Festivals d’orchestre (II) : Paris cinquantenaire

Le 14 novembre 1967, il y a cinquante ans, l’Orchestre de Paris donnait son premier concert au Théâtre des Champs-Elysées sous la direction de Charles Munchavec un programme somptueux, emblématique de la tradition d’une phalange qui a succédé à la vénérable Société des Concerts du Conservatoire et d’un chef qui s’est fait le héraut incontesté de la musique française,  en particulier à Boston de 1949 à 1962 : La Mer de Debussy, les Requiem Canticles de Stravinsky (en création française), et la Symphonie fantastique de Berlioz.

Munch n’aura guère eu le temps de laisser sa marque discographique avec son nouvel orchestre, la mort l’ayant fauché en pleine tournée aux Etats-Unis le 6 novembre 1968.

La succession de Munch ne ressemblera pas à un long fleuve tranquille, comme en témoigne ce passionnant documentaire, accessible désormais dans sa totalité :

Avec le recul, on continue de s’interroger sur les motivations des responsables de l’époque – Marcel Landowski était le tout-puissant directeur de la Musique nommé par Malraux – qui préfèrent inviter à grand prix comme « conseiller musical » le très occupé Herbert von Karajanalors que l’immense Karel Ančerl, légendaire chef de l’Orchestre philharmonique tchèque, est disponible après avoir fui Prague après l’invasion soviétique du printemps 1968.

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Karajan réalise à Paris ses seules gravures de la Symphonie de Franck ou de la Valse de Ravel.

Karajan parti après deux courtes saisons, on refait la même erreur en conviant le patron de l’orchestre de Chicago, Georg Solti. Bilan discographique étique : quelques poèmes symphoniques de Liszt.

Puis vient l’ère Barenboim, une nomination plutôt audacieuse, un pari sur la jeunesse – Daniel Barenboim n’a que 33 ans quand il est nommé en 1975, et il est plus connu comme pianiste que comme chef symphonique. Son mandat de près de quinze ans laissera des souvenirs contrastés tant aux musiciens de l’orchestre qu’au public et aux critiques. La discographie Barenboim/Orchestre de Paris est relativement abondante, répartie sur trois labels (Sony, Erato, DGG) et très inégale. Lire Barenboim 75 première salve

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L’Orchestre de Paris, après le règne mouvementé de Barenboim, lui choisit comme successeur un jeune chef russe, Semyon Bychkov, qu’une rumeur savamment… orchestrée (!) donne alors comme un potentiel postulant à l’orchestre philharmonique de Berlin. Suivront neuf ans d’un mandat en demi-teinte, et une discographie qui mérite d’être réévaluée.

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La phalange parisienne entrera-t-elle dans le XXIème siècle avec une baguette française, plus de trente ans après la disparition de son fondateur ? Reviendra-t-elle à certains de ses répertoires génériques ? Ce n’est pas le choix qui est fait lorsqu’on demande à un contemporain de Barenboim, un autre pianiste devenu chef, Christoph Eschenbachde présider aux destinées musicales de l’Orchestre de Paris (de 2000 à 2010). La prétendue « crise » du disque classique n’explique pas le bilan plutôt maigre d’une discographie marginale et chiche en références.

C’est l’époque – cette première décennie du siècle – où les phalanges parisiennes se livrent à une concurrence aussi absurde qu’incompréhensible dans un répertoire où elles n’ont rien à gagner. Combien d’intégrales des symphonies de Mahler ?

L’Estonien Paavo Järvi (2010-2016) recentre l’orchestre sur son coeur de répertoire, au risque d’être parfois taxé de froideur dans la musique française qu’il sert pourtant avec gourmandise.

Quant à Daniel Harding, on sait depuis longtemps qu’il n’aime pas l’eau tiède. Les programmes qu’il dirige depuis sa prise de fonctions en septembre 2016 attestent de l’audace d’une vision, de la pertinence d’une réflexion sur les missions d’un orchestre et de son chef au coeur de son époque.

Souvenir d’une étrange soirée, trois jours après les attentats contre Charlie Hebdo et l’Hyper Casher de Vincennes, Daniel Harding n’avait pas encore confirmé son choix de l’Orchestre de Paris

img_1696(De gauche à droite, Pascal Dusapin, Florence Darel, Daniel Harding, Barbara Hannigan, le 10 janvier 2015 chez Chaumette)

Dans la famille Järvi, le père

Je n’étais pas sûr d’être rentré à temps de Montpellier pour assister au concert de l’Orchestre National de France, hier soir, à la Maison de la Radio, dirigé par un vétéran, le vénérable Neeme Järvi80 ans depuis le 7 juin dernier.

