Des hommes libres

Décidément, ce mois de juillet commence tristement. Coup sur coup, deux grandes figures, deux hommes libres, quittent la scène et nous laissent orphelins d’une pensée, d’une vision, d’un amour de l’humanité : Michel Rocard et Elie Wiesel.

Sur Rocard, tout a été et tout sera dit, avec une constante dans l’hommage : ce que nous pleurons avec sa mort, c’est la disparition d’une espèce devenue rare d’hommes politiques, les militants d’une cause juste, les intellectuels comprenant et expliquant le monde et la société, les visionnaires persévérants et capables de « mettre les mains dans le cambouis ». On a suffisamment brocardé l’ancien Premier ministre pour ses phrases à rallonge, son élocution débridée, ses formules péremptoires, on en regrettera d’autant plus ses apostrophes, ses interpellations, comme dans cette toute récente interview sur le Brexit

Faut-il dire que ce bouquin à deux voix, paru il y a cinq ans, n’a malheureusement rien perdu de son actualité ?

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D’Elie Wiesel je retiens ce témoignage universel, essentiel pour nos consciences, nous la génération de l’après-Shoah :

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Je me rappelle aussi m’être précipité sur ce livre paru quelques mois après la mort de François Mitterrand, il y a vingt ans.

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« Lorsque le mandat s’achève, que l’oeuvre s’accomplit et, qu’avec l’âge, l’horizon se rapproche, le besoin naît, souvent, de rassembler des pensées éparses et de confier à l’écriture le soin d’ordonner sa vie. Arrivé là où je suis, j’éprouve, moi aussi, maintenant, la nécessité de dire, en quelques mots trop longtemps contenus, ce qui m’importe. Tel est l’objet de ce livre. C’est pourquoi j’ai entrepris, avec Élie Wiesel, ce travail de mémoire. » (François Mitterrand).

On sait que, depuis lors, Elie Wiesel avait pris ses distances avec Mitterrand, lorsque furent mis au jour les comportements pour le moins ambigus de l’ancien président de la République à l’égard de Vichy, de René Bousquet et des lois anti-juifs de Pétain…

Génération Le Luron

Je viens de voir le documentaire diffusé le 4 avril dernier (et rediffusé le 29 prochain) : http://www.france3.fr/emission/thierry-le-luron-le-miroir-dune-epoque

Avec une double émotion. Par le plus grand des hasards, j’ai vu les débuts d’un jeune homme de 17 ans à la télévision, en 1970. Je ne sais plus pour quelle raison mon père, qui était professeur d’anglais, avait accompagné à Paris une classe de son lycée  de Poitiers pour l’émission « Le jeu de la chance », diffusée en direct un dimanche après-midi. Et c’est alors qu’on vit le dénommé Thierry Le Luron chanter un air de Rossini d’une superbe voix de baryton. Il revint plusieurs semaines de suite pour son talent de chanteur jusqu’à ce qu’il se risque à une imitation du Premier ministre de l’époque, Jacques Chaban-Delmas, devant Jean Nohain et tout un plateau stupéfaits par la qualité de la prestation. La suite est connue : https://fr.wikipedia.org/wiki/Thierry_Le_Luron.

Avant le documentaire de France 3, Jacques Pessis avait déjà consacré un film à son ami, disparu il y a trente ans :

Thierry Le Luron, je l’ai retrouvé « en vrai » au début des années 80. Notamment lorsqu’invité à un congrès politique, il fut ce qu’il a toujours été, impertinent, percutant, imperméable aux pressions des puissants, se moquant allègrement de ceux qui l’avaient invité (et payé pour sa prestation !).

Et puis, même s’il l’a toujours nié, pour protéger sa famille, son image, sa vie privée, TLL a été, pour toute une génération, la mienne, le triste symbole d’une jeunesse décimée par la maladie du siècle, le virus jamais nommé, tant à l’époque il semait la terreur. À Paris, dans les lieux à la mode, tout le monde savait que l’imitateur faisait des fêtes jusqu’au bout de la nuit et préférait les garçons. Personne n’était dupe des couvertures de Paris-Match et des photos retouchées pour masquer les avancées de la maladie qu’il combattait avec un cran admirable. L’un de ceux qui partageaient ses nuits, et sans doute sa vie, le pianiste Daniel Varsano, l’a suivi dans la mort dix-huit mois plus tard, non sans avoir laissé quelques disques admirables, qui nous rappellent son talent singulier.

