La découverte de la musique (V) : Lucerne I

En ce jour de Fête nationale suisse, comment ne pas évoquer l’été fabuleux que j’ai passé à Lucerne en août et septembre 1974 ? Trois semaines comme ouvreur (on dirait personnel de salle aujourd’hui) du prestigieux Festival de Lucerne. Je devais ce privilège – très recherché – à un cousin bien introduit auprès de la direction du festival (il en serait plus tard le président du conseil d’administration). Jamais plus je ne verrais un tel défilé de stars de la baguette, du clavier ou du violon, jamais plus je n’entendrais d’aussi formidables concerts soir après soir. Je n’imaginais évidemment pas un instant, à l’époque, que, douze ans plus tard (en 1986) ma vie professionnelle se conjuguerait à ma passion de la musique.

Les concerts avaient lieu dans l’ancien Kunsthaus, remplacé en 2004 par le monumental KKL de Jean Nouvel (Palais de la culture et des congrès).

resized_800x533_800x533_galerie_kkkl

C’est Sergiu Celibidache qui ouvrait le bal avec l’orchestre suisse du Festival. Le personnel de salle est autorisé à assister à la première répétition. Le maître, lunettes noires sur le nez, arrive sur le podium, pose ses partitions sur le pupitre, il ne les ouvrira jamais. Un programme sportif : 6ème symphonie de Schubert, Variations op.31 de Schoenberg et 2ème symphonie de Brahms. Celibidache commence par un laïus qui m’a paru bien long sur les équilibres sonores qu’il veut atteindre dans Schubert, reprend à l’infini tel trait, tel passage, sans que je perçoive, moi le novice, de changement significatif dans le jeu de l’orchestre. Après la pause, il s’attaque à Schoenberg, toujours sans partition : les musiciens sont visiblement bluffés quand le chef les fait reprendre à telle mesure, tel chiffre (les partitions d’orchestre sont toujours chiffrées, de sorte que musiciens et chef puissent très vite s’y retrouver). Je ne comprends rien à cette musique, il me faudra encore quelques années. Le concert fait un triomphe, comme prévu.

71xX1TtG52L._SL1106_.jpg

Ma mémoire n’a pas retenu la chronologie des concerts, mais les moments les plus forts, les plus surprenants.

Un jour nous sommes conviés à une excursion en bateau sur le lac des Quatre-Cantons avec les musiciens du Los Angeles Philharmonic et leur chef d’alors Zubin Mehta. Ma timidité naturelle m’interdit d’oser leur parler, mais les voir de près, les entendre parler de leur métier, de leurs impressions de tournée, suffit à mon bonheur. Bonheur qui sera à son comble le soir lorsque Daniel Barenboim jouera le 3ème concerto de Beethoven. C’est la première fois que j’entends en concert ce concerto qui m’a marqué à tout jamais depuis que j’ai vu et revu le film de François Reichenbach consacré à Artur Rubinstein L’amour de la vie (1970) : lire Un amour de jeunesse. Je sors complètement bouleversé, sans voix, ému comme on peut l’être quand le coeur déborde…

Malgré les tempi du vieux Klemperer, je garderai toujours une affection particulière pour la version que le jeune Barenboim avait enregistrée à Londres.

91xIblQaUCL._SL1358_

Un autre soir, le festival quitte le Kunsthaus pour le jardin du Löwendenkmal / Monument au lion.

1024px-Lion_MonumentC’est le célèbre chef et mécène suisse Paul Sacher qui dirige un programme de sérénades. Je découvre et suis immédiatement séduit par la grande sérénade K.320 dite « du cor de postillon »de Mozart. 

51WPov3HHqL

La suite de mon été lucernois demain…

La découverte de la musique (III) : l’été 73

Six mois après la mort brutale de mon père (dernière demeure), que faire de mon été 1973 ? J’avais fait le projet d’aller visiter la Hongrie puis la Roumanie où j’avais des « correspondants » qui, après de longs mois d’échanges de lettres, étaient impatients de voir en vrai ce jeune Français venu de l’autre côté du rideau de fer. Je m’étais renseigné sur le parcours en train, ce n’était pas vraiment l’Orient-Express, mais on n’en était pas loin. Des cousins de la famille de mon père, installés à Brie-Comte-Robert en région parisienne, habitués aux longs voyages en voiture (ils avaient fait d’incroyables trajets, jusqu’en Afghanistan !), me déconseillèrent de partir seul en train (je n’avais pas 18 ans), et me proposèrent de faire le voyage prévu en voiture. Avec un cousin de quelques années plus âgé que moi, et mélomane de surcroît.

