Donner sa voix

Ils l’attendent tous, les 11 candidats à la magistrature suprême : notre voix, notre vote. Chaque voix comptera, nous dit-on à l’envi.

Mardi soir, ils auraient dû, nos candidats, passer quelques minutes dans la salle Favart – l’Opéra Comique – toute rénovée de frais. La Fondation Bettencourt Schueller offrait à quelques  centaines de privilégiés, outre le plaisir de découvrir, en avant-première, ce merveilleux écrin mis aux normes du jour et surtout rendu à sa splendeur originelle, un moment musical exceptionnel, entièrement dédié à l’art du chant choral, des voix mises ensemble.

IMG_8258Le foyer de l’Opéra Comique

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À vrai dire, je redoutais un peu la soirée, craignant qu’une fois de plus elle ne soit qu’un rassemblement mondain autour de quelques prestations musicales « de prestige »,  ou le côté oeuvre de bienfaisance pour nos gentils amateurs de chant choral.

Ce fut, tout au contraire, une totale réussite à tous points de vue. Rien de convenu d’abord dans les mots d’accueil du directeur de l’Opéra Comique, Olivier Mantei, ému et fier de nous montrer « sa » salle après deux ans de travaux, et un mois avant la réouverture officielle, puis d’Olivier Brault, le directeur de la Fondation, qui, en quelques mots et formules bien choisis, dit simplement tout le bien, tout le bonheur que procure le chant choral, le « chanter ensemble » à ceux qui le pratiquent comme à ceux qui le reçoivent (lire ma proposition   : L’Absente)

Suivirent 90 minutes de pur bonheur musical.

L’ensemble De Caelis ouvre le bal avec Philippe Hersant et ses Prophéties des Sibylles. Une oeuvre contemporaine (2011) pour amorcer la soirée ? Bon point pour les organisateurs, et après un moment de surprise, chaleureux accueil du public. Leur succède l’ensemble Aedes dans un savoureux mélange de chansons de Brel et de pièces a capella de Poulenc

Puis Les Cris de Paris créent la surprise avec le motet à 40 voix Spem in alium de Thomas Tallis, surprise visuelle et sonore puisque au parterre comme à la corbeille les chanteurs environnent les auditeurs. Et rassemblés de nouveau sur la scène de l’Opéra Comique ils donnent les inévitables et toujours aussi surprenants Cris de Paris de Clément Janequin.

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L’émotion gagne en intensité dans le public avec l’arrivée d’une foule de tout jeunes acteurs, danseurs, chanteurs, ceux que forme avec tant d’ardeur et d’intelligence le CREA d’Aulnay-sous-Bois, dans le 93, ce département, cette banlieue, réputés sinistrés… Je me rappelle mes visites, comme directeur de la Musique de Radio France, à Bondy, là où la Maîtrise de Radio France et sa directrice Sofi Jeannin font un travail absolument formidable, de formation, d’éducation, de production de concerts avec des enfants (et leurs familles) qui s’ouvrent à des univers qui ne leur sont pas immédiatement familiers.

La Maîtrise populaire de l’Opéra Comique est un nouveau projet « maison » et ce qu’on a vu et entendu mardi est de très bon augure.

Bouquet final avec tous les chanteurs, petits et grands, rassemblés sur la scène et dans la salle de l’Opéra Comique, avec un arrangement de la Barcarolle des Contes d’Hoffmann d’Offenbach, qui faisait de chacun de nous des choristes enthousiastes et émus.

IMG_8260(vidéo à voir ici : Offenbach à pleines voix)

Fantastique Fantasio

On a rarement eu de mauvaises surprises dans la programmation de l’Opéra Comique du temps de Jérôme Deschamps (Du rire aux larmes). 

