La mort et la tristesse

Il n’est presque pas de jour, depuis le début de cette année, sans l’annonce d’une mort célèbre. Au point que, sur les réseaux sociaux, des groupes se forment pour conjurer le mauvais sort qui semble s’acharner sur notre pauvre humanité meurtrie.

On ne parle pas ici des meurtres de masse à Istamboul, Ouagadougou, Djakarta, en Syrie. Après les attentats de Paris, on est comme insensibilisé, anesthésié par la monstrueuse routine de la terreur.

On est ici dans le registre people. Entre le mari de Céline Dion, l’auteur du Roi des Aulnes, Michel Tournier, Ettore Scola, la grande faucheuse ratisse large…

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Les nombreuses réactions que j’ai lues après mon billet (La dictature de l’émotion) qui ne concernaient qu’incidemment David Bowie, m’ont interpellé : pour d’aucuns, je passais pour un sans coeur, incapable de comprendre et de partager l’émotion, sans aucun doute sincère, profonde, de ceux que la disparition de la star affectait.

4850150_6_fb55_le-cineaste-italien-ettore-scola-sur-un_d0ca4574efc5d0b7c48a32fc246a99c5(Ettore Scola)

Mais en quoi une mort doit-elle nécessairement être triste (ah la formule convenue : « apprend avec tristesse la disparition de… ») ? en quoi et pourquoi devrait-elle nous attrister, nous affecter ?

La perte d’un proche, la mort d’un père, d’une mère, d’un enfant,  d’un être aimé, la tragique réalité de sa disparition de notre existence, de l’obligation qui nous est faite de continuer à vivre sans lui, en son absence, c’est une tristesse infinie, beaucoup plus, une douleur, un chagrin inépuisables. Que vos amis, vos relations, ceux qui vous sont connectés sur les réseaux sociaux, partagent votre peine, vous réconfortent, vous soutiennent, peut sinon atténuer votre douleur, du moins alléger le poids de cette mort. J’aime ce mot  de condoléances qui en rejoint un autre, tout aussi fort, la compassion.

Mais lorsqu’il s’agit de la disparition d’une célébrité de la politique, de la littérature, de la chanson, de la musique, de la scène, il n’y a pas de séparation, d’absence. Notre vie ne s’en trouve pas bouleversée. D’autant moins que, pour tous les récents disparus, en dehors de David Bowie qui a livré une sorte de testament avec son dernier disque, ils n’étaient plus dans la plénitude de leur activité et ils n’ont pas cessé et ne cesseront de vivre à travers leur oeuvre, leur production, leurs enregistrements.

J’en reviens à cette sorte de dictature de l’émotion, en l’occurrence de la tristesse, à ces expressions toutes faites et galvaudées, à ces R.I.P. ridicules accolés à la va-vite à la photo du disparu.

Oui j’ai bien lu aussi ce que certains écrivent, quand le chanteur des Eagles disparaît, quand David Bowie meurt, quand Michel Delpech succombe à un cancer, c’est une « part de nous-même », « toute notre jeunesse », « toute une époque » qui disparaissent. Autrement dit on pleurerait sur notre propre sort… Absurde ! Qui nous empêche de réécouter en boucle Hotel California, Blackstar, de voir et revoir les grands films de Scola, sans parler des disques de Pierre Boulez chef et/ou compositeur ? C’est bien le propre des artistes, des créateurs, que d’être immortels ! Leur mort physique n’a aucune raison de nous attrister puisqu’elle ne nous prive pas de leur présence sprirituelle, morale ou artistique…

Rendre hommage, oui, faire redécouvrir l’oeuvre, la carrière d’un créateur, d’un artiste, oui, et encore oui. Mais dans la gratitude et le bonheur. Pas dans les larmes formatées.

Un héritage

Ce jeudi, un an jour pour jour après l’inauguration de la Philharmonie de Paris, à laquelle il n’avait pas pu assister, Pierre Boulez a été honoré par la France, ses amis, ses disciples, lors d’une cérémonie sobre et recueillie à l’église Saint-Sulpice de Paris.

