Les jours d’après

C’est l’avalanche, mais rien n’assure que ce soit des bestsellers. 

Qu’ont-ils tous à vouloir raconter leur vie au pouvoir ou dans les coulisses, mystérieuses, forcément mystérieuses, du pouvoir ?

En l’occurrence, l’ex-président, François Hollandeavait déjà tué le genre, en faisant lui-même, en long, en large.. et en travers (ce fut bien d’ailleurs son problème !), le récit de sa présidence.

61LrAunBP1L(Rançon du succès, le bouquin est sorti en collection de poche !)

Mais je reste friand de témoignages de première main, non par goût de secrets, qui n’en restent jamais longtemps, mais dans le souvenir de ce qui a fait une partie de ma vie, et qui la constitue encore, l’engagement politique, public, citoyen, peu importe l’adjectif.

Quand on a été aux responsabilités, quand on a une responsabilité, on sait que la réalité de leur exercice n’est jamais exactement ce que les autres – les médias, les citoyens, les collaborateurs – en perçoivent.

D’où l’intérêt de ces récits, des mémoires, de ceux qui ont assumé ou partagé ces responsabilités.

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Il y a ceux, comme Pierre-Louis Basse, qui essaient laborieusement de justifier un emploi qu’on n’oserait dire fictif au cabinet du président de la République, qui ne cachent certes pas leur peu d’influence – euphémisme ! – sur le cours de la vie élyséenne, et qui du coup en profitent pour parler de tout autre chose, comme de quelques figures marquantes du communisme français (beau portrait de Pierre Daix)

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Quand on a été pompier en chef du quinquennat écoulé, le témoignage n’est pas anodin. La carrière récente de Bernard Cazeneuve a bien, en effet, été placée sous le signe des missions impossibles, et pourtant réussies. Depuis dix mois ministre des affaires européennes, il est appelé, en mars 2013, au ministère du Budget, en plein scandale CahuzacUn an plus tard, nouveau changement de portefeuille, Manuel Valls devenant Premier ministre, Cazeneuve hérite de l’Intérieur, où il devra faire face à la pire vague d’attentats que la France ait connue – Charlie, Bataclan, Nice, etc.. Et lorsqu’à la fin 2016, Manuel Valls se met « en congé » de Matignon pour pouvoir se lancer dans la primaire de gauche, c’est à nouveau à Bernard Cazeneuve que Hollande fait appel pour parcourir les six derniers mois d’un quinquennat qui a politiquement pris fin le 1er décembre 2016 lorsque le président sortant a renoncé à se représenter.

L’intérêt du bouquin de B.Cazeneuve est moins dans le récit de ces derniers mois que dans la manifestation d’un caractère, d’une exigence de droiture, d’une morale de l’exercice de la chose publique, et dans une savoureuse galerie de portraits.

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« “L’entourage du président”, “un proche du chef de l’État”, “l’Élysée”… Pendant trois ans, c’était moi. Le lecteur des pages politiques des gazettes l’ignorait, mais je me cachais souvent derrière ces formules sibyllines que seuls les journalistes et les politiques savent décoder. »
En avril 2014, Gaspard Gantzer est nommé conseiller en communication de François Hollande. Dans l’ombre, il tente tout pour améliorer son image auprès des médias et des Français. Mais vite, les crises s’enchaînent. Le Mali, la Syrie et, surtout, les attentats les plus sanglants de notre histoire…
En parallèle, les menaces contre le président se  multiplient. La montée du Front national, le retour de Nicolas Sarkozy, les frondeurs, un Premier ministre trop ambitieux, cette nouvelle génération qui pousse, brille. Avec, parmi eux, un ancien camarade de l’ENA, Emmanuel Macron, qui prend de plus en plus de place.
De tout cela, Gaspard Gantzer a pris des notes quotidiennes. Jour après jour, jusqu’au dernier, il raconte, de l’intérieur et au plus près du président, les trahisons, les coups bas et les épreuves. Les chroniques édifiantes d’un quinquennat hors du commun. (Présentation de l’éditeur).

De cette présentation, je retiens l’adjectif édifiant. C’est exactement cela. Les toutes premières phrases pourtant laissaient craindre le pire, la manifestation d’un ego surdimensionné (genre le Président c’est moi). Et puis, on se passionne vite pour cette chronique haletante, sèche, précise, clinique, et pourtant terriblement humaine, des trois ans que Gaspard Gantzer a passés au plus près du président Hollande. Edifiant, oui, parce que, dans le coeur du réacteur, on mesure les forces et les faiblesses, l’humanité tout simplement, du pouvoir.

Au passage, on apprend que le destin de Hollande et de son successeur s’est joué le 11 février 2016 – si Emmanuel Macron avait été nommé Premier ministre ce jour-là ? – et plein d’autres choses sur les personnages-clés de l’époque. Une certitude : l’ex-conseiller de Hollande ne porte pas Manuel Valls dans son coeur !

Michèle Cotta qui a chroniqué quasiment toute l’histoire de la Vème République, et qui avait parfaitement brossé L’histoire d’un chaos politique – le quinquennat Hollande – livre son carnet de notes d’une année étonnante. Elle a eu l’honnêteté de n’en rien retirer. Elle n’a pas cru – et elle n’était pas la seule ! – aux débuts de l’aventure Macron, elle le dit, elle l’écrit. C’est ce qui rend ce témoignage d’autant plus pertinent qu’il évite non seulement la complaisance, mais aussi la tentation de réécrire l’histoire.