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J’ai donc écouté la seconde partie du concert sur France Musique (disponible en réécoute ici), la 12ème symphonie « L’année 1917 » de Chostakovitch, que j’évoquais dans mon billet d’avant-hier (Octobre en novembre, la Révolution). Contraste assurément avec la vision du jeune Andris Poga l’été dernier à Montpellier avec l’Orchestre national du Capitole de Toulouse. Comme si le vieux chef s’attachait à gommer les aspérités, les rudesses d’une symphonie qui n’est vraiment pas la meilleure de son auteur (en tous cas bien inférieure à la 11ème symphonie, elle aussi évoquant la Révolution russe, la première, celle de 1905). Mais quelle puissance d’évocation, comme si Neeme Järvi racontait sa propre histoire !

Me sont revenus d’anciens souvenirs de ce chef charismatique, qui m’était apparu fatigué lors d’un concert très inégal en 2011 au Théâtre des Champs-Elysées (Martha Argerich y avait créé un très médiocre concerto du dernier compositeur « officiel » russe, Rodion Chtchedrine.

Lorsque j’étais producteur à la Radio Suisse Romande (entre 1986 et 1993), j’avais la responsabilité de programmer une bonne partie des concerts de l’Orchestre de la Suisse romande, sous l’égide d’un comité de programmation présidé par Armin Jordan. Dans ce cadre, j’avais obtenu que Neeme Järvi, qui n’avait jamais dirigé à Genève, alors que sa réputation, et sa discographie, étaient déjà considérables, , vînt diriger deux programmes différents. Tout fier de moi, je rendis compte de ma prospection à la direction de l’orchestre, à son administrateur de l’époque, l’inamovible Ron Golan, ancien alto solo de l’OSR. L’engueulade ne se fit pas attendre : « Mais comment peux-tu inviter un inconnu à diriger l’OSR et lui confier deux semaines? »  Il ne fréquentait pas beaucoup les disquaires..

Le chef estonien vint donc à Genève, pour la première fois, en juin 1991. Diriger deux programmes à son image : L’un comportant la suite de Karelia de Sibelius, et l’immense 13ème symphonie de Chostakovitch (lire ici : Histoires juives), l’autre, la semaine suivante, la Symphonie concertante pour violoncelle de Prokofiev, avec Antonio Meneses, et la 7ème symphonie de Dvořák.

Après une première journée de répétitions, j’invitai Neeme Järvi à boire un verre pour avoir ses impressions. Il me dit d’emblée : « Avec cet orchestre, je veux enregistrer Stravinsky. Pouvez-vous m’arranger cela ? Mon producteur est d’accord. » (Chandos). J’en fis part immédiatement à Ron Golan, revenu entre-temps à de meilleurs sentiments à l’égard de cet « inconnu ». Deux ans plus tard, cinq CD avaient été mis en boîte.

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Autre souvenir : première répétition au studio Ansermet de la maison de la radio à Genève de la 7ème symphonie de Dvořák

L’OSR ne passant pas pour être l’orchestre le plus discipliné, je m’attendais à une mise en route un peu laborieuse. Järvi fila d’une traite le premier mouvement, puis enchaîna avec les trois autres. Concentration maximum, orchestre parfaitement en place et attentif aux moindres inflexions du chef. Au fond de la salle, j’étais soufflé ! Järvi dit simplement à la fin: Merci Messieurs, c’est parfait. Nous en resterons là !

On a ensuite beaucoup reproché à Neeme Järvi de ne pas assez travailler avec ses orchestres, notamment lorsque, bien plus tard, il est devenu directeur musical de l’OSR – de 2012 à 2015.

Je n’oublie pas non plus cette soirée d’après-concert, en juin 1993, à laquelle Neeme Järvi et sa femme étaient présents. Les Amis et l’administration de l’OSR avaient voulu me témoigner leur attachement, alors que je m’apprêtais à quitter la Radio Suisse romande pour rejoindre France Musique.

Entre-temps, j’ai appris à connaître et apprécier l’art et la personnalité de ses deux fils, Paavo et KristjanBelle dynastie de chefs !

 

 

Faut-il être sexy pour avoir du talent ?