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http://abonnes.lemonde.fr/musiques/article/2016/01/15/pierre-boulez-inhume-a-baden-baden-celebre-a-saint-sulpice_4847798_1654986.html

On n’aura pas manqué de noter le contraste avec l’enterrement d’Henri Dutilleux, auquel pas un représentant de la République n’avait cru bon d’assister…

Que restera-t-il de Boulez compositeur ? Le temps le dira, mais,  comme dans le cas de Dutilleux, l’oeuvre n’est pas si considérable qu’elle puisse se laisser oublier ou subir un purgatoire auquel n’ont pas échappé Honegger, Milhaud, Messiaen, pour ne prendre que quelques figures du XXème siècle français.

Dans l’important legs discographique de Pierre Boulez, chef d’orchestre, j’ai fait ma propre sélection. Dans une interview, on demandait à l’intéressé pourquoi il avait refait chez Deutsche Grammophon dans les années 80/90 la plupart des disques qu’il avait déjà réalisés (Debussy, Ravel, Stravinsky, Bartok) pour CBS entre 1966 et 1980. Boulez avait répondu modestement qu’il avait approfondi sa connaissance des partitions et son expérience de la direction d’orchestre. De fait, je préfère souvent le remake au premier jet. Sauf pour Le Sacre du printemps où, de mon point de vue, la toute première version réalisée avec l’Orchestre National (à l’époque de l’ORTF) est demeurée inégalée par Boulez lui-même dans ses deux versions ultérieures (à Cleveland).

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Immédiatement après, le Ravel le plus subtil et sensuel qui soit avec un orchestre qui n’est pas le plus attendu dans ce répertoire.

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J’ai découvert les quatre Pièces op.12 de Bartok grâce à Boulez et à son premier enregistrement. Un chef-d’oeuvre trop peu connu, qui paie un tribut évident à Debussy et à l’impressionnisme :

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Autres beaux disques Bartok – les concertos –  parmi  les derniers du vieux chef.

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De Stravinsky, l’une des plus belles versions, par le chatoiement des timbres, l’extrême précision de l’éxécution, du ballet intégral de L’Oiseau de feu.

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Dans l’intégrale des symphonies de Mahler, réalisée sur une quinzaine d’années avec plusieurs formations, je retiens la Sixième, l’une des grandes versions à l’égale de celle de Karajan.

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À cette sélection subjective, et forcément très incomplète, j’ajoute deux 2 DVD exceptionnels : une Huitième symphonie de Bruckner – qui l’eût cru ? – et le dernier spectacle d’opéra, en tous points miraculeux, que j’ai vu Boulez diriger : De la maison des morts de Janacek. Mise en scène de Patrice Chéreau. Un DVD pour l’éternité.

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Mauvais traitement

Tragique fait divers (et d’hiver) comme il en arrive souvent en montagne : deux lycéens d’un établissement de Lyon qui skiaient, hors piste, aux Deux-Alpes, ont été tués par une avalanche (http://www.ledauphine.com/isere-sud/2016/01/13/les-deux-alpes-une-avalanche-aurait-fait-un-blesse-grave-et-plusieurs-disparus).

Dans le même temps, une attaque terroriste faisait plusieurs morts à Djakarta (Indonésie), cela dit en passant.

Et malheureusement une nouvelle démonstration de ce que je dénonçais il y a trois jours : comment en est-on arrivé à traiter, dans les journaux télévisés de la matinée, une avalanche meurtrière de la même manière qu’un attentat ou un accident grave ?

On peut comprendre la peine des familles des lycéens emportés par la neige, même celle de leurs camarades. Mais ouvrir les journaux de 8 h et 9 h de France 2 avec cette info, multiplier les reportages pour témoigner de la « vive émotion » non seulement des proches concernés, mais de « toute une ville » – le maire de Lyon, lui-même, interviewé avec des sanglots dans la voix -, annoncer un numéro de « cellule de crise » – mais à quelle fin? puisque les familles concernées sont malheureusement déjà informées…

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On marche sur la tête ! On croyait ce commerce de la tristesse et de l’émotion réservé à une certaine presse à sensation. On déplore une fois de plus que ce soit devenu la norme, même si, on le constate heureusement, au sein des rédactions, des journalistes résistent à cette uniformisation – je pense notamment à la revue de presse de Télématin. Ou à cet article de L’Expresshttp://www.lexpress.fr/culture/musique/tout-n-etait-pas-bon-dans-le-bowie_1752531.html.