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Enfin, le duo Patrice DuhamelJacques Santamaria nous livre un quatrième opus, après le succès de Jamais sans ellesL’Elysée, coulisses et secrets d’un palais et Les Flingueurs

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« Toute vie consacrée à l’action publique se trouve bouleversée par un moment douloureux : celui où tout s’arrête.
Nous avons choisi de raconter les jours d’après de vingt-trois personnalités françaises, de De Gaulle à Manuel Valls, de Giscard à Jacques Delors, de Simone Veil à Jospin, présentant chacune un cas singulier dans son rapport au pouvoir. On découvrira ainsi ceux qui le quittent définitivement, par choix ou nécessité, ceux qui sont contraints de s’en éloigner après quelque revers mais qui s’emploient à le reconquérir, ceux qui ne comprennent pas que le pouvoir les délaisse pour un temps ou pour toujours…
Le défaut des hommes et des femmes politiques, y compris chez les grands fauves, est peut-être de ne pas savoir, et souvent de ne pas vouloir se préparer à ce jour où le pouvoir les quittera. Mais, au fond, n’en est-il pas ainsi de toute histoire d’amour ? »

Un bouquin, comme toujours avec ces auteurs, très documenté, puisant aux meilleures sources, qui en dit long – on y revient – sur la part d’humanité, forces et faiblesses, grandeur et mesquineries, de ces hommes et femmes de pouvoir. A lire évidemment !

Plans B

L’expression fait florès depuis quelques semaines : plan B. 

Comme on le sait, il y a de bons et de mauvais plans. En politique comme en musique.

Plan B comme Böhm par exemple. On avait beaucoup aimé ce coffret qui remettait au premier plan les derniers enregistrements du chef autrichien (Le choc des géants)

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Détails du coffret à lire ici : Faut-il être sexy pour être un grand chef ?.

Deutsche Grammophon récidive avec un nouveau  coffret de 17 CD proposé à tout petit prix.

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D’où vient une relative déception ?  Une étrange sélection de « great recordings« , aucun inédit, certes des enregistrements qui étaient devenus rares dans les bacs des disquaires, et quelques pépites*. Comme cette Première symphonie de Brahms de 1959 avec un Philharmonique de Berlin porté à incandescence (la furie du finale !)

Du coup, rangeant ce coffret dans ma discothèque, j’ai retrouvé, tout près, un autre B. Un très bon plan B comme Boultl’un des plus grands chefs du XXème siècle. Même si Sir Adrian n’a jamais eu la célébrité médiatique ou discographique de certains de ses contemporains, en dépit de son exceptionnelle longévité.

Comme héraut de Vaughan Williams ou Elgar, il est installé depuis longtemps comme une référence, mais un chef britannique pour de la musique britannique cela va de soi…

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En revanche, a-t-on vraiment porté attention à l’art d’Adrian Boult dans le répertoire classique et romantique ? Ses Mozart, Schumann, Brahms, Wagner, Tchaikovski, remarquablement documentés dans les deux  coffrets réédités par Warner…

La principale caractéristique de cet art si singulier, c’est le refus de l’emphase, de l’empois, la fluidité, la souplesse – particulièrement dans Brahms, où sa Rhapsodie pour contralto est l’une des plus allantes de la discographie

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81qvjlicel-_sl1417_81i-8paqnwl-_sl1232_* Détails du coffret Böhm/DGG (source Amazon.com)

BEETHOVEN
— Symphony 3 « Eroica » Berlin Philharmonic 1961 stereo*
— Symphony 5: Berlin Philharmonic 1953 mono*
— Symphony 7: Berlin Philharmonic 1958 stereo*
— Coriolan Overture: Berlin Philharmonic 1958 stereo*
— Missa Solemnis (Maria Stader, Marianna Radev, Anton Dermota, Josef Greindl, St. Hedwigs Choir) Berlin Philharmonic 1955 mono*
BRAHMS
— Symphony 1: Berlin Philharmonic 1959 stereo*
— Symphony 2: Berlin Philharmonic 1956 mono*
HAYDN
— The Seasons (Gundula Janowitz, Peter Schreier, Martti Talvela, Wiener Singverein) Vienna Symphony 1967 stereo
MAHLER
— Kindertotenlieder (Dietrich Fischer-Dieskau) Berlin Philharmonic 1963 stereo
— Ruckert-Lieder (Dietrich Fischer-Dieskau) Berlin Philharmonic 1963 stereo
MOZART
— Serenade K.239 « Serenata Notturna »
—— Berlin Philharmonic 1957 mono
—— Berlin Philharmonic 1970 stereo
— Serenade K.250 « Haffner » Berlin Philharmonic 1970 stereo
— Serenade K.320 « Posthorn » Berlin Philharmonic 1970 stereo
— Serenade K.361 « Gran Partita » Berlin Philharmonic winds 1970 stereo
— Serenade K.525 « Eine kleine Nachtmusik » Berlin Philharmonic 1956 mono*
REGER
— Variations & Fugue on a Theme by Mozart: Berlin Philharmonic 1956 mono
SCHUBERT
— Symphony 9 « The Great » Berlin Philharmonic 1963 stereo*
— Symphony 9 « The Great » REHEARSAL Berlin Philharmonic 1963 stereo
— Rosamunde: Overture & Ballet Music: Berlin Philharmonic 1971 stereo
R. STRAUSS
— Eine Alpensinfonie: Staatskapelle Dresden 1957 mono
— Also sprach Zarathustra: Berlin Philharmonic 1958 stereo
— Don Juan:
—— Staatskapelle Dresden 1957 mono
—— Berlin Philharmonic 1963 stereo
— Festliches Praeludium: Berlin Philharmonic 1963 stereo
— Ein Heldenleben: Staatskapelle Dresden mono 1957 mono*
— Rosenkavalier: Act 3 Waltzes: Berlin Philharmonic 1963 stereo
— Salome: Dance of the Seven Veils: Berlin Philharmonic 1963 stereo
— Till Eulenspiegels lustige Streiche:
—— Staatskapelle Dresden 1957 mono
—— Berlin Philharmonic 1963 stereo
— Tod und Verklarung: Staatskapelle Dresden 1972 stereo
INTERVIEW
— « Karl Bohm: Erzahltes leben (A Life Retold) » 1960 mono