J’avais choqué bien des beaux esprits en titrant Faut-il être sexy pour être un grand chef ? à propos d’un coffret consacré à Karl Böhm (Bestofclassic). L’humour n’est pas toujours la chose la mieux partagée…

Je récidive – en espérant plus convaincre que choquer ! – après la lecture d’un article au titre autrement plus aguicheur Les pin-up du classique de Fabrice Pliskin dans le dernier numéro de L’Obs.

En cause nombre de récentes pochettes de disques, petit échantillon…

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Mais le phénomène n’est pas exclusivement féminin.

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Sur ses disques, rien ne transparaît des tenues de scène de la pianiste chinoise Yuja WangEn concert, c’est autre chose…

Sa consoeur géorgienne Khatia Buniatishvili n’est pas en reste quand il s’agit de mettre en valeur une plastique hollywoodienne

La jeune femme dit au journaliste de L’Obs assumer son côté « femme glamoureuse » et dénonce une « forme de sexisme qu’il y a à parler de la robe de la musicienne plutôt que de son jeu ». Est-ce parce qu’elle a fini par être lassée de ces sous-entendus macho sur son physique que la pochette de son nouveau disque donne dans une sobriété presque déprimante ?

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Isabelle Lafitte – qui forme avec sa soeur jumelle Florence un formidable duo pianistique  (comme les soeurs Labèque ou les soeurs Önder, elles n’ont rien à envier à leurs plus jeunes collègues en matière de canons esthétiques !) commente dans L’Obs : « C’est Wang qui en 2006 a cassé les codes traditionnels de la musique classique. Sur scène, dans les concours internationaux, elle jouait avec des longues robes fendues sur le côté, des décolletés vertigineux, mais on ne peut pas le lui reprocher : c’est une superbe musicienne ». La pianiste française Vanessa Wagner dénonce cette érotisation, choisie ou subie : « Quand on le déplore, on passe pour réac ou ringard » et y voit de « vieilles recettes ».

Cette mode en réalité ne date pas d’hier. Je me rappelle l’un des premiers disques du pianiste  américain Tzimon Barto qui donnait à admirer son physique de bodybuilder, allongé sur un Steinway de concert, ou, plus ridicule si c’est possible, un harpiste suisse posant nu de profil sur un quai de New York…

Va-t-on reprocher au clarinette solo de l’Orchestre philharmonique de Berlin, Andreas Ottensamer d’être aussi agréable à entendre qu’à regarder ?

Il arrive parfois que la beauté et le talent soient héréditaires…

clarinotts-home(De gauche à droite, Daniel Ottensamer qui a rejoint son père Ernst, à droite sur la photo, au pupitre de clarinette  de l’Orchestre philharmonique de Vienne, et Andreas qui est à Berlin !)

Bref on l’aura compris, un physique avantageux ne nuit pas au talent, dès lors qu’il n’est pas utilisé comme un argument de promotion. Les fausses idoles ne font pas longtemps illusion. Et puis il y a eu, et il y aura toujours ce quelque chose d’indéfinissable qui s’appelle le charisme, la présence, qui font qu’un artiste captive immédiatement son auditoire. Je me rappelle encore un concert d’été en plein air, devant la Maison des arts de Thonon-les-Bains – c’est ainsi qu’elle s’appelait alors – j’avais invité l’Orchestre de la Suisse romande et un jeune flûtiste qui n’avait pas encore la célébrité qui est la sienne aujourd’hui à jouer un concerto de Mozart. Les conditions acoustiques étaient loin d’être idéales, le concert était gratuit. Et j’ai vu des dizaines, des centaines de spectateurs très jeunes, affluer vers l’esplanade, s’asseoir à même le sol, tout près du soliste, captivés par une musique et un musicien dont ils ignoraient tout, et l’applaudir à la fin comme une rock star. 

Autre preuve que le talent et la beauté peuvent se rejoindre, le cas de Dinu Lipattiné il y a cent ans, le 19 mars 1917, et mort précocément en 1950.

Je ne connais pas de version plus miraculeuse du 21ème concerto de Mozart que cette captation réalisée à Lucerne le 23 août 1950 quelques semaines avant sa mort…

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Et la musique ?

L’actualité s’est invitée dans ce blog mais ne m’a pas détourné de mes vraies passions !

Précisément dimanche dernier, dans le calme d’une belle demeure en vallée de la Bièvre, j’avais été convié par mon ami Michel Dalberto à un Voyage d’Hiver en compagnie du jeune baryton-basse français Edwin Crossley Mercer.