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Le Luron, comme Coluche – tous les deux disparus en 1986 ! – manquent plus que jamais à notre univers politique et culturel.

La cavalcade d’Edmonde

Une de plus au tableau mortuaire de janvier, oui mais pas n’importe qui !

Ce n’est pas tous les jours que, pour une fois, les médias sont unanimes dans le registre de l’admiration et de l’hommage… plutôt que dans les larmes de crocodile ou les louanges convenues.

Sacrée bonne femme, cette Edmonde Charles-Roux !

Extraits choisis de l’interview que Christophe Ono-Dit-Biot avait recueillie pour Le Point il y a dix ans (http://www.lepoint.fr/culture/deces-d-edmonde-charles-roux-la-femme-est-l-egale-de-l-homme-pour-ne-pas-dire-l-avenir-21-01-2016-2011615_3.php)

La vie est une cavalcade, jeune homme, le tout, c’est de ne pas perdre les étriers !

J’ai mené une vie qui laisse à penser que je considère que la femme est l’égale de l’homme, pour ne pas dire l’avenir !

Je n’aime pas trop l’idée de choisir une femme parce qu’elle est une femme. Moi, je me suis débrouillée sans, mais peut-être que j’ai eu la chance de tomber sur des hommes exceptionnels et, on peut le dire, féministes.

Pour moi, avoir une vraie politique féministe, c’est réfléchir à ce qu’on peut faire et ce qu’on ne peut pas faire quand on est une femme. Et surtout être féministe tout en restant une femme, en sachant s’affranchir du regard de l’homme.

La lutte contre les injustices est une idée immortelle, même si la révolution russe a été assassinée par Staline. 

Sur Marseille : Tout ce que j’ai fait, c’était militer pour la culture dans une optique de gauche en favorisant la création du Festival d’Aix, de l’École de danse de Marseille, et en faisant venir énormément d’intellectuels pour élever le niveau culturel de la ville et satisfaire pleinement la curiosité des Marseillais.

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Je n’ai pas connu personnellement Edmonde Charles-Roux, mais je peux témoigner que le Festival d’Aix-en-Provence c’était son affaire. Elle a dû agacer plus d’un directeur, manier plus d’une fois les armes de l’ironie contre tel(le) élu(e) local(e), mais elle a couvé son festival jusqu’au bout. J’ai souvent croisé sa silhouette sévère en tailleur Chanel et chignon haut, jusqu’à cet été 2013 où je l’ai à peine reconnue, toute recroquevillée, le chignon en déroute, les lunettes de traviole. Un pincement, comme on en éprouve quand on pressent la fin, la déchéance d’une personne qu’on a admirée. Mais elle avait sans doute tenu à ne pas rater la première de l’un des plus beaux spectacles de toute l’histoire du Festival, l’Elektra testamentaire de Patrice Chéreau, magnifiée par l’incandescence de la direction d‘Esa-Pekka Salonen. 

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Hommage Madame !

 

Le coup de Jarnac

Peut-on, comme mon ami Bruno Fontaine, faire un mauvais jeu de mots avec l’actualité mortuaire de cette première semaine de janvier ? Oui, surtout si c’est pour honorer l’esprit Charlie : « 2016, année d’art et décès ? ».

Le mort de ce 8 janvier, c’est bien sûr François Mitterrand. Il y a vingt ans, c’était un lundi.

J’étais alors responsable de France Musique, et en 1996, nous ne disposions d’aucun moyen de communication numérique, avec alertes instantanées sur nos portables, etc. En milieu de matinée, j’apprends, d’abord par une rumeur au sein de la Maison ronde, puis en demandant confirmation à la rédaction, le décès de l’ancien chef de l’Etat survenu au petit matin avenue Frédéric Le Play, dans le 7ème arrondissement.