 

Sortir du chaos

Cela fait un moment que je veux évoquer un ouvrage dont la sortie est passée presque inaperçue au milieu du flot de bouquins anti-Hollande de l’automne dernier, et je conseille vivement de le lire à ceux qui veulent remettre en perspective tout ce qui s’est passé ces derniers mois dans la vie politique française.

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L’auteure n’est pas suspecte d’antipathie à l’égard de la gauche, c’est le moins qu’on puisse dire. La présentation de l’éditeur est éloquente :

Femme de conviction et observatrice aguerrie de notre vie politique, Michèle Cotta brosse le tableau édifiant d’un chaos sans précédent dans l’histoire de la Ve République. Au fil de ses rencontres et de ses échanges avec les principaux acteurs de cette séquence hors normes – de François Hollande, Manuel Valls ou Emmanuel Macron à Nicolas Sarkozy, Alain Juppé, François Bayrou et Marine Le Pen –, elle nous plonge dans les coulisses d’une incroyable dérive où la déliquescence des idées se conjugue à l’impuissance des gouvernants, à gauche, et à l’anarchie des ambitions, à droite.
Tandis que dans l’opposition, déboussolée par la défaite de 2012, les multiples prétendants à la fonction suprême se livrent, sur fond de scandales financiers, à une lutte au couteau, le pouvoir en place s’abîme dans les divisions et une contestation incessante de l’autorité présidentielle.
Sans cacher son désarroi face à la cacophonie gouvernementale, Michèle Cotta nous éclaire sur la façon dont certaines mesures ou réformes emblématiques ont été prises et, parfois, mal engagées. Elle essaie de décrypter la personnalité complexe de François Hollande, souvent commentateur plus qu’acteur de sa propre histoire, et livre les jugements peu amènes du chef de l’État sur une gauche réticente aux contraintes du pouvoir. De son côté, Manuel Valls analyse et dissèque au cours de ses entretiens avec la journaliste les fiascos comme les réussites du quinquennat sans ménager le président, dont il parle avec une grande liberté de ton.
Témoin à la fois fasciné et déconcerté de cette foire d’empoigne qui se joue de tous côtés en vue de la présidentielle de 2017, Michèle Cotta s’interroge sur les raisons profondes d’une telle dégradation de notre vie politique. Elle rapporte la réflexion saisissante d’un autre de ses interlocuteurs, Emmanuel Macron :  » Quand les ordres anciens meurent, ils se débattent.  » Si l’on assiste à l’agonie d’un système, jamais l’issue d’un scrutin présidentiel n’a paru à ce point imprévisible.

Pourquoi lire ce livre maintenant que le président sortant a renoncé à se représenter (Je suis venu vous dire…) , que  Sarkozy et Juppé ont été éliminés ? Parce que tout s’explique a posteriori et que les portraits que brosse Michèle Cotta de ceux qui sont encore dans la course – Montebourg, Valls, Hamon, Macron, Mélenchon, Fillon sont d’une justesse, d’une pertinence rares.

Et puis où en est le débat aujourd’hui ? En prise avec les attentes des électeurs ? Pas vraiment sûr.

L’article 49.3 de la Constitution franchement intéresse qui ? Pourquoi en faire un sujet de polémique pré-électorale ? Je ne comprends pas…

Le candidat de la droite François Fillon, sur pratiquement chaque sujet un peu sensible, fait des allers-retours qui rendent son message incompréhensible : sur la santé, la Sécurité sociale, les fonctionnaires. Mais sur la politique internationale, il cultive des amitiés plutôt compromettantes.

Le Premier ministre Bernard Cazeneuve, qu’on a connu mieux inspiré, profite d’une visite à Jarnac pour tacler Emmanuel Macron qui ne se résout pas à satisfaire les oiseaux de mauvais augure qui prédisaient la chute d’une bulle médiatique (Chronique d’une victoire annoncée).