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Un fabuleux voyage en effet. Ce cycle de mélodies de Schubert me bouleverse à chaque écoute, quand je mets sur ma platine Hans Hotter, Fischer-Dieskau ou les plus jeunes Goerne ou Gerhaher. Autant dire que le partage est plus fort encore, dans le cadre idéal d’un salon, où chaque nuance, chaque inflexion, porte sans artifices. Et qu’on découvre la richesse d’un timbre, la parfaite diction d’une voix qui s’assombrit au fil des années. On ne pouvait rêver duo mieux apparié dans Schubert que celui que formaient Michel Dalberto et Edwin Crossley-Mercer. Un disque bientôt ?

Plusieurs coffrets se sont accumulés sur ma table d’écoute : à déguster calmement, mais sans modération !

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On y reviendra !

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Voici rassemblées en un seul coffret les symphonies de Beethoven que Paavo Jârvi a gravées en une petite dizaine d’années avec la Deutsche KammerphilharmonieJ’avais entendu une extraordinaire Héroïque dans le cadre du festival Mostly Mozart de New York (dirigé par Louis Langrée), puis attendu avec curiosité chaque sortie. L’ensemble est passionnant, mais contrasté. La vision « objective » du chef estonien peut déconcerter dans la 9ème symphonie par exemple, et au contraire séduire dans les 3ème, 5ème et 6ème…

Et puis des livres, qu’on achète parce qu’on aime bien les artistes et les auteurs :

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Enfin, comme il arrive souvent, un disque qu’on a depuis plusieurs semaines sur sa table de chevet et qu’on n’avait pas trouvé le temps (ou les conditions propices) d’écouter. La belle équipe autour de Karine Deshayes !

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L’art de la critique (suite)

L’un de mes billets de la rentrée n’était pas passé inaperçu (https://jeanpierrerousseaublog.com/2015/09/09/le-difficile-art-de-la-critique/).

La lecture des magazines musicaux d’avril confirme autant la difficulté que la relativité de la critique. Cela aurait plutôt tendance à me réjouir, mais je comprends que les lecteurs, les mélomanes, et les artistes eux-mêmes, puissent être déconcertés par de telles différences de jugement.

Deux exemples significatifs, deux intégrales : les concertos pour piano de Rachmaninov, les symphonies de Nielsen.

 

Rachmaninov 4 # dans Diapason, 1 seule étoile dans Classica. Le bienveillant Jérôme Bastianelli (Diapason) trouve de belles qualités à la pianiste française dans les 1er et 4eme concertos (« l’élan qui manquait aux concertos médians et s’y fait même jubilatoire »), l’impitoyable Stéphane Friédérich (Classica) s’attarde, lui, sur les 2ème et 3ème concertos, qui « cumulent tous les défauts… sirop hollywoodien…prise de son cotonneuse… mollesse incompréhensible de l’orchestre ».  Je n’ai pas écouté (et je n’ai pas nécessairement envie de le faire) cette nouvelle production; si on lit bien entre les lignes, les deux critiques ne sont sans doute pas si éloignés l’un de l’autre. Une nouveauté vraiment pas indispensable. Références inchangées (Wild/Horenstein, Rösel/Sanderling, Orozco/de Waart)

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Nielsen : Diapason d’Or d’une part, 2 petites étoiles dans Classica. Dans ce cas, le divorce est manifeste entre Jean-Charles Hoffelé (Diapason) et Stéphane Friédérich (Classica). Là où JCH est emballé par le « style furioso du chef estonien », SF évoque une « énergie brouillonne, grandiloquente et superficielle » rien que ça! Tandis que le second dénonce une « prise de son trop réverbérée qui brouille une conception à la limite du contresens », le premier termine son papier d’un « Et tout cela enregistré à la perfection! ». On ne peut suspecter ni l’un ni l’autre de ne pas être des auditeurs professionnels, des critiques confirmés. C’est finalement rassurant de constater que nous n’entendons pas tous la même chose.

Réconciliera-t-on nos deux amis autour de cette formidable prestation de Leonard Bernstein avec l’orchestre de la radio danoise ?

Il arrive aussi que l’unanimité se fasse, dans l’admiration comme dans la détestation. Ainsi la réédition des Variations Goldberg de Bach sous les doigts de Daniel Barenboim, captées live au Teatro Colon de Buenos Aires en 1989, Choc de Classica (« Barenboim à son meilleur, inspiré, le geste aérien, précis »), DIAPASON D’OR (« geste épique…le souffle qui porte l’immense narration autorise tous les contrastes »)

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Même unanimité pour une autre réédition qui, elle, ne s’imposait vraiment pas dans ces conditions

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« Publication simplement honteuse » (Classica), « pitoyables conditions sonores » (Diapason).