Que fait-on concrètement lorsque survient ce type de nouvelle ? Je rejoins Claude Samuel, alors directeur de la Musique (et mon supérieur hiérarchique direct). Le cas n’est pas banal, nous ne sommes pas dans la situation de la mort inattendue d’un président de la République en exercice, comme pour Pompidou le 2 avril 1974. Et France Musique n’est pas une chaîne centrée sur l’information, l’actualité, comme France Inter ou France Info. Nous décidons de demander des instructions à la Présidence de Radio France qui doit bien avoir prévu le coup. On nous laisse libres de modifier ou non nos programmes. Ceux qui sont prévus pour ce lundi, notamment les diffusions de concerts, ne comportent pas d’oeuvres qui contrediraient la triste nouvelle. Nous les maintenons donc, en revanche nous prévoyons en fin d’après-midi et une partie de la soirée une sorte de rétrospective musicale des années Mitterrand, sachant que le défunt n’était pas amateur de musique. Mais de la création de la Fête de la Musique à la construction de l’Opéra Bastille, ses deux septennats sont plutôt riches de décisions musicales. Dans lesquelles Pierre Boulez (https://jeanpierrerousseaublog.com/2016/01/06/un-certain-pierre-boulez/) a joué un rôle primordial…

François Mitterrand n’a pas fini de fasciner, et les étals de librairies regorgent de biographies, témoignages, rééditions de toutes sortes. Je renvoie aux deux livres cités avant-hier (https://jeanpierrerousseaublog.com/2016/01/06/devoir-de-memoires/). Notamment les pages où André Rousselet raconte non seulement les derniers jours de Mitterrand, mais surtout les conditions dans lesquelles ce dernier l’a désigné comme son exécuteur testamentaire et comment les obsèques de l’ancien président ont dû être organisées. En présence des deux familles, et pas dans le Morvan, sur le Mont-Beuvray, où François avait semble-t-il promis à Danielle de partager sa dernière demeure, mais à Jarnac auprès de ses grands-parents…

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http://www.ina.fr/video/CAB96001836

 

Disques d’été (V) : les amitiés particulières

Lors d’une de ces discussions interminables que certains de mes « amis » affectionnent sur Facebook – toujours à propos des mérites comparés de tel pianiste, tel chef, telle version – le nom d’un chef d’orchestre est venu sur le tapis, d’aucuns regrettant qu’il soit oublié, d’autres relevant que, malgré sa brève carrière, il a laissé un bel héritage discographique.

Thomas Schippers est né à Kalamazoo en 1930 et mort d’un cancer du poumon en 1977.

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Je n’avais pas spécialement prêté attention à sa biographie, ni même à son physique d’acteur hollywoodien, lorsque je suis tombé sur le livret d’un très beau disque :

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Un disque pour l’essentiel consacré à Samuel Barber, Giancarlo Menotti (et très accessoirement à D’Indy). Je m’attendais à lire une analyse très sérieuse de ces compositeurs et de leurs oeuvres, beaucoup moins à tout apprendre de la sexualité des deux compositeurs américains en question et du jeune chef d’orchestre.

Donc si j’ai bien compris, Barber et Menotti ont fricoté ensemble, ils ont eu une « relation », c’est avéré, ensuite Menotti a pris le chef sous son aile, il est même insinué que les deux compositeurs se seraient partagé les faveurs du jeune Thomas… et tant qu’on y est, que finalement le jeune chef ne devrait sa carrière qu’à ses « protecteurs ». En quelque sorte une version gay de « coucher pour réussir »…Etonnant non, cette musicologie qui lorgne du côté de la presse à sensation ?

Il n’y a rien de choquant, de mon point de vue, à évoquer la sexualité des créateurs et des interprètes, dès lors que ce peut être un élément de compréhension de leur personnalité et de leur talent – mais de compréhension seulement, pas d’explication !- En revanche laisser accroire que ceux-là ne devraient leur réussite qu’à leur orientation sexuelle particulière est d’un ridicule achevé. Comme le disait avec une ironie mordante un ancien ministre de la Culture français* : « selon certains, si on n’est pas juif, homosexuel et franc-maçon point de salut » !

Revenons donc à Thomas Schippers et à son vrai et authentique talent, à sa carrière brisée en plein essor. Puisque SONY réédite généreusement en coffrets à tout petit prix des pans entiers de son immense catalogue (les fonds CBS et RCA notamment), pourrait-on suggérer qu’ils rassemblent le legs symphonique du chef américain, pour le moment éparpillé et difficilement trouvable sauf en seconde main.