Nous voici donc partis de Brie-Comte-Robert, le coffre de la Peugeot 204 chargé de boites de conserve et de matériel de camping, les bagages sur la banquette arrière, un lecteur de cassettes audio dernier cri.

11822239_620x465Première halte à Munich un samedi, mon cousin Pierre étant catholique pratiquant, nous repérons une église où suivre la messe le lendemain. Il est indiqué sur la porte que l’orchestre et le choeur de l’église en question joueront pendant l’office la messe dite « des moineaux » de Mozart. 

51pW8ATYhzL

Je trouverai vite un disque, qui ne m’a jamais quitté, de cette messe vraiment brève et de la plus imposante messe dite « du couronnement », magnifiquement dirigées par l’abbé Karl Forster chef du choeur de la cathédrale Sainte-Edwige de Berlin.

Etape suivante : Salzbourg. Une visite de la ville natale de Mozart qui ne me laissera pas un grand souvenir, sauf celui de n’être pas à ma place un soir aux abords du palais des festivals où se pressent messieurs en smoking et dames en robe longue, sortant de luxueuses limousines. C’est donc cela le festival de Salzbourg ?

Sur la route, mon cousin conduit, je me charge de l’accompagnement musical. Il est plutôt musique ancienne, cantates de Bach (j’en reparlerai dans un prochain épisode), moi plutôt musique romantique ou « légère ». J’ai enregistré sur une cassette deux disques sortis au printemps 1973 et je ne me lasse pas de les réécouter.

81uVVH5CNXL._SL1500_81Q4GSfrVnL._SL1377_

Je suis complètement fasciné par le traitement que Karajan réserve à la musique de ballet de Manuel Rosenthal sur des thèmes d’Offenbach Gaîté parisienne, élégance, sophistication, pure beauté de l’orchestre, sans une once de vulgarité. Je découvrirai quelques années plus tard une version encore supérieure, celle que Karajan grava avec le Philharmonia à la fin des années 50.

Quant aux Vier letzte Lieder de Richard Strauss, dans l’ultime version Schwarzkopf, que mon cousin appréciait peu, je pouvais difficilement m’en détacher. Encore aujourd’hui, c’est resté, avec Gundula Janowitz/Karajan, ma version de chevet.

Après une étape rapide à Vienne, sans concert ni musique, l’expédition continue cette fois au-delà du rideau de fer. Le passage de la frontière hongroise se fait étonnamment vite, nous avons juste un visa de transit de 48 h, nous passerons une seule nuit dans un camping de Budapest. Nous avons rendez-vous avec mon correspondant hongrois, dans la banlieue de la capitale magyare. Pas de GPS, très peu de panneaux indicateurs, peu de routes et de rues goudronnées. Je ne sais par quel miracle nous parvenons à trouver la modeste maison familiale. Le grand-père parle un peu allemand, la mère juste le hongrois, mon correspondant mal le français. Il est pressé de profiter de notre présence pour sortir dans un parc de loisirs avec bars et discothèques « à l’occidentale » sur l’île Elizabeth. Nous n’y passons qu’une petite heure, la nuit est avancée, il faut le ramener chez lui et retrouver notre camping, nous y mettrons deux heures à tourner en rond, à nous égarer. Nous promettons à S. de repasser le voir à notre retour deux semaines plus tard. Le lendemain matin, avant de mettre le cap sur la Roumanie, nous visitons le centre de Budapest, je trouve un magasin de disques, je voudrais trouver du piano, des concertos. J’ai beau dire piano, Klavier, pianoforte avec tous les accents possibles, le vendeur ne comprend pas ma demande. Au rayon Brahms, je finis par trouver quelque chose qui ressemble à ce que je cherche, mais tout le disque est écrit en hongrois (pas comme sur la pochette « internationale » ci-dessous) . Et concerto pour piano se dit zongoraverseny !

41EKr+I1GVL

Je découvrirai donc le 1er concerto de Brahms dans cette version hongroise pur jus.

Cela ne vaut sans doute pas les références Curzon/Szell, Anda/Fricsay ou Arrau/Giulini, mais pour moi c’est l’indissoluble souvenir d’un premier été à Budapest…

Demain suite du voyage : la Roumanie, Bucarest, la Bucovine, Enesco.