Rien à voir avec ce qui précède, le rappel de l’événement du 14 janvier 2015 :

https://jeanpierrerousseaublog.com/2015/01/15/philharmonie/

 

 

La dictature de l’émotion

Lire aussi : (https://jeanpierrerousseaublog.com/2016/01/20/la-mort-et-la-tristesse/)

Un ancien président de Radio France s’insurgeait courageusement, ce matin, sur Facebook, contre le traitement réservé par une chaîne de radio publique à la disparition de David Bowie (plus de la moitié de la séquence 8- 9 h) et la place disproportionnée que cet événement prenait dans les journaux au détriment d’autres informations plus importantes pour l’humanité, « instance parmi d’innombrables autres de l’invasion de l’actualité « réelle » par ce qu’on appelait à juste titre les « variétés »…Et pour être clair, je suis tout à fait d’accord à ce qu'(on) lui fasse à partir de 9h10 la place que mérite ce grand chanteur dans une émission précisément consacrée à la culture, et notamment aux variétés. Mais dans les « journaux », non, non et non! On informe et on passe à autre chose!« .

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Mandatory Credit: Photo by Richard Young/REX (100574d) David Bowie DAVID BOWIE AT THE CANNES FILM FESTIVAL – 1983

Plus encore que cette absence de hiérarchie dans le traitement de l’information, il y a cette prééminence donnée au ressenti des auditeurs et téléspectateurs. Sitôt l’information donnée ce matin sur France 2, des reporters étaient dépêchés dans la rue pour « recueillir les premiers témoignages » des passants et leur « émotion« .

Il est vrai que depuis le début de cette année, on est servi en morts illustres et en commémorations d’événements tragiques : Delpech, Galabru, Boulez, Courrèges, maintenant Bowie, les attentats de janvier 2015  contre Charlie, l’hyper casher de la porte de Vincennes, la manifestation du 11 janvier…

Mais on en arrive à ne plus supporter des mots pourtant chargés de sens lorsqu’ils ne sont pas abusivement utilisés et usés par les médias. Pas un reportage qui ne commence par « l’émotion est à son comble« , « beaucoup d’émotion« etc… Et les caméras d’insister sur un visage en pleurs, sur les larmes d’un président. Et le/la présentateur/trice de prendre la mine de circonstance.

C’est la dictature de l’émotion, ajoutée à celle de l’hyperbole. Tout disparu devient immédiatement le plus grand, le plus mythique, le plus célèbre. Il est paré de toutes les vertus qu’on lui avait souvent déniées de son vivant, d’une importance et d’un rôle qui deviennent essentiels alors qu’ils pouvaient n’être que modestes ou simplement à leur juste place.

On est prié évidemment de ne pas jouer le trouble-fête, le grincheux de service.

Je n’ai pas cru devoir écrire ici d’hommage à Michel Delpech, pourtant j’aimais bien certaines de ses chansons, et je reconnais le courage qu’il a manifesté dans sa lutte contre une maladie qui terrasse chaque année des milliers d’anonymes.

Je n’ai rien écrit sur Michel Galabru, même si je l’avais aperçu à Liège il y a deux ou trois ans, et si son personnage de l’adjudant Gerber dans la série des Gendarmes m’a souvent fait rire.

 J’ai apporté mon très modeste témoignage sur Pierre Boulez (https://jeanpierrerousseaublog.com/2016/01/06/un-certain-pierre-boulez/mais laissé à d’autres, beaucoup plus compétents que moi, le soin d’écrire – très bien le plus souvent – sur un personnage qui a porté toutes les contradictions artistiques du XXème siècle.

Mais David Bowie ? Certes c’est une star, une idole, une icône. Dois-je avoir honte de dire ici que je n’ai jamais été fan, que sa musique m’est toujours passée un peu à côté ?