Olivier Mantei poursuit sur la même lancée victorieuse, il espérait inaugurer le théâtre rénové par ce Fantasio dont nous avions parlé il y a plus de deux ans. Raté pour la salle Favart – mais y a-t-il jamais eu, en France, un chantier terminé à temps ? – mais pari formidablement relevé pour cette nouvelle production qui a trouvé un beau refuge sur la scène du Châtelet (qui doit aussi fermer bientôt pour rénovation, vous suivez ?).

Les spectateurs du Festival de Radio France et les millions d’auditeurs qui, grâce à France Musique, ont pu entendre, dans le monde entier, le concert du 18 juillet 2015, avaient déjà admiré une partition du meilleur Offenbachreconstituée par le grand spécialiste Jean-Christophe Keck, donnée dans une distribution éblouissante…

11219131_10153439694448194_6380105925159628429_n(Julie Depardieu en récitante, Marianne Crébassa en Fantasio, Omo Bello en Elsbeth le 18 juillet 2015 à Montpellier).

Sur la scène du Châtelet, on retrouve la révélation de cette version de concert, Marianne Crébassa, dans le rôle titre, ainsi que Jean-Sébastien Bou qui chantait déjà le prince de Mantoue, Loic Felix (Marinoni), Enguerrand de Hys (Facio) et toute une fine équipe de chanteurs, admirablement mis en scène par l’inventif et facétieux Thomas JollyDans la fosse, Laurent Campellone tire des sortilèges de poésie de l’orchestre philharmonique de Radio France.

Mention spéciale pour le programme vendu au public. Un parfait exemple de pédagogie intelligente, comme on aimerait en lire plus souvent. D’abord toute l’aventure de la « fabrication » de ce Fantasio, le making of (Chroniques d’un opéra), des textes clairs, sans jargon pour spécialistes, très documentés sur le compositeur, l’ouvrage, Mussetl’Opéra comique, les interprètes… Exactement ce qu’il faut pour enrichir l’expérience du spectacle.

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Il faut donc courir voir ce Fantasio, ou le repérer sur CultureBox et sur France Musique !

Série noire

Notre époque est sans mémoire, elle est aussi sans distance par rapport à l’actualité. Une nouvelle tombe, aussitôt suivie de réactions automatiques. Comme celles qu’ont suscitées les récentes disparitions de Georges Prêtre ou Michèle Morgan.

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Rappelons-nous, il y a un an :  La mort et la tristesse. En moins de quinze jours, Pierre Boulez, David Bowie (La dictature de l’émotion), Michel Delpech, Michel Tournier, Ettore Scola…

Hier c’était une disparition beaucoup moins médiatique, la cantatrice française Geori Bouéqui avait fait une apparition très applaudie sur la scène de l’Opéra-Comique en février 2013 pour la première de Ciboulette de Reynald Hahn, dont elle avait été la première interprète au disque.

Et la rubrique nécrologique ne risque pas de se tarir dans les mois à venir…

Je posais donc hier une nouvelle fois la question sur Facebook : pourquoi faut-il qu’à chaque disparition d’une personnalité un peu connue, tout le monde tombe dans le panneau de la louange excessive ? Je me suis fait – gentiment – remonter les bretelles par ceux qui me reprochaient de ne pas considérer Georges Prêtre comme le « géant », le « dernier grand chef », le « musicien préféré des Viennois », abondamment décrit par une presse et des réseaux sociaux qui semblent avoir abdiqué tout esprit critique.

Quand on n’ose pas dire les choses comme elles sont, on use de périphrases, et dans le cas du chef disparu qui avait une conception très élastique du respect des partitions qu’il dirigeait, on évoque des « interprétations particulières ». J’en suis bien désolé, mais je ne vois pas ce qu’il y a de « grand » dans le rubato systématique, la désarticulation rythmique, dont Prêtre usait et abusait. Comme dans cette valse de Strauss (Morgenblätter / Les journaux du matin), qui devient sous sa baguette une caricature de l’esprit viennois : à partir de 45’30…

Maintenant je n’ai pas connu le personnage, autrement que brièvement lors de la journée spéciale du 23 décembre 1995 que nous avions consacrée sur France Musique à Elisabeth Schwarkopf. Georges Prêtre était venu évoquer la première française de Capriccio de Richard Strauss qu’ils avaient donnée à l’Opéra de Paris en 1964, au micro du regretté Jean-Michel Damian

Les voix de Marianne

Je ne sais pas quel visage aura l’emblème de notre République dans six mois (Primaire : effets secondaires), je sais que, lundi soir, c’est une Marianne rayonnante qui nous a enchantés salle Gaveau à Paris.