 

La réponse de la musique

Le seul avantage d’un agenda surchargé est d’éviter les flots de commentaires, tous médias confondus, sur l’actualité. Je ne pensais pas tout de même que ce que je prévoyais dans Emotion et impudeur serait à ce point avéré. Il y a, heureusement, des journalistes qui remettent l’actualité en perspective, comme cet éditorialiste de Ouest-France : Attentat de Nice ; un grand moment de médiocrité politique

À Montpellier, nous avons choisi d’opposer à la barbarie, au massacre des innocents, la seule réponse qui vaille, celle de la Culture, et de la Musique. Même si nous avons parfois dû affronter des positions surprenantes au nom du deuil national proclamé pendant ces trois derniers jours. Les préfets avaient demandé aux collectivités locales de renoncer aux « festivités » prévues, certains, heureusement peu nombreux, ont fait pour le moins une interprétation extensive de ces consignes en supprimant les concerts, là où il n’y avait aucun risque quant à la sécurité…

Ce samedi deux beaux rendez-vous étaient prévus, s’y est rajouté un troisième décidé in extremis

CC680DF/SdCard//DCIM/103LEICA/L1031114.JPG
CC680DF/SdCard//DCIM/103LEICA/L1031114.JPG

En ces temps troublés, la présence de Menahem Pressler (93 ans) revêtait une importance particulière, et le public l’a bien ressenti, qui a fait salle comble. Après que le doyen des pianistes en exercice nous eût joué, comme dans un rêve de sonorités liquides, le Rondo en la mineur de Mozart, les Estampes de Debussy et la 3ème Ballade de Chopin, ainsi qu’en bis, le nocturne en do dièse mineur et une mazurka en la mineur du même Chopin, je tentai le pari, impossible à tenir en une petite heure, de lui faire évoquer les grandes heures de sa prodigieuse existence. Une leçon de vie pour les hommes de ce temps en quête d’espérance !

CC680DF/SdCard//DCIM/103LEICA/L1031125.JPG
CC680DF/SdCard//DCIM/103LEICA/L1031125.JPG

(Après le concert, rencontre impromptue entre Menahem Pressler et Michel Dalberto, qui prépare toute une journée et une soirée consacrée à Brahms ce mardi 19 juillet)

À 20 h, à l’Opéra Comédie, la Maîtrise de Radio France et Sofi Jeannin régalaient un public très familial des aventures de Marco Polo et la Princesse de Chine d’Isabelle Aboulker.

13669029_1306951482688733_7414603879117754191_n

Et à 21h30 les musiciens de l’Orchestre national de Montpellier et leur chef Paul Daniel, empêchés de se produire à Perpignan pour cause d’annulation intempestive, avaient décidé de jouer à Montpellier cette Cinquième symphonie de Beethoven qu’ils avaient donnée la veille à Mende. Toutes les équipes s’étaient mobilisées pour organiser dans les meilleures conditions ce concert imprévu, France Musique bouleversait sa grille de programmes pour le diffuser en direct, et la foule des citoyens de Montpellier et d’ailleurs emplissait la grande nef de l’opéra Berlioz du Corum. Partageant le message universel de Beethoven, de liberté et de fraternité humaines. Quelques grincheux n’ont pas compris que l’on ne joue pas des musiques tristes ou funèbres, l’affirmation beethovénienne du triomphe de la vie sur les coups du destin, ce finale éclatant de la 5ème symphonie, disaient au contraire avec force notre compassion avec les victimes de Nice et notre espérance d’un monde qui résiste à la barbarie.

13654215_1306951612688720_8373238326844429545_n

 

Les arbitres des (in)élégances

Je me rappelle l’admiration que j’éprouvais jadis pour des critiques musicaux qui me semblaient exprimer idéalement ce qu’ils avaient entendu, ressenti, observé au concert ou à l’opéra. Jacques Lonchampt était l’un d’eux, pilier du journal Le Monde de 1961 à 1990.

71+J5jqBLhL

D’un autre, à Genève, j’étais plus proche – je l’ai revu récemment, tel que l’âge ne l’a pas changé ! – j’avais coutume de lui dire : « Quand j’ai assisté au même concert que toi, je lis dans ton papier tout ce que j’ai ressenti – évidemment mieux écrit que je n’aurais su le faire – quand je n’y ai pas assisté, il me suffit de te lire pour savoir ce que j’ai manqué (ou pas !) ».