Grâce à l’amitié (particulière ?) de Leonard Bernstein, Schippers a pu graver de très beaux disques avec le Philharmonique de New York au début des années 60

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Schippers a aussi été l’un des prédécesseurs de Louis Langrée à la tête de l’orchestre de Cincinnati, où il a laissé quelques beaux enregistrements pour le label Vox. A rééditer aussi !

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Mais c’est évidemment comme chef d’opéra que Thomas Schippers reste le plus présent dans la discographie et qu’il donne les plus éclatants témoignages de son talent.

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On consacrera le prochain billet à l’exact contemporain de Thomas Schippers, Lorin Maazel né comme lui en 1930 – leurs années de jeunesse ont plus d’un point commun – et mort il y a un an, le 13 juillet 2014 exactement

*Cet ancien ministre n’est pas Frédéric M. !

Leurs souvenirs

Il doit y avoir une relation de cause à effet : plus le débat intellectuel et politique s’appauvrit, se raréfie, plus on voit fleurir les livres de souvenirs – on n’oserait écrire « mémoires » – de ceux qui ont un jour ou l’autre occupé quelque fonction visible.

Un filon qu’il ne faudrait pas croire inépuisable.

Ainsi de quelqu’un qu’on aime bien par ailleurs, et qui sait se raconter autant que raconter des histoires, Frédéric Mitterrand, on n’a pas vraiment compris la nécessité du dernier opus Une adolescence

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Une fois qu’on a compris que le jeune Frédéric partage son enfance et son adolescence entre deux admirations contradictoires, le général de Gaulle et « tonton François » (sic), on se traîne un peu entre Evian, Sciences Po, les émois bourgeois de la famille Mitterrand. Ni portrait, ni détail croustillant, dont regorgeaient ses précédents ouvrages. Dispensable !

Il court les plateaux de télévision, alors que sa fonction de président du Conseil constitutionnel l’oblige à la réserve, non pour vendre son dernier policier – puisque Jean-Louis Debré s’est adonné au genre, avec plus ou moins de bonheur, mais pour promouvoir ceci :

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De la part de celui qui se dit le visiteur et compagnon quasi quotidien de l’ancien président, on attend évidemment, sinon des indiscrétions, du moins des considérations, des anecdotes personnelles. Rien de tout cela, une compilation sans intérêt de faits, d’écrits maintes fois exposés, édités. Surtout rien qui nous apprenne quoi que ce soit… Inutile !

On n’a pas envie de faire de publicité à quantité d’autres ouvrages parus ces dernières semaines, au mépris de toute déontologie : dès qu’on sort d’une fonction – ministre, membre du CSA, haut fonctionnaire – il faut croire qu’il n’y a rien de plus urgent que de « balancer » sur les petits camarades, l’équipe dont on a fait partie, les responsables qu’on a côtoyés. Pas joli joli !

En revanche, bonne surprise avec La petite fille de la Ve de Roselyne Bachelot. 

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L’ancienne ministre, reconvertie en animatrice de télévision, nous donne un ouvrage beaucoup plus intéressant et pertinent que les quelques anecdotes que la presse en a extraites. Celle que les Guignols ont caricaturée en fofolle gay friendly en rose fuchsia, que l’on croise souvent à l’opéra ou au concert – elle a longtemps rêvé d’un ministère de la Culture qui lui a toujours échappé – nous livre un récit passionnant, pour une fois écrit dans un français de qualité, voire recherché. Roselyne Bachelot qui ne cache pas son âge (69 ans) nous raconte..65 ans de souvenirs. Elle a eu la chance d’être le témoin, enfant et adolescente, puis actrice de la vie politique française sous la IVème puis la Veme République, et livre donc un témoignage précieux parce que personnel et subjectif. Bien sûr, ll y a des traits qui font mouche, des portraits à la pointe sèche, mais l’auteur ne cède pas à la tentation du bon mot pour le bon mot. Elle relate ce qu’elle a vu et vécu, avec un luxe de précisions, avec aussi une vraie réflexion sur les événements et les situations, De Gaulle, l’Algérie, Mitterrand, etc.  Et surtout elle ne prend pas la pose pour l’Histoire, c’est pour cela qu’elle a préféré « souvenirs » à « mémoires ». Et fait oeuvre utile !