L’essentiel du programme de Marianne Crebassa reprenait les airs mozartiens de son premier disque.

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Marianne Crebassa est une fidèle du Festival de Radio France Montpellier, où elle a fait ses débuts à 21 ans. En 2015, elle était « le » Fantasio d’Offenbach (lire : Le Fantasio de Montpellier), qu’elle sera à nouveau pour la réouverture de la saison de l’Opéra Comique en 2017.

Sa récente interview dans Le Monde témoigne, s’il en était besoin, de l’intelligence et de la réflexion de la jeune musicienne sur son métier, son avenir. On souhaite à notre Marianne une longue et belle vie !

 

Un certain Pierre Boulez

La nouvelle attendue, redoutée, est tombée ce mercredi matin. Pierre Boulez est mort dans sa 91ème année, très diminué par la maladie depuis plusieurs mois. Cette Philharmonie de Paris qu’il avait tant souhaitée, il n’avait pu l’inaugurer en janvier 2015, et son 90ème anniversaire avait été partout célébré dans le monde en son absence.

Les hommages pleuvent déjà, et ce n’est que justice. Comme cet excellent papier de Renaud Machart dans Le Monde : (http://abonnes.lemonde.fr/disparitions/article/2016/01/06/mort-du-compositeur-et-chef-d-orchestre-pierre-boulez_4842501_3382.html.)

J’ai déjà raconté un peu de mes rencontres avec Pierre Boulez, qui ne furent pas nombreuses, mais toujours heureuses. Comme l’organisation de la journée spéciale que France Musique lui avait consacrée pour ses 70 ans, le 19 février 1995 (https://jeanpierrerousseaublog.com/2015/03/16/boulez-vintage/)

L’homme que j’ai quelquefois approché était exactement l’inverse du personnage craint et redouté (parce que redoutable) qu’il s’était sans doute en partie forgé. D’une attention à l’autre, d’une écoute simple et lumineuse à qui venait lui parler, poser des questions, solliciter un conseil.

Je le voyais souvent furtivement à la fin d’un concert ou l’autre, nous n’échangions que quelques mots, mais jamais convenus, comme si le dialogue entrepris plusieurs mois, voire années, auparavant reprenait. Pierre Boulez était au courant de tout et de tous. Ainsi c’est lui qui annonça à des amis parisiens (qui ne manquèrent pas de me le rapporter… surpris que le Maitre ait porté attention à un fait aussi insignifiant !) que j’avais été nommé à la direction de l’orchestre de Liège fin 1999…

En septembre 2008 je me rendis à Lucerne, où il animait cette phénoménale Académie d’été autant pour les jeunes musiciens que pour les compositeurs. Je lui avais demandé de m’accorder quelques instants, il m’accueillit durant tout un après-midi dans la modeste chambre qu’il occupait dans un hôtel un peu old fashioned sur les bords du Lac des Quatre-Cantons, très exactement en face de la villa de TribschenWagner avait coulé quelques mois heureux (et composé notamment sa Siegfried-Idyll). Aucune fatigue chez cet homme de 83 ans qui dirigeait le soir même un programme colossal.