L’air frais, la parole vraie, sont venus la nuit dernière de HollywoodLa victoire du film Elle de Paul Verhoeven et le sacre d’Isabelle Huppert aux Golden GlobesEt, plus important encore, ce que l’actrice française et Meryl Streep ont dit, des messages éminemment, authentiquement politiques, comme peut-être on aimerait en entendre du côté de chez nous…

« Do not expect cinema to set up walls and borders » (Isabelle Huppert)

Je suis venu vous dire…

Je n’avais pas prévu dans Primaire : effets secondairesune autre conséquence de la primaire de la droite : le renoncement de François Hollande. Et pourtant, je suis convaincu qu’en plus de toutes les raisons -impopularité, éclatement de la gauche – invoquées par les commentateurs, la manière dont Sarkozy a été sèchement éliminé a pesé dans la décision du Président de la République.

Les électeurs ne voulaient pas d’un match retour de 2012, ni Sarkozy… ni Hollande. Ils auront au moins eu droit à deux belles sorties. Tout le monde a salué le fair play de Sarkozy le 20 novembre au soir, tout le monde reconnaît ce soir la dignité et le courage d’un Président qui se retire pour laisser une chance à la gauche de concourir à la prochaine présidentielle.

Le temps viendra où l’on pourra faire sereinement le bilan – ombres et lumières, échecs et réussites – d’un quinquennat, d’un homme qui ne méritent à coup sûr pas l’excès d’opprobre dont ils sont couverts depuis des mois. C’est d’ailleurs ce qui transparaît dans le fameux livre – que l’ai lu – de Gérard Davet et Fabrice Lhomme, qui est infiniment plus intéressant que les citations qui en ont été extraites. Les deux journalistes du Monde reconnaissent que l’action de François Hollande a, dans beaucoup de domaines, été couronnée de succès, notamment dans les moments tragiques que le pays a connus, mais que le Président n’a jamais été capable d’en convaincre d’abord son camp, et surtout l’opinion…

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La décision de Hollande, le résultat de la primaire de droite rebattent toutes les cartes pour la prochaine présidentielle, et d’abord de la primaire de la gauche. Une chose est sûre : Et si rien n’était joué ?

L’anti-déprime

Le hasard (?) avait bien fait les choses. Pas de débat Juppé-Fillon pour moi. Ce jeudi soir, j’étais au Châtelet pour le dernier spectacle proposé par l’incroyable Monsieur Choplinqui boucle une décennie prodigieuse à la tête de ce magnifique théâtre.

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Je me rappelle encore les sarcasmes qu’avait suscités sa première programmation, puis les louanges qui avaient salué Le Chanteur de Mexico en septembre 2006. Depuis, je n’ai pas le souvenir d’avoir vu un spectacle médiocre ou banal. Le théâtre va fermer au printemps pour travaux, et Jean-Luc Choplin en quitte la direction, officiellement pour cause de retraite, mais on le sait déjà attelé à relever un autre défi, celui du prochain complexe de l’île Seguin, la Seine musicale.

Alors cette 42ème rue ? Jean d’Ormesson aurait répondu : « Épatant » ! Tous les ingrédients d’un grand show, comme seul Broadway en a le secret, sont réunis. Le bonheur est total d’un bout à l’autre des 2h40 que dure le spectacle.

Courez-le voir, c’est le meilleur remède contre la déprime ambiante !

On peut aussi voir le film de Lloyd Bacon de 1933.

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Ecouter la bande originale de la création de la comédie musicale en 1980 :

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Primaire : effets secondaires

Si l’affaire n’était sérieuse, je pourrais dire que je me suis bien amusé ces derniers jours, ces dernières heures. De nouveau, les électeurs n’en ont fait qu’à leur tête et ont donné tort aux sondeurs, commentateurs et autres éxégètes patentés. Décidément, après le Brexit, Trump, ça commence à bien faire. Où va-t-on  ?

Je ne suis pas meilleur analyste que les autres, je pensais aussi – même si je ne me suis guère passionné pour cette « primaire de la droite et du centre » – que le second tour se jouerait entre Juppé et Sarkozy

Comme l’écrit Anne Sinclair – qui est bien placée pour le savoir ! – « l’époque est aux histoires imprévues ». Lire son éditorial : Une drôle d’histoire

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Quelques considérations, qui ne prétendent pas à l’originalité :

– Les électeurs de cette primaire ont clairement affirmé qu’ils ne voulaient pas voir le match retour de 2012 – deux conversations récentes avec ma mère m’avaient édifié sur ce rejet – : ni Hollande ni Sarkozy. Ce dernier a aggravé son cas en refaisant la même campagne clivante, extrême, qu’en 2012.. qui ne lui avait pas vraiment réussi, puisque déjà  il y a cinq ans, une grande partie du vote Hollande avait été un vote de rejet du sortant.

– Je suis surpris que personne n’ait mis en avant une constante de la Vème République : depuis 1965, aucun président n’a été réélu sur son bilan. Giscard battu au terme d’un unique septennat, Mitterrand certes réélu en 1988 mais après une période de cohabitation avec le gouvernement Chirac, le même Chirac également réélu en 2002 mais après 5 ans de gouvernement Jospin (et l’effondrement de celui-ci au 1er tour de la présidentielle). Sarkozy battu en 2012, et si l’on se fie à la totalité des sondages et enquêtes d’opinion, une très forte probabilité pour qu’Hollande connaisse le même sort si même il parvient à être candidat à la prochaine élection.