Et puisqu’on évoque ici le beau et noble artisanat de tous ces labels, petits ou grands, qui, contre vents et marées, continuent de nous offrir l’émotion de la découverte, comment oublier l’épouvantable actualité bruxelloise, qui a ôté la vie à Mélanie Defize, qui avait sûrement collaboré à l’édition de ce disque tout récent…au titre prémonitoire.

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Rassemblés sur ce disque, trois orchestres (l’Orchestre national de Belgique, l’Orchestre philharmonique royal de Liège et l’Orchestre national de Montpellier) qui me sont chers autour d’un compositeur belge dont j’aime suivre le parcours singulier depuis bientôt deux décennies.

C’est demain qu’ont lieu les obsèques de Mélanie. On y sera de toute la force de nos pensées.

http://www.rtc.be/reportages/262-general/1470524-aline-bastin-et-melanie-defize-victimes-des-attentats

La soirée qu’on lui devait

Comme pour toutes les soirées de ce genre, on pouvait s’attendre au pire… ou au meilleur. On ne pouvait faire mieux ni plus juste que cet hommage rendu à Pierre Boulez (1925-2016) hier soir à la Philharmonie de Paris. 

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Enormément de figures connues, compositeurs, musiciens, artistes, « institutionnels », mais aussi beaucoup d’anonymes qui, vu leur âge, découvraient la musique et l’homme. Pas de discours officiel, mais des images d’archives, réjouissantes, qui nous donnaient à voir l’homme joyeux, pétillant, d’une intelligence exceptionnellement vive (qui avait de quoi impressionner ses pairs), rien d’inédit (pour la plupart des documents présentés dans l’exposition que lui avait consacrée la Philharmonie). Des lectures de textes sobrement faites par Catherine Tasca, Laurent Bayle, Bruno Hamard (Orchestre de Paris), Frank Madlener (IRCAM), Hervé Boutry (Ensemble InterContemporain) et beaucoup de musique surtout.

Dans le hall d’entrée puis dans la salle Initiale (1987) pour 7 cuivres (Solistes de l’EIC), des extraits spectaculaires du Dialogue de l’ombre double (1985) avec les clarinettes virtuoses d’Alain Damiens et Jérôme Comte, puis les Improvisations I et II (1957) sur Mallarmé dans la voix de Yeree Suh insérée dans l’ensemble conduit par Mathias Pintscher. Venait ensuite cette extraordinaire pièce pour ensemble de violoncelles Messagesquisse (1977),  une commande de Rostropovitch pour les 70 ans  du mécène Paul Sacher :

Le violoncelliste Marc Coppey m’expliquait que son célèbre aîné, pourtant si ardent promoteur de la création (ils sont si nombreux ceux qui ont écrit pour et à la demande de Rostropovitch, Dutilleux, Chostakovitch, Prokofiev, Schnittke, etc. !), avait été plutôt embarrassé par la complexité de la pièce de Boulez et ne l’avait plus rejouée après sa création.

Bruno Mantovani dirigeait Dérives I (1984) pour six instruments, avec quelques excellents élèves de « son » Conservatoire voisin. Puis prenait place le très grand orchestre requis par l’oeuvre symphonique sans doute la plus célèbre de Boulez, d’abord les Notations I à IV (1980) puis Notation VII (1997-2004). Très logiquement, c’est à l’Orchestre de Paris que revenait l’honneur de clore cette soirée. C’est en effet la phalange parisienne qui fit la création des quatre premières Notations en juin 1980 sous la direction de son chef d’alors – et ami de toujours de Boulez – Daniel Barenboim. Je me rappelle comme si c’était hier du choc, de la fascination que j’avais éprouvés à l’écoute de France Musique qui diffusait le concert en direct – c’était ma première « rencontre » avec l’oeuvre de Boulez. Hier soir c’était Mathias Pintscher, aussi bon chef qu’inventif compositeur (aujourd’hui directeur musical de l’Ensemble InterContemporain), qui s’attelait à une partition d’une redoutable difficulté d’exécution et d’une tout aussi exceptionnelle séduction sonore. Paavo Järvi le relayait pour une Notation VII  contemplative, presque ravélienne, d’une magnifique transparence.