Compte-tenu de la tradition de création de l’orchestre philharmonique de Liège – les personnalités d’Henri Pousseur et Pierre Bartholomée n’y avaient pas peu contribué ! – et de la perspective des 50 ans de l’orchestre en 2010/2011, j’avais imaginé que Pierre Boulez, d’une manière ou d’une autre, devrait être de cette fête. Une fois encore, il me stupéfia par sa connaissance précise de l’orchestre, de son histoire, de son répertoire, et sans me laisser beaucoup d’illusions (il avait tant de travaux en cours et un agenda de concerts qui commençait à lui peser) il ne ferma pas la porte à ma suggestion.

Puis nous fîmes  un tour d’horizon passionnant de la vie musicale française, avec quelques coups de griffe en direction de ceux qu’il jugeait incompétents ou insuffisants, mais toujours une bienveillance extrême pour la génération montante. J’eusse aimé avoir un micro pour capter cet entretien et le partager.

Le soir même dans la nouvelle salle de concerts du festival de Lucerne, pas moins de trois créations, des pièces de Berio, Carter – la première partie atteignait les 90 minutes -et pour terminer l’exploit, le Sacre du printemps, plus sensuel, libre que jamaisLe retrouvant près de sa loge à l’issue du concert, frais et dispos, sans nulle trace de l’effort colossal qu’il avait accompli, il me dit simplement : « C’était pas mal non ? ». Que répondre, essayer de balbutier, quand on est encore sous le coup de l’émotion ? Je m’entends encore lui dire : « Pas mal en effet » ! Avec un sourire complice.

Je l’ai revu ensuite à quelques concerts, l’un à Baden Baden, en 2009 je crois, puis soudain vieilli, hésitant à la première du Freischütz de Weber dans la version de Berlioz, à l’Opéra Comique, dirigé par John Eliot Gardiner (avec ma chère Sophie Karthäuser). C’était en avril 2011. Depuis lors je n’avais de nouvelles que partielles, de sources sûres, et les dernières n’étaient pas rassurantes.

Voilà le Pierre Boulez que j’ai un peu connu, l’homme et l’artiste qu’il m’a été donné de rencontrer par-delà le masque de la notoriété.

Tous les enregistrements officiels de Boulez ont été republiés. Je rêve d’un hommage qu’il mériterait ô combien : l’édition (comme cela vient d’être fait pour Richter) des concerts de Londres, de New York et plus récemment de Lucerne, des principaux en tout cas, où le chef se laissait aller à la griserie du « live ». Comme en 1992, un concert des Wiener Philharmoniker aux Prom’s, diffusé par la BBC (et par moi sur les ondes de la Radio Suisse romande !) où l’on entend les plus sensuels et aériens Nocturnes de Debussy qui se puissent imaginer…

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PS. J’aurais peut-être dû commencer par là : ma découverte de Pierre Boulez compositeur. En dehors de sa 2e sonate pour piano qu’on avait dû nous présenter (essayer en tout cas) lors d’une séance des Jeunesses Musicales de France, j’étais ignorant de la musique de Boulez jusqu’à ce direct de juin 1980, sur France Musique, où je découvris les quatre premières Notations pour orchestre créées par Daniel Barenboim à la tête de l’Orchestre de Paris. Je me rappelle ma fascination pour cet univers sonore scintillant, multiple, neuf.

Du rire aux larmes

On a commencé la semaine tout sourire, on la termine dans les larmes de sang de la Tunisie et de l’Isère

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Pourtant on a bien aimé la dernière des Mousquetaires au Couvent à l’Opéra-Comique, la dernière pour l’insubmersible Jérôme Deschamps, formidable rénovateur de la Salle Favart, dernière pour l’établissement lui-même avant travaux (et une réouverture prévue au printemps 2017). Dans le public, la bande reconstituée des Deschiens, on a reconnu François Morel, Yolande Moreau, une ribambelle d’anciens ministres et même le Président de la République qui s’est invité discrètement au dernier acte.

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Mercredi fin de saison pour l’Orchestre de Paris à la Philharmonie, dans un programme d’apparence facile, qui a désarçonné une partie du très nombreux public présent. On the waterfront de Bernstein n’a pas la célébrité de West Side Story et les facéties de Heinz-Karl (dit HK) Gruber, même défendues avec talent par Hakan Hardenberger, semblent curieusement datées (https://en.wikipedia.org/wiki/Heinz_Karl_Gruber).