Pourquoi ce préambule, avant de parler du Cosi fan tutte que j’ai vu hier soir à Aix-en-Provence ? Parce  que je n’ai jamais lu, sous la plume de ces critiques, de formules à l’emporte-pièce, de jugements péremptoires, de facilités dans l’air du temps. Aujourd’hui n’importe qui, sur les réseaux sociaux, sur son blog (!), sur des sites dédiés, peut se déclarer critique musical, émettre avis et jugements, sans craindre l’autorité d’un rédacteur en chef ni suivre une ligne éditoriale. Il y a heureusement le bon grain et l’ivraie, et quelques vrais talents.

Je me suis toujours senti incapable, sauf dans des domaines ou des répertoires que je pense à peu près connaître, de porter un jugement définitif sur ce que j’ai vu ou entendu, notamment à l’opéra. Réaction primaire sans doute, j’aime ou j’aime pas, j’ai été porté, transporté par ce que j’ai vu, ou je me suis ennuyé ferme.

Tenez, par exemple, ce Cosi aixois dirigé par Louis Langrée, mis en scène par le cinéaste Christophe Honoré. J’ai à peu près tout lu, et sans nuance, sur cette mise en scène. On est prié de détester, de rejeter ou d’accepter en bloc, selon les censeurs patentés. Moi je n’ai pas été gêné par les partis-pris d’Honoré, il privilégie la violence des rapports humains, la veulerie des sentiments et des attirances, et en tout cas ne déforme pas l’ouvrage de Mozart et da Ponte. J’avais été beaucoup plus réservé sur la mise en scène du même Cosi  à Aix par Patrice Chéreau en 2005, l’intéressé avait lui-même reconnu son échec.

Je ne sais pas si le spectacle a été « sauvé » (de quoi?) par Louis Langrée.  Le chef français n’a plus à prouver qu’il est chez lui dans Mozart – je me rappelle ma toute première visite à Glyndebourne à l’été 2000, un Cosi fan tutte dirigé par lui révélant à chaque instant les complexités et les grandeurs d’un opéra jadis découvert dans l’austère version Böhm/Schwarzkopf/Ludwig (EMI). Même si la distribution d’Aix 2016 n’est pas d’un niveau exceptionnel, les ensembles , si nombreux dans cet ouvrage, fonctionnent admirablement grâce à l’alchimie créée par Louis Langrée avec l’aide ô combien précieuse du Freiburger Barockorchester. Oserai-je avouer, quitte à encourir les foudres de ceux qui savent, que ça me va très bien quand la fosse et le plateau me contentent et que la scène n’obstrue pas la musique ?

On peut revoir ici ce Cosi fan tutte Aix 2016. Et se faire sa propre opinion sur tous les éléments de cette production. Lire aussi le papier de Raphael de Gubernatis dans L’Obs

COSI FAN TUTTE (Christophe HONORE) 2016
COSI FAN TUTTE, Wolfgang Amadeus Mozart, Direction musicale Louis Langree, Mise en scene Christophe Honore, Decors Alban Ho Van, Costumes Thibault Vancraenenbroeck, Lumiere Dominique Bruguiere, ChÏur Cape Town Opera Chorus, Orchestre Freiburger Barockorchester du 30 juin au 19 juillet 2016 au Theatre de l’archeveche. Avec : Lenneke Ruiten (Fiordiligi), Kate Lindsey (Dorabella), Sandrine Piau (Despina), Joel Prieto (Ferrando), Nahuel di Pierro (Guglielmo), Rod Gilfry (Don Alfonso) (photo by Pascal Victor/ArtComArt)

 

 

 

 

 

 

La jeunesse interrompue

Passionnante discussion vendredi soir au dîner offert à l’occasion du vernissage de la grande exposition de l’été à Montpellier Frédéric Bazille, la jeunesse de l’Impressionnisme13501970_10153740623067602_129978165241598949_n(Le Musée Fabre à Montpellier).

Le dîner avait été organisé dans la demeure familiale du peintre, le domaine de Méric, vendu dans les années 1990 à la Ville de Montpellier à l’instigation du maire d’alors, Georges Frêche. J’avais la chance d’avoir à ma table l’une des descendantes de la famille Bazille, une vieille dame aussi charmante que cultivée, ainsi que l’un des commissaires de l’exposition, un jeune conservateur du Musée d’Orsay, Paul Perrin.