Mais pour Delpech, Boulez ou Bowie, l’important c’est ceci – merci Monsieur Trenet ! :

Longtemps, longtemps, longtemps 
Après que les poètes ont disparu 
Leurs chansons courent encore dans les rues 
Un jour, peut-être, bien après moi 
Un jour on chantera 
Cet air pour bercer un chagrin

Ou quelque heureux destin

Fera-t-il vivre un vieux mendiant 
Ou dormir un enfant…

Et pour les médias, cette recommandation : chercher dans un dictionnaire le sens des mots pudeur, réserve, compassion…

Un certain Pierre Boulez

La nouvelle attendue, redoutée, est tombée ce mercredi matin. Pierre Boulez est mort dans sa 91ème année, très diminué par la maladie depuis plusieurs mois. Cette Philharmonie de Paris qu’il avait tant souhaitée, il n’avait pu l’inaugurer en janvier 2015, et son 90ème anniversaire avait été partout célébré dans le monde en son absence.

Les hommages pleuvent déjà, et ce n’est que justice. Comme cet excellent papier de Renaud Machart dans Le Monde : (http://abonnes.lemonde.fr/disparitions/article/2016/01/06/mort-du-compositeur-et-chef-d-orchestre-pierre-boulez_4842501_3382.html.)

J’ai déjà raconté un peu de mes rencontres avec Pierre Boulez, qui ne furent pas nombreuses, mais toujours heureuses. Comme l’organisation de la journée spéciale que France Musique lui avait consacrée pour ses 70 ans, le 19 février 1995 (https://jeanpierrerousseaublog.com/2015/03/16/boulez-vintage/)

L’homme que j’ai quelquefois approché était exactement l’inverse du personnage craint et redouté (parce que redoutable) qu’il s’était sans doute en partie forgé. D’une attention à l’autre, d’une écoute simple et lumineuse à qui venait lui parler, poser des questions, solliciter un conseil.

Je le voyais souvent furtivement à la fin d’un concert ou l’autre, nous n’échangions que quelques mots, mais jamais convenus, comme si le dialogue entrepris plusieurs mois, voire années, auparavant reprenait. Pierre Boulez était au courant de tout et de tous. Ainsi c’est lui qui annonça à des amis parisiens (qui ne manquèrent pas de me le rapporter… surpris que le Maitre ait porté attention à un fait aussi insignifiant !) que j’avais été nommé à la direction de l’orchestre de Liège fin 1999…

En septembre 2008 je me rendis à Lucerne, où il animait cette phénoménale Académie d’été autant pour les jeunes musiciens que pour les compositeurs. Je lui avais demandé de m’accorder quelques instants, il m’accueillit durant tout un après-midi dans la modeste chambre qu’il occupait dans un hôtel un peu old fashioned sur les bords du Lac des Quatre-Cantons, très exactement en face de la villa de TribschenWagner avait coulé quelques mois heureux (et composé notamment sa Siegfried-Idyll). Aucune fatigue chez cet homme de 83 ans qui dirigeait le soir même un programme colossal.

Compte-tenu de la tradition de création de l’orchestre philharmonique de Liège – les personnalités d’Henri Pousseur et Pierre Bartholomée n’y avaient pas peu contribué ! – et de la perspective des 50 ans de l’orchestre en 2010/2011, j’avais imaginé que Pierre Boulez, d’une manière ou d’une autre, devrait être de cette fête. Une fois encore, il me stupéfia par sa connaissance précise de l’orchestre, de son histoire, de son répertoire, et sans me laisser beaucoup d’illusions (il avait tant de travaux en cours et un agenda de concerts qui commençait à lui peser) il ne ferma pas la porte à ma suggestion.

Puis nous fîmes  un tour d’horizon passionnant de la vie musicale française, avec quelques coups de griffe en direction de ceux qu’il jugeait incompétents ou insuffisants, mais toujours une bienveillance extrême pour la génération montante. J’eusse aimé avoir un micro pour capter cet entretien et le partager.