– Le paradoxe de cette primaire – et ce n’est pas le seul – c’est qu’au prétexte d’éliminer Sarkozy le revenant, on remet en selle deux anciens premiers ministres qui n’incarnent pas exactement le renouveau, ni le rajeunissement. Je ne parle même pas de leur corpus idéologique, ni de leur programme économique. Qu’on en arrive, en 2016, à évoquer les mânes de Lady Thatcher à propos de François Fillon, qu’Alain Juppé reprenne fièrement une expression qui lui avait joué de mauvais tours il y a… vingt ans (« Droit dans mes bottes »), n’est pas très rassurant quant aux perspectives d’avenir de notre pays…

– On nous dit que l’embellie spectaculaire du vote Fillon traduit une adhésion des électeurs à son programme. L’ont-ils simplement lu, compris, en ont-ils mesuré les conséquences ? Pas plus sans doute le programme Fillon que les autres. Alors le personnage ? L’éternel second – qui a tout de même été 5 ans le premier ministre de Sarkozy ! – intègre, sérieux, austère, qui a fendu l’armure lors du dernier débat télévisé ? L’explication est plus plausible… et renvoie à un autre parcours, celui d’un ancien premier secrétaire du PS crédité de 3% d’intentions de vote quand il se lance dans la course aux primaires de la gauche en 2011 et qui finit président de la République.

Alain Juppé a-t-il déjà perdu ? Ne pas le dire trop vite. Le corps électoral de dimanche prochain sera certainement très différent de celui du premier tour. Et la participation sans doute moindre. Quand on aura comparé les deux programmes, les deux visions, mais aussi les soutiens et les alliés des deux hommes… la surprise peut encore survenir.

– Cette primaire de la droite rebat les cartes de la gauche. Emmanuel Macron semble être bien seul à proclamer qu’il n’est pas inéluctable que la gauche soit absente du second tour de la présidentielle. Même si l’histoire ne se répète jamais, on est pour le moment dans un scénario de type 21 avril 2002. À moins que la raison ne finisse pas l’emporter…

 

 

Indécence

Je vais finir par penser que la direction de l’information de France Télévisions a engagé un partenariat avec Voici ou Gala. Sinon comment expliquer que ce matin, dans Télématin, sur France 2, l’ouverture des cinq journaux télévisés de la matinale ait été consacrée à l’hospitalisation de Jacques Chirac ? Avec un jeune journaliste condamné à répéter cinq fois la fiche Wikipedia de l’ancien président de la République, et un commentaire que Voici ou Gala aurait pu signer…

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Franchement, n’y avait-il aucun sujet plus important que cette information relayée en boucle depuis 24 heures ? À moins que France 2 n’ait voulu se positionner en première ligne pour le cas où…

Indécent !

Mais l’indécence n’est pas l’apanage que du service public (?). L’éditorialiste d’Europe 1 n’a pas manqué de souligner cette invraisemblable course à l’hommage anthume : Comment ils récupèrent l’héritage de Jacques Chirac

 

Et si rien n’était joué ?

Je m’apprêtais à commenter l’actualité politique de ce week-end, notamment la première de l’émission « Questions politiques » sur France Inter et franceinfo :

Et je suis tombé – merci Facebook ! – sur cet article du blog de Bernard Sananès, compagnon de militantisme de nos jeunes années. Je ne suis pas étonné de partager en tous points son analyse, que je reproduis intégralement ici.

Et si cette fois le système ne gagnait pas ?

« A la fin c’est comme l’Allemagne au foot, le système gagne toujours. »

« Lecanuet, les Rénovateurs, Bayrou, personne n’a réussi »

« Le FN a un plafond de verre »

« Le 3ème homme, ça fait les unes des médias mais ça ne dure jamais très longtemps »

« En entrant dans l’isoloir, les Français reprennent leurs habitudes et votent pour ceux qu’ils connaissent, depuis longtemps »

« Sans parti structuré, on n’y arrive pas »

« Les Français voudront savoir avec qui leur Président gouvernera »

« Les députés vont penser à leurs investitures »

« De toute façon pour 2017, celui qui gagnera la primaire de la droite, sera Président »

Bien sûr tous ces arguments sont justes. Bien sûr l’histoire politique est pleine de tentatives hors-parti, anti-système, qui n’ont jamais dépassé les unes des médias, quelques vagues de sondages, ou ont buté sur le premier tour de la présidentielle. Bien sûr Macron n’est pas au second tour, et Le Pen n’est pas donnée gagnante des sondages. Evidemment, les anti-système qu’ils soient du côté de Le Pen, du centre Macron/Bayrou, de la gauche de la gauche Mélenchon/Montebourg  ne partagent rien, et n’ont aucune convergence tactique ou politique. Bien sûr l’élection de 2017 qui aura lieu sous la menace terroriste n’est pas, contrairement à 2007, une campagne d’optimisme et d’espérance, un terreau propice pour le saut dans l’inconnu. Il y a donc peu de chances pour que 2017 échappe aux canons traditionnels de notre vie politique.

Et pourtant ?

Rarement à 8 mois du scrutin, une élection présidentielle n’aura semblé aussi incertaine, jamais l’offre politique n’aura semblé si fragmentée et aussi éloignée des attentes d’une majorité de nos concitoyens. Jamais le rejet de la politique traditionnelle n’aura été aussi élevé : les sans préférence partisane représentant désormais près d’un tiers des électeurs soit plus que l’addition des sympathisants LR et PS réunis.

Et pourtant la perspective de la revanche Hollande-Sarkozy est l’affiche qui laisse le plus d’espace à Marine le Pen.