13508975_10153740859312602_6802929962726887355_nIMG_3552

Entre les souvenirs de ma voisine qui me racontait ses années d’enfance et d’adolescence dans cette maison et ce domaine situés sur les hauteurs de Montpellier et les bords du Lez, et les spécialistes qui évoquaient les rapports de Bazille avec ses  contemporains, c’était une fête de l’intelligence ! Nous avons cependant tous buté sur la question de savoir pourquoi un jeune homme qui commençait à être comblé, reconnu, en tout cas aimé de sa famille, décida brusquement de partir pour la guerre et le front de l’Est, où la mort l’attendra à Beaune-la-Rolande le 28 novembre 1870, à quelques jours de son 29ème anniversaire. Le mystère demeure.

1002024-Frédéric_Bazille_Réunion_de_famille

(Réunion de famille, l’un des grands tableaux de Frédéric Bazille, peint précisément sur les terrasses du domaine de Méric, et visible dans le cadre de l’exposition du Musée Fabre).

La jeunesse interrompue c’est évidemment le sujet qui met la Grande-Bretagne en colère après le vote de jeudi dernier. On comprend, on partage la révolte de la très grande majorité des jeunes électeurs anglais qui a aujourd’hui le sentiment que leurs aînés leur ont confisqué leur avenir européen. L’onde de choc du Brexit (Refonder l’Europe) n’a pas encore produit tous ses effets, mais il est désormais certain qu’il n’entraîne pas simplement un divorce entre l’Angleterre et l’Europe, mais de sévères divisions au sein du Royaume-Uni et de ses populations.

La jeunesse abrégée, comme celle de Bazille, c’est aussi plusieurs destins de compositeurs, Mendelssohn, Mozart disparus avant leurs 40 ans,  Schubert à 31 ans, Arriaga à 20, Lekeu à 24, ou Pergolese à 26 ans. C’est son chef-d’oeuvre, son Stabat Mater qu’on se réjouit d’entendre demain soir au Théâtre des Champs-Elysées avec les deux belles voix de Sonya Yoncheva et Karine DeshayesOn en reparlera !

Dear Jimmy

La nouvelle est presque passée inaperçue, en dehors de la presse musicale. Le chef américain James Levine, qui fêtera son 73ème anniversaire dans quelques jours, a finalement quitté le poste de directeur musical du Metropolitan Opera de New York, le Met comme disent les initiés, qu’il occupait depuis 40 ans ! C’est un autre jeune chef, le Canadien Yannick Nézet-Séguin qui lui succède.

james-levine-06

La discographie de James Levine est impressionnante. Aussi bien dans le lyrique que dans le symphonique. Mais, étrangement, je n’ai pas l’impression que, comme chef symphonique, il ait toujours été pris au sérieux par la critique européenne notamment. Trop doué, trop « américain » ? Or, la plupart des enregistrements qu’il a réalisés notamment avec les orchestres philharmoniques de Berlin ou de Vienne et qui sont plutôt difficiles à trouver, témoignent d’une forte personnalité. Et beaucoup de ses disques méritent d’être réécoutés, voire réévalués.

Travaillant pour un article sur la 2ème symphonie de Sibelius, j’ai ressorti une gravure époustouflante faite à Berlin, d’une poésie et d’une violence, d’une puissance et d’un souffle  uniques. Un disque jamais cité parmi les références de cette oeuvre, à tort !

91JZwSJb4pL._SL1500_

Jimmy Levine a gravé deux intégrales des symphonies de Brahms, l’une pas déterminante à Chicago (RCA), l’autre beaucoup plus inspirée à Vienne dans les années 80, quasi introuvable.

5175VU+eMQL._SX450_

Dans Berlioz Levine se fait conteur et romanesque.

À Dresde, il signe deux références, méconnues, des 8ème et 9ème symphonies de Dvorak.

51WAmU6rtjL

Quant à l’intégrale des symphonies de Mozart, la première réalisée par et avec l’orchestre philharmonique de Vienne, elle a toujours été traitée avec un certain dédain par une critique européenne qui devait préférer les raideurs berlinoises de Karl Böhm, à l’époque la seule intégrale concurrente Depuis Levine-Vienne, il est vrai que d’autres intégrales plus « philologiques » ont vu le jour comme celle, admirable, d’Adam Fischer avec les Danois (Da Capo), mais quelle énergie, quelle fougue de la part de James Levine !

