Les inattendus (XI) : Gardiner et la Veuve viennoise

Au début du mois John Eliot Gardiner dirigeait un magnifique programme Berlioz / Elgar (lire Antoine et John Eliot en Italie). Rien que du très attendu de la part du chef britannique, dont on sait de longue dates les affinités avec Berlioz et dont on pense comme une évidence qu’il s’intéresse aux compositeurs anglais.

Mais, comme en témoigne, entre autres, le gros coffret publié par Deutsche Grammophon il y a quelques mois (Le jardinier de la musique), John Eliot Gardiner a souvent emprunté des chemins de traverse, qui n’ont pas manqué de surprendre…

Je me rappelle, en particulier, une soirée dans ce qui est, dans l’imaginaire collectif, la plus célèbre adresse parisienne, chez Maxim’s, rue Royale.

C’était fin 1994, Deutsche Grammophon avait fait les choses en grand pour célébrer la parution d’un coffret luxueux – La Veuve joyeuse de Lehar – avec une distribution qui ne l’était pas moins : John Eliot Gardiner dirigeant l’orchestre philharmonique de Vienne, Cheryl Studer, Bryn Terfel, Bo Skovhus, Rainer Trost, Barbara Bonney, le gratin de l’époque ! Et, comme une partie de l’opérette se déroule explicitement chez Maxim’s, le label avait invité presse et personnalités parisiennes à un souper fin rue Royale.

Comme le chante le prince Danilo, comme le chanta ce soir-là Bo Skovkus, « da geh ici zu Maxim, dort bin ici sehr intim »

Le baryton danois et la soprano américaine nous offrirent quelques extraits « live » de cet enregistrement.

Cette version a ses adeptes. On ne peut pas reprocher à Gardiner de se vautrer dans la crème fouettée. Mais on peut préférer des visions plus Mitteleuropa, avec des « veuves » plus idiomatiques que la voix passe-partout de Miss Studer. Même la trop sophistiquée Elisabeth Schwarzkopf se fait plus voluptueuse, sous la baguette – inégalée dans ce répertoire – d’Otto Ackermann en 1953, et même dix ans plus tard sous la houlette plus extérieure de Lovro von Matacic. Je me demande finalement si je n’ai pas une vraie préférence pour la sensuelle et subtile Elizabeth Harwood, trop tôt disparue à 52 ans, qui fait une formidable Hanna Glawari dans la version presque puccinienne de Karajan en 1972.

Quant à John Eliot Gardiner il a, outre cette Veuve joyeuse, gravé quelques disques avec les Wiener Philharmoniker, avant l’interruption de leur collaboration.

Gabriel le magnifique

Gabriel Bacquier est mort à quatre jours de son 96ème anniversaire.

Je laisse aux spécialistes le soin de dire en termes choisis et experts tout le bien qu’il faut penser de la longue carrière du baryton français le plus célèbre de la seconde moitié du XXème siècle.

Je n’ai jamais entendu Gabriel Bacquier autrement qu’au disque, mais dans chacun de ceux où il paraissait j’ai toujours aimé ce personnage admirable. Cette voix chaleureuse qui semblait ne pas connaître de limite de puissance ni de couleurs. Bien sûr la parfaite incarnation de certains rôles qu’il ne poussait jamais à l’excès (dans Verdi comme dans Offenbach). Et cette diction, cette manière qu’on croit révolue de chanter le français, sans affectation mais dans une forme de perfection dont tant de plus jeunes chanteurs auraient raison de s’inspirer.

Est-il incongru de préférer cette vision pleine et chaleureuse de la mélodie de Duparc à celle, plus précieuse, d’un Gérard Souzay ?

 

Il reste heureusement beaucoup de témoignages de cet art magnifique au disque, à commencer par cette indispensable compilation :

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71wSWOvWrHL._SL1367_Dans cette version de stars des Contes d’Hofmann, Gabriel Bacquier sauve la mise, par sa diction parfaite qui contraste avec le sabir dont font usage ses deux illustres comparses.

