipedia.org/wiki/Yehudi_Menuhin).

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Je viens de passer quelques jours là où le grand violoniste fit un premier concert, en 1957, avec Benjamin Britten, Peter Pears et Maurice Gendron (https://jeanpierrerousseaublog.com/2016/03/20/vus-ou-pas-a-la-tele/). L’été prochain, ce sera la 60ème édition de ce qui est devenu un incontournable rendez-vous estival (http://www.gstaadmenuhinfestival.ch/site/fr/).

C’est dans la belle église de Saanen (chef-lieu de la commune dont Gstaad fait partie) que très longtemps les concerts du festival se sont déroulés.

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C’est dans le centre de Saanen qu’on trouve aussi cet étrange buste de Menuhin. Le sculpteur a manifesté travaillé sur une image inversée du violoniste…et le résultat n’est pas très flatteur.

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Des élus et associations locales ont voulu rendre hommage au grand homme, qui s’était fait une réputation et une image de sage, en proposant un parcours philosophique  sur les six kilomètres qui relient l’église de Saanen et la chapelle du centre de Gstaad.

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Initiative sympathique qui ne m’a pas convaincu de la profondeur de la pensée menuhinienne… Ou alors à considérer que tout étant dans tout et inversement, nous sommes tous des philosophes sans le savoir…

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De Menuhin, on a envie de retenir autre chose, notamment toutes ses initiatives pédagogiques. Ils sont nombreux aujourd’hui dans le monde musical à avoir grandi humainement et artistiquement grâce à Yehudi Menuhin.

Quant au violoniste, chef d’orchestre, on a des souvenirs mitigés, qui nous rendent parfois nostalgiques d’une époque où l’on pouvait reconnaître immédiatement le son, l’archet d’un violoniste. Menuhin, c’était l’irrégularité, une technique souvent défaillante (Michel Schwalbé, le légendaire Konzertmeister de Berlin sous Karajan, m’avait jadis expliqué les problèmes dont souffrait son confrère), et de cette faiblesse il tirait, parfois, des moments de grâce absolue.

Je me rappelle le festival de Lucerne en 1974, j’avais eu la chance d’y travailler – bénévolement – comme ouvreur et donc d’assister à tous les concerts (et même à certaines répétitions). Menuhin était programmé dans les concertos de Bach avec un orchestre de chambre (les Festival strings ?), ce fut un festival de dérapages incontrôlés, de crispations pénibles. Déception…d’autant plus vive que j’avais encore le souvenir lumineux d’une séance de sonates dans la grande salle des pas perdus du Palais de Justice de Poitiers deux ans auparavant, avec la partenaire de toujours, sa soeur Hephzibah. Le lendemain, au moment de prendre mon service, je lis une annonce sur les portes du Kunsthaus : Zvi Zeitlin qui devait jouer le concerto pour violon de Schoenberg n’ayant pas pu rejoindre Lucerne, il était remplacé par… Yehudi Menuhin et le concerto de Beethoven ! Ce soir-là, j’entendis l’immense, le légendaire violoniste, un mouvement lent d’une beauté intemporelle.

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Je ne revis Menuhin que bien des années plus tard, lorsqu’ayant remisé son archet, il entreprit de développer sa carrière de chef, avec des bonheurs inégaux. Mais il suppléait une technique de direction approximative par un tel rayonnement, une telle générosité, qu’il réussissait de petits miracles (avec le Sinfonia Varsovia notamment). Les auditeurs de France Musique et les spectateurs du Festival de Radio France et Montpellier de l’été 1996 s’en souviennent :

http://sites.ina.fr/festivalradiofrancemontpellier/tempo/!/media/CAB96042243

René Koering, pour les 80 ans du violoniste, l’avait invité à diriger les neuf symphonies de Beethoven à l’Opéra Berlioz…