Deuxième partie beaucoup plus dans la tonalité des Prom’s : Fazil Say dans Rhapsody in Blue et une compilation des suites dites « de jazz » de Chostakovitch. Succès garanti.

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(Le parterre de la Philharmonie transformé en « promenade » comme au Royal Albert Hall de Londres)

Hier soir, nettement moins de monde pour un programme a priori plus austère, dans le cadre toujours aussi impressionnant de Saint-Louis des Invalides.

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Dans le cadre de l’exposition du musée de l’Armée De Gaulle-Churchill, l’orchestre symphonique de la Garde républicaine proposait la 2e symphonie (1941) d’Arthur Honegger et l’interminable « saucisson » qu’est le Concerto pour violon (1910) d’Edward Elgar, que l’archet inspiré et virtuose de Daniel Hope a brillamment sauvé de ses longueurs pas vraiment divines.

Pur hasard, trois concertos pour violon, et pas des moindres, Beethoven, Saint-Saëns (le 3ème) et Elgar portent le même numéro d’opus : 61.

Un conseil : réécouter le chef-d’oeuvre d’Honegger dans les versions de référence de Karajan et Munch.

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Triste semaine aussi pour nos amours de jeunesse, Laura Antonelli, Magali Noël et Patrick McNee

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Mais c’est sans doute la mort accidentelle de James Horner, le compositeur de Titanic, qui aura le plus marqué le grand public…

Premières

Trois premières très différentes cette semaine.

Lundi soir au Châtelet l’un des films les plus originaux de Marcel L’Herbier, magnifiquement restauré, L’Inhumaine, de 1924.

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Une restauration parfaite à voir le 4 mai prochain sur Arte. Explications de Serge Bromberg :

Pour cette nouvelle restauration, Lobster Films a pu reprendre le travail depuis les négatifs originaux nitrate encore en bon état grâce au matériel conservés par le CNC.
Ces éléments ont été scannés en 4K sur le Nitroscan des laboratoires Eclair, et la restauration numérique a été effectuée aux laboratoires Lobster Films en 2014. 
Mais outre la qualité d’image absolument lumineuse de cette nouvelle restauration, c’est la restitution des teintes qui permet de découvrir enfin L’Inhumaine telle que Marcel L’Herbier l’avait imaginée. En effet, l’usage était de monter le négatif des films dans l’ordre des teintes. Sur une même bobine se trouvent assemblés bout à bout tous les éléments teintés bleus, sur une autre les éléments teintés verts, ou jaune, ou rouge. 
Ainsi, en remettant dans l’ordre ces plans filmés en noir et blanc et en suivant les indications précieuses écrites à l’encre directement sur la pellicule – indications ne figurant pas sur l’interpositif des années 1970 – ce sont bien les teintes d’origine qui son reconstituées pour chaque plan. Certaines chutes de montage donnent également des indications de teintages et de virages authentiques, et datant de l’époque. 
La remise dans l’ordre de ces plans après teintage révèle l’œuvre au plus proche de ce qui fut montré pour la première fois, éclatante de précision, de beauté formelle et véritable feu d’artifice hypnotique de teintages et de virages. Quant au problème de l’intensité des teintes et de l’insertion des flashes de couleurs pures dans le montage final très rythmé, il a pu enfin être résolu grâce aux nouvelles technologies de restauration numérique.
Une résurrection…

Le film était accompagné par une création musicale du percussionniste Aidje Tafial pour ensemble instrumental, en partie inspirée des partitions que Darius Milhaud avait composées pour deux séquences majeures du film. Indépendamment de la qualité des interprètes, la musique peinait à se renouveler, donnant un sentiment de monotonie paradoxal pour un film aussi audacieux dans le propos, les décors, les situations…

Mardi c’était la première de Penthesilea, le septième opéra de Pascal Dusapin, à La Monnaie de Bruxelles. 

