L’admirable Nelson

Je m’aperçois que je ne l’ai jamais évoqué sur ce blog, alors que je l’admire depuis si longtemps. J’avais manqué – pour cause de fête de famille (L’eau vive) – un concert que j’avais pourtant contribué à organiser, que France Musique a eu l’excellente idée de diffuser hier soir. Nelson Freire jouait le 4ème concerto pour piano de Beethoven, accompagné – le terme est impropre, tant l’osmose entre soliste, chef et orchestre était évidente – par Louis Langrée et l’Orchestre National de France (qui proposait, en seconde partie, un Pelléas et Mélisande de Schoenberg d’anthologie).

Un concert à réécouter ici : ONF/Louis Langrée/Nelson Freire (24 mai 2017)

51m6FEfsqbL._SX425_

J’ai tant de souvenirs avec ce magnifique musicien. Rien de ce qu’il est, de ce qu’il joue, ne m’a jamais laissé indifférent ou déçu. Il suffit de l’avoir vu, rencontré une fois, il suffit de voir la photo qui orne la pochette ci-dessus, pour entrer définitivement en sympathie avec lui. Et ne plus avoir envie de jouer les critiques, de comparer telle version d’il y a trente ans et un remake plus récent. Ci-dessous, j’ai simplement mis en avant quelques disques de chevet, mais je n’en exclus aucun autre.

Ma première rencontre professionnelle avec Nelson Freire remonte à 1987. Pour célébrer le centenaire de la naissance d’Heitor Villa Lobos, j’avais été chargé de monter un programme un peu exceptionnel avec l’Orchestre de la Suisse romande au Victoria Hall à Genève. En faisant quelques recherches dans la phonothèque de la Radio suisse romande, je tombe sur une bande copiée d’un disque enregistré dès 1948 par Ernest Ansermet et l’OSR… du 1er concerto pour piano de Villa Lobos, une commande de la pianiste canadienne Ellen Ballon au compositeur brésilien.

41DBYeGgdrL

Le plus grand pianiste brésilien vivant étant Nelson Freire, je pense immédiatement à lui pour rendre cet hommage à Villa Lobos, dont il a déjà enregistré quelques pièces.

516BFrmGEcL

Mais ni lui, ni aucun autre pianiste d’envergure n’a ce concerto à son répertoire. Nelson accepte, sans discuter, d’apprendre l’oeuvre pour le concert – et accepte une diffusion en direct et sur les radios membres de l’UER ! –

Je devrai attendre quelques années pour réinviter Nelson Freire. À Liège il nous offre un mémorable récital Chopin en 2004.

Quelques mois plus tard, pour un concert de gala, il remplace Maria Joao Pires qui a annulé pour je ne sais plus quelle (mauvaise) raison, et nous fait entendre le plus beau « Jeunehomme » – le 9ème concerto pour piano de Mozart – que j’aie jamais entendu en concert !

Longtemps erratique, sa discographie s’est heureusement enrichie depuis quelques années grâce à Decca. Quantité de disques admirables, où rayonne suprêmement l’art d’un musicien singulier. Un coup de coeur peut-être pour celui-ci

51CLOqz+qgL

Mais on ne m’en voudra pas de revenir à une série d’enregistrements plus anciens, que j’avais patiemment collectionnés, dès que je les trouvais, en Allemagne ou en Grande-Bretagne, plus rarement en France, et qui sont aujourd’hui tous réédités. Ils sont tous indispensables !

81oM2i4GZ2L._SL1430_

71iZSKYdUQL._SL1097_

 

 

 

 

71QA6qdkQGL._SL1438_

51qrt-kqyRL

Et bien sûr ces 2 CD miraculeux… ou quand deux amis se rejoignent sur les cimes du génie !

51A4asuQx4L

71YkRIKJfAL._SL1200_

 

Etat de grâce

Il aura fallu attendre le dixième anniversaire de sa mort, le 20 septembre 2006, pour qu’enfin un hommage discographique digne de ce nom, et surtout digne de sa personnalité, soit rendu à Armin Jordan

C’est dans la prestigieuse collection Icon de Warner que l’ami Jean-Charles Hoffelé a regroupé tout le legs symphonique français du grand chef suisse, publié jadis par Erato, 13 galettes généreusement remplies, avec plusieurs inédits en CD – notamment les références des deux chefs-d’oeuvre symphoniques de Guillaume Lekeu, cet  extraordinaire compositeur belge, prématurément disparu à 24 ans, son Adagio pour orchestre à cordes (qui préfigure la Nuit transfigurée de Schoenberg) et sa Fantaisie sur deux airs populaires angevins.

71sBKCfvo-L._SL1200_

J’ai souvent évoqué ici , et dans de précédentes éditions de ce blog, l’attachement presque filial qui me liait au chef suisse. Il était le patron de l’Orchestre de la Suisse Romande, lorsque, il y a exactement trente ans aujourd’hui, j’ai intégré la Radio suisse romande comme « producteur responsable de la musique symphonique » (ça ne s’invente pas un titre pareil), empruntant un nouveau  chemin professionnel – la radio, la musique – que je n’ai jamais regretté d’avoir choisi ! J’ai coutume de dire qu’Armin m’a tout appris d’un métier où l’expérience, la sensibilité, le sens des rapports humains, la perception des forces et des fragilités des artistes ne sont inscrits dans aucune règle. Puisque le 13ème CD de ce coffret nous restitue un enregistrement resté confidentiel de mélodies françaises avec Felicity Lott, ce souvenir de la première rencontre entre la cantatrice britannique et le chef suisse : Voisine.

Un autre souvenir lié à Disques en lice, l’émission de critique de disques créée fin 1987 par la chaîne culturelle (Espace 2) de la radio suisse, sous la houlette de François Hudry (Pierre Gorjat et moi formions avec lui le trio infernal de l’émission !). Lorsque, au printemps 1988, paraît l’enregistrement de la Symphonie de Franck réalisé par Armin Jordan à la tête de « son » OSR, François Hudry invite le chef à participer à l’émission. Pari risqué, même si l’écoute se fait à l’aveugle. Mais Armin est un bon client et joue le jeu (dommage que l’émission n’ait pas été filmée : ce qui s’est dit et montré hors micro valait le détour, comme toujours avec lui !). Six versions en lice, dont un « live » mythique de Furtwängler avec le Philharmonique de Vienne qui commence en catastrophe (Jordan est scandalisé « mais c’est pas possible » !), et parmi elles, les deux versions de l’Orchestre de la Suisse romande, celle d’Ansermet en 1961 et la sienne. Sans nous forcer (ni nous influencer) les uns les autres, nous reconnaissons immédiatement le son de l’OSR, même à 25 ans d’écart.

Ce coffret, à petit prix, est évidemment un indispensable de toute discothèque. Pour retrouver l’état de grâce dans lequel public et musiciens étaient placés chaque fois qu’Armin Jordan dirigeait cette musique française qu’il aimait tant. On espère maintenant la réédition de tout le reste, notamment le répertoire germanique, et les opéras !

Détail des 13 CD du coffret Icon : Armin Jordan, l’hommage