Le soir même dans la nouvelle salle de concerts du festival de Lucerne, pas moins de trois créations, des pièces de Berio, Carter – la première partie atteignait les 90 minutes -et pour terminer l’exploit, le Sacre du printemps, plus sensuel, libre que jamaisLe retrouvant près de sa loge à l’issue du concert, frais et dispos, sans nulle trace de l’effort colossal qu’il avait accompli, il me dit simplement : « C’était pas mal non ? ». Que répondre, essayer de balbutier, quand on est encore sous le coup de l’émotion ? Je m’entends encore lui dire : « Pas mal en effet » ! Avec un sourire complice.

Je l’ai revu ensuite à quelques concerts, l’un à Baden Baden, en 2009 je crois, puis soudain vieilli, hésitant à la première du Freischütz de Weber dans la version de Berlioz, à l’Opéra Comique, dirigé par John Eliot Gardiner (avec ma chère Sophie Karthäuser). C’était en avril 2011. Depuis lors je n’avais de nouvelles que partielles, de sources sûres, et les dernières n’étaient pas rassurantes.

Voilà le Pierre Boulez que j’ai un peu connu, l’homme et l’artiste qu’il m’a été donné de rencontrer par-delà le masque de la notoriété.

Tous les enregistrements officiels de Boulez ont été republiés. Je rêve d’un hommage qu’il mériterait ô combien : l’édition (comme cela vient d’être fait pour Richter) des concerts de Londres, de New York et plus récemment de Lucerne, des principaux en tout cas, où le chef se laissait aller à la griserie du « live ». Comme en 1992, un concert des Wiener Philharmoniker aux Prom’s, diffusé par la BBC (et par moi sur les ondes de la Radio Suisse romande !) où l’on entend les plus sensuels et aériens Nocturnes de Debussy qui se puissent imaginer…

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PS. J’aurais peut-être dû commencer par là : ma découverte de Pierre Boulez compositeur. En dehors de sa 2e sonate pour piano qu’on avait dû nous présenter (essayer en tout cas) lors d’une séance des Jeunesses Musicales de France, j’étais ignorant de la musique de Boulez jusqu’à ce direct de juin 1980, sur France Musique, où je découvris les quatre premières Notations pour orchestre créées par Daniel Barenboim à la tête de l’Orchestre de Paris. Je me rappelle ma fascination pour cet univers sonore scintillant, multiple, neuf.

Namibie I

C’est presque devenu une tradition : s’échapper de Paris pendant l’entre-deux-fêtes et éviter les obligations festives du 31 décembre. En 2012, New York, neige, froid, soleil. Central Park en majesté.

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En 2013 Saint-Petersbourg, les nuits très longues, mais ni Neva gelée, ni couches épaisses de neige sur les avenues et les trottoirs. Ceux qui ont payé à prix d’or une Saint-Sylvestre en blanc se consolent en arpentant le Jardin d’été et ses verts gazons.

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En 2014, un déménagement à organiser de Liège vers la région parisienne. Une activité de plusieurs jours à plein temps !

Ce 26 décembre, après que mes proches ont sacrifié à la tradition (excellente) du déjeuner d’anniversaire, on attend fébrilement de prendre la direction de Roissy. En début de soirée, le terminal E est quasi désert, les touristes sont déjà partis, et les vols d’affaires sont inexistants un samedi soir de période de fêtes. Formalités d’enregistrement et de sécurité aussi légères et rapides que la nouvelle décennie qui s’est abattue sur moi…

Vol sur A 380 pour Johannesburg, classe éco, pont supérieur. Rien à dire, je réussirai même à dormir un peu. Sauf que je trouve toujours l’énorme paquebot volant pas très stable en altitude et en croisière, dès qu’un coup de vent se profile, comme il y en a souvent au-dessus de l’équateur.