Une heure et demie de musique âpre, sombre, extrêmement prenante – c’est la marque du compositeur – qui vous empoigne et ne vous lâche plus jusqu’au terme de l’oeuvre.

“Dévorée par la passion, rongée par le devoir, affamée par le désir” : telle est Penthésilée, la reine des Amazones, face au guerrier grec Achille qu’elle affronte durant la guerre de Troie. Mais comment traiter de la démesure en évitant le piège de la surenchère illustrative ? C’est à ce dilemme que répond magistralement Pascal Dusapin en composant son septième opéra, Penthesilea, une commande de la Monnaie de Bruxelles, sur l’un des mythes les plus terrifiants de la Grèce antique qui relate la mort d’Achille, tué et dévoré par celle qu’il aime, Penthésilée.
Peu d’auteurs se sont risqués à l’approcher et, quand ils l’ont fait, c’était au risque d’une réprobation générale. Lorsque Heinrich von Kleist s’empare du sujet pour écrire une pièce de théâtre en 1807, celle-ci fait scandale, ne sera jamais publiée de son vivant et devra attendre le XXe siècle avant d’être montée (Fabienne Arvers, Les Inrocks)

Deux jours plus tard, contraste total avec une autre première (pour moi), Le Pré aux Clercs, l’un de ces nombreux opéras français du début du XIXème siècle, dû à Ferdinand Hérold, qui remporta un succès immédiat à sa création en décembre 1832 à l’Opéra-Comique qui le proposait dans une nouvelle production mise en scène avec autant d’efficacité que de sobriété par Eric Ruf, bien dirigée par Paul McCreesh à la tête de l’orchestre Gulbenkian, dans des costumes « d’époque » superbes.

Modèle des Huguenots de Meyerbeer, inspiré de l’unique roman de Mérimée et du style troubadour, c’est l’ouvrage qui, quoiqu’ayant causé la mort de son compositeur, resta le plus longtemps au répertoire de l’Opéra Comique, avec plus de 1600 représentations jusqu’en 1949 !

Distribution de belle qualité, presque entièrement francophone, mention spéciale pour Michael Spyres, Eric Huchet, Marie Lenormand, Jael Azzaretti, Emiliano Gonzalez Toro.

Malheureusement il faudra attendre la publication en CD prévue par le Palazzetto Bru Zane pour se remettre l’ouvrage dans l’oreille, France Musique n’ayant pu capter l’ouvrage pour cause de grève.

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Revue de chauves-souris

L’animal est la terreur des enfants (et des adultes aussi !), l’opérette fait le bonheur des mélomanes depuis sa création à Vienne en 1874 : La Chauve-Souris, ou Die Fledermaus en allemand. Premier grand succès lyrique de Johann Strauss, qui, encouragé par Offenbach, va persévérer dans un genre qui ne lui avait pas jusqu’alors réussi. L’Opéra-Comique a pour ces fêtes remonté l’ouvrage en français. Logique si l’on sait que Strauss s’est inspiré d’un vaudeville de Meilhac et Halévy « Le Réveillon« . On va découvrir ce soir cette nouvelle production.

En attendant, revue de détail d’un ouvrage dont je crois bien connaître toutes les versions importantes au disque, et les meilleurs DVD. C’est, osons le dire, une manière de chef d’oeuvre, et il n’y a rien de surprenant à ce que les plus grands s’y soient voués (Krauss, Böhm, Karajan,  Kleiber, etc.).

Dans l’ordre chronologique

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Avec Clemens Krauss (1950) c’est la quintessence du chant viennois et d’une troupe à son apogée

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En 1954, une version qui passe pour mythique, à l’affiche alléchante, mais qui n’arrive pas à la cheville du remake viennois de 1959 : Karajan est virtuose, mais manque de grâce, et la Rosalinde d’Elisabeth Schwarzkopf est pénible à écouter (la fameuse csardas est savonnée et forcée). Gedda et Rita Streich impeccables évidemment.