Et pourtant Montebourg &Co peuvent faire chanceler le président sortant au soir de la primaire.

Et pourtant Jean-Luc Mélenchon pourrait, si Montebourg n’y parvenait pas pendant la primaire, structurer une gauche alternative qui talonnerait – ou dépasserait ?- un Hollande affaibli par un mandat sans soutien, et une primaire sans élan.

Et pourtant le favori toutes catégories des sondages, Alain Juppé, apparaît moins invincible et ne soulève pas l’enthousiasme.

Et pourtant François Bayrou, après avoir connu enfer et purgatoire, est toujours là.

Et pourtant qui peut dire que les primaires, mêmes réussies, enfermeraient à gauche comme à droite les électeurs des vaincus dans le vote pour le candidat investi ?

Et pourtant l’entrée en campagne d’Emmanuel Macron fait osciller les courbes, comme une petite secousse sismique que le paysage politique n’a pas connu depuis longtemps.

Et pourtant dans tous les scrutins depuis 2012, le FN n’a cessé de progresser entre les deux tours, laissant possible un score de second tour frôlant à minima les 40 % si elle vire en tête au premier.

Mais on le sait à la fin le système l’emporte toujours…

Cette fois-ci, en sommes-nous sûrs, vraiment ?    (Bernard SANANES)

La vérité, comme le rappelle le grand professionnel qu’est Bernard Sananès, c’est qu’en effet les repères traditionnels de la vie politique sont en train d’éclater, parce que le système lui-même est à bout de souffle.

La Vème République est épuisée. Son agonie a commencé avec l’instauration du quinquennat (je reviendrai sur le sujet plus en détail dans un prochain billet) et s’achève dans le ridicule des « primaires ».

À neuf mois de l’élection présidentielle, tous les scénarios sont envisageables, y compris le pire – que ne mentionne pas B.Sananès – celui de la violence.

L’arrivée d’Emmanuel Macron dans le paysage politique n’est pas anodine. Sa participation à la première de la nouvelle émission dominicale de France Inter et franceinfo: était légitimement attendue :

Comme auditeur/téléspectateur, j’attendais avec intérêt les déclarations de l’ex-ministre, mais peut-être surtout un ton nouveau, un autre format pour cette nouvelle émission politique. Quand on parle d’un « système » périmé, usé jusqu’à la corde, on en a malheureusement eu la triste illustration ce dimanche : des journalistes, à commencer par le sieur Demorand, agressifs, décidés à ne pas laisser leur invité en placer une, le coupant sans arrêt, considérant toutes ses explications comme nulles et non avenues, dès lors qu’il ne répondait pas à la seule question qui les intéressait, sa candidature à l’élection présidentielle. Invraisemblable, insupportable même ! « Être clair, ce n’est pas être caricatural », a justement rétorqué Emmanuel Macron…

Une déclaration d’amour

De retour de dix jours de vacances dans les Balkans, après avoir traversé quatre pays de l’ex-Yougoslavie, cinq villes importantes, j’avais commencé un billet pour dire combien l’Europe – pour laquelle on vote dans un mois – est non seulement nécessaire mais humainement, culturellement, politiquement indispensable.

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Cetinje, ancienne capitale du Montenegro, siège de la Présidence de la République, et ci-dessous une belle maison abandonnéeImage

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Trogir (Croatie)

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Le tristement célèbre Stari Most de Mostar (Bosnie)Image

Dubrovnik (Croatie)

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Je ne publierai pas les lignes que j’avais écrites, je préfère reproduire ici intégralement un texte qui dit beaucoup plus haut, beaucoup plus fort, tout ce qu’on a envie de dire de et à l’Europe. Il émane d’un responsable politique, que j’ai toujours respecté même si je n’ai pas les mêmes orientations que lui. Merci Alain Juppé pour cette déclaration d’amour !

Europe, mon amour

(Publié le 22 avril 2014 par Alain Juppé)

Je mesure ce qu’il y a de provocateur dans le titre que j’ai choisi de donner à ma déclaration.

Par les temps qui courent, ma douce Europe, tu inspires plus de désamour que de sentiments amoureux.

Il n’est question que d’euro-scepticisme, voire d’euro-hostilité. Chaque matin, médias et politiques te chargent de tous les péchés du monde. Tu es, à les en croire, trop peu démocratique et beaucoup trop technocratique, souvent naïve, impuissante et divisée, assoiffée d’austérité et source de chômage, j’en passe et des pires.

« Bruxelles » est devenu le grand épouvantail, que nos amis belges nous pardonnent.

Nier qu’il y ait une part de vérité dans le procès qui est instruit contre toi serait faire preuve d’aveuglement.

Ceux qui t’aiment ont beau dire que ton Parlement a conquis de réels pouvoirs de co-décision, les Européens ne se pressent pas aux urnes quand il s’agit d’élire leurs députés.

Il est vrai que la bureaucratie bruxelloise est nombreuse, lointaine, compliquée et qu’elle produit trop de normes dans trop de domaines.

Ta banque centrale gère ta monnaie sans qu’un véritable gouvernement économique puisse dialoguer avec elle comme, aux Etats-Unis, le Secrétaire au Trésor, Ministre des Finances, le fait avec la Réserve Fédérale.