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(Sublime survol de Paris au décollage)

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Deux heures et quelque à attendre la correspondance pour Windhoek dans un aéroport de Johannesburg particulièrement bien doté de jolies boutiques.IMG_1568

Et puis un vol d’une ponctualité parfaite sur South African Airways pour la Namibie, l’aéroport de la capitale étant situé sur un plateau à 40 km au sud de la ville, dès que l’avion atterrit, on a immédiatement une idée des paysages qu’on va découvrir.IMG_1570

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Comme au départ, formalités d’arrivée, temps d’attente des bagages, réduits au minimum (et pour qui m’a déjà supporté en voyage ou au restaurant, c’est une donnée importante pour l’agrément du voyage !). Jolie guesthouse dans la zone résidentielle – ça ne s’invente pas – d’Eros de Windhoek. En quête d’un établissement ouvert le dimanche soir pour dîner, on trouvera le moyen de se tromper, confondant l’ancienne et la nouvelle adresse. Pas grave, la chaleur de l’accueil compense la banalité de la carte (poulet et porc cuits ou grillés, et des sauces un peu relevées).

Ce lundi matin direction le Sud-Ouest, le désert, des cirques montagneux, les dunes multicolores, le canyon de Sesriem. On nous a prévenus, pas loin de 6 heures de route, pour l’essentiel sur des pistes. On ne demande que cela. L’aventure commence…

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Vive la vie !

Les mauvais coucheurs vont peut-être parvenir à nous démontrer que la COP21 n’aura servi à rien, ou que l’accord négocié au Bourget est insuffisant, pas assez ceci, pas assez cela…

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Ce soir j’ai simplement envie de me réjouir, de dire merci à des dirigeants, des militants, des responsables qui, à force d’obstination et de constance, sont parvenus à cet accord véritablement historique. Comme l’ont rappelé Laurent Fabius et François Hollande, l’accord de Paris n’est pas une fin, mais le début de tout ce qui reste à faire.

http://www.francetvinfo.fr/meteo/climat/cop21/video-cop21-francois-hollande-vous-l-avez-fait_1218985.html

Et de la même manière que nous avions appris à économiser l’énergie après les premières  crises pétrolières des années 70 (rappelez-vous : La France n’a pas de pétrole, mais elle a des idées !), les citoyens du monde ont pris conscience que de nous tous, et pas seulement de nos gouvernants, dépend l’avenir de la planète.

Ce samedi 12 décembre devait être un beau jour. France Musique n’avait pas oublié que c’était le centenaire de Frank Sinatra (1915-1998) et j’ai retrouvé non seulement la légende Sinatra, mais aussi le ton, l’esprit unique de cette chaîne de radio indispensable, trop souvent décriée, qui pourtant a nourri des générations d’auditeurs (comme moi) et qui, dans de telles occasions, prouve qu’elle est irremplaçable. Vivement le podcast et la possibilité d’écouter ce qu’on a manqué, de réécouter ce qu’on a aimé. Et bien ressortir de sa discothèque tout le rayon Sinatra… et cette chanson qui colle bien à l’humeur de ce samedi :

Juste après avoir appris l’accord de Paris sur le climat, la soirée prévue au théâtre des Champs-Elysées s’annonçait sous d’heureux auspices.

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J’allais entendre pour la première fois « live » une artiste que je suis depuis ses premiers disques, Stacey Kent, entourée de quatre excellents musiciens, son mari Jim Tomlinson (flûte et saxophone), Jeremy Brown (contrebasse), Graham Harvey (piano), Josh Morrison (batterie), rejoints pour quelques sets par un guitariste américain,  ami de la chanteuse, en vacances à Paris… dont je n’ai pas retenu le nom !

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Une soirée intime, sur le ton de la confidence, des standards, peu de chansons nouvelles, les figures tutélaires de la bossa nova, Chopin, Henri Salvador. Une belle douceur.

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Et l’émotion palpable lorsque, pour finir, Stacey Kent rappelait ce Jardin d’hiver de Salvador (et Benjamin Biolay et Keren Ann !) qui avait marqué son premier passage il y a dix ans sur la scène de l’avenue Montaigne, et que toute la salle ce soir murmurait avec elle.

Musiques climatiques

Alors que s’ouvre une conférence mondiale décisive pour l’avenir de la planète et donc de l’humanité, on peut (on doit ? ) écouter ou découvrir les musiques que la Nature, nos paysages, nos espaces ont inspirées aux compositeurs les plus divers. La puissance d’évocation de certaines d’entre elles est telle que nous voyons les images, nous ressentons les immensités, les sommets, les flots, tous les éléments de notre environnement.