51TXyNdecfL

717upb0HzFL._SL1500_

On retrouve la plupart des enregistrements remarquables de James Levine dans ce coffret édité par la branche italienne d’Universal :

51FppS+JmPL

 

Le père d’Amadeus

On a appris hier la mort, quelques jours après son 90ème anniversaire, du dramaturge anglais Peter Shaffer.

Dans la mémoire collective, il restera l’homme de deux pièces, adaptées pour le grand écran, Equus et Amadeus.

Equus a connu divers avatars, un film de Sidney Lumet d’abord, avec une distribution dominée par Richard Burton

Puis une adaptation en 2007 sur une scène du West End, avec le gentil héros de Harry Potter devenu grand, Daniel Radcliffe. Pas de commentaire sur le clip ci-dessous…

Mais pour des générations d’apprentis mélomanes, c’est Amadeus, la pièce – qui n’a jamais quitté l’affiche – et surtout le film de Milos Forman, qui resteront associés au nom de Peter Shaffer. La critique n’a pas toujours été tendre ni avec la pièce ni avec le film. Il n’en demeure pas moins que l’un et l’autre ont plus fait pour Mozart et l’amour de sa musique que des dizaines de campagnes de publicité ou de cours magistraux. Comme, en d’autres occasions, Tous les matins du monde pour la viole de gambe ou Le Roi danse pour la musique du Grand Siècle.

91TyVN8tlUL._SL1500_

Ce que dit Peter Shaffer dit de la fin du film, de Mozart, de sa musique, est d’une belle pertinence.

 

 

Tripatouillage royal

Depuis que les Harnoncourt, Leonhardt, Brüggen nous ont appris à revenir aux sources de la musique, à une approche « historiquement informée » du répertoire du passé, on s’est fait à l’idée d’une certaine authenticité, voire d’une certaine pureté originelle de ces grandes partitions baroques ou classiques. Ne lit-on pas couramment que ces grands interprètes défricheurs ont débarrassé ces oeuvres de leurs « scories », qu’ils les ont nettoyées de l’empois de la tradition ?

Et puis voilà qu’hier on découvrait – dois-je rappeler ici que je ne suis pas musicologue, ni spécialiste ? on ne m’en voudra pas, je l’espère, d’une certaine naïveté ! – qu’on se moquait bien du respect des partitions originales, quand il s’agissait en fonction des circonstances, de transformer, ajouter, retrancher, adapter au goût du jour, ces mêmes partitions. On a donc entendu, à l’Opéra royal du château de Versailles, une version très particulière de l’opéra de Lully, Persée.

IMG_2363

Benoît Dratwicki n’eût pas donné quelques explications au début du concert, il est bien probable que l’essentiel de l’assistance très versaillaise n’eût pas remarqué ni la mention version 1770, ni que le surintendant de la musique de Louis XIV, le grand Jean-Baptiste Lully, était mort de sa belle mort en 1687, soit 83 ans plus tôt !

IMG_2356

Car, contrairement à l’idée qu’on peut s’en faire aujourd’hui, aucune oeuvre, surtout donnée avec succès, n’était considérée comme intouchable. « Le patrimoine …est maintenu au goût du jour par des retouches musicales et poétiques de plus en plus importantes… Dès le milieu des années 1700, l’habitude est prise de retrancher ou d’ajouter des airs, après 1750 ces remaniements deviennent beaucoup plus systématiques, au point que certains auteurs y consacrent une bonne partie de leur temps et perçoivent une rémunération spécifique pour « mettre à jour les opéras anciens » (Benoît Dratwicki).

Le Persée représenté, pour l’inauguration de l’Opéra royal en 1770, à l’occasion du mariage du futur Louis XVI et de l’archiduchesse Marie-Antoinette d’Autriche, n’a plus grand chose à voir avec celui de la création en 1682. Dès 1768, Antoine Dauvergne, Bernard de Bury, François Rebel, tous musiciens appointés à la Cour, ont entrepris de profonds remaniements, tandis que le secrétaire de l’Académie royale de Musique, Nicolas Joliveau « adapte » le livret original de Quinault.