D’ailleurs toute cette soirée démontrait, et révélait au nouveau public, combien la musique de Pierre Boulez s’inscrit dans une tradition française de raffinement, d’évocation plus que d’affirmation, de richesse sonore, de sensualité.

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L’après-concert était l’occasion d’échanger avec nombre de figures amies, comme Pascal Dusapin à qui je rappelais que très exactement un an plus tôt, le 26 janvier 2015 (https://jeanpierrerousseaublog.com/2015/01/29/personnalites/) ici même, Renaud Capuçon avait créé, avec un succès considérable, son concerto pour violon Aufgang.

Ou de faire des projets avec Lionel Bringuier ou Paavo Järvi, qui a titillé ma curiosité de directeur de festival. Mais c’est une autre histoire… à suivre !

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( à l’arrière plan à gauche, Mathias Pintscher)

Le choix du chef

A l’heure où j’écris ce billet, l’Orchestre philharmonique de Berlin n’a toujours pas de chef pour succéder à Simon Rattle en 2018. La grande affaire de ce lundi 11 mai était le « conclave » qui réunissait dans une église de Dahlem les 124 musiciens qui ont le droit de voter pour leur chef. Pas de fumée blanche à l’issue de plusieurs heures de réunion, et de plusieurs votes  on l’imagine.

Déjà lors des précédents épisodes de ce type, à la mort de Karajan, puis pour la succession d’Abbado, l’unanimité avait été loin d’être atteinte. Ni Claudio Abbado, après Karajan, ni Simon Rattle après Abbado n’avaient été choisis facilement. On se rappelle les blessures (d’amour-propre) de Maazel ou Barenboim qui s’y étaient préparés…en vain !

Les médias s’emparent de l’affaire comme s’il s’agissait de l’élection d’un pape ! On va même jusqu’à écrire que l’orchestre se retrouve sans chef…

Peut-on avancer deux ou trois réflexions politiquement pas très correctes ?

Un peu d’histoire d’abord.

Si Ansermet avec l’Orchestre de la Suisse Romande, Mravinski avec l’Orchestre philharmonique de Leningrad, Ormandy avec l’Orchestre de Philadelphie, ont laissé une trace cinquantenaire, si Karajan (élu « chef à vie ») s’est voué à Berlin pendant 34 ans (1955-1989), comme Zubin Mehta à Tel Aviv avec l’Orchestre philharmonique d’Israel depuis 1981, si James Levine est le patron du Metropolitan Opera de New York depuis 42 ans, si Ozawa a dirigé le Boston Symphony de 1973 à 2002, si Bernard Haitink a tenu les rênes du Concertgebouw d’Amsterdam pendant un quart de siècle, l’ère de ces longs règnes paraît bien révolue.

À Berlin justement, Claudio Abbado aura fait 13 ans (1989-2002), Simon Rattle 16 ans (2002-2018), l’un et l’autre auront connu autant de succès que de revers.

On dit à juste titre que Berlin est l’un des meilleurs orchestres du monde, mais cette qualité tient-elle à la personnalité qui le dirige ? Au risque de choquer, je réponds par la négative. La qualité d’un orchestre tient d’abord à son mode de recrutement, à son organisation, à l’exigence du groupe : la meilleure preuve en est le Philharmonique de Vienne, qui n’a pas de chef titulaire, et qui assure jalousement la formation, le recrutement et la carrière de ses musiciens ! Certes un grand chef impose une personnalité, un son, une identité à « son » orchestre surtout si le compagnonnage est d’une certaine durée.

Reprenons l’exemple de Berlin : on a longtemps loué (ou critiqué) le Karajan sound, ce fameux legato, cette somptuosité, cette onctuosité des cordes, et pour avoir eu la chance d’assister à quelques concerts « live », je peux témoigner qu’en concert on entendait vraiment l’orchestre comme au disque. Mais qu’on prenne d’autres enregistrements réalisés avec l’orchestre pendant l’ère Karajan, on n’entend pas le même son avec Böhm, Cluytens (l’intégrale des symphonies de Beethoven au début des années 60), Kubelik ou Maazel. Finalement tout ce que certains ont  reproché à Abbado ou Rattle – ils avaient abîmé, voire perdu ce fameux « son » berlinois ! –

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Chef permanent ou directeur musical ?

Les exemples cités plus haut sont ceux de patrons incontestés des phalanges qu’ils animaient, l’expression « chef permanent » avait tout son sens, même si ces grands chefs ne refusaient pas quelques invitations prestigieuses en dehors de leurs orchestres. Il y a belle lurette que l’expression est obsolète, et qu’on parle aujourd’hui de « directeur musical« .