Quelques propositions, qui ne prétendent aucunement à l’exhaustivité.

Puisque l’hiver est proche, j’ai toujours entendu la 1ere symphonie de Tchaikovski (sous-titrée Rêves d’hiver) comme l’expression la plus poétique de l’immensité russe sous son manteau de neige. Le tout début de la symphonie, puis le magique deuxième mouvement (écouter ici à partir de 12″)

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IMG_1262(Fin avril 2011, la Volga à Kostroma commence tout juste à dégeler)

Mais j’ai une autre vision très forte d’une forêt enneigée, associée pour toujours dans ma mémoire au sublime duo de Tristan et Isolde « O sink hernieder » de Wagner, une scène qu’on aurait pu trouver dans le célèbre Ludwig de Visconti, mais qui se trouve dans le beaucoup moins connu Ludwig, requiem pour un roi vierge (1972) du réalisateur allemand Hans-Jürgen Syberberg – qui produira en 1983 un très remarqué Parsifal, qui repose sur l’enregistrement d’Armin Jordan, qui joue lui-même Amfortas dans le film ! –

On reconnaît les voix de Kirsten Flagstad et Ludwig Suthaus dans la version légendaire de Furtwängler.

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Au Nord de l’Europe, toute la musique de Sibelius donne le sentiment d’exprimer l’infinité des lacs et forêts de Carélie. Je le pensais déjà avant de visiter la Finlande, et j’en ai eu l’abondante confirmation au cours de l’été 2006. D’autres compositeurs finnois ont le même pouvoir d’évocation de la rudesse et de la poésie des vastes horizons de leur pays natal, comme Leevi Madetoja (1887-1947) ou Uuno Klami (1900-1961)

Pour Madetoja comme pour Klami, je recommande les versions inspirées de mon ami Petri Sakari dirigeant l’orchestre symphonique d’Islande.

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Un siècle plus tôt, Mendelssohn parvenait à traduire assez justement les impressions qu’il avait retirées de son voyage en Ecosse à l’été 1829 et de sa visite de l’île de Staffa, où se trouve la grotte de Fingal, qui donnera le titre d’une ouverture écrite au cours de l’hiver 1830/31

Mais c’est sans doute en Amérique que les compositeurs du XXème siècle s’attachent, avec le plus de constance et de réussite, à traduire musicalement les paysages et les espaces qui les entourent. Aaron Copland (1900-1990) en est le prototype, même s’il ne peut être réduit au cliché de compositeur « atmosphérique », mais son ballet Appalachian spring   évoque immanquablement la diversité de la chaîne des Appalaches.

Mais le spécialiste du genre est incontestablement Rudolph von Grofé, plus connu comme Ferde Grofé (1892-1972), arrangeur, orchestrateur (notamment de Gershwin), qui écrit des musiques ostensiblement descriptives – le Mississippi, le Grand Canyon, les chutes du Niagara

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Et puisque la déforestation massive est souvent mise en cause dans la dégradation du climat, on écoutera avec émotion cette ode à la forêt amazonienne, l’une des toutes dernières oeuvres – Floresta do Amazones – du grand compositeur brésilien Heitor Villa-Lobos (1887-1959)

Plus près de nous,  qui connaît encore les évocations musicales des paysages de France qui constituent une bonne part du répertoire symphonique de  Vincent d’Indy (1851-1931) ?

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Hommage

Un sans-faute, très exactement ce qu’on attendait, ce qu’on espérait. Dignité, sobriété, simplicité. Toute la cérémonie d’hommage national aux victimes des attentats du 13 Novembre a été juste.

Mon ami Philippe Cassard n’était pas là pour accompagner Natalie Dessay, mais dans un avion en partance pour New York, il a écrit ceci à son arrivée, j’en partage chaque mot : http://piano.blogs.la-croix.com/liberte-de-la-musique/2015/11/28/

Je ne sais pas qui a organisé les aspects musicaux de la cérémonie, mais il/elle doit être félicité(e). On n’avait aucun doute sur la qualité des formations de la Garde républicaine – orchestre et choeurs – (admiration cependant pour des artistes confrontés à des températures problématiques pour leurs doigts et leurs instruments). Emotion particulière quand retentirent ces dernières strophes de La Marseillaise : « Amour sacré de la Patrie…. Liberté, liberté chérie »

Le Président de la République a dit ce qu’il fallait, un discours serré, essentiel, pour la Nation, pour l’Histoire. Pour la génération de mes fils.