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En 1959, dans la très grande stéréo Decca de l’époque, une version grand luxe, mais d’une classe, d’une élégance… et d’une nostalgie incomparables. On a reconstitué pour l’occasion un réveillon chez Orlofsky, où défilent toutes les stars présentes à Vienne avec des prestations d’anthologie, excusez du peu, de Renata Tebaldi, Mario del Monaco, Birgit Nilsson (I could have danced all night), Jussi Björling, Fernando Corena, Leontyne Price (chantant Summertime), Giuletta Simionato, Ettore Bastianini, Joan Sutherland, Teresa Berganza, Ljuba Welitsch (Wien, Wien, nur du allein). Karajan fait une démonstration de théâtre et de tendresse, avec des Philharmoniker capiteux à souhait et le meilleur cast qui se puisse imaginer: la grande Rosalinde c’est elle, Hilde Gueden, Erika Köth est l’Adele idéale et les hommes Waldemar Kmentt, Eberhard Waechter, Walter Berry sont juste parfaits, jusqu’à Regina Resnik, à qui seule Brigitte Fassbaender peut disputer le titre de meilleur Orlofsky

A la même époque, Walter Legge fait enregistrer pour EMI une nouvelle Chauve-Souris en stéréo, avec le spécialiste maison, le trop méconnu chef suisse Otto Ackermann, mais Schwarzkopf étant malade pendant les sessions d’enregistrement, c’est une obscure quoique très convaincante Gerda Schreyer qui la remplace. Le tout vaut pour la cohésion d’une équipe idéalement rodée à ce répertoire et la direction emblématique d’Ackermann.

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On confie aussi au plus célèbre des Viennois du siècle, Robert Stolz, un enregistrement qui n’apporte rien de neuf, hormis le ténor vedette Rudolf Schock.51fE-KmkUmL

Il faudra ensuite attendre quelques années pour voir refleurir de nouvelles Chauves Souris.

On se dit a priori que Karl Böhm (1969) n’est pas le plus joyeux chef qui soit pour une opérette. C’est souvent sérieux, voire retenu, et pourtant si chic, presque aristocratique. Et quelle distribution  ! (on notera que Wächter, Kmentt, Berry sont abonnés aux rôles masculins dans toutes les versions de ces années 60-70). Rien que pour la beauté irréelle de Janowitz, on doit écouter cette Fledermaus.

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Boskovsky, en 1979, remet le couvert avec les Wiener Symphoniker mais une équipe féminine un peu usée (trémulante Rothenberger, comme trop souvent, Renate Holm qui n’a vraiment plus l’âge d’une soubrette) et la première version au disque de la meilleure incarnation d’Orlofsky, Brigitte Fassbaender. Gedda et Fischer-Dieskau rééquilibrent le plateau.

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À peu près à la même époque, Deutsche Grammophon convainc Carlos Kleiber – qui dirigera en 1989 et 1992 les deux plus extraordinaires concerts de Nouvel an que Vienne ait jamais vécus – d’enregistrer cette Fledermaus avec les troupes de l’Opéra de Bavière : le meilleur monde possible avec Julia Varady, Lucia Popp, Herrmann Prey, René Kollo et Bernd Weikl, mais alors une catastrophe de taille avec un Ivan Rebroff ridicule en Orlofsky de chez Michou. Et puis la Bavière n’est pas Vienne, et quelque chose ne fonctionne pas tout à fait dans cette version de haut vol.

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Carlos Kleiber rectifiera le tir en 1987 en confiant Orlofsky à l’inimitable Brigitte Fassbaender, fort bien entourée de Pamela Coburn, Janet Perry…et de l’inusable Eberhard Waechter !

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Pour je ne sais plus quelle raison, on retrouve au milieu des années 80 Placido Domingo chantant et dirigeant  une équipe munichoise assez proche de celle de Kleiber. Pas vraiment idiomatique, mais ça tient la route !