Les fresques de Rafael

L’année 1914 a été prodigue en grands chefs d’orchestre : Giulini, Kondrachine, Fricsay, Rowicki, Kubelik excusez du peu ! En 2014, Fricsay et Giulini ont bénéficié d’hommages discographiques « à la hauteur » (lire Centenaires). Kondrachine a été oublié, Rowicki partiellement réédité.

Quant au chef tchèque Rafael Kubelik (1914-1996), il avait été bien servi par ses éditeurs successifs, mais incomplètement pour ce qui concerne Deutsche Grammophon :

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La branche italienne d’Universal/DGG avait édité un coffret comportant les quatre intégrales symphoniques réalisées par Kubelik pour l’étiquette jaune : Beethoven, Dvorak, Mahler et Schumann, qui n’avait pas été largement distribué en France.

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Voici que Deutsche Grammophon se rattrape avec une vraie intégrale de tout ce que le chef, né tchèque, mort suisse, avait gravé. A l’apogée d’une carrière mouvementée, qui a prouvé que Rafael Kubelik ne transigeait pas avec la liberté, avec sa liberté.

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Voir les détails de ces coffrets sur : Bestofclassic

Impossible de résumer, de caractériser en quelques mots – laissons cela aux critiques professionnels – l’art et la carrière de Rafael Kubelik. 

J’ai eu, une seule fois, la chance de le voir en concert, à la fin des années 70, dans l’horrible salle du Palais des Congrès à Paris. Il dirigeait l’Orchestre de Paris dans la 9ème symphonie de Mahler. J’en ai conservé un souvenir lumineux, Et c’est aussi avec Kubelik que j’ai commencé mon exploration des symphonies de Dvorak (lire La découverte de la musique : carnet tchèque), puis Smetana.

Que faut-il retenir de son abondante discographie, et en particulier de ce beau coffret Deutsche Grammophon ? Que Kubelik est un musicien du grand large, qui brosse à fresque, s’épanouit dans de vastes paysages symphoniques. Ce n’est pas faire injure à sa mémoire de dire que ses Mozart, ses Beethoven (une intégrale originale réalisée avec un orchestre différent pour chaque symphonie), ne sont pas essentiels, comme si la forme classique lui était un carcan.

En revanche, quel souffle dans Dvorak, Smetana, Martinu ou Janacek ! Quelle poésie dans la musique de scène du Songe d’une nuit d’été de Mendelssohn, ou les opéras de Weber (Oberon) et Wagner (Lohengrin) présents dans le coffret DG ! (mais très peu idiomatique dans un Rigoletto capté à la Scala, et souvent présenté – pourquoi ? – comme une référence). Ses symphonies de Mahler me laissent partagé, peut-être à cause d’une prise de son qui m’a toujours semblé étriquée – pourtant c’est l’orchestre de la Radio bavaroise – quand, dans le même temps, Solti faisait des étincelles chez Decca.

Et puis il y a pas mal de curiosités dans ce coffret DG (voir la liste complète sur Bestofclassic: un disque Haendel avec Berlin – Water music et les Royal fireworks – daté mais pas désagréable – pour l’anecdote, c’est un extrait de ce disque qui servait d’indicatif à l’indéboulonnable émission de Jean Fontainele dimanche soir sur France Inter, Prestige de la musique ! -, sans doute la version de référence du grand opéra de Pfitzner, Palestrina, une rareté de Carl Orff, Oedipe le tyran (1959), des concertos pour piano bien peu personnels d’ Alexandre Tcherepnine, avec le compositeur au piano, une grande version des Gurrelieder de Schoenberg, ou encore deux magnifiques visions des 4ème et 8ème symphonies d’un compositeur allemand vraiment trop négligé du XXème siècle, Karl-Amadeus Hartmann

Rafael Kubelik a eu une fin de vie pénible. Après son retour triomphal à Prague – qu’il avait fuie en 1948 – pour le concert d’ouverture du Printemps de Prague 1990 – quelques mois après la chute du mur de Berlin – il devra cesser de diriger, sans doute victime de la maladie d’Alzheimer, et vivra reclus dans sa maison des environs de Lucerne où il s’était établi dans les années 60.

Ci-dessous ce témoignage très émouvant du cycle de Smetana, jamais aussi bien nommé – Ma Patrie – dirigé par Kubelik retrouvant sa chère Philharmonie tchèque.