Schengen, cet accord qui devrait réguler les mouvements de population, ne marche pas parce que tu n’es pas capable de contrôler tes frontières extérieures.

Les Européens ont le sentiment que tu ne sais pas répondre à leurs attentes en mettant, par exemple, en œuvre une politique de croissance efficace fondée sur l’innovation, ou en organisant une réelle transition énergétique pour relever le défi du changement climatique.

Tu n’as pas pu empêcher l’annexion de la Crimée par Poutine ni la déstabilisation de l’Ukraine.

Avant de te décider à soutenir l’action de la France au Mali où tes intérêts sont directement en jeu, tu as atermoyé pendant des mois.

La vision du commerce international qui continue d’inspirer ta Commission est en retard d’une globalisation. Le dogme de la concurrence pure et parfaite semble intangible dans tes hautes sphères, alors que nos grands partenaires, américains ou chinois, assurent la protection de leurs intérêts comme Monsieur Jourdain faisait de la prose : sans user du mot mais en profitant de la chose.

La manière dont tu négocies avec les Etats-Unis d’Amérique un accord de libre-échange présenté comme stratégique n’est pas un modèle de transparence. J’entends bien que dans une négociation aussi âpre on ne met pas d’emblée toutes ses cartes sur table. Mais il est essentiel que l’exécution du mandat donné au négociateur reste sous contrôle.

Tu vois, je ne suis pas complaisant avec toi. Je te dis tes quatre vérités. Qui aime bien châtie bien.

Ce qui m’autorise à parler vrai, aussi, à tes détracteurs. Et de leur dire : non l’Europe n’est pas responsable de tous nos maux ! La crise qui a failli emporter non seulement la finance mais aussi l’économie mondiale en 2008-2009 n’est pas son fait. La pratique des «subprimes» et le dérèglement des marchés qui en est résulté a pris naissance en Amérique. Et la crise des dettes souveraines en Europe n’est pas à mettre au débit de « Bruxelles ». Il faut chercher les responsabilités à Dublin, à Athènes, à Rome, à Madrid… ou à Paris dont les gouvernements n’ont pas respecté leurs engagements de réduction des déficits publics et de maitrise de l’endettement.

Certains, en France, sont malvenus de s’insurger contre les rappels à l’ordre de la Commission : c’est nous-mêmesqui l’avons chargée de vérifier que nous nous mettons en conformité avec les règles que nous avons nous-mêmesédictées, et, à défaut de nous sanctionner.

Je vais plus loin : non seulement tu n’es pas responsable de tous nos maux mais tu nous as protégés au milieu de la tourmente que l’économie mondiale traverse depuis quelques années.

C’est une grande chance que d’avoir une monnaie stable. A mes amis gaullistes, je demande de faire retour une cinquantaine d’années en arrière : le premier objectif du Général de Gaulle quand il revint au pouvoir ne fut-il pas de guérir la France de l’instabilité monétaire et de la doter d’un nouveau franc ?

L’euro stable, ce sont des taux d’intérêt historiquement bas, sans quoi le refinancement de notre dette nous entraînerait droit dans le mur.

Et là encore, ne rejetons pas la responsabilité de nos mauvaises performances sur autrui.

Dans le commerce des biens industriels (j’emprunte ces chiffres à l’excellent livre de Pascal Lamy, « Quand la France s’éveillera ») tu dégages, mon industrieuse Europe, « un excédent qui a triplé en dix ans pour atteindre plus de 200 milliards d’euros et maintiens [tes] parts de marché, alors que celles de [tes] concurrents américains ou japonais ont régressé. »

Aujourd’hui le Japon qui pratique les « Abenomics » c’est-à-dire une politique du yen moins fort, enregistre le pire déficit commercial de son histoire.

Si la France souffre, elle aussi, d’un lourd déficit commercial, la raison n’en est pas principalement le cours de l’euro, mais l’insuffisante compétitivité de ses entreprises et l’inadaptation de son secteur productif à la demande mondiale, faiblesses qui résultent de notre propre incapacité à mettre en œuvre les réformes nécessaires.

Faut-il ajouter que, dans le nouveau monde qui a émergé depuis trois décennies, tu es, ma puissante Europe, une extraordinaire chance ?

Avec toi, nous pesons 500 millions de citoyens, le plus grand PIB du monde, et le quart des échanges mondiaux.

Nous, Français que la mondialisation effraie… au point que quelques bons esprits chez nous vont jusqu’à prôner la « dé-mondialisation » ; nous que traumatise le déplacement du centre de gravité de la richesse et de la puissance vers d’autres horizons ; nous qui souffrons de n’être plus le centre du monde… nous devrions nous tourner, plus que jamais, vers toi, Europe, nous jeter dans tes bras, t’exprimer la confiance que nous mettons en toi pour, ensemble prendre toute notre place dans le nouveau monde, y faire rayonner nos idées et nos valeurs, y défendre nos intérêts

Et pas simplement nos intérêts économiques.

D’abord et avant tout le bien suprême que tu nous as apporté : la paix après un siècle de massacres.

Avons-nous bien conscience que ce bien n’est pas acquis pour toujours ?

La guerre a sévi dans les Balkans il y a 20 ans, à nos portes.

Notre voisinage oriental, je pense bien sûr à l’Ukraine, traverse une crise d’une grande gravité.