Pourquoi cette évolution ? D’abord parce que plus aucun grand chef n’accepterait de se lier exclusivement à un orchestre… et qu’aucun orchestre ne supporterait plus de se retrouver semaine après semaine avec le même chef. Un directeur musical consacre en général de huit à douze semaines à « son » orchestre, indépendamment des disques et des tournées. Il ne cumule pas ou plus obligatoirement cette fonction avec celle de directeur artistique, autrement dit il n’est pas toujours l’unique responsable de la ligne artistique de l’orchestre.

Mais on continue à attribuer au chef/directeur musical un rôle, un pouvoir, une influence, qui ne correspondent plus à la réalité. Un orchestre vit, fonctionne, progresse grâce d’abord à la qualité de ses musiciens, à l’esprit collectif qui les anime, et bien sûr avec un management solide et compétent, sans lequel aucun chef, aussi prestigieux soit-il, ne peut exercer son art.

Il y a d’ailleurs un paradoxe étonnant : dans le domaine de l’opéra, on cite toujours l’intendant, le directeur, quand on évoque la Scala, le Met, l’Opéra de Paris (on parle de Rolf Liebermann, Hugues Gall, Gérard Mortier ou Stéphane Lissner), beaucoup plus rarement du directeur musical (même si, dans le cas de Paris, la personnalité de Philippe Jordan est incontestable). Dans le cas des orchestres, c’est le  contraire, comme si rien n’avait changé depuis le milieu du XXème siècle !

Faut-il un directeur musical ?

L’impasse dans laquelle se trouvent les Berliner Philharmoniker, qui ne sont pas parvenus à se mettre d’accord sur un profil incontestable pour succéder à Simon Rattle, est finalement assez significative.

Qu’attend-on aujourd’hui d’un directeur musical ? Le prestige lié à une star de la baguette, mais y a-t-il encore des stars de la baguette, comme l’étaient des Karajan, Maazel et même Abbado ? Les noms qu’on cite encore ont tous dépassé largement la septantaine (Barenboim, Jansons, Muti, Haitink..).  Le renouveau, le dynamisme de la jeunesse, mais au risque de l’inexpérience, et d’une déception rapide ? Certes, la génération montante ne manque pas de grands talents (les Nézet-Séguin, Bringuier, Nelsons, Dudamel, Afkham, Heras Casado, Denève, Petrenko (les deux, Kirill et Vassily), liste non exhaustive) qui sont sollicités partout, par tous les orchestres, au risque de n’avoir pas le temps de creuser leur sillon et de se forger une personnalité. Et la question qui fâche : quand l’une de ces jeunes baguettes arrive devant une phalange comme Berlin, qui dirige vraiment ? Le chef… ou l’orchestre ?

Pour répondre à la question posée en tête de ce paragraphe, je ne pense pas que des formations comme Berlin aient aujourd’hui réellement besoin d’un « directeur musical ». Pourquoi pas un nombre restreint d’invités privilégiés, qui couvrent de vastes répertoires et permettent des approches différentes. Ceux qui en pincent pour Thielemann et une certaine « tradition » germanique comme ceux qui ont apprécié les aventures de Rattle en terrain baroque, ceux qui aiment l’enthousiasme communicatif de Dudamel ou le panache de Nelsons y trouveraient tous leur compte.

Mais la question ne se limite pas à Berlin évidemment. Elle est pendante en France, à l’Orchestre de Paris (que Paavo Järvi quitte l’an prochain) où l’annonce d’un successeur se fait toujours attendre, ou à l’Orchestre National de France, où une réflexion a été entamée sans précipitation (et indépendamment des soubresauts de ces dernières semaines). Une chose est certaine pour ce dernier, il ne manque pas de très bons chefs, français notamment, pour le diriger, et l’histoire octogénaire de l’orchestre nous rappelle qu’on doit ses grandes et riches heures à des chefs… qui n’avaient ni le titre ni la responsabilité de directeur musical (Munch, Celibidache, Bernstein, Muti, même Maazel ne fut longtemps que « premier chef invité »), comme en témoigne l’indispensable coffret édité par Radio France et l’INA.

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Philharmonie

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On nous a demandé d’arriver bien à l’avance. L’inauguration de la Philharmonie de Paris doit être faite par le Président de la République et la Maire de Paris. Les alentours du grand vaisseau conçu par Jean Nouvel sur le vaste site du Parc de la Villette sont noirs de forces de l’ordre, mais personne ne songerait à s’en plaindre.