Qu’elles étaient belles, qu’elles étaient fortes les voix mêlées de Camélia Jordana, Yaël Naïm et Nolwenn Leroy !

Quand on n’a que l’amour… pour unique raison, pour unique secours… (Jacques Brel)

Quant à Natalie Dessay, elle n’avait pas choisi par hasard Perlimpinpin. Après Brel, Barbara. Et Alexandre Tharaud au piano.

Et puis, des profondeurs de son violoncelle, dans l’immense silence de la Cour des Invalides, Edgar Moreau adressait la Sarabande de la 2e suite de Bach aux morts et aux vivants. (http://www.francetvinfo.fr/faits-divers/terrorisme/attaques-du-13-novembre-a-paris/videos-l-hommage-national-aux-victimes-des-attentats-de-paris-en-six-moments-forts_1195001.html).

C’est à Vézelay que Rostropovitch, le dissident, le survivant de la dictature stalinienne, avait choisi à la fin de son parcours, d’enregistrer les Suites de Bach.

Au plus noir de l’horreur, il s’est toujours trouvé des artistes, des musiciens, des poètes, des hommes debout pour clamer comme Eluard :

Sur mes cahiers d’écolier

Sur mon pupitre et les arbres
Sur le sable sur la neige
J’écris ton nom

Sur toutes les pages lues
Sur toutes les pages blanches
Pierre sang papier ou cendre
J’écris ton nom

Sur les images dorées
Sur les armes des guerriers
Sur la couronne des rois
J’écris ton nom

Sur la jungle et le désert
Sur les nids sur les genêts
Sur l’écho de mon enfance
J’écris ton nom

Sur les merveilles des nuits
Sur le pain blanc des journées
Sur les saisons fiancées
J’écris ton nom

Sur tous mes chiffons d’azur
Sur l’étang soleil moisi
Sur le lac lune vivante
J’écris ton nom

Sur les champs sur l’horizon
Sur les ailes des oiseaux
Et sur le moulin des ombres
J’écris ton nom

Sur chaque bouffée d’aurore
Sur la mer sur les bateaux
Sur la montagne démente
J’écris ton nom

Sur la mousse des nuages
Sur les sueurs de l’orage
Sur la pluie épaisse et fade
J’écris ton nom

Sur les formes scintillantes
Sur les cloches des couleurs
Sur la vérité physique
J’écris ton nom

Sur les sentiers éveillés
Sur les routes déployées
Sur les places qui débordent
J’écris ton nom

Sur la lampe qui s’allume
Sur la lampe qui s’éteint
Sur mes maisons réunies
J’écris ton nom

Sur le fruit coupé en deux
Du miroir et de ma chambre
Sur mon lit coquille vide
J’écris ton nom

Sur mon chien gourmand et tendre
Sur ses oreilles dressées
Sur sa patte maladroite
J’écris ton nom

Sur le tremplin de ma porte
Sur les objets familiers
Sur le flot du feu béni
J’écris ton nom

Sur toute chair accordée
Sur le front de mes amis
Sur chaque main qui se tend
J’écris ton nom

Sur la vitre des surprises
Sur les lèvres attentives
Bien au-dessus du silence
J’écris ton nom

Sur mes refuges détruits
Sur mes phares écroulés
Sur les murs de mon ennui
J’écris ton nom

Sur l’absence sans désir
Sur la solitude nue
Sur les marches de la mort
J’écris ton nom

Sur la santé revenue
Sur le risque disparu
Sur l’espoir sans souvenir
J’écris ton nom

Et par le pouvoir d’un mot
Je recommence ma vie
Je suis né pour te connaître
Pour te nommer

Liberté.

Liberté, Paul Eluard (1942)