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La décennie 90 voit surgir un superbe ratage, dû moins aux chanteurs, chevronnés et parfois séduisants, qu’au chef qui est complètement à côté de la plaque, André Previn.

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Deux ans plus tard, c’est le très savant Nikolaus Harnoncourt qui s’associe au si peu viennois Concertgebouw d’Amsterdam pour une Chauve Souris exhaustive, fouillée, mais vraiment trop bridée, sans fantaisie ni second degré.

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Et depuis vingt ans… plus rien, personne ne se risque plus à ce répertoire si aimable et simple d’apparence, si complexe et difficile de réalisation.

Autre objet à signaler, un double CD (1963) comportant une version en allemand… et son pendant en anglais (en extraits), avec des distributions improbables – mélange du Met et de l’opéra de Vienne – menées grand train par un chef trop oublié aujourd’hui, Oscar Danon : Rothenberger, George London, Risë Stevens, Adele Leigh. Dans la version anglaise, Anna Moffo et Richard Lewis.

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Musique française

J’ai passé un délicieux week-end de musique… française, en France, à Paris même !

Un Cabaret Brassens au Studio de la Comédie-Française. Un spectacle conçu et mis en scène par un Namurois formé à Liège, sociétaire de la Comédie-Française depuis 1993, Thierry Hancisse.

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Oui les Comédiens-Français savent aussi chanter et danser ! Et quand il s’agit de Sylvia Bergé, Julie Sicard, Eric Genovese, Serge Bagdassarian, Hervé Pierre, Jérémy Lopez et du pianiste-accordéoniste Benoît Urbain, du contrebassiste Olivier Moret, du guitariste Paul Abirached, ça donne une belle équipe, un joli spectacle (qui fait salle comble !). Du connu et du beaucoup moins connu parmi les chansons de Brassens.

À l’inverse de l’un de mes camarades de lycée qui ne jurait que par Brassens, qui connaissait tout son répertoire par coeur, qui s’enchantait de la poésie particulière de ses textes, je n’ai jamais été aussi mordu. Et je n’ai pas beaucoup changé d’avis samedi : Brassens est certes un monument de la chanson française, mais un monument daté, très années 50/60, beaucoup moins intemporel que ses contemporains Barbara, Brel, Ferré ou même Piaf. 

Mais il est bon et bien que la Comédie-Française serve aussi les grands auteurs de ce que Gainsbourg considérait – à tort ! – comme un genre mineur, la chanson !

Juste le temps de filer du Carrousel du Louvre jusqu’à la place Boieldieu, à l’Opéra Comique, pour la générale d’une opérette de Charles Lecocq, Ali Baba. Dans la fosse,  quelqu’un dont j’étais sûr qu’il allait donner toute la vie et l’allure qui conviennent à cette partition, le chef belge Jean-Pierre Haeck. Et c’est vrai que cet ouvrage, qui se refuse (trop ?) à tout orientalisme de pacotille, est sacrément bien ficelé, même s’il n’y a pas les traits de génie d’un Offenbach ou d’un Strauss. Comme toujours à l’Opéra Comique, le casting est quasi-parfait : Sophie Marin-Degor, Christianne Bélanger, Tassis Christoyannis,  Philippe Talbot, les excellents choristes d’Accentus, un orchestre d’une belle cohésion, celui de l’opéra de Rouen. Et une mise en scène d’Arnaud Meunier qui manie habilement humour, décalage, symboles. Le tout est un peu longuet, l’ouvrage manque de ces airs ou ensembles qu’on mémorise facilement. Mais c’est l’honneur de Jérôme Deschamps et Olivier Mantéi de ressusciter cet inestimable patrimoine de la musique française.

Oui, il n’y a définitivement aucune honte à aimer, défendre et promouvoir la musique française !

Piqûre de rappel avec ce coffret dont on a déjà parlé :

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