L’entrée est accessible par des escaliers mécaniques… déjà en panne ! Une joyeuse cohue est bloquée, dans le vent et la pluie qui commence à tomber, par une malheureuse employée qui tente de réguler le flot d’invités. Résistance de courte durée, un ancien ministre donne le signal de l’engouffrement, on a disposé six portiques de sécurité, pas sûr de leur efficacité.. Mais il y a peu de risques que le tout Paris qui se presse ait des intentions nuisibles.

On est d’abord guidé vers la salle de répétition au niveau inférieur, où il était prévu que, faisant d’une pierre deux coups, François Hollande présente ses voeux au monde de la Culture. La cérémonie a été maintenue, mais prend évidemment un autre caractère. Beaucoup de têtes connues, de collègues, d’amis (comme ceux que Le Figaro a épinglés dans son supplément Figaroscope du jour : http://www.lefigaro.fr/sortir-paris/2015/01/14/30004-20150114ARTFIG00039-les-13-figures-du-classique-a-paris.php). On nous prévient que le Président, revenant de Toulon où il a présenté ses voeux aux Armées, aura un peu de retard.

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L’émotion est palpable lorsque, tour à tour, Laurent Bayle qui a porté à bout de bras et de forces cet incroyable projet, Anne Hidalgo la Maire de Paris, puis François Hollande s’expriment. Tous disent que la Culture, et ce soir la Musique, sont la seule réponse à l’obscurantisme, au terrorisme, au fanatisme. Le Président décoche quelques traits en direction des « esprits chagrins », les mêmes qui critiquent, dénoncent, regrettent, avant de s’approprier le succès. On regrette que Jean Nouvel ait boudé cette inauguration. Eternelle question : fallait-il attendre que tout soit prêt, terminé, réglé, pour ouvrir cette salle ? C’était la même qui s’était posée pour l’inauguration de l’Auditorium de la Maison de la radio. Dans un cas comme dans l’autre, il y a encore beaucoup à faire, plusieurs mois de travaux, mais les lieux existent, enfin, et c’est heureux pour les artistes et pour le public.

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Première impression visuelle, une fois qu’on est parvenu à trouver la bonne entrée, le bon étage, le bon siège (les derniers ont été installés le jour même !), c’est chaleureux, enveloppant.

Le concert commence avec une bonne demie heure de retard, et d’une manière inattendue : une longue ovation salue l’arrivée au premier rang du balcon de François Hollande et de Manuel Valls. 

L’Orchestre de Paris prend place, Paavo Järvi dirige un programme un peu hétéroclite, mais destiné à mettre en valeur les qualités acoustiques et artistiques du lieu et des interprètes. Une courte pièce de Varèse qui parodie l’accord d’un orchestre, Sur le même accord de Dutilleux – avec Renaud Capuçon -, des extraits du Requiem de Fauré qui prennent une résonance particulière une semaine après la tuerie de Charlie Hebdo (avec Mathias Goerne et Sabine Devieilhe), le concerto en sol de Ravel par Hélène Grimaud, tout de blanc vêtue. L’entracte arrive vers 22 h 30. On en profitera pour parcourir les étages supérieurs, de vastes coursives désertes, inachevées, avec vue imprenable sur le périphérique. IMG_1720  IMG_1717

Le concert reprend à 23 h bien sonnées, on imagine qu’une bonne partie de la salle, le Président, le Premier ministre, se sont esquivés. On a tort, ils sont tous là jusqu’au bout, à l’exception d’un ancien ministre de la Culture… La seconde partie s’ouvre par la création du Concerto pour orchestre de Thierry Escaich, qui m’a confié s’être beaucoup investi dans cette oeuvre d’une trentaine de minutes. Le public apprécie, applaudit chaleureusement compositeur et musiciens. Et, comme à Radio France le 14 novembre, la soirée s’achève avec l’incontournable 2e suite de Daphnis et Chloé de Ravel. 

On retrouve les artistes, les équipes de la Philharmonie, Laurent Bayle enfin soulagé, quelques collègues… et le Premier Ministre et son épouse pour partager un dernier verre. Les pronostics vont bon train : la nouvelle salle va attirer le public, de nouveaux publics sans doute. On le lui souhaite. D’ailleurs l’Orchestre Philharmonique de Radio France y sera le 26 janvier, pour la création du Concerto pour violon de Pascal Dusapin