Et dans les frontières de l’Union elle-même, les vieux démons ne sont pas morts : quelques groupuscules défilent aujourd’hui dans les rues de Budapest un brassard à croix gammée à l’épaule.

Faire exploser la zone euro, c’est engager un processus de déconstruction de l’Europe et dès lors, tout redevient possible y compris le pire. Pascal Lamy rappelle ce message de François Mitterrand : « Le nationalisme, c’est la guerre ».

Voilà pourquoi je plaide pour toi, Europe, et suis décidé à combattre avec toute mon énergie ceux qui veulent, en le disant ou sans le dire, te déconstruire.

La meilleure manière de te défendre, c’est évidemment de te réformer. Et Dieu sait si tu as besoin de réformes.

L’urgence, c’est de doter ton cœur battant, c’est-à-dire la zone euro, d’une gouvernance efficace. Des progrès ont été récemment accomplis en ce sens, souvent à l’initiative de la France. Il faut aller plus loin et doter le Conseil Européen des moyens d’assurer le pilotage qui lui revient : une présidence forte qui devrait incomber à l’une des principales économies de l’union, un secrétariat performant qui veille à la mise en œuvre des décisions prises.

Mon choix de gouvernance, on le voit, est plutôt de nature inter-gouvernementale parce que c’est là qu’existe la légitimité démocratique.

Mais pour éviter les blocages, il faudra bien progresser vers plus d’intégration et si l’on veut notamment une réelle harmonisation fiscale, cesser de faire de l’unanimité une règle intangible.

Tout le monde ne voudra pas suivre.

L’idée que la zone euro est le cercle de solidarité maximum et qu’au-delà, la souplesse est de règle pour tous ceux qui se contentent de moins, finit peu à peu par s’imposer.

La gouvernance n’est pas tout. Ce que les Européens attendent, c’est certes une Europe qui fonctionne mais surtout une Europe qui réalise.

Il faut, dès lors, que tu choisisses. Tu ne pourras pas tout faire. Il faut abandonner ton ambition de tout régenter.

Il faut te concentrer sur quelques objectifs prioritaires.

En voici trois, qui n’épuisent pas la question :

  • une politique de stimulation de la croissance par le soutien à l’innovation sous ses diverses formes. Une suggestion : le « programme des investissements d’avenir » que la France a lancé en 2010/2011 et qui commence à produire ses premiers effets pourrait inspirer une initiative européenne.
  • une politique de l’éducation qui favorise la circulation mais aussi la compréhension mutuelle de nos jeunesses. Je préconise depuis longtemps l’apprentissage obligatoire d’au moins 2 langues vivantes étrangères dans tous nos systèmes éducatifs.
  • une politique énergétique qui semble aujourd’hui hors de portée compte tenu des choix divergents faits par la France et l’Allemagne mais que l’urgence climatique et l’urgence diplomatique -je pense au desserrement de notre dépendance vis-à-vis du gaz russe- peuvent demain rendre possible.

Suis-je en train, mon Europe, de te faire rêver, de te raconter une belle histoire, de te promettre la lune ?

Beaucoup le pensent.

Mais je l’assume…

Peut-être est-il utopique de rêver d’une Europe politique, acteur à part entière de la scène mondiale, dotée des moyens de se défendre, capable de conduire une action diplomatique cohérente. Une Europe puissance, expression taboue.

C’est pourtant bien le but où nous conduit le chemin sur lequel je te propose d’avancer.

Y sommes-nous seuls ?

Sans doute aujourd’hui.

Est-il utopique de rassembler des partenaires prêts à partager notre espérance ? Peut-être.

Mais peut-on vivre sans utopie ?

J’ai deux raisons de penser que ce rêve n’est pas illusoire.

D’abord la France et l’Allemagne. C’est la clef. L’Allemagne hésite. Aujourd’hui, la France n’a pas la capacité de la convaincre parce qu’elle a perdu sa crédibilité. Si nous reprenons force et influence, nous pouvons redevenir un partenaire attractif et convaincant.

Tout en dépend.

Et puis, tu existes ma belle Europe.

Il suffit de voyager à travers le vaste monde, en Asie, en Afrique, en Amérique… pour prendre conscience d’une réalité que nous apercevons mal en vision rapprochée : tu existes. Nous, Européens, nous avons un bien commun, nous partageons une culture commune, des valeurs, des idées sur le monde.

Loin de moi de sous-estimer nos différences… ni de vouloir les effacer ; elles font notre richesse.

Mais il existe un socle commun. Démocratie, liberté, dignité de la personne humaine… où donc ces valeurs s’épanouissent-elles mieux qu’en Europe ?

Philosophie, littérature, musique, arts… n’existe-t-il pas une « marque » européenne ?

Il serait prétentieux, de ma part, de vouloir m’essayer à la définir en quelques lignes. D’autres, plus savants ou plus profonds, l’ont fait et le feront. Mais je ressens en moi-même tous les sentiments qui m’ont donné envie de te faire cette déclaration.

Les abominations dont tu as été le théâtre au siècle dernier ont certes ébranlé nos certitudes et nourri une vaste entreprise de déconstruction de l’humanisme dont nous nous enorgueillissions et qui a failli.

Mais je te sens capable, Europe, de reconstruire un humanisme du XXIème siècle, lucide et exigeant.

Tu en as les moyens. Tu dois en avoir la volonté.

Alain Juppé

(http://www.al1jup.com/europe-mon-amour/)