IMG_2360

IMG_2367Bref, on a entendu hier une sorte d’OVNI musical, comme un remix de Lully, Rameau, Gluck, Haydn. Tout cela n’était pas pour déplaire au maître d’oeuvre de cette résurrection – qui fera l’objet d’un CD chez Alpha – l’éternel curieux et gourmand Hervé Niquet, et à sa fantastique équipe – choeur et orchestre – du Concert spirituel , rejointe par 11 jeunes solistes caméléons capables de se prêter à toutes les variations stylistiques d’une partition aussi composite (http://www.chateauversailles-spectacles.fr/spectacles/2016/lully-persee-version-1770).

IMG_2376

IMG_2373.JPG

Bernstein again

On ne pourra pas dire que ses éditeurs historiques ont manqué son centenaire ! Sony d’une part, Deutsche Grammophon d’autre part, n’ont pas attendu 2018 pour fêter Leonard Bernstein (1918-1990), celui dont Artur Rubinstein disait qu’il était « le plus grand pianiste parmi les chefs d’orchestre, le plus grand chef parmi les compositeurs, le plus grand compositeur parmi les pianistes ».

Deutsche Grammophon vient de publier le second volume de la monumentale Leonard Bernstein Collection. Détails ici (http://bestofclassic.skynetblogs.be/archive/2016/03/18/leonard-bernstein-collection-vol-2-8583363.html)

91NR8AIZppL._SL1500_

Magnifique travail, outre le contenu musical, un livret richement illustré et documenté.

Lenny pour l’éternité !

Humeurs

Je n’avais pas bien compris pourquoi Nikolaus Harnoncourt avait accepté de faire un disque Mozart avec Lang Lang. Quelques réponses m’ont été données dans ce documentaire diffusé très tardivement dimanche sur Arte (http://www.arte.tv/guide/fr/053918-000-A/mission-mozart-lang-lang-nikolaus-harnoncourt). Extrait :

Je ne suis toujours pas convaincu par le pianiste dans ce répertoire, mais mon admiration pour le vieux chef disparu récemment n’en est que plus vive. Quelle bienveillance, quelle attention à son jeune partenaire, et quel art exceptionnel de raconter, d’expliciter la musique !

Et puis cette remarque pleine d’humour : « Please don’t call me Maestro ! We should keep this term for hairdressers » . Encore un mot – Maestro – qui désignait jadis légitimement le chef d’orchestre à l’opéra, et en Italie (je me rappelle il y a une vingtaine d’années une ouverture de saison à La Scala, avec Nabucco dirigé par Riccardo Muti, et ce cri surgi de la foule « Viva il Maestro » déclenchant une ovation pour le chef), et qui aujourd’hui est utilisé à toute occasion pour désigner un musicien célèbre, chef d’orchestre ou non d’ailleurs. Harnoncourt avait raison..

Humour, humeur…j’ai envie de cultiver la bonne humeur, malgré l’actualité.

La France est-elle définitivement irréformable ? C’est ce qu’un observateur extérieur doit penser, considérant les aléas du projet gouvernemental sur le travail. Ce n’est même pas un texte déposé et discuté à l’Assemblée Nationale, ni même encore adopté en Conseil des ministres, que tout le monde – à commencer par les moins concernés, les fonctionnaires ou les salariés d’entreprises publiques – le dézingue. Valls et ses ministres avancent leurs propositions, ils sont taxés de rigidité et d’autisme, et quand après avoir réuni les partenaires sociaux, réécrit leur texte, la presse quasi unanime les prend en flagrant délit de reculade ! Belle avancée en effet…Les manifestants de la semaine dernière savaient-ils au moins pourquoi ils manifestaient ? (https://jeanpierrerousseaublog.com/2016/01/25/le-travail-cest-la-sante/).

Autre actualité, venant d’un pays auquel je suis très attaché, la Roumanie (un premier voyage en 1973 !) : (http://www.levif.be/actualite/international/la-villa-de-ceausescu-ouverte-pour-la-premiere-fois-au-public/article-normal-478143.html)Ba

2880717

Gageons que le palais du dictateur et de sa famille va vite devenir une attraction touristique… et puis c’est si loin maintenant…Je suis sûr que cet ensemble décoré avec un extrême bon goût plairait beaucoup à M. Trump ou à son admirateur l’ineffable JCVD

 

Allez, pour éclairer votre journée, un nouveau disque d’un jeune pianiste flamboyant (qui sera à Montpellier l’été prochain), Florian Noack51nP-b5COzL